Los Angeles.
1er octobre 2018.

De temps en temps il craquait. Son régime alimentaire en prenait un coup. Mais ces écarts lui rappelaient sa jeunesse – American Graffiti style – et lui faisaient moralement du bien. Paulie s’envoya un double cheeseburger dans un rade cradingue de Compton. Il fit descendre le tout avec un gobelet de Coca-Cola taille XXL. Le fast-food était plein de Blacks, de Latinos et de white trashes désœuvrés qui s’empiffraient d’oignons frits à la mayonnaise et de protéines animales bas de gamme. La plupart avaient les yeux rougis par une consommation abrutissante de marijuana hydroponique. L’État de Californie fournissait gratuitement la dope à usage médical à tous les chômeurs au moindre prétexte bidon. Le coût était moindre qu’une assurance-maladie digne de ce nom, et les résultats bénéfiques pour tout le monde. La lie de la société se contentait de trainer la patte tous les débuts de mois jusqu’au bureau d’aide sociale pour toucher le chèque de l’État-providence. Le reste du temps, les prolos bouffaient du pop-corn, écroulés devant la télé, totalement raides. La criminalité était en chute libre depuis l’instauration du système. Le vol était devenu un job inutile et risqué pour la plupart des criminels en puissance. Une simple arrestation, et on vous privait d’allocations cinq ans durant. Le jeu n’en valait pas la chandelle. L’État fédéral offrait une vie inespérée à tous les recalés. On les payait littéralement pour se défoncer et mariner dans leur jus toute la journée. Obama était devenu un héros absolu pour tous les défavorisés du pays. Il l’était aussi devenu pour tous les riches qui n’avaient plus à craindre pour leur vie et leur autoradio. Républicains et Démocrates, dans un consensus bipartisan parfait, se félicitaient de cette paix sociale à moindre coût.

 

Il faisait une chaleur torride à Los Angeles en ce début d’automne. La climatisation poussive du fast-food, gangrenée par les dépôts de graillon, ne parvenait pas à rafraîchir l’atmosphère. Paulie acheva son menu vintage par un traditionnel Sundae à la vanille nappé de chocolat. Cela faisait des mois qu’il ne s’était pas autorisé une crème glacée. Les clients lui jetaient des coups d’œil plus ou moins discrets. Il avait retiré sa veste. Tous reluquaient la crosse noire de son revolver et parlaient à voix basse. Qu’est-ce qu’un flic en civil pouvait bien foutre dans un restaurant insalubre de Compton ? Sa présence fournirait du carburant à bla-bla pour la journée entière. Tous ces losers auraient de quoi alimenter la conversation en s’effondrant devant une rediffusion de Boyz’n the Hood.

 

Nina Provenzano occupait l’essentiel de son esprit. Il pensait à elle le jour et rêvait d’elle la nuit. Cette fille représentait tout ce qu’il avait toujours cherché chez une femme sans le savoir. Elle était belle et élégante, mais surtout cultivée et raffinée. Nina Provenzano était tout à la fois. Elle était pleine de surprises. Il se disait qu’un homme n’aurait pas assez d’une vie à ses côtés pour épuiser ses charmes. Bill Sheperds, son ex, devait être un sacré connard pour avoir largué une fille comme elle. Nina débordait de féminité, mais n’hésitait pas à utiliser la violence quand il le fallait. Le jour, elle était une mère de famille dévouée et pédagogue, et un professeur de philosophie de premier ordre. La nuit, elle conspirait avec des idéologues bioconservateurs et n’hésitait pas à mettre les mains dans le cambouis pour servir sa cause. Cette fille avait un grain de folie, indéniablement. Mais aussi du cran et de la classe.

 

Des semaines qu’il l’épiait. Des semaines qu’il passait sa vie au peigne fin pour en savoir toujours plus. Il en délaissait son travail afin d’avoir plus de temps pour l’espionner. Nick Borstrom était trop occupé pour s’apercevoir de quoi que ce soit. Sa mission n’intéressait personne au bureau. Il aurait pu passer ses journées en Floride à jouer au golf si le cœur lui en disait. Ses équipes s’occupaient de traquer les vrais terroristes. Des bioluddites et des cinglés antifédéralistes finissaient au fond d’un trou avec une balle dans la nuque. Ses gars infiltraient les milices Hutaree d’extrême droite et les créationnistes les plus excités. Paulie se contentait de lire les rapports et de donner des ordres.

 

Il avait installé des nanocaméras HD partout dans la maison de Madison. Même la petite Rose n’avait plus de secrets pour lui. Paulie connaissait Nina et sa fille comme s’il vivait avec elles depuis des années. Il s’était pris d’affection pour Rose. Il la regardait faire ses devoirs, lire, ou caresser le chat. La gamine était aussi brillante que sa mère. Il avait toujours rêvé d’avoir une fille comme elle. L’ennui, avec les filles, c’est que l’histoire se terminait toujours mal. Elles étaient des fleurs délicates, élevées avec amour par des parents subjugués par leur grâce. Au sommet de leur beauté, un homme des cavernes surgissait de nulle part, les arrachait de terre et s’enfuyait dans une voiture de sport, vous laissant le cœur brisé et les jambes flageolantes.

 

 

 

Paulie enfila sa veste et marcha vers la sortie du restaurant sous les regards vitreux des désœuvrés. Il traversa le parking en fusion et sauta dans sa voiture de location. Il était pile une heure de l’après-midi. Il dégaina son téléphone et se connecta sur son serveur vidéo. Il avait envie de les voir pour se donner du courage. Le samedi à treize heures, il avait toutes les chances de les trouver à la maison.

 

La connexion était parfaite. Son cristallin, image haute définition. Personne dans la cuisine. Il passa sur le canal du salon et entendit de la musique classique. Il reconnut une ballade de Chopin avant que l’algorithme n’affiche les données sonores. Sa culture musicale avait fait un sacré bond grâce à Nina. Les filles devaient être à l’étage. Il trouva Rose dans sa chambre, en train de dessiner au fusain sur une grande toile. Il zooma. Le dessin représentait le skyline formé par les gratte-ciel de Manhattan. Nina était dans son dressing, totalement nue devant un miroir. La gorge de Paulie se noua. Son corps était parfait. Ses cheveux lâchés sur ses épaules. Il se rinça l’œil quelques secondes de plus et décida que ça suffisait. Il se sentit coupable de violer ainsi son intimité physique. Nina n’était pas n’importe quelle cyberpute sur laquelle on pouvait s’astiquer en ligne. Il rempocha son téléphone et démarra sur les chapeaux de roues. Il se refusait à l’admettre, mais il en pinçait pour cette fille. Il ne savait pas trop comment s’y prendre, mais peut-être pourrait-il un jour la serrer dans ses bras.

 

 

 

C’était un petit pavillon d’un étage dans un quartier miteux de Compton. La pelouse n’avait pas été tondue depuis des lustres et des poubelles s’amoncelaient derrière le grillage qui cerclait la propriété. Le SUV Honda de la cible était stationné devant l’entrée. Paulie fit le tour du quartier en voiture pour repérer les lieux avant de se garer dans une ruelle qui passait derrière la maison. La chaleur était telle qu’il ne croisa personne. Les ploucs du coin fuyaient la fournaise et restaient au frais près du frigo. Ils engloutissaient des litres de thé glacé en regardant les playoffs de basket. Paulie enjamba la barrière et avança péniblement dans les broussailles du jardin. La porte arrière était fermée. Il crocheta la serrure et entra douooooouuucement dans la maison. La cuisine était une vraie porcherie. Des assiettes sales débordaient de l’évier. Des canettes de bière et des emballages de plats surgelés recouvraient une table en formica. Le reste de la baraque était à l’avenant : un cloaque de célibataire postado attardé porté sur la défonce.

 

Il trouva Bill Sheperds allongé sur le canapé, en slip et tee-shirt des Lakers, en train de faire des mots croisés. Un ventilateur était braqué droit sur lui. La télé était allumée sur CNN, en direct depuis la Maison-Blanche. Le président Fernandez était tout sourire aux côtés des parents français d’un gamin cloné. Le fait divers avait fait du bruit en Europe. Le fils unique des parents avait été tué par des dealers dans les rues de Paris. Le père, un riche industriel, ne pouvait plus procréer. Les parents avaient demandé une mesure d’exception pour cloner leur enfant disparu. La justice française avait sans surprise refusé leur requête. Le couple s’était exilé aux États-Unis pour cloner leur gamin décédé. Le Président profitait de la médiatisation internationale de l’affaire pour annoncer une mesure électoraliste. Jeff Fernandez ratissait sur sa gauche en décrétant la fin de l’interdiction du clonage reproductif dans les États du Sud. Les lobbies homos se frottaient les mains. Ellen DeGeneres, sénatrice lesbienne de New York, ancienne star de la télé, se félicitait de la fin d’une situation ubuesque : « C’en est terminé avec le monopole historique de l’hétérosexualité sur la reproduction aux États-Unis. Et d’un point de vue pratique, les candidats au clonage vivant à Dallas ou New Orléans n’auront plus à aller à New York ou San Francisco. Tous les Américains sont désormais égaux devant le clonage reproductif. C’est un grand jour pour les libertés individuelles. » Bill Sheperds continuait ses mots croisés sans se soucier de la biopolitique. Il planait. Un cendrier plein de mégots de joints empestait la pièce. Paulie se tenait debout derrière lui depuis deux minutes et il ne s’était rendu compte de rien. Il regarda autour de lui. La pièce était nue. Pas une photo de la petite accrochée au mur. Rien d’autre qu’une télé, un canapé, une table basse, et des piles de journaux abandonnées dans les coins.

 

Paulie le contourna, un doigt posé sur sa bouche en signe de silence. Sheperds sursauta, terrifié, en envoyant valser les mots croisés. Il tenta de se lever et de s’enfuir. Paulie le cueillit au menton d’un crochet du gauche. Il s’effondra comme une merde. Paulie monta le son de la télé de trois crans. Il se sentait nauséeux. Fatigué. Le menu fast-food ne lui avait pas réussi. Son système ne supportait plus les graisses saturées et le sucre qu’il aimait tant. La vieillesse était une longue suite de frustrations.

 

Sheperds se tenait la mâchoire en pleurnichant.

 

— Merde, mais qu’est-ce que vous voulez ?

 

Paulie lui envoya une boîte de mouchoirs en papier qui traînait par terre.

 

— Essuie-toi avant de mettre du sang partout.

 

— Ecoutez, si c’est Emilio qui vous envoie, dites-lui que je vais lui payer ce que je lui dois ! Je suis dentiste, putain de merde. Il sait qu’il peut me faire confiance pour régler mes dettes !

 

— Emilio ? C’est ton dealer ?

 

— Euh… Mais qui vous êtes, putain? Qu’est-ce que vous me voulez ?

 

— Parle-moi sur un autre ton. J’ai horreur de la vulgarité. Ça me met de mauvaise humeur.

 

— Vous voulez de l’argent ? Si c’est ça, prenez ce que vous voulez.

 

Paulie éclata de rire. Il se gondola à s’en faire mal au ventre.

 

— De l’argent ? Elle est bien bonne celle-là! Te rends-tu seulement compte que tu vis dans une porcherie, espèce de raclure ?

 

— Qu’est-ce que vous voulez de moi alors ? Vous êtes de la famille d’un patient ?

 

Paulie prit une série de grandes inspirations pour calmer ses maux d’estomac. Il se promit de ne pas recommencer ce genre de dérapage alimentaire. Terminé, American Graffiti et le hamburger way of life.

 

— Je veux savoir pourquoi tu harcèles ton ex et la petite Rose.

 

— Aahhh… C’est elle qui vous envoie, hein? Elle a puisé dans ses petites économies pour s’offrir vos services. Je comprends maintenant.

 

— Tu ne comprends rien du tout.

 

— Écoutez, je ne sais pas ce que cette dingue vous a raconté comme connerie, mais…

 

Paulie lui envoya un coup de talon dans la tempe. Son oreille doubla de volume en devenant violacée.

 

— J’ai posé une question précise, j’attends une réponse.

 

— O.K., O.K., merde…, il pleura. J’ai… J’ai envie d’obtenir la garde partagée de ma fille…

 

— Mensonge.

 

Paulie lui envoya un coup dans le genou.

 

— Tu passes ton temps à réclamer de l’argent à ton ex. La gamine ne t’intéresse pas le moins du monde.

 

— Je vous jure…

 

Nouveau coup de talon, dans les côtes cette fois.

 

— Qu’est-ce qu’une enfant ferait dans un cloaque pareil avec un camé de ton espèce ?

 

— Je travaille, je gagne ma vie…

 

— Ne me prends pas pour un con.

 

— Écoutez, je vous promets de ne plus rien demander à Nina. Prenez la télé en partant, prenez aussi les cent dollars qui sont dans ma veste, et laissez-moi tranquille…

 

— Où est ta came ?

 

— Prenez ce que vous voulez, mais pas la came !

 

Il reçut un coup de talon dans l’estomac qui lui coupa le souffle.

 

— O.K., O.K… Prenez la came aussi. Elle est dans ce tiroir…

 

La réserve du dentiste remplissait une boîte Tupperware de trois litres. Une vraie caverne d’Ali Baba pour toxico haut de gamme : de l’herbe, des amphets, de la cocaïne synthétique, des gélules de speed, héroïne, seringues, pipe à eau, et autres substances non identifiées. Sheperds devait dealer une partie de son stock pour financer son mode de vie.

 

Paulie dégaina sa matraque électrique et la régla en position maximale. Bill Sheperds convulsa comme un poisson hors de l’eau et tomba dans les vapes.

 

 

 

La voiture de location glissait dans le trafic fluide du milieu d’après-midi. Il se laissa guider par le GPS en direction de l’aéroport. Sa femme tenta de l’appeler, mais il ignora l’appel. Il ne se sentait pas dans son assiette et voulait profiter du calme du moment. Il demanda à son assistant virtuel de jouer les suites pour violoncelle de Bach. Il songea à Nina et à l’épine qu’il venait de lui retirer du pied. Cette pensée lui procura une profonde satisfaction. L’assistant virtuel interrompit brutalement la musique et prit la parole sur le mode urgence. Sa puce biosensor venait de donner l’alerte. Son monitoring indiquait qu’il était sur le point de subir une crise cardiaque. Sa gorge se noua. Ses propres sensations allaient dans le même sens. Sa dernière attaque remontait à cinq ans. Les symptômes étaient les mêmes. L’assistant personnel alerta automatiquement le serveur de l’hôpital le plus proche. Deux secondes plus tard, l’implant Toshiba placé près de son cœur reçut les instructions du serveur. Paulie suait à grosses gouttes. L’implant relâcha quelques millilitres de nitroglycérine pour retarder la crise cardiaque.

 

L’assistant personnel lui indiquait d’une voix calme la route à suivre pour rejoindre l’hôpital Cedars-Sinaï. Il était à cinq minutes et trente secondes de l’entrée des urgences où l’attendait une équipe spécialisée. Il se força à rester zen.

 

Respirer par le nez… Expirer doucement…

 

Il se jura de ne plus manger de junk food si Dieu lui permettait de ne pas crever à cet instant, au volant de cette bagnole minable sur une bretelle d’autoroute. Il était trop jeune pour casser sa pipe aussi bêtement. L’implant Toshiba lui avait coûté une fortune. Ce gadget high-tech était étudié pour gagner du temps, et éviter de claquer comme le dernier des abrutis du XXe siècle. Il tenta de s’auto-persuader que la nitroglycérine lui avait fait du bien. Il n’en était rien. Il n’avait jamais cru aux forces de l’esprit, mais c’était le moment ou jamais d’essayer. Sa poitrine était douloureuse, ses muscles engourdis. Le volant semblait peser des tonnes.

 

L’opératrice des urgences du Cedars-Sinaï appela pour évaluer sa situation. Sa voix était claire, décontractée, presque enjouée.

 

— Monsieur Maldini, comment vous sentez-vous ?

 

— J’y suis presque… Il y a un putain de ralentissement devant moi…

 

— J’ai votre monitoring en direct sous les yeux. Gardez votre calme et tout ira bien, d’accord ?

 

— Epargnez-moi ces conneries, je suis à deux doigts de faire une attaque !

 

— Pas du tout, monsieur. La nitroglycérine vous donne du temps. Votre oxygénation est déjà meilleure. Tout va bien, faites-moi confiance.

 

— Je suis un agent de la CIA. Prévenez les urgentistes que je suis équipé en conséquence.

 

— Je sais, monsieur Maldini, votre assurance vient de nous envoyer tout votre dossier.

 

— D’accord.

 

— Nous allons nous occuper de vous et tout ira bien.

 

— J’y suis presque.

 

Il coupa la communication. Cette fille l’avait stressé en lui parlant comme à un demeuré. Les médecins étaient les rois pour dire que tout va bien quand tout va mal. Il était à deux doigts d’avaler son extrait de naissance et elle le savait.

 

 

 

Il tira le frein à main dans un dernier effort. Deux colosses l’extirpèrent du véhicule et l’allongèrent sur un brancard. L’inconfortable planche à roulettes fonça à toute vitesse dans les couloirs de l’hôpital. Les néons défilaient devant ses yeux écarquillés. Sa tête tournait. Il ferma les paupières pour éviter la nausée. Il sentit des mains qui vidaient ses poches et le déshabillaient. On détacha le holster de son revolver. Il sentit l’air froid qui caressait ses parties génitales dénudées. Il n’était plus qu’un morceau de viande malade à la merci de la science. C’était peut-être la fin du voyage. Paulie Maldini versa une larme pour la première fois depuis la mort de son père.