Langley, Virginie.
1er mars 2018.

Il pensait au parcours de dix-huit trous de la veille. Un moment de grâce absolue. Deux sous le par. En quinze ans de golf sur ce même parcours, il n’avait jamais réussi à faire mieux que + 1. Ses nouveaux clubs y étaient sans doute pour quelque chose. Il avait gagné en contrôle de balle. Son drive était un peu plus court, mais sa balle ne quittait jamais le milieu du fairway. Paulie Maldini jubilait intérieurement. Il n’était jamais trop tard pour améliorer son swing et son toucher de balle. Toutes ces heures passées sur les greens payaient enfin.

 

Son corps était assis au fond d’une salle de réunion, mais son esprit était ailleurs. Il haïssait ces séances de formation. Il faisait ce boulot pour être sur le terrain. Il aimait se sentir libre. Paulie était un homme d’extérieur. L’enfermement et la promiscuité le stressaient. Le siège de la CIA n’était qu’un gigantesque centre administratif froid et sans âme, peuplé de fantômes vissés à leur ordinateur. Paulie s’y sentait comme à l’école. Il regardait sa montre dès qu’il y mettait les pieds.

 

Une huile nommée Nick Borstrom assommait l’assistance avec des graphiques et des courbes en trois dimensions. Borstrom était un des technoprophètes du Pentagone. Un ancien de chez Google. On disait qu’il avait l’oreille du nouveau président sur les questions scientifiques. Ce type siégeait dans toutes les commissions possibles et imaginables.

 

Les jeunes employés de Langley buvaient ses paroles comme du petit-lait. Ils posaient des questions pertinentes. Ces gamins n’avaient jamais tiré un coup de feu, ni même dérouillé un terroriste, ou alors seulement dans des jeux vidéo. Mais ils avaient grandi avec Internet et « kiffaient grave » la singularité technologique.

 

Les anciens ne voulaient rien savoir et squattaient les places du fond. Paulie Maldini était probablement le plus rétif d’entre eux. Ces séances imposées lui donnaient l’impression de travailler avec des robots. La CIA ne recrutait plus que des intellos malingres reliés au réseau 24/7. Niquer les Chinois était leur seul objectif. On les avait engagés pour ça. La géostratégie se réduisait à battre les Jaunes sur le terrain des NBIC. N comme nanotechnologies, B comme biotechnologies, I comme informatique, C comme sciences cognitives. NBIC, l’acronyme d’une révolution en marche. Les quatre lettres du Graal économique, la grande convergence technologique qui transformait le monde à toute berzingue.

 

L’Amérique et la Chine se tiraient la bourre. On achetait les meilleurs chercheurs bridés par tous les moyens. La concurrence étrangère était loin derrière les deux géants, le nez dans la poussière. C’était à qui déposerait le plus de brevets. Pékin employait les mêmes méthodes. Des chercheurs américains vivaient avec leur famille dans des villas de cinq cents mètres carrés sur les hauteurs de Shanghai ou face à la baie de Hong Kong. Bye bye California, hello China, salaire à six chiffres à la clé. Les Chinois finançaient l’implantation de shopping malls, de McDo et de Starbucks pour faire plaisir à leurs femmes.

 

L’espionnage industriel était devenu la préoccupation principale de l’agence. La NSA, le FBI et la CIA étaient obsédés par les Jaunes. Les mémos ne parlaient plus que de cyberattaques et de cyberespionnage. Paulie Maldini était cybercirconspect. La situation l’exaspérait.

 

La CIA concentrait ses efforts sur la guerre économique. Elle délaissait le terrorisme et les sectes. Son domaine. Son univers d’expertise. Le monde n’avait jamais été aussi dangereux. Les tarés étaient de plus en plus tarés. Les grandes religions monothéistes se fissuraient. Les sectes pullulaient. Les changements de paradigmes permanents donnaient le tournis à l’humanité. Les passions se déchaînaient. La modification de l’espèce humaine radicalisait les positions. La pauvreté n’arrangeait rien. Les laissés-pour-compte européens étaient de plus en plus pauvres et vindicatifs. La Sécurité sociale française était en faillite. Huit ans de récession avaient suffi pour mettre au tapis l’économie allemande. Les riches Américains étaient de plus en plus riches et dopés aux cellules souches. Les Africains regardaient le spectacle en crevant la dalle, incrédules. La situation était restée la même pour les damnés de la terre. Sauf que les sacs de riz n’arrivaient plus. L’Union européenne gardait ses céréales. L’UE était devenue pauvre à la place des pauvres. Un climat insurrectionnel permanent flottait sur le Vieux Continent. La population disait « oui, oui, oui » au génotsunami. Les philosophes disaient « non, non, non ». Les gouvernements disaient « oui, mais »… La social-démocratie battait de l’aile.

 

 

 

Paulie Maldini buvait un soda à la cafétéria. Il avait avalé une part de tarte à la cerise en guise de déjeuner. Suzy, qui était à un mois de la retraite, faisait les meilleures de toute la Virginie. Ses desserts régalaient les agents de la CIA depuis John Edgar Hoover. Les bleus ne touchaient pas aux desserts à l’ancienne de Suzy. La reine de la cuisine au beurre débarrassait une table voisine. Paulie l’attrapa par le bras et l’invita à s’asseoir. Elle le serra dans ses bras, lui dit qu’il avait une mine de déterré.

 

— Plus qu’un mois à tenir ?

 

— Quarante-trois ans de maison, souffla Suzy. Il était plus que temps de raccrocher.

 

— Tu vas me manquer. Et je ne suis pas le seul.

 

— Le directeur m’a déjà demandé de continuer à cuisiner pour lui.

 

— Tu as accepté ?

 

— Non. Je pars vivre près de chez ma fille en Californie. Mais il n’a rien voulu savoir. Il veut faire venir mes pâtisseries par avion spécial.

 

— Je le comprends.

 

— J’avais décidé de tout arrêter et de m’occuper un peu de moi. Après tout, je suis à la retraite. Alors je lui ai annoncé pour plaisanter un tarif prohibitif, pour être certaine qu’il me lâcherait les baskets…

 

— Et ?

 

— Il a accepté sans sourciller.

 

Paulie éclata de rire. Suzy était une chic fille. Le directeur avait dû trouver une parade pour échapper à la surveillance de son médecin. Les tartes aux cerises de Suzy allaient le tuer à petit feu. Paulie pointa une table de jeunes agents gominés. Il grimaça :

 

— Les agents de la nouvelle école contrôlent leur taux de lipides trois fois par jour et se nourrissent de saloperies en poudre. Ils sont affûtés comme des lames et cons comme des bites.

 

— Ils ne vont pas me manquer. Ce pays est devenu dingue, si tu veux mon avis.

 

— Le monde entier marche sur la tête.

 

Paulie sentit un regard sur sa nuque. Il tourna la tête. Nick Borstrom le regardait en souriant.

 

— Pardonnez-moi de vous interrompre, monsieur Maldini. Je suis Nick Borstrom.

 

— Je sais qui vous êtes.

 

— Puis-je vous parler un instant ?

 

— J’ai cinq minutes.

 

Borstrom en jetait. Un grand type, coiffure impeccable bien qu’un peu chauve, costume italien. Suzy se leva pour lui céder la place. Paulie lui envoya un clin d’œil.

 

— A bientôt Suzy, dit Paulie.

 

Elle lui décocha un sourire et retourna à ses assiettes sales. Borstrom s’installa en gobant subrepticement deux gélules. La tablée de jeunes agents observa la scène avant de retourner à ses ordinateurs. Ils étaient verts de jalousie. Que foutait Borstrom avec une brute comme Maldini ?

 

Paulie crevait d’envie d’une cigarette. Il enfourna un chewing-gum à la nicotine.

 

— Que puis-je faire pour vous ?

 

— Beaucoup de choses, murmura Borstrom. Sans doute beaucoup de choses… Le directeur ne tarit pas d’éloges à votre sujet. Mais d’abord qu’avez-vous pensé de mon exposé de ce matin ?

 

— Très intéressant.

 

— A la bonne heure. La naissance de l’intelligence artificielle va donner lieu à une nouvelle forme de racisme antisilicium qu’il convient de mettre hors la loi. Le chauvinisme carboné est intolérable. Il repose sur les mêmes bases que le racisme, ne trouvez-vous pas ?

 

— Je ne suis pas certain que l’adoption de principes éthiques soit de nature à calmer les terroristes sur ces questions, monsieur.

 

— Il faut des lois. Sans règles du jeu, pas de démocratie. C’est la jungle. La dictature. Le bordel généralisé.

 

— Certainement.

 

— Je vais être nommé à la tête d’In-Q-Tel dans les prochaines semaines. Le saviez-vous, monsieur Maldini ?

 

— Je l’ignorais.

 

— In-Q-Tel est une sorte de centrale d’achat financée par le gouvernement. La société achète des start-up dont les technologies de pointe peuvent intéresser les services de renseignements.

 

— Et la partie invisible de ses activités ?

 

— Droit au but ! J’aime ça, monsieur Maldini. In-Q-Tel dispose bien entendu d’un réseau important d’informateurs. Notre budget call-girls, taupes, cadres véreux et agents de sécurité corrompus est considérable. L’espionnage industriel est au cœur de la réussite d’une structure comme la nôtre. Notre partenariat avec les différentes agences de renseignements est particulièrement efficace à cet égard. D’où ma présence ici à Langley. C’est un système gagnant-gagnant pour le pays.

 

— Baisons-nous les Chinois à ce petit jeu plus souvent qu’ils ne nous baisent ?

 

— Nous sommes les champions. Mais nous ne pouvons nous reposer sur nos lauriers, monsieur Maldini.

 

— Qu’est-ce qu’un simple agent du service action peut faire pour vous ?

 

— Ne soyez pas modeste. J’ai étudié votre dossier. Vous êtes un crack dans votre domaine.

 

— On me donne des ordres, je les exécute. La routine.

 

— Les agents dans votre genre sont une race en voie de disparition. Or nous avons besoin d’hommes comme vous sur le terrain pour défendre la démocratie. Le pays est en guerre sur de nombreux fronts. C’est une guerre officieuse, souterraine, mais bien plus violente que les citoyens ne l’imaginent. Et ce n’est qu’un début.

 

— Vos prédictions ?

 

— La création d’une superintelligence n’est qu’une question d’années. Deux ou trois décennies au maximum, d’après nos meilleurs spécialistes. L’avenir de l’humanité tout entière dépend du développement de l’IA. Nous devons rester aux commandes de notre bébé et le protéger des agressions.

 

— Comment voulez-vous que j’intervienne ?

 

— J’ai l’accord du directeur. Vous me ferez vos rapports directement. J’ai besoin d’un homme de confiance.

 

— Qu’attendez-vous de moi ?

 

Nick Borstrom sourit. Il attrapa Paulie par la manche et s’approcha de son visage :

 

— Rien d’extraordinaire. Veiller à ce que rien ni personne ne puisse mettre des bâtons dans les roues de Google.