Palo Alto.
15 janvier 2019.
Sergey Brain veillait sur son bébé. Il en délaissait tout le reste. L’intelligence non biologique prenait son envol. Ses capacités augmentaient suivant une courbe exponentielle. Chaque e-mail, chaque article, chaque conversation, chaque livre numérisé, le moindre bit passant par les tuyaux de Google rendait l’algorithme plus puissant. L’IA tendait vers la perfection et l’optimisation permanente de sa vitesse de traitement. Le système apprenait et se développait de manière stupéfiante. La scalabilité du moteur de recherche donnait doucement naissance à une superintelligence. La marge de progression était infinie. L’IA n’était encore qu’une forme embryonnaire de la matrice omnisciente qui allait prendre un jour en main la destinée de l’homme.
Il avait donné naissance à une société qui avait redessiné l’économie du monde. Google avait fait de lui l’égal d’un chef d’État. L’humanité n’avait encore rien vu. Les projections de développement de l’IA, associées à la grande convergence NBIC, garantissaient des changements vertigineux dans les années à venir. Les métiers intellectuels allaient disparaître. Le travail des docteurs, des programmeurs, des avocats ou des scientifiques serait remplacé par des machines informatisées autrement plus efficaces, infaillibles, et moins coûteuses. Le travail manuel céderait vite la place à des robots high-tech et des usines de production basées sur les nanotechnologies autoréplicantes. Le scénario était écrit.
Sergey rêvait de tenir jusqu’à ces jours heureux. Le doute lui tordait les tripes. L’incertitude modifiait son caractère. L’injustice de sa situation l’obsédait. La maladie ne le lâchait pas. L’implant cérébral était un fiasco. Les crises se succédaient à un rythme irrégulier. Elles le laissaient abattu, vidé, hagard et colérique. Son IA allait offrir aux hommes une vie virtuellement infinie, du temps libre et des richesses. La réalité virtuelle à immersion totale allait permettre des voyages merveilleux. L’accès à une vie du loisir permanent allait doucement se démocratiser sur la planète, la faim et la misère disparaître. La pollution allait être réduite à néant et les énergies fossiles remplacées par la géothermie, l’énergie solaire et les nanocarburants. La technologie était la réponse à toutes les souffrances. Aucune difficulté technique ne résisterait à une intelligence des millions de fois supérieure à celle d’un prix Nobel. L’IA était au service de l’humanité. L’IA était le dernier outil dont Homo sapiens avait besoin. Le singe allait pouvoir prendre sa retraite.
Le monde bioconservateur, rongé par la récession et la frustration de ses citoyens, s’effondrait comme un château de cartes. Le transhumanisme gagnait chaque jour du terrain. Les technologies du vivant avaient poussé les États-Unis et la zone Asie-Pacifique sur la route d’une croissance stable qui promettait de durer éternellement. Le conservatisme de l’Union européenne et des pays musulmans sur les questions bioéthiques avait causé la ruine de leurs économies. En Europe, la génération de politiciens responsables de cet immobilisme était la cible de peuples avides de retrouver leur pouvoir d’achat. Les gens bavaient devant ce qu’ils voyaient dans les séries télé américaines. Ils voulaient maison avec piscine, voiture hybride, médecine personnalisée et gamins sur mesure. La plaisanterie bioconservatrice avait assez duré. Les vieux politiciens devaient laisser la place à une nouvelle génération de fonctionnaires technophiles prêts à tout pour sortir leur pays de l’ornière.
Sergey observait les changements en cours avec attention. S’il ne pouvait rien pour infléchir les dictatures musulmanes, le réveil tardif de l’Europe ne le laissait pas indifférent. Les évolutions géopolitiques apaisaient ses souffrances intimes. Il était un artiste et le monde était sa toile. Il voulait repeindre le globe à ses couleurs. Il souhaitait un monde uni, débarrassé de ses inclinaisons moyenâgeuses, un monde soudé derrière Google pour atteindre la singularité. Ses origines russes le poussaient à intervenir dans les pays de l’Est et sur le Vieux Continent. Ses moyens d’action s’étaient jusqu’alors limités aux recettes classiques : lobbying, financement discret de campagnes électorales et pots-de-vin. Borstrom et ses équipes avaient récemment poussé le bouchon un peu plus loin en fournissant des dossiers calientes clés en main à divers candidats progressistes.
Tous ces efforts souterrains étaient en train de payer. Sergey avait injecté un peu d’huile dans les rouages du changement. La volonté des peuples faisait le reste. L’immobilisme européen cédait enfin aux sirènes de la grande convergence. À l’image de L’american way of life dans les années soixante, le mode de vie transhumaniste était en quelques années devenu le Graal pour les gamins européens.
L’attentat bioterroriste de Madrid, perpétré par un groupuscule se réclamant d’Al-Qaida, acheva de redorer le blason de l’Amérique dans le cœur des oubliés de la croissance. La pollution d’une canalisation d’eau pendant la nuit de la Saint-Sylvestre causa un émoi considérable en Europe. Un virus génétiquement modifié avait provoqué des centaines de morts et contaminé des dizaines de milliers de personnes dans la capitale espagnole. Le quartier ouest de la ville fut bouclé et mis en quarantaine pendant une semaine. La revendication des auteurs de l’attentat postée sur Internet n’y allait pas par quatre chemins. La guerre à la montée du transhumanisme en Europe était déclarée. L’attentat bactériologique de Madrid serait le premier d’une longue série. Les fondamentalistes promettaient de frapper toutes les démocraties qui assoupliraient leurs standards bioéthiques. Depuis le drame, des manifestations spontanées contre la terreur bioluddite rassemblaient des millions de personnes dans toutes les capitales de l’UE.
La souche responsable, une mutation primitive mais létale du virus de la grippe, s’attaquait au système nerveux, provoquant une batterie de symptômes, dont perte d’équilibre, affaiblissement et nausées. Les individus les plus faibles y passaient. La technologie de séquençage américaine fut la plus prompte à trouver la parade.
Il avait fallu à l’époque cinq ans pour séquencer le virus du sida. Il ne fallut que quelques heures aux généticiens de 23 & Me pour séquencer la souche incriminée et produire un antivirus. À peine quarante-huit heures furent nécessaires aux laboratoires européens pour fabriquer un million de doses de traitement. La promptitude et l’incomparable supériorité technique de la société d’Anne Brain sauvèrent la vie de milliers de malades. La maîtrise de l’interférence ARN permettait de modifier l’expression des gènes et par conséquent de moduler l’expression des virus. Les médias européens saluèrent l’exploit. Même les journaux conservateurs furent contraints de saluer l’aide américaine.
Sergey avait observé sa femme à la télévision en jubilant. Elle avait sillonné les plateaux télé européens avec tous les honneurs dus à une héroïne moderne. Anne Brain était devenue une vedette médiatique en quelques jours. D’innombrables magazines lui consacraient leur une. Elle était la grande prêtresse du rapprochement américano-européen. Anne était le visage rayonnant du transhumanisme, l’égérie du progrès que les bioconservateurs avaient bouté hors de leurs frontières pendant des années.
Pendant quelques minutes, il eut envie de la revoir. Puis une crise d’akinésie le terrassa. Anne sortit de ses pensées aussi sec.