Palo Alto, Silicon Valley, Californie.
11 janvier 2018.

 

Il se réveilla trempé de sueur. Son sommeil avait été agité. Des mauvais rêves à la chaîne. Sergey Brain fixa le plafond un moment avant de se redresser sur les coudes. Sa bouche était sèche comme du plâtre. Il observa ses mains, guettant les tremblements, comme il le faisait chaque matin depuis dix ans.

 

Il était porteur d’une mutation génétique héritée de sa branche maternelle. La maladie de Parkinson avait provoqué des ravages dans sa famille. Il était terrifié. Les statistiques n’étaient pas de son côté. Un jour ou l’autre, ses mains se mettraient à trembler. Progressivement, son système nerveux central se transformerait en bouillie débilitante. L’horreur pouvait se déclarer n’importe quand, parfois très tôt. À partir de quarante-cinq ans, tout était possible. Il en avait déjà quarante-quatre. À chaque fois qu’il voyait à la télé des archives de Michael J. Fox ou Mohammed Ali, une envie de vomir le terrassait.

 

Il avait déjà investi des centaines de millions de dollars dans la recherche. Toujours rien. Les généticiens pédalaient dans la semoule. Dix ans plus tôt, en apprenant la mauvaise nouvelle, il était confiant. Son fardeau génétique n’était qu’un mauvais programme informatique qui ne résisterait pas aux avancées fulgurantes de la science. La maladie de Parkinson n’était qu’un vulgaire bug. L’optimisme était de mise. Les thérapies géniques ou les cellules souches allaient terrasser le mal par les racines. Des montagnes de pognon avaient alimenté les meilleurs laboratoires de la planète. En pure perte. La technomédecine progressait sur tous les fronts. Parkinson résistait encore. Sergey Brain en pleurait de rage. Le temps passait, le stress le nourrissait. Pendant ce temps, les riches soignaient leur cancer et reprogrammaient leur ADN aux États-Unis, en Asie ou dans les pays Scandinaves. Les génoparadis pullulaient. Les grands pontes de la génomique guérissaient l’élite mondiale dans des cliniques cinq étoiles, hors de portée des lois bioéthiques européennes.

 

 

 

Sergey paniquait. Dans ses cauchemars, il se voyait dans un fauteuil roulant, tremblant comme une feuille, un filet de bave coulant sur ses genoux. Il ne voulait pas finir comme Howard Hughes, malade et dément, richissime et parano. Il voulait continuer à vivre. Il voulait faire des choses complexes, comme poursuivre le remodelage du monde. Il voulait continuer à façonner l’humanité et vivre comme un chef d’État. Il voulait aussi faire des choses simples, comme du trapèze ou baiser sa femme. L’idée de tout perdre le rongeait littéralement.

 

 

 

Il était déjà midi et le soleil brillait haut dans le ciel de Californie. Pas un nuage à l’horizon. Sergey Brain était revenu d’un voyage d’affaires en Chine au milieu de la nuit, mais ne se sentait pas fatigué. Il avait dormi comme un bébé dans le Googlejet. Il enfila sa tenue de sport et sauta sur le tapis roulant. Il s’astreignait chaque matin à des exercices cardiovasculaires. Trente minutes à cent quarante pulsations par minute. Il transpirait comme une bête pendant les dix dernières. La maigreur : une bonne protection contre toutes les maladies, d’après son médecin.

 

Il regarda les dernières nouvelles du monde sur le mur en cristaux liquides de la salle de sport. À New York, les petits porteurs d’actions Microsoft continuaient à manifester devant Wall Street. Même chose à Redmond, dans l’État de Washington, devant le siège de la société. Une mère de famille ruinée s’était versé un bidon d’essence sur le corps avant de s’immoler par le feu. L’action Microsoft ne valait plus un kopeck. En quelques années, Google avait mis à genoux tous les fabricants de logiciels. Rien ni personne ne pouvait lui résister. Il avait écrabouillé le monde de l’informatique, du Net et des médias. Le cloud computing était devenu la norme. Sergey était à la tête du business le plus disruptif de l’histoire. Deux milliards d’individus se connectaient chaque jour sur ses serveurs. Des pétabits de données personnelles venues des quatre coins du monde. On le surnommait le Dieu de l’information. Les journaux parlaient de lui comme du Thomas Edison du XXIe siècle. Il avait le pouvoir d’un chef d’État. Mais il y avait longtemps qu’il ne jubilait plus en songeant à ce genre de choses. Sergey pensait en priorité à sauver sa peau. En bon transhumaniste, il bandait en considérant la courbe exponentielle de la science. Le progrès serait un jour synonyme d’immortalité pour l’espèce humaine. Mais Parkinson était un gravier dans sa chaussure. Pour le moment, ses milliards et son influence étaient d’une risible inutilité.

 

Il serra les dents et accéléra le rythme. Cent cinquante battements par minute. Wayne, son assistant personnel et garde du corps, un ancien de la CIA, lui apporta son petit déjeuner et ses biomédicaments. Il se doucha puis enfila un peignoir. Il ingurgita une cinquantaine de gélules de toutes les couleurs avec un verre d’eau. Il payait une fortune pour ces molécules fabriquées sur mesure. Il avala une purée nutritive en tube qu’il faisait venir du Japon. Un truc dégueulasse à base d’algues, de thé vert et de caviar. Demeurer en bonne santé jusqu’à l’apogée de la technomédecine nécessitait quelques sacrifices. L’immortalité future était à ce prix.

 

Wayne inspectait ses triceps devant un miroir. Les fenêtres étaient grandes ouvertes. Sergey crut sentir une odeur de friture dans l’air tiède de la Silicon Valley. Il aurait tué quelqu’un pour une tranche de bacon et des œufs.