Maison-Blanche, Bureau
ovale.
25 octobre 2018.
Jeff Fernandez avait soulevé de la fonte avant d’accueillir ses visiteurs du soir dans le Bureau ovale. Il portait une tenue de sport avec l’emblème de la présidence brodé sur la poitrine. La tenue ajustée en tissu technique moulait son corps d’athlète. Fernandez avait le physique d’un don juan sorti d’une telenovela. Les femmes et les pédés avaient voté en masse pour lui sur ce seul critère.
Le Mex adorait tous ces objets customisés qui lui rappelaient sa fonction. Obama avant lui avait des mugs, des cendriers, des cahiers, des stylos et des gommes « présidence des États-Unis ». Il avait fait fabriquer des draps, des sous-vêtements, des peignoirs de bain, et toute une batterie de bibelots frappés de l’emblème du pays.
Rob Painter et Nick Borstrom étaient devenus malgré lui ses conseillers politiques de l’ombre. Ils le flattaient, l’assuraient de leur soutien pour sa réélection, et tenaient à sa disposition des dossiers calientes sur l’ensemble des futurs candidats aux élections. Ils le tenaient lui aussi par les cojones. La politique à Washington était un sport de combat, d’intimidation, d’alliances incestueuses et de pressions sur les parties génitales. Jeff Femandez avait compris qui étaient ses amis. Pour un type d’intelligence moyenne, le Mex apprenait vite. Son instinct de survie lui assurait un avenir politique et une place dans l’histoire.
— Messieurs, donnez-moi des nouvelles de notre ami Sergey Brain.
— Sergey va bien, monsieur le Président, dit Painter. Sa maladie semble se stabiliser. Il n’y a plus lieu de s’inquiéter pour lui.
— Je veux parler de sa rencontre avec un scalpel israélien, Rob.
— Monsieur… ?
— Vous n’êtes pas les seuls à avoir des informations, Rob. Même si les miennes sont plus limitées, je suis le président des États-Unis. Comment supporte-t-il l’implant cérébral ?
— L’implant est une réussite, intervint Borstrom.
— Bien, c’est une bonne nouvelle, Nick.
— Mais je ne vous conseille pas d’aborder le sujet directement avec lui. Monsieur Brain est un homme sensible et discret.
— Il était inutile de le préciser, Nick. Pour quel monstre me prenez-vous ?
Le Président alluma une cigarette artificielle Pfizer saveur menthol. Son secrétaire particulier lui apporta un dossier.
— La nouvelle version de votre discours, monsieur le Président.
Fernandez jeta le texte sur la table basse. Quinze pages dactylographiées titrées Pour un juste partage de la croissance mondiale.
— Comme vous le savez, je me rends demain à Bruxelles où je vais prononcer un discours devant le Parlement européen. Je me demande quel concentré de conneries je vais devoir leur servir…
— L’Europe est une cause perdue, soupira Borstrom. Le Vieux Continent a manqué le train de l’histoire. Il ne repassera pas.
— Je crois sincèrement que l’Europe peut s’en sortir à condition d’accepter de devenir le musée du monde, sourit Fernandez. Le tourisme peut rapporter gros. Mais quelque chose me dit que les auteurs de mon discours auront eu des idées plus… consensuelles et diplomatiques.
Painter fit la moue.
— Les Français et les Espagnols sont incapables d’assurer la sécurité des touristes. Les Allemands et les Italiens ne font pas beaucoup mieux. Même les touristes chinois sont sous la menace des extrémistes catholiques et musulmans. L’Europe est une putain de poudrière incontrôlable…
— Je crains que vous n’ayez encore une fois raison, Rob, rit le Président.
— L’Europe a raté l’explosion des technologies du vivant pour les mêmes raisons qu’elle a manqué la course au séquençage de l’ADN, grinça Borstrom. Les vieilles démocraties de l’UE sont sclérosées et prisonnières de leurs acquis sociaux. L’État-providence est un boulet qui les condamne à l’immobilisme depuis quarante ans.
Femandez éclata de rire.
— Vous êtes encore plus sévère que les plus radicaux de mon cabinet, mon vieux Nick.
— Même le président français partage cette analyse, monsieur.
— Dieu soit loué, vous n’écrivez pas mes discours. Je ne ressortirais pas vivant du parlement de Bruxelles…
— Notre politique d’immigration zéro vis-à-vis des ressortissants européens les plus pauvres a fourni des résultats encourageants, souligna Painter. La cote d’amour des jeunes Européens pour notre pays et nos valeurs augmente tous les jours. Le bioconservatisme européen perd du terrain au profit d’une génération bien décidée à faire bouger les choses dans le bon sens.
— La culture transhumaniste va doucement gagner la partie en Europe, approuva Borstrom. Il n’y a jamais eu de doutes sur ce point. Rien ne porte à croire en revanche que la croissance NBIC se penchera un jour sur ces abrutis comme par miracle…
— A moins d’une reprise en main brutale, la situation économique européenne va continuer à se dégrader, dit Painter. C’est inévitable. Ils ne survivront pas en vendant des tickets de musée, du champagne, des parfums et des vêtements hors de prix.
— Un jour viendra où Bruxelles nous réclamera des vivres pour nourrir ses pauvres, ricana le Président.
— Les Chinois ont déjà évoqué une aide alimentaire, monsieur le Président, dit Borstrom.
— Les bridés sont prêts à raconter n’importe quoi pour passer pour des êtres humains, pesta le Mex.