Madison, Wisconsin.
13 décembre 2018.
Paulie roula sur le côté et tira le drap sur leurs corps humides. Ils avaient fait l’amour pour la première fois. Elle avait pris l’initiative de l’attirer contre elle et de l’embrasser. Il avait succombé le cœur battant. Nina Provenzano était devenue sa maîtresse et il avait du mal à y croire. Il se tourna sur le côté, caressa ses cheveux et ses seins comme un adolescent transi. Elle l’embrassa et déclara qu’elle mourait de faim. Il proposa de l’emmener au restaurant. Elle préféra descendre à la cuisine pour leur préparer un sandwich.
Sa montre indiquait deux heures de l’après-midi. La petite Rose était à l’école. Nina avait annulé ses cours à l’université sous un prétexte bidon pour passer la journée avec lui. Paulie fixa le plafond en songeant à sa femme qu’il n’aimait plus baiser depuis des années, à sa conversation soporifique, à leurs gamins dégénérés. Sa vie familiale était un fiasco dans les grandes largeurs.
Nina lui faisait un effet inédit. Elle le tirait vers le haut, réveillait en lui des sentiments et des sensations juvéniles qu’il pensait enfouis à tout jamais. Il sourit en considérant quel imbécile il faisait. Il était un cliché ambulant comme on en voyait dans les films de Woody Allen. Une caricature d’homme mûr, cheveux poivre et sel, tombant amoureux d’une femme plus jeune, plus belle, plus raffinée que la sienne. Il chassa cette image de son esprit. Il voulait profiter de cette journée au maximum avant de regagner Langley. Il ferma les yeux et s’imagina habitant cette maison. Il vit la petite Rose faisant ses devoirs dans le salon tandis qu’il alimentait le feu dans la cheminée. Il vit Nina revenir du travail avec un grand sourire sur le visage. Il songea à tous les bons moments qu’ils pourraient passer ensemble. Paulie Maldini réfléchissait à l’avenir pour la première fois depuis des lustres. Il avait mis suffisamment d’argent liquide de côté, une réserve dont sa femme ignorait l’existence, pour envisager sereinement un divorce. Le Wisconsin n’était pas précisément le paradis des golfeurs, mais il était prêt à faire des sacrifices.
Quelques semaines plus tôt, Nina Provenzano tremblait de tous ses membres et pleurait à chaudes larmes sur un fauteuil du salon. Il lui avait déballé le film circonstancié de sa traque sur un ton clinique. Elle avait craqué devant la gravité de la situation. Elle était une terroriste, passible de la peine de mort, et un flic de la CIA venait de lui mettre le grappin dessus. Sa surprise avait été à la hauteur de son désespoir. La petite Rose allait peut-être finir dans une institution pouilleuse avec des orphelins de proxénètes et de dealers de dope. Paulie l’avait regardée s’effondrer sous ses yeux, sans un mot. Nina avait gémi comme un bébé en répétant inlassablement le nom de sa fille. Plus un souffle d’espoir n’habitait son corps. Il l’avait laissée se vider de ses larmes avant de jouer le bon flic au cœur d’or.
Elle s’était jetée à ses pieds et avait juré de ne jamais recommencer. Paulie lui promit de lui donner une chance si elle jouait franc-jeu. Il la releva, l’assit sur une chaise et lui servit une tasse de café. Il lui reprocha violemment d’avoir pris des risques insensés, d’avoir joué avec le bonheur de sa fille pour des clopinettes. Il lui ordonna de tout lui raconter. Elle sentit qu’il en savait trop sur ses activités parallèles pour prendre le risque de mentir. Elle vida son sac sans se faire prier. Il l’écouta sans l’interrompre, se contentant de lui fournir des mouchoirs pour qu’elle sèche ses larmes.
Nina Provenzano était une intellectuelle d’une variété rare. Elle ne crachait pas sur l’exercice physique, savait manier une arme, et n’hésitait pas à passer aux travaux pratiques. Nina était une idéologue active mais prudente, trop soucieuse de sa liberté et de la sécurité de sa fille pour intégrer un réseau terroriste. Ses faits d’armes n’étaient que des coups d’épée dans l’eau, mais lui permettaient de se regarder dans la glace. Nina commettait des actes dingues pour se sentir en phase avec sa conscience. Un bon philosophe ne pouvait se contenter de mots. Il devait savoir faire preuve de courage et manier le fusil quand la situation s’y prêtait. Nina se vivait comme une résistante. Elle vouait un culte à Jean Moulin et aux maquisards français, qui sans la moindre chance de victoire n’avaient pas hésité à combattre les nazis. Indéniablement, Nina Provenzano était naïve et un peu dingue. Mais Paulie trouvait qu’elle valait la peine, sans compter qu’elle baisait comme une tigresse. Nina était une bouffée d’air frais dans une vie sentimentale qui puait le renfermé.
Elle remonta avec un plateau de victuailles. Ils mangèrent sur le lit comme des teenagers. Ils burent de la bière Samuel Adams et Nina alluma un joint de marijuana à la fenêtre. L’odeur âcre lui rappela ses années de lycée. Paulie lui rappela qu’il était flic et pouvait la coffrer pour ça. Elle enleva son peignoir et s’allongea nue sur le lit.
— Vous pouvez me passer les menottes, monsieur l’agent, elle miaula.
Il ne voulut pas la décevoir et l’attacha aux quatre coins du lit. Ils firent l’amour sauvagement. Paulie Maldini n’avait pas connu pareille partie de jambes en l’air depuis des années. Son cardiologue aurait désapprouvé une telle débauche d’énergie. Il songea qu’il n’avait pas désactivé les caméras de surveillance. Il pourrait se repasser le film de leurs exploits quand il serait seul.
Ils demeurèrent silencieux un moment. Il allait devoir partir. La petite ne tarderait pas à revenir de l’école et elle ignorait son existence.
— Combien de gens as-tu tués ? demanda-t-elle.
— Je ne tiens pas de statistiques.
— Quand reviens-tu me voir ?
— Je ne sais pas. Bientôt.
— J’ai tué des vieux bourgeois transhumanistes. Pourquoi m’as-tu laissée en liberté ?
— Parce que tu es plus utile ici avec Rose que sur une chaise électrique.
— Tu es un homme juste et bon, Paulie. Comment peux-tu travailler pour le gouvernement ?
— Je suis un flic. Les flics combattent l’anarchie et la loi du plus fort.
— Connerie. Le gouvernement incarne la loi du plus fort.
— Je te retourne la question. Tu es une femme intelligente, Nina. Comment peux-tu risquer tout ce que tu as pour une cause perdue d’avance ?
Elle l’embrassa et ralluma son joint.
— J’ai commis une erreur de jugement. J’ai sous-estimé les capacités de la police.
— Non. Les flics de Madison sont des tocards. Mais tu as sous-estimé les miennes.
— Sache une chose. Même si nous sommes amants, je ne balancerai jamais personne à la CIA…
— Je ne t’ai pas demandé d’être mon indic.
— La lutte contre l'uniformisation des hommes est un combat que je soutiendrai toute ma vie. Je suis une résistante.
Paulie lui envoya un sourire en se levant. Il enfila sa chemise.
— Alors contente-toi de le penser, dit-il. L’Amérique est un État policier. Tu ne passeras pas entre les mailles du filet. Pense à ta fille. Pense aux orphelinats et aux pédophiles qui les dirigent…
— J’ai une sœur.
— Oh ! Dans ce cas, parfait ! Dans ce cas, tout va bien, ricana-t-il.
Elle le regarda s’habiller sans un mot. Paulie Maldini dégageait une animalité rassurante. Certaines femmes avaient un faible pour les brutes au cœur tendre. Il lui rappelait Tony Soprano. Ils se connaissaient depuis peu mais elle s’était rapidement attachée à lui, presque malgré elle. Il en connaissait un rayon sur ses crimes, ses goûts, ses amis et ses habitudes. Elle ignorait tout de lui et voulait en savoir plus. Il remplissait un vide dans sa vie. La raison aurait dû la pousser à voir en lui un être toxique. Son instinct la poussait un peu plus dans ses bras à chacune de ses visites.
Il se pencha au-dessus du lit pour l’embrasser.
Elle l’attrapa par les couilles.
— Tu as quelque chose à voir avec la mort de mon ex-mari à Los Angeles ?
Il hocha doucement la tête.
Elle desserra l’étreinte.
— La prochaine fois, je veux te présenter à Rose, lui souffla-t-elle à l’oreille.
— J’en serais heureux, Nina.