Palo Alto, Californie.
15 novembre 2018.

Anne et Sergey ne partageaient plus le même lit depuis des mois. La maladie l’avait rendu paranoïaque et honteux. Il s’était peu à peu éloigné d’elle, s’isolant la nuit dans une aile médicalisée de la maison familiale et passant ses journées dans son bureau du Googleplex. Il l’avait suppliée de lui laisser du temps. Elle avait accepté à contrecœur.

 

Anne se réfugiait dans le travail pour oublier sa peine. Elle parcourait la planète à la conquête de nouveaux marchés. La médecine personnalisée était devenue un des moteurs de la croissance mondiale. Les perspectives d’évolution du marché semblaient infinies. Les filiales médicales de 23 & Me luttaient au coude à coude avec les génoentreprises de la zone Asie-Pacifique. Il s’agissait de s’implanter aux quatre coins du monde le plus vite possible. Occuper le terrain signifiait passer des deals avec les gouvernements locaux. Eric Schmidt savait se montrer persuasif. Tous les moyens étaient bons pour forcer la main des politiciens.

 

Les candidats fortunés à la vie éternelle étaient innombrables. Il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser le fric à la pelle. Ce n’était qu’un début. La chute des coûts allait permettre une lente démocratisation de la technomédecine. Les sociétés spécialisées voyaient leurs cours s’envoler sur les places boursières. L’avenir de la génomique était pavé d’or.

 

 

 

La course au profit et aux parts de marché laissait Sergey indifférent. Les résultats du groupe tombaient chaque matin sur son bureau. Ils ne représentaient plus aucun intérêt à ses yeux. Les minables de son conseil d’administration pouvaient sabler le champagne sans lui. Il planait loiiiiin au-dessus des vulgaires considérations financières. Google était son bébé. Son bébé était devenu un géant écrasant tout sur son passage. Le géant allait devenir le seul véritable Dieu de toute l’humanité. Ses cadres dirigeants, tous ces profiteurs roulant en Ferrari, n’étaient que des pièces rapportées, des parasites qui se nourrissaient de son œuvre. Il les haïssait, eux et leurs blagues grivoises. Il les jalousait, eux et leurs parfaites familles de blondinets. Il ne voulait plus les voir, eux et leur santé irréprochable. Il ne voulait plus les entendre lui souhaiter « bon courage » ou lui demander des nouvelles de sa maladie d’un air concerné. Rien ne lui était plus insupportable que de susciter la pitié. Il était le maître du monde. L’homme le plus riche et le plus puissant. L’architecte du transhumanisme triomphant.

 

L’évocation de son nom provoquait naguère la reconnaissance, l’envie et l’admiration. Les médias bioconservateurs le salissaient à présent à longueur de temps. Des rumeurs sur sa santé défaillante se propageaient dans la blogosphère. L’image du génie à la coule en jean et tee-shirt avait cédé la place à celle du dingo agoraphobe bunkerisé dans son bureau, fuyant la lumière comme un vampire. Il avait voulu modifier la nature. La nature lui avait fait mettre un genou à terre. Tel était le message colporté par tous les freaks du biologiquement correct.

 

Malgré les conseils de Wayne, Sergey ne parvenait pas à ignorer les critiques. Il passait des heures à lire des blogs obscurs. Les créationnistes voulaient sa peau. Les écologistes le traînaient dans la boue. Les fondamentalistes religieux voyaient en lui l’Antéchrist, et dans sa maladie le signe d’une intervention divine. Sergey était un cancer et l’IA une de ses métastases. Il avait consacré sa vie à l’amélioration du genre humain et on le traitait comme un cloporte. Il en pleurait de rage.

 

Sa haine augmentait chaque jour. L’isolement ne l’aidait pas à y voir clair. Une colère froide ne le quittait plus. Wayne en était désormais certain : l’implant cérébral avait modifié sa personnalité. Sergey Brain se transformait sous ses yeux en malade lunatique, en égocentrique aigri obsédé par sa propre déchéance. Il se contentait de l’écouter gémir en gardant ses opinions pour lui. Parkinson était devenu entre eux un mot tabou.

 

Sergey lui disait à intervalles réguliers : « Je vais mieux. Tu remarques comme je vais mieux ? » Wayne ne savait pas si Sergey y croyait lui-même. Il mentait : « Beaucoup mieux, Sergey. Tu vas beaucoup mieux. »

 

Le monde ne devait rien savoir. Painter, Borstrom et Schmidt ne devaient rien savoir. Les chercheurs avaient intérêt à trouver rapidement un protocole de soins efficaces. Le huis clos était intolérable. Wayne suffoquait. Il ne se sentait pas capable de faire barrage avec le monde extérieur beaucoup plus longtemps. Son cursus de barbouze ne le prédisposait pas à jouer l’infirmier.

 

Il s’agissait de rester cool. Il fallait tenir le choc, coûte que coûte. Wayne gobait des pilules neuro-pacifiantes comme des M&M’s.

 

 

 

Seuls les dossiers calientes lui procuraient encore une forme de plaisir. L’équipe d’extraction de données dirigée par Borstrom lui fournissait des ragots à gogo pour étancher sa soif de vice. Sergey en voulait toujours plus. Il classait méthodiquement les données. Il avait des dossiers sur tous les politiques, les entrepreneurs, les stars du show-biz, les chercheurs amis et ennemis, et sur chaque employé du Googleplex. Les dossiers calientes couvraient tous les utilisateurs du Net, des Google phones, du cloud computing, de la téléphonie sur IP et des clients de 23 & Me et consorts depuis les années deux mille. Le filet était dense et inextricable. Un océan de données confidentielles dans lequel Sergey plongeait avec délectation. Il suffisait de choisir un nom au hasard et de plonger l’épée dans le bouillon. Une brochette de données calientes ne manquait jamais de remonter à la surface. La technique s’affinait chaque jour. La puissance de l’IA aidait les spécialistes du data mining à filtrer les serveurs jusqu’au dernier bit. Larry Mage avait eu le nez creux en décidant au début du siècle de sauvegarder tous les cookies des utilisateurs Google jusqu’en 2038. More data is better data.

 

Sergey se pencha sur le dossier de Paul McGovern, sénateur du Kansas. Un enfoiré de Républicain conservateur, raciste et pédé refoulé, qui passait son temps à faire la morale aux créateurs de richesse de la Silicon Valley. McGovern avait fait appel en 2011 aux services de Humagenics, une filiale suédoise de Google. Banco : ses tests révélaient que McGovern était quinze pour cent noir. Double banco : ses mails révélaient qu’il avait souffert en 2008 d’une arthrite incapacitante. Le mal avait été traité dans un génoparadis asiatique avec des cellules souches avant la légalisation de la thérapie aux États-Unis. Triple banco : ses habitudes de surf sur le Net révélaient une obsession coupable pour les sites pornos gays et les vidéo-chats cuir et latex. Le dossier McGovern était épais comme un annuaire. Sergey laissa tomber au bout de dix pages. McGovern allait devenir un gentil toutou et lui lécher la main en public. Ou bien il finirait sur un croc de boucher. Dans cent pour cent des cas, les types choisissaient la première solution. Un évêque italien bioconservateur était ainsi devenu du jour au lendemain le porte-parole transalpin de la convergence NBIC. Dieu lui avait parlé. Dieu lui avait personnellement montré la voie, répétait-il dans tous les médias pour expliquer sa conversion. La science était compatible avec les Evangiles. La menace d’exposer au grand jour les preuves de sa pédophilie avait transformé l’homme d’Eglise en défenseur zélé du transhumanisme.

 

 

 

Les dossiers show-biz du jour étaient décevants. Sergey sirota sa bouillie japonaise aux algues en tournant les pages. Madonna s’envoyait un jeune acteur qui cartonnait dans une série Disney. Miley Cyrus échangeait des mails d’insultes avec Zac Efron et sa nouvelle fiancée Katie Holmes. Lady Gaga couchait avec un ministre canadien marié qui aurait pu être son père. Hillary Rodham Clinton avait souffert d’une inflammation de ses implants mammaires. Les photos de l’infection étaient répugnantes. Tom Cruise préparait une conférence de presse pour annoncer son intention de quitter l’Eglise de scientologie. L’acteur désirait se convertir au judaïsme. Sergey bâilla et balança les dossiers dans le broyeur. Les vedettes contemporaines ne lui inspiraient pour la plupart que mépris.

 

Elles n’étaient que superficialité et vanité déplacée. Le QI moyen des stars d’Hollywood nécessitait d’urgence une nouvelle génération génétiquement modifiée. Où étaient passés les types de la trempe de Humphrey Bogart, Frank Sinatra ou Woody Allen ? Quelles starlettes pouvaient se comparer à Katharine Hepburn, Catherine Deneuve ou Bette Davis ? Les dossiers calientes étaient décevants parce que les vedettes modernes ne valaient pas un clou.

 

Wayne lui passa la ligne sécurisée. Nick Borstrom était en Europe et souhaitait lui parler.

 

— Bonjour Sergey.

 

— Nick.

 

— Comment allez-vous ?

 

— Aussi bien que possible, mentit-il. De mieux en mieux. Je compte inaugurer bientôt mon nouvel avion.

 

— J’en suis ravi. D’ailleurs je…

 

— Dites-moi, Nick : à votre avis, pourquoi les vedettes du show-biz d’aujourd’hui sont-elles aussi médiocres ?

 

— Je ne saurais dire, monsieur.

 

— Pensez-vous que la fin de la sélection darwinienne pèse sur les élites d’Hollywood comme elle pèse sur le petit peuple ?

 

— Je… Je pense que les masses laborieuses ont les vedettes qu’elles méritent, monsieur.

 

— Vous suggérez ainsi que les huiles des studios choisissent sciemment des crétins dans lesquels les mongoliens vont se reconnaître ? Vous avez sans doute raison. Après tout, vous connaissez ces requins d’Hollywood mieux que moi.

 

— Ce n’est qu’une supposition, monsieur.

 

— J’ajouterais que la multiplication des réseaux de diffusion a nécessité la mise en avant de milliers de vedettes de pacotille. Ces tocards n’auraient même pas obtenu une audition dans les années soixante !

 

— Absolument, monsieur.

 

— Au revoir, Nick.

 

— Monsieur, je…

 

 

 

Sergey tripota la croûte en cours de cicatrisation sur le sommet de son crâne. L’implant lui donnait parfois l’impression d’être une cigale vibrant sous sa boîte crânienne. La cigale semblait lui parler dans une langue inconnue. L’Israélien disait que c’était « normal ». Cette bonne blague ! Il parlait d’un « temps d’adaptation ». Le chirurgien racontait n’importe quoi pour le rassurer. Si l’implant avait provoqué des boutons verts à pois rouges, le boucher de Tel-Aviv lui aurait probablement servi le même discours.

 

Wayne lui tendit la ligne rouge. Borstrom à nouveau.

 

— Vous ne pouvez plus vous passer de moi, Nick ?

 

— Vous ne m’avez pas laissé l’occasion de vous dire la raison de mon appel, monsieur.

 

— Eh bien venez-en au fait, j’ai très peu de temps à vous accorder.

 

— Je sors de l’ambassade de Chine à Londres. La pression des internautes chinois semble avoir fait fléchir Pékin, monsieur. Des négociations sont possibles pour un retour triomphal de Google en Chine.

 

— Bien. Alors négociez, mon vieux.

 

— Je veux parler d’une version non censurée d’Ultimate, monsieur !

 

— Les communistes jettent l’éponge, hein ? Pas trop tôt. Leur moteur de recherche était aussi évolué qu’une paire de baguettes.

 

— Cet accord signifierait la fin de Baidu, monsieur. La mort du moteur de recherche communiste. Ce serait une victoire historique. Un événement plus important que la chute du mur de Berlin.

 

— La mort de Baidu est un non-événement, Nick.

 

Sergey s’impatientait. Cette conversation sur les concessions chinoises n’avait aucun intérêt. La chute du mur de Berlin n’était à ses yeux qu’un symbole bon à faire vendre du papier, un événement mineur qui ne concernait que des petits-enfants de nazis buveurs de bière. Les Chinois reconnaissaient leur incapacité à produire un moteur de recherche intelligent ? La belle affaire. Il avait d’autres chats à fouetter. Des dossiers calientes à archiver. Des tremblements à maîtriser. Une cicatrice à caresser. Des putains de voix étranges à feindre d’ignorer.

 

Borstrom continuait à s’exciter. Il aimait les symboles. Il vibrait comme une jeune fille en fleur au moindre événement microscopique. Borstrom se levait chaque matin en songeant à ce qu’il allait faire pour marquer l’histoire de son empreinte. Il avait les mains dans le cambouis de l’humanité et jouissait de son pouvoir. Sergey le trouvait grandiloquent mais efficace. Les CEO avaient besoin de déléguer à des types dans son genre. Le pouvoir n’était plus seulement entre les mains des politiques. Les patrons des multinationales avaient rejoint le gotha. Nous étions passés de l’ère politique à l’ère économique. Même les Chinois avaient cessé de faire semblant. Le communisme n’était plus qu’une décoration de façade, un folklore en voie de disparition. Les grands patrons imposaient désormais leur loi, dans l’empire du Milieu comme ailleurs. Le capitalisme et le transhumanisme marchaient main dans la main.

 

 

 

Borstrom raccrocha, un goût amer dans la bouche. Sergey Brain avait accueilli la nouvelle avec une désinvolture inquiétante. Le boss n’était plus tout à fait lui-même. Le moment était sans doute venu d’évoquer la question de son état avec les membres du conseil d’administration.

 

Borstrom retourna la question dans tous les sens. Le sujet était délicat. Et il ne disposait pas d’alliés fidèles. Il était haï de tous et ne devait son pouvoir qu’à Sergey. Si le boss apprenait quelque chose, les conséquences pouvaient être terribles. Brain divaguait, mais il tenait encore son monde par les parties molles.

 

Borstrom se promena dans les rues de Londres pour réfléchir. C’était une journée tiède et lumineuse. Les Anglaises étaient jolies et souriantes. Le monde avait l’air de tourner dans le bon sens. Comme disait le bon docteur Queuille, il n’existait pas de problème que l’absence de solution ne résolve. Borstrom aimait trop sa vie pour prendre le moindre risque. Les absences de Sergey Brain ne constituaient pas encore une menace pour Google et le grand futur. Il déjeuna sur un banc de Hyde Park d’un simple fish and chips arrosé de vinaigre, enveloppé dans du papier journal. Il chassa Brain et son implant cérébral de son esprit. Ses gardes du corps américains le regardèrent manger ce plat étrange d’un air dégoûté.