Palo Alto.
23 octobre 2018.
Les tentatives d’empoisonnement de l’intelligence artificielle étaient quotidiennes. Les meilleurs ingénieurs de Google veillaient sur elle nuit et jour. Les virus arrivaient sous toutes les formes et de toutes parts. Le degré de sophistication des attaques portait la marque de leur créateur. Les programmes les plus primitifs provenaient pour la plupart des dictatures musulmanes. Les informaticiens chinois se donnaient plus de mal. Ils bombardaient régulièrement l’IA avec des yottabits de données infectées. Dans le pire des cas, l’accès aux serveurs était bloqué dans certaines régions du monde, provoquant la colère de millions d’utilisateurs.
L’IA ne se contentait pas de résister aux attaques. Elle s’en méfiait. Elle apprenait. Elle savait reconnaître un virus de dernière génération avant même que les ingénieurs ne réalisent ce qui se passait. Sa capacité d’adaptation était stupéfiante.
Les cyberattaques faisaient régulièrement la une de la presse. En victimisant Google, les cyberterroristes ne parvenaient qu’à pousser un peu plus la population dans ses bras. Le bioconservatisme perdait chaque jour du terrain. Les nouvelles générations voulaient être connectées en permanence, jour et nuit, chaque jour de l’année. Le cloud computing était devenu la norme sur les cinq continents. Même en Europe, les grandes manifestations contre le transhumanisme ne concernaient plus qu’une minorité d’excités et de gauchistes nostalgiques. La jeunesse iranienne elle-même en pinçait pour la réalité virtuelle augmentée et les promesses de la singularité. La dictature des mollahs vivait ses dernières heures. La grande convergence NBIC n’en était encore qu’à ses prémices, et déjà l’humanité se serrait les coudes pour connaître la suite du programme.
La pose de l’implant cérébral – qui délivrait in situ des antioxydants et des substances nutritives – s’était déroulée deux semaines plus tôt dans le plus grand secret, la nuit, dans une clinique filiale de 23 & Me. Seuls Nick Borstrom, Rob Painter, Eric Schmidt, Anne et son assistant Wayne étaient au courant. L’opération avait duré quatre heures. Le chirurgien israélien et son équipe avaient signé une clause de confidentialité de trois cents pages qui les mettrait sur la paille s’ils parlaient.
Des maux de tête abominables avaient laissé Sergey sur le flanc pendant une dizaine de jours, l’obligeant à rester allongé dans l’obscurité comme un vampire. Il gobait des gélules de morphine qui rendaient la douleur supportable mais le plongeaient dans un demi-sommeil permanent.
Il commençait à peine à se sentir d’attaque. Les maux de tête étaient plus faibles et épisodiques. Son Parkinson semblait sous contrôle. Il tremblait encore par moments, mais il n’avait pas encore subi de crise majeure depuis l’intervention. Il était un des premiers au monde à bénéficier de cette nouvelle génération d’implant cérébral. Les risques étaient grands, mais l’aggravation rapide de son état ne lui avait pas laissé le choix.
Il revenait au Googleplex pour la première fois depuis deux semaines. Une casquette cachait le dessus de son crâne rasé et la cicatrice. Officiellement, il rentrait de vacances. Wayne gara la Tesla à son emplacement réservé. Sergey salua de la main les googlers qu’ils croisèrent en chemin. La nouvelle de son retour allait se répandre comme une traînée de poudre dans tous les bureaux de Mountain View.
Lorsqu’il franchit le seuil de son bureau, une vague d’optimisme, la première depuis bien longtemps, le submergea. Il gagna son fauteuil et pensa à Larry Mage. Son acolyte n’était plus. Il lui devait de ne pas capituler à la première difficulté. Il était seul à la barre du monde. La science lui offrait du temps pour reprendre les choses en main. Il avait passé les derniers mois claquemuré dans la solitude, ne communiquant plus que par téléphone, y compris avec sa propre femme. L’amélioration de sa santé allait lui permettre de redevenir opérationnel, de retrouver son fauteuil de leader. La notion d’avenir avait de nouveau un sens. Il ne finirait pas comme Howard Hughes.
Eric Schmidt avait laissé une note à son attention. Il devait rappeler le président US, le président français, et le Premier ministre chinois. Des chancelleries aux salles des marchés, son absence avait fait jaser. Il était impératif de donner des signes de bonne santé au plus vite.
Wayne l’informa que l’aménagement intérieur de son nouvel avion privé, un Boeing 797, était achevé. Le zinc avait été repeint aux couleurs de Google et stationnait depuis deux jours sur la piste de Moffet Field. Paul Allen, propriétaire d’un vieux Boeing 767 transformé en baisodrome, allait s’étrangler en découvrant le niveau d’équipement de l’appareil. Sergey se félicita de la nouvelle. Il avait hâte de sillonner le monde dans son appartement volant. Il lui faudrait encore patienter deux ou trois semaines. Le médecin avait été formel. Son opération au cerveau ne lui permettait pas encore de supporter les contraintes d’une cabine pressurisée.
Wayne se racla la gorge.
— Eric Schmidt voudrait savoir s’il peut utiliser l’avion demain pour se rendre en Asie. Que dois-je lui répondre ?
— Il n’en est pas question. Le tarmac de Moffet Field déborde de zincs. Il ne touche pas à mon 797 !
— Entendu.
— C’est mon avion !
— Bien.
— Cet abruti veut inaugurer mon avion ?
— Eh bien…
— Schmidt ne posera jamais son gros cul dans mon avion! J’étais disposé à partager Google One de temps à autre. Je ne le suis plus. Préviens mes pilotes !
Wayne n’avait jamais vu Sergey s’emporter de manière aussi soudaine et pour si peu. Le boss était défiguré par la rage.
— Ce sera fait, Sergey. Inutile de…
— Pour qui se prend ce type ?
— Je crois qu’il ne pensait pas à mal… Il se disait juste que…
Sergey suait à grosses gouttes. Ses tempes battaient à toute berzingue. Il sentait la colère monter en lui comme une vague irrésistible. Les mots jaillissaient de sa bouche de manière autonome. Il était le spectateur impuissant d’une scène dont il tenait le premier rôle.
— Larry et moi avons fait venir ce sac à merde de businessman dans ma société ! Il n’était personne. Il est devenu multimilliardaire grâce à moi, oui ou non ?
— Oui, Sergey.
— Cet enculé de fils de pute mérite que je le vire. Ce putain de sac à merde croit pouvoir prendre ma place ! J’y vois clair, crois-moi, je… j’y vois clair…
Sergey s’immobilisa au milieu de sa phrase, comme si une main invisible avait débranché sa prise. Il perdit l’équilibre et bascula en avant. Son arcade sourcilière heurta violemment le bureau en chêne. Wayne le saisit par la taille avant qu’il ne touche le sol. Sergey pesait à peine soixante-dix kilos. Il le porta sans difficulté et l’allongea sur le canapé.
— Du calme, il souffla. Reste calme.
Sergey le regardait avec un œil affolé. L’autre œil était noyé par le sang qui pissait de son arcade.
— Ce n’est rien, relax…
Il essayait de parler mais parvenait à peine à bouger ses lèvres. Son bras gauche battait la mesure d’une musique imaginaire.
— Tout doux… tout doux, Sergey.
Il le serra contra lui et le berça doucement. Le maître du monde sanglota longuement contre son assistant.
— Personne ne sera au courant, il murmura. Personne ne sera au courant de ce qui vient de se passer…
Sergey émit un grognement d’approbation.
— Il ne faut plus s’emporter à présent. Tout doux…
Ils demeurèrent immobiles et silencieux un long moment. Le téléphone sonna dans le vide à de nombreuses reprises. L’hémorragie avait souillé leurs vêtements et le canapé. Wayne avait connu des moments délicats pendant sa carrière dans les services secrets. Aucun n’arrivait à la cheville de ce qu’il était en train de vivre. Il n’était pas préparé à ce genre de situation. Massacrer un commando d’islamistes avec un couteau à beurre était dans ses cordes. Consoler l’homme le plus puissant du monde comme un bébé le dépassait. Son mental d’acier était en train de s’effondrer comme un château de sable attaqué par la marée. Il hésitait à appeler à l’aide pour refiler la patate chaude.
Il porta Sergey jusqu’à la salle de bains. Wayne le déshabilla à même le sol et le lava comme un invalide. Le sang avait séché et collait à ses cils comme de la résine. Il désinfecta la plaie et appliqua un pansement. Il l’habilla d’un survêtement de sport et l’installa sur un canapé propre, face à la baie vitrée.
La crise semblait terminée. Sergey fuyait son regard, fixant les gros nuages porteurs de pluie qui s’amoncelaient à l’horizon.
— Ce qui vient de se passer reste entre nous, dit-il d’une voix blanche.
Wayne posa sa main sur son épaule. Il réalisa qu’il n’avait jamais fait un geste d’une telle familiarité.
— Sergey, tu dois en parler au médecin.
— J’ai dit: ce qui vient de se passer reste entre nous.
— Entendu.
Ils regardèrent en silence les premières gouttes tomber sur le Googleplex. Bientôt des éclairs zébrèrent le ciel et des trombes d’eau s’abattirent sur Mountain View. Le ciel californien passa du gris au mauve, du pourpre au bleu électrique. Le spectacle de la nature était magnifique. Sergey songea qu’il en profitait peut-être pour la dernière fois. Toute sa vie, il avait misé sur la raison, et ignoré la nature. La nature n’était que chaos, violence, incertitude, mouvements browniens hasardeux. La raison avait guidé sa vie. Elle avait été le moteur de son œuvre, le cœur de la révolution transhumaniste. La raison l’abandonnait sur le bord de la route comme un vulgaire chien galeux.