Palo Alto.
27 février 2018.

Wayne, l’assistant personnel de Brain, jouait dans un coin du bureau. Un jeu vidéo à immersion totale qui occupait l’essentiel de ses journées. Casque Nintendo sur la tête, Wayne évoluait dans un environnement 3D hyperréaliste qui lui rappelait des souvenirs. Il adorait la nouvelle version du jeu vintage Bagdad : Opération « Fuck Them All ». Wayne avait participé à la deuxième guerre du Golfe. Tout y était reproduit à l’identique : la chaleur, le son du M16, l’odeur du gasoil… Les programmeurs n’avaient pas lésiné sur les détails. Wayne aimait les jeux de destruction à l’ancienne. Les trucs avec des rayons laser et des soucoupes volantes le faisaient bâiller. Sergey passait, quant à lui, ses journées à discuter avec l’IA. Il commençait à lui trouver de la personnalité. Une chose était certaine : l’IA avait déjà plus de conversation que Wayne.

 

Sergey sauta sur son Segway et traversa le Googleplex en direction des nouveaux bureaux de 23 & Me. Wayne dégommait des terroristes enturbannés dans un vacarme de fin du monde. Il ne s’aperçut de rien.

 

Comme de rigueur –  les chefs de service insistaient là-dessus avec les nouvelles recrues –, les employés de base ne lui adressaient pas la parole, se contentant d’un sourire ou d’un geste de la main à son passage. Avec Larry, ils avaient fondé cette société de A à Z. Ils avaient engagé un collaborateur, puis deux, puis quatre. Pendant sept ou huit ans, malgré sa croissance stupéfiante, Google était resté une entreprise marginale. Une société à la coule où les patrons se baladaient en tee-shirt et baskets et partageaient leur repas avec les simples salariés. Chacun se connaissait. Google était la boîte californienne idéale, créative et sympa, où tous les cracks voulaient travailler. La start-up de copains était devenue une pieuvre tentaculaire employant plus de quinze mille geeks à travers le monde. Tous les anciens s’étaient barrés avec leurs stock-options peu après l’entrée en bourse. Sergey ne connaissait plus personne. Rien qu’au Googleplex, ils étaient plusieurs milliers. Tous le même profil : surdiplômés, athlétiques, transhumanistes fervents, habillés décontracté, une Prius dans le garage, et des enfants génétiquement modifiés scolarisés dans des établissements Montessori. La Silicon Valley way of life. Le moindre technicien était au minimum titulaire d’un doctorat.

 

Sergey aimait parader sur son Segway dans les allées du Googleplex. Les types manquaient de renverser leur café quand ils le voyaient passer en chair et en os. Il était leur Dieu. Il était un mythe vivant. Le créateur ultime. L’homme le plus hype du monde. Celui qui avait changé la face de l’univers et qui ne comptait pas s’arrêter là. On n’avait encore rien vu. Ils avaient foi en lui et en sa vision. Sergey pouvait le voir dans leurs yeux brillants. Le test de Turing avait galvanisé les troupes. Google écrivait l’histoire de l’humanité, et ils en étaient tous les témoins privilégiés. Le futur leur appartenait.

 

 

 

Anne était dans son bureau. Il se glissa derrière elle et l’embrassa tendrement dans le cou. Elle terminait une conversation téléphonique. Elle sentait la fleur d’oranger. Un parfum français. Anne le repoussa doucement.

 

— Tu m’excuses une minute ? dit-elle en recouvrant le combiné de sa main.

 

Il opina en souriant.

 

Anne parlait data mining, chipsets, marqueurs génétiques. Anne était passionnée par son job. Il était fier d’elle. Sa société, 23 & Me, était leader mondial des tests génétiques pour les particuliers. Une croissance à trois chiffres était la norme dans le secteur. Les gens voulaient savoir. Les pauvres voulaient savoir autant que les riches. Les jeunes voulaient savoir plus que les vieux. Anne leur donnait le détail de leur fardeau génétique pour quelques centaines de dollars. Une offrande. La suite était une autre histoire. Savoir n’était qu’une étape. Il fallait avoir les moyens financiers d’une thérapie génique. Une petite minorité pouvait se le permettre. Parfois, l’argent n’était pas suffisant. La technomédecine était encore balbutiante. Sergey en savait quelque chose.

 

 

 

Il s’allongea sur le canapé. Son dos le faisait souffrir. Les suites d’une chute de trapèze, quelques mois plus tôt. Anne parlait convergence NBIC, marché de la médecine régénératrice, cellules souches, nanotechnologies. Il alluma Fox News sans le son. Le visage d’adolescent fripé de Bill Gates s’afficha en haute définition. Bill et sa fondation. Bill en Afrique, où il passait désormais la moitié de l’année. Bill, devenu la mère Teresa du pauvre, de Dakar à Djibouti et de Tunis au cap de Bonne-Espérance. L’ex-pape du logiciel avait vendu toutes ses parts avant le déclin final de Microsoft. Il devait encore peser au bas mot une trentaine de milliards de dollars. Bill était devenu complètement cinglé. Il inspirait à Sergey un mélange de pitié et de crainte. Il avait été sur le toit du monde et n’était plus qu’un guignol. Bill Gates avait contribué à évangéliser Homo sapiens au culte du tout numérique. Il était maintenant devenu une caricature d’écologiste mondain, prônant la décroissance et l’interdiction des nanotechnologies. Avec l’âge, son cerveau s’était retourné sur lui-même. La sénilité grignotait ses neurones. Bill voulait sauver Homo sapiens 1.0. Bill installait des écoles en Afrique. Bill niquait des filles en boubou dans des cases. Bill dépensait des milliards pour des routes, des écoles, des systèmes d’irrigation déments. Les Africains l’adulaient. Les mafias locales plus encore. Les artisans sculptaient des totems à la gloire du grand sage blanc. Les artistes érigeaient des portraits géants. Bill était devenu africain et écologiste sur le tard. Il n’avait pas de temps à perdre. Le vieux fou voulait claquer tout son pognon avant de passer l’arme à gauche. Il y avait du boulot. Il détestait Sergey et les transhumanistes. Il vomissait sur le progrès dans de longues interviews complaisamment relayées par la presse conservatrice. Bill dans sa tenue habituelle de safari, se promenant à dos d’éléphant, déblatérant sur la réalité virtuelle, l’inviolabilité du génome humain, et le retour aux vraies valeurs. Bill sur son canapé en peau de zèbre soutenant le terrorisme bioluddite. Le show Gates l’Africain était un feuilleton. Des journalistes le suivaient à temps plein. Sergey assistait à son déclin pathétique en espérant ne pas finir ainsi. La rumeur courait que Bill avait contracté une flopée de MST.

 

Anne s’allongea au côté de Sergey. Elle coupa Fox News et mit de la musique. Un de ces groupes new age dont elle raffolait pour faire l’amour. Elle le déshabilla et lui grimpa dessus à califourchon. La montre de Sergey vibra. Wayne s’était rendu compte de sa disparition et tentait de le joindre. Sergey se déconnecta et caressa la pointe de ses seins. Ses mamelons durcirent illico.

 

— Je pars signer un partenariat au Brésil, souffla-t-elle.

 

— Envoie quelqu’un d’autre.

 

— Impossible.

 

— Quand décolles-tu ?

 

— Quand j’en aurai fini avec toi…

 

— Alors prends ton temps.