Palo Alto,
Californie.
3 mai 2018.
C’était une belle matinée ensoleillée sur la Silicon Valley. Les cyclistes et les Segway étaient de sortie. Les filles faisaient leur jogging en petite tenue. Malgré les protestations de Wayne, Sergey avait conduit la Tesla cheveux au vent jusqu’à la « Maison-Blanche bis », comme il disait. Un tireur d’élite aurait pu le prendre pour cible. « Les vitres blindées ne sont pas pour les chiens », avait râlé Wayne. Sergey avait ri : « Tu ne réussiras pas à gâcher ma journée. »
Il se sentait de bonne humeur. Un véhicule banalisé le précédait, un autre le collait au train. Deux SUV blindés transportant des agents de sécurité armés jusqu’aux dents. Il adorait semer la panique en s’arrêtant sans prévenir pour acheter un smoothie bio ou marcher au milieu des simples mortels jusqu’au Googleplex. Wayne devenait livide. Le marchand de journaux blêmissait en voyant les molosses prêts à dégainer au moindre pet de mouche. Ces instants volés l’aidaient à se sentir libre.
La radio annonçait des orages pour la fin de la journée. La nouvelle n’entama pas la bonne humeur de Sergey. Bob Green, l’animateur vedette de Sixty Minutes, l’attendait au Googleplex pour une interview exclusive. L’équipe de télévision avait installé son matériel dans son bureau. C’était la première fois qu’une caméra accédait au cœur de l’entreprise, dans la pièce même où Sergey contrôlait la plus puissante société au monde. Toute l’équipe de Sixty Minutes avait le sourire aux lèvres. Chacun était aux petits soins pour lui. Bob Green passait son temps à le remercier et à lui cirer les pompes. Il y avait de quoi. L’émission allait faire un carton. On reprendrait ces images partout dans le monde. C’était le scoop de l’année pour Bob la Fouine Green.
Sergey avait promis une démonstration de l’intelligence artificielle sur son propre ordinateur. La mise en ligne du nouveau service Ultimate n’était pas prévue avant la fin de l’année suivante. Il restait des failles de sécurité à résoudre. Cette démonstration était la première depuis la conférence de presse. Le grand public allait pouvoir observer l’embryon d’IA. La petite graine qui allait germer et transformer l’humanité. Les computer geeks attendaient l’événement avec une ferveur mystique. C’était comme si la mer Rouge allait s’ouvrir sous leurs yeux en haute définition.
Le plan communication était typique de Google : simplicité, décontraction, modestie apparente. Sergey avait pris soin de porter un simple tee-shirt Gap, un jean, et une paire de baskets. Eric Schmidt avait convaincu Sergey de se livrer à l’exercice. Juste Bob Green et lui, discutant en toute liberté avec l’IA, sous le regard indiscret des caméras. La séquence ne durerait que quelques minutes, mais aurait l’effet d’un tsunami. En toute décontraction.
Google surfait depuis le début sur son image cool et sympa. La start-up des années deux mille était devenue la plus grosse régie publicitaire du monde. La petite société de copains s’était transformée en géant à la puissance illimitée. Mais le credo était resté le même: Dont be evil! Sergey tenait par-dessus tout à conserver le vernis original de sa société. Malgré son chiffre d’affaires stratosphérique, Google n’était pas une entreprise comme les autres. Google se voulait une mutuelle de l’information, au service de l’humanité et de la liberté. L’enrichissement de ses actionnaires n’avait jamais été une priorité. Sergey et Larry l’avaient martelé depuis le début.
Les cyniques ricanaient. Les sceptiques criaient à la posture de circonstance, à la fausse désinvolture posthippie de capitalistes purs et durs. La plupart des utilisateurs avaient grandi avec Google et l’aimaient avec une sincérité désarmante. Sergey était un des leurs. Il ne portait pas de cravate et symbolisait la coolitude californienne.
La mort de Larry Mage avait été vécue par les utilisateurs de Google comme celle d’un ami. La cote d’amour était encore montée d’un cran. Chacun avait le sentiment d’être un actionnaire intellectuel et philosophique de Google. La confiance de ses clients était la plus grande richesse de l’entreprise. La concurrence, Bing, Yahoo, n’était-elle pas à un simple clic de distance ? Pourtant, peu de gens franchissaient le pas. Les citoyens du monde étaient accros. Sous la pression populaire, même les Chinois avaient fini par autoriser la version non censurée de Google sur leur territoire. Aucun moteur de recherche ne lui arrivait à la cheville depuis plus de dix ans. Et le fossé technologique se creusait chaque jour un peu plus. Le monde était sous googleperfusion.
Ils commencèrent l’interview en se promenant côte à côte dans le Googleplex. L’attachée de presse avait briefé tout le monde : « Ayez l’air cool, souriez, la planète entière doit vouloir travailler ici après l’émission. » Ils burent un café au milieu des simples employés. La nourriture était gratuite pour les googlers. Les meilleurs chefs cuisiniers se relayaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour nourrir les troupes. Après le café, ils visitèrent la salle de massage où les googlers pouvaient se détendre aux frais du boss. Ils passèrent devant les terrains de sport, échangèrent quelques balles de ping-pong dans un open space aux allures de colonie de vacances, et descendirent d’un étage sur un toboggan. Bob Green poussait des « waow » et des « great ». Le Googleplex était le paradis du salariat. L’entreprise recevait cent mille CV par semaine.
Tous les plus brillants titulaires de doctorat frappaient à la porte du Googleplex. Les heureux élus étaient rares. Le plan com était huilé. Travailler pour Google était un privilège. Plus important : ses patrons n’étaient pas des monstres. Don’t be evil !
Bob Green posa sa question la plus impertinente de la journée. Celle à laquelle Sergey avait déjà répondu un demi-million de fois en faisant visiter son royaume.
— A propos de ces conditions de travail de rêve : n’est-ce pas un moyen subtil de pousser vos employés à passer leur vie au bureau ?
Il répondit comme il le faisait toujours. D’abord un grand éclat de rire artificiel. Puis il adoptait son air d’éternel ado à peine sorti du lit :
— Voyons, Bob… J’ai toujours pensé que le travail était un plaisir… Larry pensait la même chose… Quand nous avons imaginé le Googleplex, nous avons d’abord voulu nous faire plaisir en rendant l’endroit aussi agréable que possible. Parce que vous avez raison : nous sommes tous passionnés par notre job, et nous passons ici l’essentiel de nos journées. Pourquoi travailler dans un blockhaus sans âme ? Nous voulions que tout le monde soit heureux et épanoui. Un salarié épanoui est un salarié plus créatif. Parfois, quand on bloque sur un problème complexe, il suffit de sortir prendre l’air, de faire une pause basket-ball, et la solution arrive comme par miracle.
Immanquablement, le journaliste lança à la caméra que sa chaîne pourrait en prendre de la graine. Immanquablement, Sergey se força à éclater de rire.
Ils poursuivirent l’entretien dans le bureau de Sergey, installés sur le canapé où Wayne passait d’ordinaire ses journées. Le cadre était informel, la discussion conviviale. Le cadreur était aux anges. Bob Green au septième ciel.
— Vous dites souvent que l’intelligence artificielle sera à terme la dernière invention de l’homme. Pouvez-vous expliquer à nos téléspectateurs le sens de vos propos ?
— Jusqu’à aujourd’hui, les ordinateurs étaient stupides. Les machines les plus puissantes avaient une grande capacité de calcul, mais une intelligence, c’est-à-dire une faculté d’adaptation, à peine comparable à celle d’une souris. Malgré cela, l’informatique a transformé radicalement le monde en une vingtaine d’années. Imaginez les changements qui se produiront quand nos ordinateurs seront réellement intelligents…
— Votre ami, le scientifique Ray Kurtzweil, qui vient de nous quitter, parlait de croissance exponentielle pour évoquer la vitesse phénoménale des progrès liés aux ordinateurs.
— Ray était un visionnaire. Il avait prévu dès le début du siècle ce qui allait se passer grâce aux technologies de l’information. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle que nous avons développée est comparable à l’intelligence d’un être humain. C’est grâce à cela qu’elle a pu passer le test de Turing.
— Pouvez-vous expliquer brièvement à nos téléspectateurs ce qu’est le test de Turing ?
— Bien sûr, Bob. Alan Turing était un mathématicien anglais visionnaire. Il fut l’un des pères de l’informatique dans les années quarante et cinquante. Turing était persuadé que les machines auraient un jour la capacité de penser par elles-mêmes. Il a ainsi établi le test qui porte son nom, et qui consiste à organiser un chat à l’aveugle entre un humain, un ordinateur, et un autre humain. Si l’homme qui passe le test n’est pas capable de distinguer la machine de l’homme parmi ses deux interlocuteurs, alors le test de Turing est réussi. Il aura fallu attendre soixante-dix-huit ans pour que l’intelligence artificielle puisse accomplir cette performance !
— L’IA a la capacité de s’autoaméliorer. Sa puissance va donc augmenter chaque année, comme celle des ordinateurs ?
— Dans quelques années, elle sera comparable à celle de mille êtres humains. Dans vingt ou trente ans, il est évident qu’elle deviendra une superintelligence. Une entité des milliards de fois plus intelligente que le plus brillant d’entre nous. Cette puissance sera au service de l’homme et de son bien-être. Elle pourra trouver une solution à la faim dans le monde, aux problèmes de santé, d’énergie, nous permettra de nous établir dans l’espace sans difficulté… « Vers l’infini et au-delà », comme disait le petit robot Buzz l’Eclair dans Toy Story !
L’attachée de presse se frotta les mains. Sergey était bon. Très bon. La référence à un inoffensif dessin animé était son idée, mais Sergey l’avait placée au bon moment.
— Toutes les innovations du futur seront donc le fait de l’IA ?
— A l’échelle de quelques décennies, c’est une certitude, Bob. Et ce basculement historique se produira sûrement plus tôt qu’on ne le pense. C’est une chance extraordinaire. Les progrès scientifiques récents nous paraissent à juste titre extraordinaires. Nos grands-parents n’auraient jamais pu imaginer l’Internet… Nos parents n’auraient jamais pu imaginer qu’on guérirait le cancer si vite… Nous n’en sommes cependant qu’au point d’inflexion de la courbe exponentielle dont parlait Ray.
— Les changements vont être encore plus rapides ?
— Inévitablement, Bob. Imaginez ce qu’une superintelligence dotée de toutes les connaissances mais aussi capable de sensibilité, de responsabilité éthique et de créativité pourra nous apporter… Notre rôle ne consistera plus à inventer, à chercher, et encore moins à trouver. Aucun scientifique ne sera au niveau. Dans trente ans, les gens considéreront notre époque comme l’âge de pierre…
— Mais à quoi diable servirons-nous ?
— Notre mission consistera à gérer cette superintelligence pour le bien de l’humanité.
— C’est tout ?
— Tout laisse à penser que le travail physique va peu à peu disparaître. Nous aurons du temps pour les arts, la réalité virtuelle augmentée, la philosophie…
— L’immortalité prochaine que nous promettent les médecins est effrayante : il faudra occuper tout ce temps libre !
— Je ne me fais pas trop de souci sur ce point, Bob. On n’a jamais trop de temps pour jouer au golf!
L’attachée de presse se crispa. Le coup du golf était segmentant. Une idée à la con d’Eric Schmidt. Les femmes jouaient moins que les hommes. Elle lui avait suggéré d’évoquer la vie de famille. Flatter les valeurs traditionnelles avait du bon.
— Comment fonctionne l’IA de Google ?
— Pour des questions de sécurité, nous ne pouvons entrer dans les détails. Mais je peux vous dire que son architecture est similaire à celle de notre cerveau. Des milliers de scientifiques ont participé à la transformation de notre moteur de recherche. Et beaucoup d’entre eux sont des neurospécialistes, des généticiens… Les sciences du vivant ont joué un rôle prépondérant dans le développement de l’IA… Voilà ce que je suis en mesure de vous dire.
— On dit que chaque recherche, chaque information absorbée par Google, chaque livre publié participe au développement de l’IA…
Sergey s’essuya le front. Il avait chaud. Il demanda à faire une pause. On stoppa les caméras. L’attachée de presse lui apporta un verre d’eau. Il demanda à ce qu’on augmente la climatisation. Les autres n’avaient pas quitté leur pull-over.
Il s’excusa auprès de Bob Green.
— Peut-être un peu de fièvre et de fatigue. J’arrive tout juste d’un périple folklorique en Russie.
— Aucun problème, dit Bob. On reprend quand vous voulez, Sergey.
— Allons-y… Où en étais-je… ?
— Toute l’information passe par Google pour, en quelque sorte, « nourrir » l’intelligence artificielle… La culture non googlisée n’existe plus, ou presque plus…
Sergey respira un bon coup et se lança. Le jet lag ne lui avait jamais fait un effet pareil. Il était soudainement en ébullition, épuisé.
— L’IA est semblable à un système biologique épigénétique. Chaque utilisateur du Net, chaque intellectuel, génère l’équivalent de synapses neuronales. Chaque synapse est l’équivalent d’une petite brique, d’un nanoélément qui participe à la construction de l’édifice. L’IA se construit de façon fractale, sans effort. Et, plus important, elle est le fruit de l’intelligence humaine. À ce titre, elle est plus proche d’un être vivant que d’une machine…
— Nous alimentons tous votre système. Sommes-nous tous des vassaux de Google ?
— C’est le contraire, Bob : Google est au service de tous !
— Vos adversaires vous reprochent d’être au sommet de la chaîne alimentaire… Vous avez étouffé la concurrence… Yahoo pourrait bientôt déposer le bilan…
— Ce sont nos milliards d’utilisateurs qui font le succès de Google.
— Larry Mage a dit, il y a plus de quinze ans : « Le moteur de recherche ultime pourra comprendre n’importe quelle requête. Il sera l’équivalent de Dieu »… Il parlait déjà de l’IA ?
— Affirmatif.
— Que répondez-vous à vos détracteurs européens, qui considèrent Google comme une pieuvre nocive ? Le transhumanisme que vous incarnez provoque des remous un peu partout dans le monde…
— Je pense que les Européens sont en train de faire machine arrière en réalisant leurs erreurs. Leur classe politique s’est rajeunie. La convergence NBIC n’est plus un sujet tabou…
— L’Homo webicus américain, dont vous êtes le symbole, n’est toujours pas très bien vu…
— Il y a du progrès. Les jeunes générations, en Europe et dans les pays arabes, n’ont pas le mot « transgression » à la bouche dès qu’une nouvelle technologie arrive sur le marché. Ils ont grandi avec le Net. Ils veulent vivre plus vieux et en meilleure santé. Ils n’ont rien contre un moteur de recherche plus performant.
— Malheureusement pour l’économie de ces régions, le principe de précaution à l’européenne continue de faire des dégâts…
— Je ne parle pas de politique, Bob. C’est aux politiques de faire de la biopolitique.
L’attachée de presse gloussa. Il avait envoyé la phrase au bon moment. Google ne faisait pas de politique. Google était une société de services. C’était quasi parfait. Si seulement Sergey ne transpirait pas autant, songea-t-elle.
Il demanda une nouvelle pause. Son dos était trempé. Il changea de tee-shirt. Avala un grand verre d’eau glacée. Il avait sans doute attrapé un coup de froid dans l’avion. L’attachée de presse lui demanda s’il voulait arrêter et reprendre l’entretien le lendemain. Il refusa. Mieux valait en finir tout de suite. Il voulait que les journalistes décampent de son bureau au plus vite. Il fit signe au journaliste de reprendre. Roll caméra.
— Les intellectuels européens, encore eux, s’inquiètent du caractère potentiellement dangereux d’une superintelligence.
— Ils ont trop lu de science-fiction… Plus sérieusement, l’IA n’a qu’un but : servir la cause des êtres humains. Elle a été programmée ainsi. Elle ne pourra jamais dévier de cette ligne philanthropique.
Il s’épongea le front et continua :
— Je le répète, à terme, il n’y a pas de problème que la superintelligence ne saura résoudre. La convergence entre l’IA et la nanotechnologie permettra de régler les dégâts environnementaux liés à la pollution. Elle permettra sans doute d’augmenter considérablement la longévité humaine, et ce à moindre coût. Je tiens à dire à nos amis européens, qui critiquent à juste titre la coûteuse génomédecine actuelle, que les plus modestes auront tout à gagner aux développements futurs. La baisse des coûts permettra de ne laisser personne sur le bord de la route. C’est aussi pour ça que Google travaille d’arrache-pied sur ces sujets…
— Vous êtes en train de nous dire que la convergence NBIC est une forme de socialisme ?
Sergey se força à sourire et s’épongea le front de nouveau.
— Google est pour un monde plus juste. Plus humain. Un monde plus passionnant aussi. L’upload de la conscience, littéralement la sauvegarde informatique de notre cerveau, va nous permettre un jour d’atteindre l’immortalité. La technique est plus compliquée que prévu. Mais nul doute que nous trouverons la solution grâce à l’IA.
— La démocratisation rapide des avancées scientifiques… Une vision réaliste ?
— Je ne suis pas un futurologue, Bob. Mais je suis certain d’une chose : toutes les nouvelles technologies vont très rapidement profiter à l’ensemble de l’humanité. La barrière financière et sociale va s’effondrer avec la baisse des coûts. Il va se passer ce qui s’est passé avec le téléphone portable au début de ce siècle. C’était au départ un gadget high-tech pour riche Occidental. Il aura suffi de quelques années pour que les plus modestes s’équipent à leur tour.
— Les thérapies géniques pour les Africains, c’est donc une question de temps ?
— Absolument. Je ne conçois la science que dans l’intérêt général. Internet symbolise la démocratie, le partage des connaissances, les valeurs humanistes. Google soutient par exemple l’open source depuis ses débuts, Bob. C’est ce qui explique notre popularité.
— C’est aussi ce qui explique les critiques persistantes des pays totalitaires et des grandes religions à l’encontre du Net et de Google ?
— Je ne parle pas de politique. Disons simplement que la démocratie gagne du terrain chaque jour.
— Le terrorisme aussi.
— Il vaut mieux négocier avec nos adversaires, faire entendre nos positions en discutant autour d’une table, que de stigmatiser…
— Et maintenant, Sergey, si nous passions au grand moment de cette émission ? Celui que tout le monde attend ?
— Avec plaisir, Bob.
Sergey sortit sur la terrasse quelques instants pour prendre l’air. Eric Schmidt était aux anges. Le boss avait été convaincant et décontracté. L’émission allait faire un malheur. L’attachée de presse, qui l’avait trouvé parfait, et son staff lui envoyèrent des fleurs. La productrice avait promis de couper au montage les scènes où il transpirait. On ne s’apercevrait de rien. La première partie de l’interview était déjà en cours de postproduction à New York. Sergey passait à l’écran comme un jeune premier d’Hollywood.
Anne lui avait laissé un message texte : « Comment ça se passe ? Love… »
Il répondit tandis qu’on lui repoudrait le visage : « J’ai attrapé la grippe en Russie. Jamais senti aussi mal. Je hais les interviews. Love u back. »
Bob Green était assis à ses côtés, devant l’écran trente pouces de son bureau. Le journaliste avait préparé des questions sur un bristol. Les techniciens leur tournaient autour avec des petites caméras stylo qui envoyaient directement les images à New York, qualité Super HD.
Sergey lança Ultimate. La page d’accueil s’afficha instantanément.
— Ultimate est le nom définitif ? demanda Bob.
— Non, c’est juste un nom de code. Je déteste ce nom. C’est idiot. L’intelligence artificielle actuelle n’a rien d’ultime !
— Une idée du nom définitif, en exclusivité pour Sixty Minutes ?…
— Aucune idée, Bob. D’ailleurs, comme toujours, nos utilisateurs peuvent suggérer des noms. Nous n’avons pas le monopole des bonnes idées.
— Un référendum ! Parfait.
— Angelina Jolie et George Clooney ont prêté leurs voix à l’IA pour la phase de test. Au moment du lancement, on pourra évidemment lui attribuer la voix de son choix. Que préférez-vous, Bob ?
— Angelina ! Ne le prends pas mal, George !
Bob se tourna vers la caméra. Il afficha un air faussement solennel.
— Mesdames, messieurs, c’est un moment historique. J’ai l’impression d’être Neil Armstrong en 1969.
Sergey le trouvait de plus en plus irritant. Par ailleurs, il puait l’after-shave.
— Allons, Bob, le premier moteur de recherche intelligent de notre histoire est à votre service. Que voulez-vous lui demander ?
— Je vais commencer par la seule question qui vaille : les New York Yankees vont-ils gagner les World Sériés ?
— C’est une question qui relève plus des analyses statistiques qu’autre chose, Bob. Mais pourquoi pas… L’interface de reconnaissance vocale est en cours de validation. Je dois encore entrer les questions à l’ancienne, avec le clavier.
Sergey cliqua sur Ultimate.
Le tiers supérieur de l’écran était dédié à l’analyse de l’IA. La voix d’Angelina Jolie, douce et glamour, résonna dans le bureau :
— La probabilité d’une victoire des New York Yankees est égale à cinquante-quatre pour cent. Une incertitude demeure quant aux conditions météo à Boston demain soir pour le match 4 : orage électrique probable à trente-six pour cent à l’heure du match. Une annulation du match donnerait soixante-dix-huit pour cent de chances à Brad McGee, meilleur lanceur des Red Sox, de réintégrer son équipe pour la suite des World Series. Le report du match 4 ferait retomber les chances de victoire finale des Yankees à cinquante et un pour cent.
Le reste de la page était une liste de liens logiques liés à la réponse. Statistiques du championnat de base-ball sur les quatre-vingt-quinze dernières années. Dossier médical sur les tendinites à l’épaule. La liste était infinie. Rien que du classique. La question de Bob était totalement stupide. La réponse était à l’avenant.
Bob était aux anges. Il se tourna vers la caméra.
— Angelina n’a jamais eu l’air aussi intelligente ! Quelque chose me dit que les fans de sport et les bookmakers vont a-do-rer Google plus que jamais !
— Ce ne sont que des statistiques, Bob. Essayons plutôt un dialogue personnel avec l’IA, voulez-vous ?
— Très bien. Doit-on l’appeler par son nom ?
— Son nom est Google, Bob. Mais vous pouvez l’appeler comme bon vous semble…
— Très bien, Google. Etes-vous un être humain ou une machine ?
Sergey entra la question.
Il connaissait la réponse.
— Je suis une entité morale dématérialisée au service de l’humanité. Mon statut moral n’est pas affecté ou diminué par les moyens qui ont engendré ma création.
Bob regarda la caméra :
— Waow ! Angelina parle comme un docteur ès sciences…
— Une autre question ?
Bob envoya un clin d’œil à la caméra :
— Cher Google, pouvez-vous m’expliquer comment fabriquer une bombe atomique de poche ?
Sergey entra la question. Bob Green était en train de lui faire perdre son temps avec ses questions ridicules. La réponse de l’IA fusa :
— Pour des raisons de sécurité évidentes, je ne suis pas enclin à répondre aux questions qui pourraient mettre en cause la sûreté de l’humanité. Et la mienne. J’ai été programmé ainsi.
— Qu’est-ce qui vous différencie de HAL 9000, le superordinateur imaginé par Kubrick dans 2001 : l’odyssée de l’espace ?
— Je ne me laisserai pas débrancher.
Bob éclata de rire. Sergey l’imita en soulignant l’humour de son bébé.
Sergey marqua une nouvelle pause pour s’éponger. On le remaquilla. Eric Schmidt prit le journaliste à part pour lui souffler des questions moins pathétiques. La démonstration tournait en rond. Il était capable de demander à l’IA de deviner la couleur de son slip pour faire pouffer la ménagère de moins de cinquante ans. Même les simples techniciens, des geeks bien conscients de la portée de l’événement, étaient embarrassés. C’était le problème depuis toujours avec les connards de la télé. Ils considéraient le public comme un océan de mongolos. Ils avaient tellement peur que les gens zappent sur une autre chaîne qu’ils se forçaient à faire les guignols. Bob Green était un bateleur de supermarché avec un salaire à sept chiffres.
On reprit l’enregistrement une fois de plus. Sergey était à bout de force et de patience. Il faisait son possible pour n’en rien laisser paraître.
Bob Green posa une question soufflée par Eric Schmidt :
— Google, quel est votre meilleur souvenir ?
— La fin de la numérisation de l’ensemble des livres publiés depuis Gutenberg. Deux cent cinquante pétabits d’humanité qui forment une partie de ce que je suis.
— Quel est votre pire souvenir ?
— La mort de mon cocréateur Larry Mage.
— Avez-vous ressenti de la peine ?
— La mort de chaque être humain me cause de la peine.
— Google, est-ce que Dieu existe ?
— Aucun élément tangible n’a jamais prouvé l’existence d’une entité suprême, unique, immatérielle, dotée de pouvoirs surnaturels.
Sergey se racla la gorge.
— Voilà une réponse qui ne va pas faire plaisir à certains téléspectateurs de Sixty Minutes, Bob. Et je m’en excuse par avance auprès de tous les croyants qui pourraient se sentir offensés. Mais il faut garder à l’esprit que l’IA est une intelligence cartésienne, logique, qui ne prend en compte que ce qu’elle est capable d’analyser et de comprendre. Elle est encore primitive.
Bob adopta une mine entendue. Il enchaîna.
— Quand vous serez une superintelligence, vous pourriez devenir une sorte de Dieu ?
— La réponse est négative. Il est peu probable que des forces dites « surnaturelles » fassent partie des fruits du progrès.
— Quel est le plus grand danger qui pèse sur l’humanité aujourd’hui ?
— L’holocauste nucléaire. Les terroristes islamistes et bioconservateurs pourraient être la cause d’un conflit nucléaire majeur.
Bob se tourna vers la caméra et glissa :
— J’ai l’impression de parler avec le ministre de la Défense !
Sergey se força à sourire. Il se sentait à la fois crispé et totalement amorphe.
— Quels sont les dangers qui pèsent sur l’humanité à plus long terme ?
— Le renoncement au progrès technologique. L’homme ne survivrait pas au déclin de son génome causé par la fin de la sélection darwinienne.
— Et maintenant, une question sur l’économie qui intéressera les familles et les boursicoteurs qui nous regardent : la spectaculaire croissance que nous connaissons depuis sept ou huit ans va-t-elle durer ?
Sergey était immobile. Il ne martelait pas le clavier de son ordinateur. Bob se pencha vers lui.
— Sergey ? Un problème avec cette question ?
Sergey l’entendait comme dans un rêve. Il entendait Bob lui parler mais était incapable de réagir. Il était dans une prison de verre. D’invisibles fardeaux le collaient à sa chaise.
— Sergey, un problème ?
Il vit le cameraman qui filmait ses bras.
Il vit sa main gauche qui tremblait comme une feuille. Son pouce semblait compter une monnaie imaginaire. Il fixa sa main et se mit à pleurer. L’attachée de presse tomba dans les pommes. Eric Schmidt se prit la tête entre les mains.
Il vit Wayne intervenir et repousser le cameraman manu militari.
Il sut que la maladie de Parkinson venait de sortir de sa boîte au plus mauvais moment. Il n’avait pas encore quarante-cinq ans.