Barcelone, Espagne.
20 février 2018.
Il avait envie d’une cigarette. Il regrettait l’époque des vols transatlantiques où l’on pouvait en griller une à sa guise. C’était un vieux coucou, un zinc qui avait connu l’âge d’or. L’accoudoir des sièges avait encore un de ces petits cendriers en aluminium. Jadis, les cabines étaient enfumées comme des salles de poker et tous les passagers sifflaient des mignonnettes d’alcool en s’envoyant des doses massives de nicotine. Voyager était moins pénible à l’époque. Les heures filaient comme des minutes. Ça remontait à très longtemps en arrière, avant que les connards du principe de précaution ne transforment la vie en société en une autoroute de l’ennui javellisé.
L’hôtesse de l’air avait une sacrée paire de seins naturels et des grandes dents blanches de lapin. Il était quasiment seul dans la cabine de première classe. La fille s’occupait de lui à temps plein. Deux heures qu’elle remplissait sa coupe de champagne en lui posant des questions. Il lui avait dit qu’il était flic. Il avait menti sans raison, histoire de passer le temps. Ce n’était pas un gros mensonge. Hugo Paradis avait été flic dans une autre vie. Il pouvait donner le change et la faire mouiller sans effort. Elle n’était pas particulièrement belle, mais elle posait les bonnes questions. Elle avait toujours rêvé de mener des enquêtes et de braquer les méchants avec un flingue. Il la rendit dingue en évoquant un serial killer qu’Interpol avait repéré quelque part en Catalogne. Il était en mission pour le traquer. Il allait coincer ce salopard coûte que coûte.
— Vous avez peur, parfois ?
— Parfois. La mort est souvent au coin de la rue. On peut sentir son odeur. Elle fait partie du job.
— Il a tué combien de personnes ?
— Une bonne dizaine. Sans doute plus.
— Mon Dieu…
L’hôtesse blêmit légèrement. Le commandant de bord amorça la descente sur Barcelone. Hugo boucla sa ceinture en reluquant les fesses de la fille.
— Je descends à l’intercontinental, dit-il. Laissez-moi vous inviter à dîner.
Elle rougit en griffonnant son numéro sur un boarding pass.
Hugo sauta dans un taxi, une Seat Cordoba déglinguée, et alluma une cigarette. Le chauffeur fit mine de protester. Il le calma en lui tendant un billet de vingt euros. De quoi faire deux fois le plein avec de l’huile de friture, le dernier carburant low cost à la mode. Le moteur diesel début de siècle faisait trembler la bagnole. Une vraie séance de Powerplate.
Il avait du mal à garder les yeux ouverts. Le shoot de nicotine le boosta. L’air était doux pour un mois de février. Il avait laissé la fenêtre ouverte et regardait le décor qui défilait. Barcelone était toujours aussi dégueulasse. Des quartiers entiers ressemblaient à des bidonvilles. Des gamins faisaient la manche aux feux rouges. La crise économique qui frappait l’Europe depuis dix ans se voyait maintenant à l’œil nu. Le ganglion grec avait métastasé la zone euro. Il n’était plus question de mauvais chiffres économiques et de statistiques défavorables. Les dégâts étaient spectaculaires. Les gens crevaient littéralement la dalle. Les pauvres erraient sans but en sniffant de la colle. Les fans de football portaient encore le maillot officiel du Barça, mais le modèle 2012, ou plus vieux et élimé encore. Barcelone, comme la plupart des villes européennes, était en train de pourrir sur pied. Les industries traditionnelles avaient délocalisé, ou n’employaient plus grand monde. L’Espagne ne produisait plus que des sandalettes et du chorizo. Le tourisme asiatique de masse était le dernier secteur qui faisait encore tenir la ville debout. Les visiteurs fréquentaient le centre et la plage, et évitaient les quartiers populaires. Les flics étaient partout pour protéger les Asiatiques sapés cent pour cent créateur qui venaient se pavaner sur las Ramblas. Barcelone était devenue Rio de Janeiro, période début de siècle. Le chômage touchait trente pour cent de la population. Les veinards qui avaient encore du boulot gagnaient des clopinettes. Paris, Rome ou Londres ne se portaient pas beaucoup mieux.
Hugo prit une douche rapide et enfila une tenue passe-partout. Pantalon beige, baskets et blouson Gap. Le parfait touriste à la con. Il avala un Coca et consulta ses messages. Son terminal crypté débordait. Son connard de neveu voulait du fric. Il avait laissé quatre messages vidéo. Il regarda le premier et effaça les autres sans les ouvrir. Les freaks lui avaient laissé des instructions : il avait rendez-vous avec son contact dans un restaurant du centre. Les freaks lui demandaient de régler cette mission au plus vite. Ils avaient besoin de lui fissa au Texas. Le chef voulait le voir en personne. Une première. Ça tombait bien. Il avait besoin d’argent. Beaucoup d’argent. Si le chef des freaks voulait le voir en personne, ça devait être sérieux. Il allait le faire casquer un maximum. Hugo avala une gélule de speed de dernière génération. La version 3.2, made in Korea. Tous les politiciens et le show-biz carburaient à la génococo. La coke synthétique avait tous les avantages de la blanche sans les inconvénients. Cette merde pouvait vous tenir éveillé soixante-douze heures d’affilée. Seul le cœur en prenait un coup. Il fallait juste faire gaffe, ne pas trop monter dans les tours. Le palpitant pouvait exploser en plein vol.
Le taxi passa aux abords du Camp Nou, l’immense stade de foot de la ville. Il y avait foule. Les gens n’étaient pas là pour admirer les stars du FC Barcelone. Le chauffeur lui expliqua d’un air las :
— Encore un meeting de protestation contre le clonage, et tous ces machins contre nature…
Il y avait des tarés plein la rue. Des extrémistes religieux. Des écologistes. Des cathos et des Arabes mélangés. Des familles. Des vieux. Des jeunes. Des pédés. Tous hurlaient des slogans anti-NBIC : « Non à la modification de l’espèce humaine », « Oui à l’homme, non aux androïdes », « La croissance, oui ! Mais pas aux dépens de la dignité humaine », « Nanotechnologies, piège à cons ».
Hugo alluma une clope et tendit un autre billet de vingt au chauffeur avant qu’il ne proteste. Il y avait des néohippies avec des pancartes « Débranchons l’Internet », « Résistons à la déshumanisation du monde ». Un bataillon de barbus islamistes criait sa haine de l’Amérique et des transhumanistes. « Google veut remplacer Dieu ! Google veut tuer Allah », « Ne touchez pas à l’ADN des musulmans »… Des milliers de bioconservateurs convergeaient vers le stade. C’était une foule hétéroclite et excitée. Des êtres rétrogrades, dignes héritiers du mouvement luddite anglais du XVIIIe siècle qui s’opposait aux machines à vapeur et aux métiers à tisser. Un aréopage bioluddite qui voulait revenir au vélo et à la bougie. Les principaux responsables religieux du pays devaient prendre la parole et le chef de la gauche espagnole devait conclure le raout en s’opposant au projet de modification des lois bioéthiques du gouvernement. L’Espagne était un des derniers pays à résister. Les curés tenaient encore le pays. Même les Français et les Italiens avaient déjà lâché un peu de lest. Le ver était dans le fruit.
Ces quatre-vingt mille illuminés faisaient du bruit, mais ils ne représentaient rien. Cette manifestation marquait la fin d’une époque. La majorité des Européens avaient fini par comprendre que le retour de la prospérité passerait par les technologies du vivant. En dix ans, les vieilles industries avaient périclité. L’Internet avait littéralement pulvérisé des secteurs économiques centenaires. Google avait dévalué des industries pérennes en proposant des solutions plus rapides, moins chères, plus efficaces. Des dinosaures cotés en bourse s’étaient effondrés en quelques mois. Le Web avait mis l’économie traditionnelle à sa botte. K.-O. à la première reprise, dans l’incrédulité générale. Google était le symbole de la disruptivité d’Internet. Google écrasait tout sur son passage. Les médias et l’industrie du divertissement étaient exsangues. Contrairement à leurs prédictions naïves, l’iPad ne les avait pas sauvés. Sans avoir eu à se baisser, le marché de la publicité était tombé dans la poche de Sergey Brain. La prime au leader attirait le business comme un aimant. Google dominait les communications, la médecine personnalisée ou le juteux marché des petites annonces. L’Europe n’avait pas vu venir la révolution Internet. Elle avait refusé d’investir dans le génotsunami au nom de l’éthique et se retrouvait à genoux.
Le G2 dirigeait le monde. La Chine et l’Amérique écrasaient l’économie mondiale en monopolisant soixante pour cent des brevets. Les génoparadis avaient pris le reste. Des petites îles du Pacifique brassaient des milliards. Les Européens l’avaient dans l’os. Il était trop tard pour entrer dans la course. Assouplir enfin les positions bioéthiques ne ferait pas baisser le taux de chômage du jour au lendemain. L’Europe n’était plus qu’une coquille vide. On venait visiter ses vieilles pierres et ironiser sur ses bidonvilles. Tous les chercheurs valables avaient plié bagage pour travailler à Bangalore, en Californie ou chez les Chinois. On estimait que l’espérance de vie des nouveau-nés du G2 et des pays du Nord allait passer ces prochaines années de quatre-vingt-quinze ans à cent soixante. On parlait déjà de nouvelles programmations biologiques in utero synonymes de vie éternelle. Les masses silencieuses voulaient goûter à leur tour à la technomédecine. Ils rêvaient de vie éternelle pour leurs bébés.
Dans leur immense majorité, les citoyens de l’Union européenne regrettaient de s’être engagés dans une impasse. Ils voulaient des bébés sur mesure, exotiques, beaux et solides. Les Italiens voulaient des enfants blonds aux yeux bleus avec un fort QI. Les Polonais voulaient des beaux bruns aux yeux noisette avec un fort QI. Ils voulaient tous faire machine arrière et dire aux écologistes d’aller vivre dans les bois si ça leur chantait. Les tracts transhumanistes cartonnaient dans les universités. La bible Human Plus, magazine californien, comptait trente millions d’abonnés numériques rien qu’en Europe occidentale. Son propriétaire, Sergey Brain, s’affichait en couverture du nouveau numéro avec ce titre : « Et maintenant, l’Europe ».
Les bioconservateurs monopolisaient la parole depuis vingt ans. Le petit peuple ne pouvait plus les supporter. À force de tergiverser, les Chinois étaient passés devant. Ils étaient plus riches que les Européens. Croissance à deux chiffres contre chômage galopant. Et l’écart se creusait chaque jour. C’était un cauchemar éveillé. Plus grand monde ne pouvait le supporter. Les gouvernements tremblaient. Bruxelles hésitait.
Hugo n’avait rien d’un transhumaniste. Il était de la vieille école. Il aimait Humphrey Bogart, Sinatra, l’alcool, les cigarettes et les filles naturelles. Le grand mythe de la singularité technologique le faisait bâiller. La singularité était un fantasme pour geeks biberonnés à l’Internet. L’émergence imminente d’une « superintelligence artificielle » dominant le monde le laissait de marbre. L’IA ne le faisait pas bander. La possibilité de l’immortalité lui semblait un cauchemar. Plutôt crever que de laisser des nanorobots s’agiter dans ses entrailles à la recherche de tumeurs. En dix ans, le monde était devenu dingue. La croissance exponentielle de la science avait tout remis en question. Le mot « stabilité » avait été rayé du dictionnaire. Les changements de paradigmes se succédaient chaque semaine, chaque jour, et bientôt chaque heure pendant qu’on y était. Hugo ne bandait pas pour les extropiens et les dingues de la Silicon Valley. Il était européen d’origine. Il compatissait. L’Europe prospère de ses parents n’était plus qu’un lointain souvenir.
Il travaillait la plupart du temps pour la partie adverse, qui avait de l’oseille. Pétroliers du Texas et des Emirats. Grands patrons pratiquants. Hugo aimait l’oseille. Il fermait les yeux et faisait son job. Le monde était un bordel monstrueux. Hugo ne pouvait faire bouger les choses ni dans un sens ni dans l’autre. Il y avait bien longtemps qu’il avait laissé ses opinions au vestiaire. Ce monde n’avait plus aucun sens. L’homme avait construit des machines d’une complexité stupéfiante. Il demeurait cependant un primate au comportement irrationnel. L’homme était un grand singe armé d’un pistolet laser.