Great Falls,
Virginie.
12 avril 2018.
Paulie Maldini multipliait les allers-retours à Langley. Il revenait chez lui les bras chargés de dossiers sur tout ce que l’Amérique du Nord comptait de militants, d’intellos, et de leaders d’opinion bioluddites. Ça faisait des semaines qu’il épluchait les listings de police et du FBI à la recherche de la perle rare. Il s’était plongé des nuits durant dans les livres de propagande. Il avait lu des rayonnages de publications subversives, visité des centaines de sites Internet extrémistes. Il n’en tirait pas grand-chose. Le profil type du militant bioconservateur américain moyen ne collait pas avec des actions d’envergure. Il tombait essentiellement sur des néobabas, amateurs de nourriture biologique, se contentant de manifester ou de balancer des pavés dans quelques vitrines pour passer à la télé. La plupart récusaient la violence par principe. Les vrais cinglés habitaient en Europe et dans les dictatures arabes.
Aux États-Unis, les plus radicaux passaient entre les mailles du filet. Ils utilisaient des téléphones sécurisés, ne communiquaient pas sur le Web, et trouvaient probablement des financements à l’étranger. Leurs actions étaient relativement limitées : enlèvements de généticiens, attentats à la voiture piégée, assassinats ciblés. Nick Borstrom craignait une recrudescence de ces opérations. Les bioterroristes allaient vouloir taper plus fort, voire plus grand, utiliser des méthodes plus modernes et efficaces. Google était au sommet de l’axe du mal. Sergey Brain et sa femme représentaient le mal absolu pour tous les hippies, religieux, et partisans du statu quo. Sur Internet, on se déchaînait contre eux. Sergey était un « vampire juif assoiffé de billets verts et d’information». Les caricaturistes le représentaient comme une araignée aux couleurs américano-israéliennes, aspirant à la paille la sève de la planète et de ses habitants. Parfois c’était une marionnette russo-américaine, actionnée par les bras de l’intelligence artificielle. Parfois Dark Vador, avec un logo Google sur le casque et le slogan de la firme : Dont be evil! Sa femme n’était pas mieux lotie. Anne était une belle blonde cynique, froide comme un robot, empochant des milliards sur le dos du fardeau génétique des plus modestes. Elle était le cynisme incarné. Un grand magazine français avait résumé son business ainsi : « Donnez-moi votre argent, je vous dirai de quoi vous allez mourir. Vous n’avez pas les moyens de vous offrir une thérapie génique ? Pas notre problème. Débrouillez-vous avec ces informations. » Sergey et Anne étaient haïs. Ils cristallisaient les passions. Un écrivain italien leur avait consacré un essai qui marchait du feu de Dieu, Le Couple Ceausescu de la transhumanité. Les bobos européens vénéraient Bill Gates, le gentil milliardaire repenti. Ils se méfiaient de Google et de son pouvoir hégémonique. Les transhumanistes étaient les petits soldats au service du grand capital, des eugénistes dangereux qui n’hésiteraient pas à détruire l’homme au profit des machines. Sergey était le nouvel Hitler. La CIA devait prévenir les attentats contre le couple et Google. Paulie était là pour ça.
La chute des effectifs de terrain du FBI et de la CIA avait permis aux bioterroristes de prospérer. L’attention des officines s’était portée sur la guerre économique et l’espionnage industriel. On avait perdu le contact avec la rue. Paulie avait carte blanche pour rétablir la surveillance des apprentis terroristes. Le budget était quasi illimité. Il avait déjà graissé la patte à des dizaines d’informateurs dans tous les coins du pays. Ses contacts dans les capitales étrangères avaient été réactivés. Le FBI voulait des informations. La NSA voulait tout savoir sur les freaks en activité. La CIA avait donné les clés de ses opérations officieuses à Paulie. Nick Borstrom chapeautait toute l’opération de surveillance et en référait directement au Président. On craignait un 11 Septembre bioconservateur sur le sol américain. Il fallait rattraper le temps perdu. La croissance économique était en forme olympique. Les courtiers de Wall Street ne débandaient pas depuis quatre ans.
Le marché des actions tutoyait les étoiles. Les caisses de l’État fédéral débordaient. Même la Californie avait désormais les moyens de construire des écoles et de réparer ses infrastructures routières. Il fallait tout faire pour ne pas laisser quelques groupuscules gâcher l’euphorie.
Paulie marcha jusqu’au départ du trou n° 1. Son caddie robot le suivait comme un petit chien. Le directeur l’attendait à l’ombre de son chapeau de paille. Il fumait un cigare cubain en travaillant son swing dans le vide.
— Monsieur le directeur.
— Bonjour, Paulie.
— Je vois que vous avez retrouvé de la souplesse de hanche, monsieur. Votre swing est fluide.
— La médecine m’a remis à l’état neuf, mon vieux. Avant mon traitement, je ne pouvais même plus me baisser pour lacer mes chaussures.
— J’en suis heureux.
— L’arthrose me rongeait littéralement. Aujourd’hui, je me sens comme quand j’avais vingt ans. C’est un putain de miracle, Paulie ! Je me réveille le matin frais comme un gardon, avec la libido d’un étudiant.
— Madame la directrice doit s’en féliciter, monsieur.
Le directeur s’esclaffa et fit mine de lui briser les chevilles avec son fer 4.
Ils s’avancèrent jusqu’au départ du un. Leurs caddies les suivaient en émettant des bzz bzz électriques. C’était un par cinq avec un fairway étroit. Bunker sur la gauche. Le directeur ne quittait pas son cigare du coin de la bouche. Il balança un drive assez court, en plein milieu du fairway.
— Je n’ai pas senti la balle comme ça depuis les années soixante-dix !
— Joli coup, monsieur.
Paulie l’imita en retenant sa frappe. Sa balle s’immobilisa juste à côté de la sienne. Le directeur grimaça. Il fallait laisser au patron l’illusion d’une partie serrée jusqu’au bout. Le patron adorait le golf. Il jouait avec des tocards comme Bill Clinton, Dick Cheney, ou George Stephanopoulos. Paulie le laissait parfois gagner. Ou s’arrangeait pour le battre d’un cheveu. Son estime était à ce prix.
— Comment se passe votre cohabitation avec Nick Borstrom ?
— Rien de particulier à signaler. J’ai obtenu les fonds nécessaires pour raviver notre réseau d’informateurs. Borstrom semble motivé à protéger coûte que coûte le couple transhumaniste de Palo Alto.
— C’est une véritable obsession chez lui.
— Que pense le Président de cette obsession, monsieur ?
— Le Président écoute. Il rencontre beaucoup de monde. Je le sens partagé sur ces questions comme sur toutes les autres. Il ne songe en réalité qu’à sa réélection. Obama était plus prévisible.
Le directeur frappa un deuxième coup aussi puissant que hasardeux qui frôla un chêne sans le toucher. Sa balle retomba miraculeusement en bonne position. « Yes ! » Maldini joua un fer 3 avec un effet slicé extérieur. Sa balle retomba trente mètres derrière celle du directeur.
— Pas mal, mais un peu court, Paulie !
— En effet, monsieur.
Le directeur ralluma son cigare cubain.
— Saviez-vous que Google avait été victime d’une cyberattaque de grande envergure ?
— Affirmatif. Trente millions de virus logiques envoyés des quatre coins du monde.
— Je ne vais pas faire semblant d’y comprendre quelque chose, Paulie ! Je ne veux rien avoir à faire avec ces histoires de vers, de hoax, de rétrovirus, de bots…
— N’oubliez pas les virus polymorphes, monsieur.
— Par pitié, Paulie, épargnez-moi ce charabia new age. J’étais gamin avant l’invention d’Internet et de ces saloperies de téléphones cellulaires …
— Comptez sur moi, monsieur. Il s’agissait quoi qu’il en soit d’une attaque sans conséquences sérieuses. Borstrom soupçonne les Chinois.
— L’intelligence artificielle en est sortie indemne ?
— Totalement indemne. Borstrom explique qu’elle s’en est même trouvée renforcée. Plus méfiante. Elle apprend de ses ennemis pour élaborer des parades. Le système s’autoaméliore en permanence.
— Nous nous connaissons depuis une éternité, vous et moi. Entre nous : pensez-vous que l’avènement futur d’une superintelligence est une bonne chose pour l’Amérique, Paulie ?
— Sergey Brain dit que la superintelligence sera la dernière invention de l’homme. Elle s’occupera de tout le reste.
— Tout cela pue le danger à des kilomètres, Paulie. Qui peut assurer que cette pseudosuperintelligence ne voudra pas se débarrasser un jour de nous ?
— Je ne sais pas, monsieur.
— Mon vieux copain, le général McDouglas, n’en dort plus la nuit, Paulie. Et ce n’est pas un homo. Il a tué de ses mains plus de Viêt-congs qu’un commando d’élite des forces spéciales ! Il appelle Google la « pieuvre ». Il pense que nous sommes en train de nourrir un monstre qui va causer la fin du monde. L’IA va finir par nous manipuler. C’est tautologique !
— Je suis bien incapable d’émettre une opinion, monsieur.
— Bah… Après tout, nous ne sommes que des vieux de la vieille, à peine capables de programmer un robot ménager…
— Voyons le côté positif des choses. Peut-être pourrons-nous dans le futur nous consacrer au golf à temps complet, monsieur. Les machines s’occuperont de tout.
— Dieu vous entende, Paulie.
Il frappa une balle qui s’égara dans un bunker. Paulie déposa la sienne en plein milieu du green, avec un bel effet rétro. Le trou était à deux mètres. Le directeur lui lança un regard noir.
— Un coup de chance, monsieur.