Miami Beach.
25 janvier 2019.

C’était une journée d’hiver d’une douceur idéale. Le vent tiède titillait l’épiderme comme une caresse céleste. La petite Rose ramassait des coquillages sur la plage. Nina la poursuivait avec un flacon de crème solaire et un large chapeau de paille que sa fille refusait de garder sur la tête. Paulie Maldini regardait le tableau depuis son transat avec des étoiles dans les yeux. Les gros pélicans floridéens planaient au ras des eaux turquoise comme des bombardiers chargés de poissons. Une serveuse en bikini lui apporta un soda sans sucre qu’il sirota avec une paille.

 

Il était épuisé. Cette semaine de vacances en Floride tombait à pic. La supervision de l’attentat de Madrid avait ébréché sa carapace. L’addition était lourde. Son moral en avait pris un coup. Il avait ensuite enchaîné avec un coup tordu au Yémen, un débriefing à Langley et un passage en Californie.

 

Nina Provenzano lui avait manqué. Elle était exaltée et un peu dingue à sa manière, mais produisait sur lui un effet apaisant. Il ne se lassait pas de lui faire l’amour et de la regarder s’occuper de Rose. Depuis qu’elle l’avait présenté à sa fille, Paulie se sentait dans la peau d’un père de famille. Il avait voulu cette semaine de vacances avec elles pour apprendre à mieux les connaître et se faire aimer de Rose. Il lui avait ramené un costume de flamenco de Madrid et une guitare sèche pour enfant. La petite lui avait sauté dans les bras, folle de joie. Nina avait eu droit à une sélection de fromages au lait cru, introuvables sur le sol US, qui avait violemment parfumé la cabine de l’avion de la CIA.

 

 

 

Nick Borstrom pouvait être satisfait de son travail. L’attentat bidon de Madrid avait été une réussite sur tous les plans. La piste yéménite fut gobée par la presse européenne. Quatre Arabes d’origine yéménite, syrienne et saoudienne avaient été retrouvés morts dans une ferme isolée, au nord de Rida. La police locale mit la main sur des documents compromettants et des fioles du virus utilisé à Madrid. Les spécialistes se succédaient depuis des jours sur les plateaux télé pour analyser la situation. La plupart évoquaient, avec le ton péremptoire de ceux qui savent, une exécution des terroristes par les commanditaires pour éviter qu’on ne remonte jusqu’à eux. Les islamistes d’Al-Qaida étaient capables du pire. Pour couronner le tout, la police scientifique espagnole ne tarderait pas à retrouver l’ADN des Arabes exécutés au Yémen sur la canalisation d’eau. Paulie et ses gars avaient bien fait les choses. Du travail d’orfèvre. C’était chaud bouillant. Muy caliente. L’islamophobie allait monter en flèche. Les immigrés nord-africains étaient bons pour rester chez eux et serrer les fesses avant que la fièvre ne retombe. Les Espagnols allaient se jeter dans les bras de l’Amérique et entraîner tout un continent derrière eux. C’était une question d’heures avant que les Madrilènes ne hurlent « Viva América ! Viva el présidente Femandez ! »

 

Le front Milton Earle évoluait également dans la bonne direction. Hugo Paradis intoxiquait régulièrement le sénateur avec des informations crédibles, susceptibles de titiller son cerveau dérangé. Paulie fournissait à Hugo Paradis des documents aussi détaillés que bidon sur les mauvais résultats financiers de Google, et les difficultés techniques que les ingénieurs rencontraient avec l’intelligence artificielle. Un informateur fantôme évoquait la démission prochaine de Sergey Brain pour raison de santé, et la chute inévitable du cours de l’action qui en résulterait. Le sénateur avalait les informations comme une éponge. Il ne se départait plus d’un sourire extatique. Il entrevoyait la victoire. L’adversaire était en difficulté et Milton Earle devait en profiter pour porter l’estocade. Hugo Paradis toucha une nouvelle mallette de billets et une livraison de viande texane pour bons et loyaux services. De son côté, le vieux rassemblait des fonds sur plusieurs comptes offshore en prenant toutes les précautions. Il ne se doutait de rien. Il était à la barre d’un cuirassé insubmersible et rien ne pouvait lui arriver. Le rachat de Google était organisé de main de maître. La surprise serait totale. La nouvelle secouerait le monde de la finance sur ses bases. Google allait crever. Sergey Brain tomberait de son piédestal sur le marbre froid de Wall Street.

 

 

 

Nina revint s’asseoir sur son transat et alluma une cigarette. Elle chaussa ses lunettes de soleil et se tourna vers lui. Il voulut lui dire qu’elle frimait trop mais préféra la fermer. Il n’était pas sa mère.

 

— Son seau est déjà plein de coquillages, dit Paulie.

 

— Elle est heureuse. Nous avons vu un dauphin qui passait près du rivage.

 

— J’aimerais passer plus de temps avec vous dans le futur, souffla-t-il. J’aimerais faire partie de votre vie.

 

— Ne brûlons pas les étapes, veux-tu ?

 

— Rose a l’air de bien m’aimer, qu’en penses-tu ?

 

Elle lui accorda un sourire forcé.

 

— Ce n’est pas le problème.

 

— Où est le problème alors ?

 

— Je suis censée sauter au plafond parce que nous passons quelques jours de vacances en Floride ? Aux dernières nouvelles tu es marié, avec des enfants sur les bras. Tu passes ton temps Dieu sait où à faire Dieu sait quoi, Paulie…

 

— Je veux vous protéger. Je veux m’occuper de vous. Je suis capable de faire ça.

 

— J’ai besoin d’avoir confiance en toi.

 

Paulie ricana. Il se redressa et la saisit par le bras. L’épuisement le rendait soupe au lait.

 

— Confiance en moi, hein ? Ne suis-je pas le flic qui t’a donné une nouvelle chance ? Le type compréhensif qui aurait pu t’envoyer à la chaise électrique ?

 

— Dis-moi ce que tu faisais ces dernières semaines …

 

— Je travaille pour le gouvernement. Je ne peux pas te le dire.

 

— Tu sais tout de moi. Je ne sais rien de toi. Je ne suis pas sûre de vouloir partager ma vie avec une huître. Je ne suis pas ta femme, Paulie.

 

— Ma femme n’existe pas pour moi…

 

— Je ne vais pas me transformer en compagne modèle qui attend le retour de son homme. Je ne vais pas me contenter de prendre des cours de tennis et organiser nos week-ends pendant que tu mènes une vie opaque et dangereuse.

 

— Je ne te demande pas de changer, Nina. Je ne te demande surtout pas de changer.

 

— Démissionne.

 

— On ne démissionne pas aussi facilement dans mon secteur d’activité. Je ne vends pas des polices d’assurance, Nina.

 

— Démissionne et nous pourrons être heureux ensemble. Le monde que tu défends n’est pas le mien, Paulie.

 

— Je peux vous rendre heureuses. Mais ne me demande pas l’impossible, grinça-t-il.

 

— Je me suis assise sur mes convictions les plus profondes pour notre petit confort personnel. Ne viens pas me dire ce qui est possible ou pas…

 

— Tu as renoncé à un combat perdu d’avance, Nina. Le monde est lancé sur des rails, et rien ne pourra le faire dévier de sa trajectoire. La seule attitude raisonnable consiste à s’asseoir sur le bord de la route et admirer le spectacle. La seule attitude valable consiste à prendre un peu de bon temps en évitant les emmerdements…

 

— Alors jette l’éponge. Rejoins-nous sur le bord de la route. Ne fais pas cavalier seul, Paulie.

 

 

 

Rose se planta devant eux et renversa ses coquillages sur sa serviette. Paulie desserra les dents et fit mine de s’intéresser au trésor. La gamine connaissait la variété de chacune des coquilles vides. Elle proposa de lui fabriquer un collier à l’hôtel et l’invita à choisir. Il sélectionna un dollar des sables, un calico clam, un fighting conch et un lightning whelk. Rose décréta qu’il avait bon goût en regardant sa montre. Elle tira le signal d’alarme et rassembla ses affaires. Elle invita sa mère et Paulie à se remuer un peu. Le spectacle des mammifères marins démarrait dans une heure à l’aquarium de Miami. Il n’était pas question de manquer le début.

 

Ils dînèrent au bord de la piscine du Delano Hotel. Nina était sombre. Sa présence se limitait à des hochements de tête, de faux sourires et des petites phrases toutes faites. Paulie espérait que le dîner durerait toute la nuit pour éviter la confrontation qui allait suivre. Rose n’avait pas besoin d’aide pour combler le silence. Elle faisait les questions et les réponses avec un enthousiasme et une intelligence remarquables. Ses commentaires sur le spectacle des orques et des otaries, et le récit de sa nage avec les dauphins occupèrent l’essentiel du dîner. Paulie mangea sans faim un steak d’alligator et une salade de fruits exotiques. Nina fumait des cigarettes et descendait sa quatrième coupe de champagne.

 

Paulie écouta Rose digresser sur le tourisme de masse et l’allure robotique des milliers de touristes qu’ils avaient frôlés dans la journée. Elle parlait comme un adulte enfermé dans un corps d’enfant. Rose lui demanda s’il aimait lire des livres. Il mentit pour lui faire plaisir. Elle souligna que pas un seul des touristes de Miami Beach qui se faisait dorer sur la plage ne lisait. Paulie tendit une perche à Nina en suggérant que l’espèce humaine était dans de beaux draps, mais elle ne réagit pas. Au lieu de quoi elle se leva et décréta qu’il était l’heure pour Rose d’aller se coucher. La petite protesta pour la forme, embrassa Paulie sur la joue et suivit sa mère qui filait déjà vers la suite familiale.

 

Il demeura seul un moment. Quelques couples d’amoureux sans enfants dînaient aux chandelles un peu plus loin. Deux bodybuilders pédés roucoulaient dans la piscine. Il remarqua la musique lounge composée au kilomètre qui jouait dans le patio. Le monologue de Rose l’avait couverte jusque-là. Il haïssait ce genre de musique. Il signa la note, laissa un billet de vingt sur la table et décida d’aller se promener. Un peu de marche lui ferait du bien.

 

 

 

Ocean Drive était noir de monde. Un aréopage bruyant de touristes paumés, de VRP en goguette, d’ados éméchés, de pickpockets et de call-girls. Paulie marcha un moment le long de la plage et poussa jusqu’aux boutiques de Lincoln Road. Les soudaines exigences de Nina le minaient. Il était arrivé à Miami sur les rotules. Les dernières semaines avaient mis son cœur à rude épreuve. Il avait besoin de se laver la tête de toutes les saloperies qui pesaient sur sa conscience. Nina était arrivée en Floride avec ses règles et une humeur de chien. Son niveau de stress n’était pas descendu d’un iota. Ne penser à rien était une bonne solution. Le golf avait aussi fait ses preuves en la matière. Il appliquait ces méthodes avec succès depuis des décennies.

 

Il entra dans une boutique de cosmétiques et jeta un œil sur les crèmes et les produits de beauté. Il ne connaissait rien à ces babioles de bonne femme, mais un cadeau pouvait sans doute arrondir les angles. Une vendeuse maquillée comme une voiture volée lui faisait l’article sur la nouvelle gamme Shiseido Biotek quand il croisa le regard d’un jeune type dans un miroir. Un blond au physique d’athlète, cheveux courts, dont le visage lui était familier. Il l’avait déjà vu quelque part. Ce jour même. Peut-être à l’aquarium. À moins que ce ne fut un client du Delano croisé dans l’ascenseur. Il ne savait plus. Son système d’alarme sonnait probablement pour rien, mais il décida d’en avoir le cœur net. Il acheta la crème pour le corps, les soins visage, cheveux et toute une batterie de gélules hors de prix. La vendeuse lui offrit un sac d’échantillons pour homme en arborant son plus beau sourire commercial. Il balaya le magasin du regard. Le type sentait des parfums à l’autre bout de l’échoppe sans lui accorder le moindre regard. Il paya et se fondit dans la foule de Lincoln Road.

 

Il accéléra le pas et bifurqua soudainement dans une rue adjacente. Il se retrouva dans un quartier pavillonnaire aux trottoirs déserts. La lune éclairait faiblement la chaussée. Les ombres des palmiers formaient des planques parfaites. Il patienta cinq longues minutes dans l’obscurité. Seul le son diffus d’un téléviseur troublait le silence. Une bonne femme ouvrit sa porte et balança ses poubelles dans une benne. Pas de trace du blond. Paulie reprit sa route en direction de la plage, soulagé.

 

Il tomba sur un groupe d’ados réunis autour d’un feu. Les jeunes fumaient de l’herbe et descendaient des bières. Une radio crachait du Bob Marley. Deux jolies filles dansaient en maillot de bain, complètement défoncées. Il les salua en se dirigeant vers le rivage. Une des filles courut jusqu’à sa hauteur.

 

— Eh, monsieur, z’auriez pas dix dollars pour acheter des clopes ?

 

— Désolé. Je ne vais pas te donner dix dollars pour saborder ta vie, petite.

 

— De quoi tu parles, mec ?

 

— Les cigarettes sont des clous de cercueil. Pas bon du tout pour ta santé.

 

Elle rigola comme une hystérique. La fille planait à des hauteurs stratosphériques.

 

— Et si je vous montre ma chatte ?

 

— Ne fais pas des trucs comme ça. Tu es une gamine.

 

— Pas cool, mec. Mes parents ne me donnent pas un rond, ces enfoirés. Je pourrais me prostituer, notez bien, mais c’est dégueulasse, et…

 

— O.K., il souffla. Tu as gagné.

 

Paulie dégaina un billet de vingt. La gamine l’embrassa sur la joue, empocha le fric et retourna au feu de camp en beuglant : « Waaaouuww… Merci, mec ! »

 

 

 

Il marcha au fil de l’eau. L’océan était noir comme de l’encre. On ne distinguait que l’écume des vagues faiblement éclairées par les néons des hôtels qui bordaient l’océan à perte de vue. Paulie posa ses fesses sur le sable. Il ferma les yeux et écouta le ressac un long moment. L’odeur d’algue et de sel avait des vertus apaisantes.

 

La fatigue accumulée lui tomba sur les épaules comme des sacs de ciment. Il tentait de ne penser à rien, mais n’y parvenait pas. Il revit les images des cinq types exécutés dans une ferme du Yémen. Il revit Okinawa et Jack disposant les corps et faisant les marioles avec les fioles de virus. Il se rappela leur retraite de nuit en Zodiac du Yémen jusqu’à Djibouti, Okinawa vomissant ses tripes par-dessus bord, et le supertanker qu’il avait évité de justesse dans le brouillard de la mer Rouge. Il devait oublier tout ça. Paulie se promit d’aller frapper quelques balles au golf de Coral Gables dès le lendemain matin.

 

L’image du blond qui le regardait dans le miroir lui revint à l’esprit. Il composa le numéro d’urgence d’Okinawa. Pas de réponse. Il composa celui de Jack. Sans succès. Une montée d’angoisse lui parcourut l’échine. Quelque chose clochait. Ses hommes répondaient à ses appels d’urgence en toutes circonstances, de nuit comme de jour, y compris en plein milieu d’une séance de baise. C’étaient les ordres. Il abandonna le sac de cosmétiques sur le sable et prit la direction du parcours santé en bordure de la plage. Ses battements cardiaques accélérèrent. Il appela la suite du Delano. Nina répondit à la deuxième sonnerie.

 

— Paulie ?

 

— Ecoute-moi bien. Si quelqu’un est là, garde ton calme et dis simplement: « J’attendais que tu rentres. »

 

— Il n’y a personne d’autre que nous deux… Qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce qui se passe… ?

 

— Probablement rien. Mais ferme la porte à clé et prends le pistolet qui est dans ma valise.

 

— Paulie, tu me fiches la trouille…

 

— N’ouvre à personne, tu entends ? J’arrive.

 

Il raccrocha et balança son téléphone dans une poubelle, sur une portion peu éclairée du bike trail. Il se planqua dans un massif et attendit. Un joggeur nocturne passa au petit trot avec son chien. Puis plus rien pendant quinze minutes. Il s’était excité pour rien. Ses hommes étaient peut-être ivres morts quelque part. La fatigue le rendait parano. Il s’apprêtait à sortir récupérer son téléphone quand un couple arriva bras dessus bras dessous. Deux parfaits touristes. L’un d’eux était le blond. Paulie ravala sa salive péniblement. Le blond jetait des coups d’œil fréquents sur un écran de poche. Le couple s’arrêta devant la poubelle. Ils regardèrent nerveusement autour d’eux. La fille plongea le bras dans la poubelle. Elle en extirpa le cellulaire en jurant.

 

Ils n’eurent pas le temps de porter la main jusqu’à leur arme. Paulie toucha la fille d’une balle en plein visage et le blond par deux fois dans la poitrine.

 

Le couple n’avait pas de papiers d’identité. Paulie prit leurs téléphones et balança les corps par-dessus le muret qui séparait la piste du massif de rhododendrons. Une fine couche de sable poussé par le vent recouvrait le béton. Il dispersa sommairement la mare de sang en remuant le sable avec ses pieds. Le liquide cérébrospinal collait à ses semelles comme de la glue. Avec un peu de chance, personne n’avait vu les trois éclairs blancs jaillir de son flingue. On ne retrouverait pas le couple avant le lendemain. Il récupéra son téléphone, le fracassa contre le sol, et s’en débarrassa dans une bouche d’égout.

 

 

 

Paulie transpirait à grosses gouttes. Il accéléra le pas et regagna le Delano. Son cœur battait la chamade. Comment son téléphone avait-il été buggé ? C’était impossible. Des pensées vénéneuses lui transperçaient l’esprit comme des flèches. Il évita l’entrée des clients du Delano sur Collins Avenue. L’accès du petit personnel et les livraisons se faisaient par une ruelle à l’arrière, au milieu des compacteurs de déchets. Un Latino moustachu avec un uniforme de l’hôtel chargeait des sacs de linge sale dans une camionnette. Paulie l’assomma d’un coup de coude en pleine tempe et referma les portières. Il traversa une immense buanderie, puis les cuisines au pas de course. Il alpagua au passage un couteau qui traînait sur une table et le glissa sans sa poche. L’uniforme du Mex puait la sueur et le tabac froid. Il déboucha sur la salle du restaurant et jeta un œil à l’extérieur. Un chauve à cheveux longs fumait le cigare dans le patio avec deux nanas aux allures de call-girls. Ils riaient bruyamment. Personne d’allure suspecte. Une autre équipe devait faire le guet sur Collins Avenue. Paulie marcha jusqu’à la porte de la suite et frappa doucement. Les rideaux bougèrent légèrement. Nina lui ouvrit la porte, le flingue à la main.

 

Son visage était défiguré par la peur. Elle avait pleuré. Elle se jeta dans ses bras. Paulie posa la main sur la bouche et lui fit signe de la fermer. Il cala une chaise devant la porte et dégaina le couteau de cuisine. Il racla les murs blancs avec la pointe de la lame, à la recherche de fils transparents plus fins qu’un sourcil de moucheron. Nina lui tournait autour, terrifiée, la bouche pleine de questions. Il lui glissa à l’oreille de garder son calme. Elle devait faire les bagages et réveiller Rose. Il fallait se tirer d’ici en vitesse. Il inspecta les lampes de chevet, démonta le téléphone, vérifia le chambranle de la porte qui donnait sur la suite voisine. La pièce était certainement buggée, mais il ne trouva rien.

 

Ils traversèrent le restaurant, les cuisines et la buanderie. Un gardien de nuit s’interposa en leur demandant ce qu’ils foutaient là. Paulie l’étala d’un coup de crosse qui fit jaillir de son nez un geyser de sang. Rose se mit à pleurer comme un bébé. Nina lui répétait que tout allait bien sans en croire un traître mot. Paulie grimpa dans la camionnette du teinturier. Les clés étaient sur le contact.

 

— Montez ! il gueula.

 

— Qu’est-ce qui se passe, Paulie ? Qu’est-ce qu’on fait ? pleura Nina.

 

— Tout ira bien si on se tire d’ici vite fait. Montez et bouclez vos ceintures !

 

Elles s’installèrent sur la banquette avant. Il démarra sur les chapeaux de roues.

 

— Ne t’inquiète pas, Rose, O.K. ? Il y a simplement des gens qui ne m’aiment pas beaucoup dans cet hôtel, dit Paulie. On doit changer d’air. Tu peux comprendre ça ?

 

— Putain de bordel de merde, Paulie ! hurla Nina. Putain de bordel de meeeerrde ! ! !

 

 

 

Il l’avait oublié celui-là. Le corps inanimé du Latino roula au premier virage et s’écrasa contre une paroi en tôle. Le choc le réveilla. Il grogna comme une bête agonisante et se redressa péniblement sur les genoux. Rose tourna la tête et aperçut l’homme qu’un hématome gros comme un melon défigurait. Elle hurla. Nina hurla. Elles hurlèrent en chœur, à en faire péter les carreaux. Paulie stoppa la camionnette d’un violent coup de frein. Le Latino fut projeté en avant et s’éclata le nez contre une caisse. Paulie descendit et éjecta le bonhomme en sous-vêtement sur la 8e Rue.

 

Il engagea la camionnette sur une voie rapide en direction du sud. La petite sanglotait doucement dans les bras de sa mère. Paulie alluma la radio sur un programme de musique classique en espérant détendre l’atmosphère. Il inspira profondément par le nez pour faire retomber son rythme cardiaque. Il prit le téléphone de Nina dans son sac et appela à nouveau Okinawa et Jack. Pas de réponse. Son esprit se brouillait. Les services de renseignements européens n’étaient pas capables de remonter jusqu’à lui et son équipe. Les Arabes n’employaient pas de mercenaires blancs pour ce genre de représailles. Il évoluait dans la quatrième dimension, épuisé, effrayé, sans la moindre branche à laquelle se raccrocher.

 

Il rassembla ses esprits. Première chose : changer de véhicule au plus vite. Il prit la première sortie et s’engagea au hasard dans les rues assoupies de South Miami Heights. Il roula au pas dans un quartier populo et immobilisa la camionnette derrière un vieux break Toyota. Un gros paquet de publicités était coincé sous les essuie-glaces. La voiture n’avait visiblement pas bougé depuis des semaines. Personne ne signalerait son vol avant des lustres.

 

Nina lui jeta un regard inquiet. Il lui caressa la main.

 

— Il est plus prudent de changer de voiture, dit-il. Tout ira bien.

 

Il sortit et s’approcha de la Toyota pour crocheter la serrure. Un téléphone vibra dans sa poche. Il sursauta. C’était un des mobiles du couple. Paulie se mordit la lèvre et répondit.

 

— Est-il mort ? demanda la voix d’un ton sec. Sa main trembla. Il sentit le sol s’ouvrir sous ses pieds en regardant les filles derrière le pare-brise. Nick Borstrom était au bout de la ligne.