Barcelone.
26 février 2018.

Hugo Paradis était en planque depuis six jours. Barcelone commençait à lui sortir par les trous de nez. Un nuage de graillon flottait sur la ville. Les filles avaient de la moustache. La bière était imbuvable. Son contact était un jeune crétin de flic qui faisait des heures supplémentaires sous le radar. Il ne lui avait été d’aucune utilité ou presque. Le type passait son temps à fumer de la marijuana et à parler football.

 

La cible était plus compliquée à atteindre que prévu. Alejandro Higuain, vingt-trois ans, coureur cycliste vedette originaire d’Argentine. Vainqueur du dernier Tour de France. Un abruti, à en juger par ses interviews. Un groupe industriel, sponsor de son principal adversaire, l’avait dans le viseur. Il devait tomber pour dommage. Hugo Paradis était là pour ça.

 

Hugo Paradis ne connaissait rien au vélo. Les six derniers jours ne lui avaient pas donné envie d’en savoir davantage. Higuain et ses quinze équipiers de l’équipe Rabobank s’entraînaient chaque jour sur un parcours différent, dans les environs de Barcelone. Toute l’équipe logeait à l’hôtel Intercontinental. Elle occupait tout le douzième étage. Staff technique, service de sécurité privé, la totale. Les coureurs prenaient tous leurs repas dans leur chambre. Impossible d’approcher ces simplets aux jambes rasées sans montrer patte blanche. C’était une mission à la con. Hugo l’avait senti dès le début. Il regretta de ne pas avoir suivi son instinct. Il ne pensait qu’à rentrer chez lui. Sue lui manquait. Il aurait voulu l’emmener à Hawaii une semaine ou deux. Prendre un peu de bon temps. Il ne se rappelait même plus à quand remontaient leurs dernières vacances. D’abord, il fallait s’occuper de l’Argentin. Ensuite, le chef des freaks l’attendait à Houston. Quelque chose lui disait qu’il n’étendrait pas de sitôt sa serviette sur une plage d’Honolulu.

 

 

 

Hugo s’installa dans le restaurant de l’hôtel. Comme chaque matin, il sirota un expresso en feuilletant la presse sur son iPad Nano. Google faisait la une de tous les quotidiens. El Pais : « Le test de Turing réussi par Google : l’intelligence artificielle franchit un cap historique ». Le Monde : « L’IA devient l’égale du cerveau humain ». The New York Times : « L’intelligence non biologique franchit un cap capital ». La Stampa : « Un grand pas pour les machines, le début de la fin pour l’homme. Ou s’arrêtera Google ? » Les éditorialistes étaient déchaînés. Les transhumanistes s’enflammaient sur plusieurs colonnes. Les conservateurs s’indignaient, évoquant la fin du monde, l’Armageddon. Le type de La Stampa faisait dans son froc : « Il y avait quelque chose de profondément choquant dans cette mise en scène organisée par Google. Monsieur Sergey Brain déambulant sur scène devant un parterre de journalistes aux ordres. Monsieur Brain fier de son “bébé” en silicium qui a passé le test de Turing. La belle affaire. Monsieur Brain annonçant d’un air cabot la supériorité prochaine de l’intelligence artificielle sur l’homme. Il y avait dans cette grand-messe païenne des relents nazis. Monsieur Brain est un eugéniste, un transhumaniste sectaire, qui rêve de détruire l’homme naturel au profit d’une race supérieure. Ça ne vous rappelle rien ? Le boycott de Google est la seule cause humaniste qui vaille… » Megan Percy, du New York Times, mouillait quant à elle sa culotte en évoquant Sergey : « Le fondateur de Google n’a pas pleuré en dédiant, au nom de toute l’entreprise, cette journée historique à la mémoire de son ami et partenaire Larry Mage, assassiné trois ans plus tôt par un déséquilibré. Mais les larmes n’étaient pas loin. Dans une atmosphère rendue électrique par la présence de reporters du monde entier, Sergey Brain n’en a pas rajouté dans les superlatifs et l’autocélébration, se contentant d’exprimer son émotion. Sergey Brain n’est décidément pas un patron comme les autres. Quand d’autres chefs d’entreprise auraient parlé nouveaux marchés, perspectives économiques ou monétisation, Brain s’est contenté de refaire à voix haute l’histoire de son entreprise, s’émerveillant des progrès de l’algorithme de Google depuis 1997. S’adressant aux hommes du monde entier, Sergey Brain se fit soudain plus solennel pour évoquer le futur de notre humanité. Un discours rassembleur qui souleva un tonnerre d’applaudissements : “Je veux que tout le monde comprenne que l’intelligence artificielle de Google ne nous appartient pas. Elle appartient à toute l’humanité. Cette IA n’était encore qu’embryonnaire il y a dix ans. Grâce à chacun d’entre vous, qui utilisez Google régulièrement, l’IA a appris. Elle s’est améliorée en profitant de ce que chacun lui a donné. Cette intelligence appartient aussi aux intellectuels du monde entier. Aux grands écrivains d’hier et d’aujourd’hui. Quand nous avons proposé de scanner gratuitement tous les livres de la planète il y a une dizaine d’années, notre proposition a été mal comprise. Que n’avons-nous pas entendu ! Rappelez-vous. Nous voulions détruire les libraires, supprimer les droits d’auteur… Finalement, nous sommes parvenus à convaincre. Même les Européens ! Et même les Français ! Il a fallu de l’abnégation pour cela. Aujourd’hui, grâce à vous tous, Google incarne la noosphère qu’avait anticipée le scientifique Teilhard de Chardin dans les années cinquante. La synthèse de tous les cerveaux humains. Google est un immense creuset contenant toute l’histoire de l'humanité. L’intelligence de Google est désormais un outil puissant au service de notre futur à tous. Je voudrais dire aux esprits chagrins et aux fondamentalistes de tous horizons que l’IA n’est pas une machine froide, un robot dément programmé pour détruire l’homme et prendre le contrôle des magasins, des machines-outils. L’IA est profondément humaine car elle est le fruit de notre intelligence. Elle ne vient pas de nulle part. Elle émane de nos cerveaux et de nos cœurs. De tout temps l’homme a construit des machines pour se faciliter la vie. Et de tout temps les conservateurs et les extrémistes religieux ont protesté contre ces machines, prédisant la fin du monde, la prise de pouvoir des machines, et ce genre d’absurdités. Comme Teilhard de Chardin, qui était un catholique fervent, je pense qu’il n’y a pas d’opposition entre la foi et la science. D’une certaine manière, l’IA n’est rien de plus qu’une nouvelle machine. Une machine intelligente et sensible, destinée à nous projeter vers un futur plus sûr, plus heureux, plus prospère pour l’ensemble des êtres humains.” »

 

Les articles couraient sur plusieurs pages. Les télés passaient les images en boucle. On prédisait une explosion du cours de l’action Google dès l’ouverture de la bourse de New York. Les chefs d’État réagissaient. Les Chinois demandaient à voir. La France se félicitait d’une percée technologique susceptible de créer des richesses, mais soulignait les dangers d’une orientation idéologique du système. Les Iraniens regrettaient cette nouvelle étape, soulignant que l’enfer était à nos portes et que l’IA serait synonyme d’affrontements physiques et idéologiques inévitables. Les États-Unis et leur pantin Google seraient responsables de la fin de l’humanité. Depuis son lit d’hôpital, l’ex-magnat de la presse Rupert Murdoch pestait contre « le cirque grotesque » organisé par Brain et son bras droit Eric Schmidt. Depuis la chute de son empire, Murdoch ne manquait jamais une occasion de taper sur la « grande secte des transhumanistes de Palo Alto ». Google était son obsession. La chaîne de télé Fox News, dernier confetti de son empire déchu, était devenue la tribune anglo-saxonne de la pensée bioconservatrice. Curieux revirement de l’histoire : désormais, les intellos européens adoraient Fox News. Plus blanc et malade que jamais, le magnat faisait monter dangereusement son cœur dans les tours pour les caméras. « Google est un trou noir qui a détruit l’économie de la planète, déclarait le vieil homme entre deux quintes de toux. Son nouvel objectif est de détruire l’homme et la nature. Google veut à terme remplacer Dieu lui-même. Et l’humanité va à l’abattoir le sourire aux lèvres, sans se rendre compte de rien. Je lutterai contre cette secte malfaisante jusqu’à mon dernier souffle… »

 

 

 

Le jeune flic espagnol interrompit le petit déjeuner d’Hugo. Il avait enfin un tuyau valable à lui donner. Le parcours d’entraînement du jour. Un circuit de cent bornes autour de Gravalosa, dans les montagnes. Pas un commerce dans le coin, hormis une petite station-service près du sommet. Avec un peu de chance, les cyclistes y feraient une pause après l’ascension. C’était mince, mais mieux que rien. Hugo Paradis se précipita dans sa chambre. Il en redescendit avec son sac à dos et l’envie d’en finir.

 

Le flic était un moulin à paroles et conduisait mal. Il parlait un anglais sommaire. Le gamin rêvait d’aller s’installer avec sa famille en Amérique. Il n’avait que ce mot à la bouche : Amerrrica, Amerrrica, Amerrrica. Son cousin avait émigré à Miami il y a quelques années, juste avant la suppression des visas touristiques. Désormais, il fallait prouver sa solvabilité pour mettre les pieds sur le territoire avec un simple visa de touriste. Le déclin économique de l’Europe avait poussé le pays à se protéger des mauvais candidats à l’immigration. Les Européens étaient les nouveaux Mexicains. Les plus motivés n’hésitaient pas à tenter leur chance par bateau, accostant de nuit sur les rives de Virginie ou de Long Island. La majorité était expulsée par le premier avion. Les autres crevaient en mer, ou se faisaient tirer dessus par les milices d’extrême droite qui patrouillaient la côte US. Le flic voulait rejoindre son cousin Paco. Miami, les filles et les cocotiers. La vida loca. Il était prêt à payer un paquet de fric pour trouver un moyen de passer la frontière. Hugo lui dit que ce n’était pas son domaine. Por favor, senor ? Hugo lui fit signe de la fermer.

 

La station-service Total était un trou à rats isolé au milieu de collines désertiques. Deux pompes à essence, des chiottes à la turque, et une boutique mal climatisée. Hugo alluma une cigarette et entra. Un type gras du bide remplissait une grille de mots croisés derrière le comptoir. Hugo décapsula une canette de jus de fruits et s’approcha. Le type jeta un coup d’œil vers lui et aperçut la cigarette.

 

— No se puede fumar ! il beugla.

 

— Je ne comprends pas. No comprendo.

 

— No se puede fumar !

 

Hugo prit une dernière bouffée et écrasa la clope sous son talon. Le type le regarda, interloqué.

 

— Señor…

 

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Hugo lui colla une décharge électrique sous le menton, puissance maximale. Le gros s’effondra comme un château de cartes. Ils le bâillonnèrent. Le flic le saucissonna avec des cordes en nylon et le tira par les pattes jusqu’à la réserve. Hugo coupa la caméra de surveillance et saisit le disque dur. Ils se mirent au travail. Les frigos contenaient des bouteilles d’eau minérale et des boissons énergétiques en conditionnement plastique. Il y avait des canettes de soda en aluminium. Peu de chance que des sportifs de haut niveau s’envoient du Coca-Cola ou du Sprite. Ils s’armèrent de seringues et injectèrent cinq millilitres de produit dopant dans chaque bouteille en plastique. La manipulation était invisible. En dix minutes, la mise en place fut terminée. Le flic enfila la tenue XXL du pompiste et s’installa derrière le comptoir. Il flottait dedans.

 

— Cette salopette pue la sueur, il râla.

 

— Elle pue aussi la pisse, confirma Hugo.

 

— Madré de Dios…

 

 

 

Ils restèrent plantés là pendant deux heures. Un vieux s’arrêta pour faire le plein de son pick-up. Il prit une revue porno et une barre au chocolat à l’aspartame. Il paya cash. Le flic empocha le pognon. Rien d’autre à signaler. Les cyclistes ne passeraient pas. Encore une demi-heure d’attente avant de lever le camp. Pas aujourd’hui qu’il quitterait ce pays maudit. Hugo jeta un œil dans la réserve. Pompiste HS. La mélodie de Sue résonna dans sa poche. Il s’éloigna du flic pour répondre.

 

— Je suis surprise que tu répondes, elle dit.

 

— C’est un moment creux au milieu de nulle part. Je suis content d’entendre ta voix.

 

— Qu’est-ce que tu fais ?

 

— Tu ne veux pas le savoir. Rien qui vaille la peine d’être mentionné.

 

— Tu ne prends pas de risques ?

 

— Jamais.

 

— Ne te moque pas de moi.

 

— J’ai une femme enceinte à la maison, pas vrai ?

 

— Le bébé est en pleine forme. Les derniers tests sont parfaits. Ce petit bout de chou va naître avec un génome impeccable.

 

— Vu le tarif, il vaudrait mieux pour eux…

 

— Tu ne veux toujours rien savoir ?

 

— Stop ! Je ne veux RIEN savoir. Même pas la couleur de ses cheveux, rien…

 

— Tu es vieux jeu.

 

— Et fier de l’être, baby.

 

Une moto se gara devant la station et coupa le contact. Hugo entendit le cliquetis caractéristique des dérailleurs. L’équipe Rabobank au grand complet s’immobilisa. Les types affichaient des visages défigurés par l’effort et la soif.

 

— Je vais devoir te rappeler. Je t’aime, Sue, dit-il en raccrochant.

 

Hugo ne put s’empêcher de sourire avant de courir se planquer dans l’arrière-boutique. Il allait pouvoir rentrer au pays.