Houston, Texas.
3 mars 2018.
Une limo l’avait cueilli à l’aéroport et le conduisait à son rendez-vous. Le trafic était dense. Le choc thermique abrutissant. Il débarquait de New York City, recouverte de neige et balayée par le blizzard. L’après-midi texan touchait à sa fin mais la température dépassait encore les trente degrés. Le soleil rasant peignait le ciel en rouge. Le chauffeur était un grand Black massif avec une nuque de taureau. Malgré la climatisation réglée en position froid sibérien, des gouttes de sueur roulaient sur son crâne rasé. Paulie avait baissé sa vitre pour fumer et éviter un coup de froid.
La dernière fois qu’il avait posé les pieds à Houston, Jimmy Carter était encore président et le pétrole coulait à flots. Presque quarante ans plus tard, la plupart des puits ne produisaient plus grand-chose. Le taux de chômage avait grimpé en flèche. Les pauvres habitaient dans des camps de mobil-homes et s’imbibaient à la bière. Le chèque de l’assistance sociale, le Super Welfare, permettait de survivre. Les coupons d’alimentation maintenaient les défavorisés sous perfusion fédérale. Tout le monde était content. Les émeutes étaient rares. L’Amérique d’Obama avait acheté la tranquillité de ses classes supérieures et la docilité de ses pauvres en développant une version yankee de l’État-providence. Cinq ans après l’instauration du système, même les conservateurs ne critiquaient plus ce qu’ils avaient à l’époque qualifié de « dérive socialiste » et d’assistanat « à la soviétique ». La criminalité avait baissé. Les chômeurs passaient leurs journées devant la télé à s’empiffrer de junk food et à fumer de l’herbe. Les riches étaient soulagés. L’économie était en plein boom. À Wall Street, les valeurs technologiques allaient de record en record. Le Super Welfare était un faible prix à payer. De l’avis général, la stabilité du pays valait bien un petit fragment du PIB. Le consensus était solide.
Á son retour de Barcelone, Hugo avait rejoint sa régulière à New York City. Il avait passé cinq jours avec Sue dans une suite du Sherry Netherland, à un jet de pierre de Central Park. Ils n’avaient guère quitté l’immense lit aux draps de soie. Hugo avait pu se refaire une santé. Ils avaient dormi et testé tout le menu du room service entre deux séances de baise. Le ventre de Sue commençait à être imposant. Ses seins avaient doublé de volume. Ses hormones la mettaient de bonne humeur, elle devenait sensible au moindre frôlement. Elle voulait faire l’amour en permanence.
Ils avaient parlé prénoms. Ils s’étaient disputés pour rire. Elle voulait Bob pour Dylan. Ou Louise, pour Louise Bourgeois. Il voulait Chris, pour Christopher Walken. Ou Miley pour Miley Cyrus. Elle l’avait traité de ringard et d’inculte. Il ignorait qui était Louise Bourgeois. Il lui avait fait une clé de bras pour lui apprendre qui était le patron.
Le dernier jour, la température déjà glaciale était encore tombée de dix degrés. Une tempête de neige avait recouvert la ville d’un épais manteau immaculé. Ils avaient regardé le spectacle du quinzième étage, nus derrière l’immense baie vitrée de l’hôtel. New York brillait sous les phares. Les taxis klaxonnaient et patinaient sur le bitume verglacé. Les piétons s’agrippaient les uns aux autres. Hugo avait serré Sue contre lui et l’avait embrassée dans le cou. « La vie devient belle quand je suis avec toi », lui avait-il glissé à l’oreille.
La limousine s’immobilisa devant la grille du ranch. Deux gardiens s’approchèrent pour serrer la main du chauffeur. Ils jetèrent un coup d’œil vers Hugo. L’un d’eux parla dans son talkie-walkie et la lourde grille s’ouvrit. Le Black engagea la limo dans le large driveway bordé d’oliviers. Il y avait un golf sur la gauche, et une immense étendue d’herbe verte et grasse sur la droite. Des chevaux de course broutaient le gazon à perte de vue. Une jument s’ébrouait devant un gicleur d’arrosage. Le bâtiment principal n’était encore qu’un point blanc à l’horizon. Le chef des freaks se la jouait J. R. Ewing. Mais Southfork n’était qu’une modeste caravane de Manouche, comparé à cette propriété.
— Le budget arrosage de ton patron doit être égal au PIB d’un pays africain, lança Hugo au chauffeur.
Le gros hocha vaguement la tête. Il ne releva pas le clin d’œil à la terre de ses ancêtres. Le gros le snobait depuis l’aéroport. C’était un dégénéré élevé à la viande aux hormones et aux sitcoms, abruti par son patrimoine génétique. La limo longeait maintenant un corral où des milliers de têtes de bétail croupissaient au soleil. Hugo imagina le son que produirait son cou de taureau s’il lui brisait la nuque.
Un serviteur tout droit sorti de La Case de l’oncle Tom ouvrit la porte de la limo. Une petite bonne femme d’une cinquantaine d’années en tailleur Gucci l’accueillit sur le perron. Elle lui tendit une main fine et minuscule, transparente. Hugo la dépassait de trente bons centimètres.
— Enchantée, monsieur Paradis. Je suis Célia, l’assistante de Monsieur Earle.
— M’dame.
— Avez-vous fait bon voyage ?
— Parfait, merci.
— Tant mieux. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous conduire jusqu’à Monsieur Earle.
La baraque blanche de type colonial était massive. À vue de nez une cinquantaine de fenêtres perçaient la façade. Hugo suivit la petite chose à l’intérieur. Deux colosses en costume noir l’attendaient dans le vestibule, devant un portique d’aéroport.
Célia lui envoya un sourire désolé.
— Pour des questions de sécurité, je vais vous demander de déposer dans ce panier tous vos objets métalliques, téléphones, armes éventuelles.
— Ne me dites pas que vous me remettez dans un avion, plaisanta-t-il.
— Non, rassurez-vous. Je vous serais ensuite reconnaissante de bien vouloir passer sous le portique.
Hugo s’exécuta sous le regard des deux pit-bulls équipés d’oreillettes. Il dégaina deux poignards en céramique fixés à ses chevilles, son téléphone cellulaire, un briquet Dunhill en or, et son Taser de poche.
Il suivit la petite bonne femme en Gucci dans un dédale de couloirs tapissés de bois précieux. Des portraits de la dynastie Earle ornaient chaque recoin du palace. L’arrière-grand-père avait fait fortune dans les chemins de fer et le pétrole au milieu du XIXe siècle. Depuis lors, les Earle étaient de père en fils devenus des caïds des affaires.
Milton Earle, le leader du groupe depuis les années soixante, avait ajouté une corde à son arc : la politique. Sénateur du Texas depuis dix ans, il était devenu le leader naturel de la droite conservatrice à Washington. Toute l’Amérique connaissait Milton Earle. Le type passait plus de temps sur les plateaux télé que n’importe quel poids lourd républicain. En quelques années, Earle était devenu la voix du combat bioconservateur. On parlait de lui pour la prochaine élection présidentielle. Milton Earle était une vedette des médias. Un « bon client », comme on disait à la télé. Il était l’homme de l’Amérique éternelle, le Gary Cooper de la politique. Il jouait à la perfection le rôle du conservateur plein de bon sens, regrettant l’uniformisation du monde, les dérives scientifiques et l'effritement de la culture traditionnelle américaine. Il ironisait à longueur de plateau sur les hamburgers au tofu, les restaurants gays, les écoles privées musulmanes ou la taxe sur le charbon de bois pour barbecue. Tout le monde connaissait sa phrase fétiche, la réplique imparable qui avait fait de lui le sénateur du Texas : « S’ils étaient encore avec nous, que penseraient John Wayne et Clint Eastwood de ce que nous faisons subir à leur Amérique ? »
Ils débouchèrent sur un jardin faiblement éclairé. Il commençait à faire sombre. Un body-builder en tee-shirt moulant se tenait au-dessus d’un banc de musculation et proférait des encouragements. Milton Earle, allongé sur le dos, soulevait de la fonte en grognant. Son visage était rouge sang, déformé par l’effort, les veines gonflées à bloc.
— Encore deux, monsieur !
— Arrrggghh…
— Une dernière, monsieur Earle !
— Aaaaarrrgh…
— Excellent, monsieur.
— Holyjuckin’ Christ!
— Vous êtes plus costaud que jamais, monsieur.
Célia tendit une serviette à son patron.
— Monsieur Paradis est arrivé, monsieur.
Milton Earle se releva en grimaçant. Son tee-shirt de l’équipe de football des Dallas Cowboys était gorgé de sueur. Il se redressa et dévisagea Hugo en soufflant. Milton Earle avait soixante-huit ans et la face burinée des vieux Texans allergiques à l’écran total.
Milton lui envoya une grande claque dans le dos en guise de poignée de main.
— Soyez le bienvenu au Texas, monsieur Paradis.
— Merci, monsieur.
— Vous êtes costaud. J’aime les types costauds.
— Vous avez l’air également en forme.
— J’aime souffrir sous la fonte, monsieur Paradis. La politique est une activité de pédés et de vieillards qui font dans leur froc. Washington vous ramollit le corps et l’esprit. Regardez ce qui est arrivé à ce pauvre Schwarzenegger depuis qu’il a arrêté le sport. Quelle déchéance…
— En effet, monsieur.
Milton Earle s’étira en grinçant. Célia lui proposa de faire venir son masseur.
— Plus tard. À présent, laissez-nous, Célia. Monsieur Paradis et moi avons plein de choses à nous dire.
— Voulez-vous que…
Il attrapa sa serviette et la claqua sur ses fesses.
— Du balai ! Allez, hop, hop, hop…
La petite bonne femme afficha un sourire gêné et fit son possible pour s’éloigner dignement.
— Aimez-vous la viande, monsieur Paradis ? Rassurez-moi : vous n’êtes pas un de ces connards new age qui crachent sur un T-bone steak ?
— Je suis un type à l’ancienne, monsieur.
— A la bonne heure ! Suivez-moi.
Le sénateur gagna sa chambre à grandes enjambées. Hugo devait presque courir pour le suivre. Il se déshabilla dans une grande pièce décorée de roues de diligence et de colts .45. Le sénateur avait balancé ses vêtements n’importe où et se baladait totalement nu. Une grande cicatrice barrait sa poitrine, souvenir d’une opération à cœur ouvert dans les années quatre-vingt-dix. Hugo faisait de son mieux pour éviter de voir ses parties intimes.
— Je suis affamé, Hugo. Je prendrai une douche plus tard. Vous n’avez rien contre la sueur, Hugo ?
— J’ai joué au football, monsieur. Quarterback. J’aime l’odeur des vestiaires.
Le sénateur s’esclaffa. Hugo savait se mettre les types dans la poche.
— Vous permettez que je vous appelle Hugo, n’est-ce pas ?
— Bien sûr, monsieur.
— Excellent, Hugo. Je vais vous préparer la meilleure pièce de bœuf au monde, mon vieux. Avec une sauce à ma façon.
Le sénateur enfila enfin un slip et appuya sur un interphone :
— Emilio, allumez le barbecue, rápido !
Il enfila une tenue western et posa un Stetson blanc sur son crâne dégarni. Le sénateur s’immobilisa devant un miroir et prit Hugo à témoin :
— Rien de plus élégant qu’un patriote en blue-jean, santiags et chapeau de cow-boy, n’est-ce pas Hugo ?
— C’est une forme d’élégance classique et indémodable, monsieur.
— Exactement ! Si seulement mon fils aîné pouvait penser comme vous… J’aime revenir à Houston et porter les couleurs de l’Amérique. Je déteste passer ma vie publique dans des costumes de ville made in Italy…
— Washington est un repaire de pingouins transhumanistes, monsieur.
— Vous dites les choses comme elles sont, Hugo. J’aime ça.
— Merci, monsieur.
Earle attrapa deux bières dans un frigo dissimulé dans la table de nuit. Il en tendit une à Hugo sans lui demander son avis. La bouteille de Budweiser était couverte de givre. Earle descendit la sienne en une gorgée.
— Ahhhh ! Mais au diable le Sénat et les culs serrés de Washington. Suivez-moi à la chambre froide. Votre steak vous attend, Hugo !
Ils traversèrent la résidence au pas de course. Malgré ses santiags aux talons biseautés, Milton était difficile à suivre. Les domestiques blacks en livrée faisaient des courbettes à son passage. Les gardes du corps marmonnaient dans leurs micros-cravates. La nuit était tombée sur le Texas. Chez Milton Earle, on vivait comme au XIXe siècle.
Hugo le suivit au petit trot jusqu’au sous-sol. Une chambre froide en faïence blanche. De la viande du sol au plafond. Des crocs de boucher brillant sous les néons. Des dizaines de carcasses de bœuf accrochées au plafond. La date d’abattage des bêtes agrafée dans le gras. Milton pointa du doigt une étagère en chêne recouverte de morceaux violacés, proches de la décomposition.
— Ma réserve personnelle. Le fin du fin. Les morceaux sont lavés chaque jour avec une solution vinaigrée pour préserver la viande.
— Vous avez de quoi soutenir un siège, monsieur.
— Sur l’étagère du bas, la viande a dix jours. Un peu jeune à mon goût. Sur l’étagère du milieu, vingt jours. Elle est si tendre qu’on peut la couper à la petite cuillère.
— J’ignorais qu’on pouvait conserver la viande si longtemps, monsieur.
— Dans ce cas, vous ne connaissez rien à la viande et je choisis pour vous, mon vieux ! Ce sera l’étagère du haut. Plus de vingt-cinq jours.
— Je vous fais toute confiance, monsieur.
— Considérez que vous allez manger un steak pour la première fois de votre vie, Hugo.
La nuit était douce. Des milliers d’étoiles perçaient le ciel. Le sénateur nappa les T-bones épais comme un annuaire de sauce au sirop d’érable, bourbon et herbes de Provence. La viande crépita sur le barbecue chauffé à blanc.
— J’ai étudié votre dossier, Hugo. Vous êtes l’homme dont j’ai besoin.
— Je serais ravi de vous être utile.
— Je veux que vous laissiez tomber tous vos engagements. Je veux vous avoir à mon service exclusif. Aimez-vous l’argent, Hugo ?
-Je…
— Un million de dollars. Travailleriez-vous exclusivement pour moi pour cette somme ?
Hugo déglutit. La somme était colossale. Il pensa à Sue, au bébé, à la maison de vacances dont elle rêvait. Une simple bicoque adossée à un ponton sur les rives de l’Hudson River. Il pourrait y ajouter un bateau pour regagner Manhattan.
— Comment puis-je vous être utile, monsieur ?
— Nous sommes en guerre, Hugo. On ne gagne pas la guerre en buvant du thé à Washington. C’est grâce à des hommes de l’ombre comme vous que l’Amérique a éliminé les communistes, discrédité les Blacks Panthers, et acculé les islamistes dans des grottes. C’est grâce à des hommes comme vous que nous tiendrons les ennemis de l’être humain en respect.
— Si John Wayne et Clint Eastwood étaient encore parmi nous, ils approuveraient vos paroles, monsieur.
Le sénateur lui envoya un clin d’œil. Une employée en napperon fit mine de s’approcher pour voir si tout allait bien. Son patron l’envoya balader du revers de la main.
Il déposa le steak fumant sous le nez d’Hugo. Sept ou huit cents grammes au bas mot.
— Inutile d’utiliser un couteau. Cette viande est plus tendre et goûteuse qu’une chatte de bonne sœur.
Hugo trancha un morceau du revers de sa fourchette. Le vieux ne racontait pas d’histoires. La viande était à pleurer de bonheur.
— Je confirme, monsieur.
— Profitez-en bien. Savourez chaque bouchée, Hugo, car c’est la dernière fois qu’on se voit. Et croyez bien que j’en suis désolé. J’aime les hommes dans votre genre, Hugo. Vous et moi sommes des Américains en voie de disparition.
— Monsieur ?
— Désormais, par prudence, nous communiquerons par téléphone.
— Naturellement.
— Je ne peux me permettre aucun écart si je veux devenir président. La CIA et le FBI m’ont dans le collimateur.
— Bien entendu.
— Vous savourez, Hugo ?
— C’est un délice, monsieur.
— Savez-vous pourquoi les Chinois ne reculeront pas devant les transformations les plus tordues de l’espèce humaine, Hugo ?
— L’argent ?
— Parce qu’ils n’ont pas d’autre culture que les nems et le canard laqué. Ils n’ont rien à perdre à détruire l’humanité, Hugo. Les arriérés de la zone Asie-Pacifique nous ont entraînés dans une course suicidaire.
— Les Européens se mordent les doigts de ne pas avoir participé à la course, monsieur.
— Les Européens sont des dégénérés, affaiblis mentalement par le socialisme, les syndicats, de trop longues vacances et le vin bon marché.
— C’est une théorie qui se défend, monsieur.
— Notre administration dévoyée a importé en Amérique le pire des deux mondes. Le transhumanisme suicidaire à la chinoise, et l’assistanat à l’européenne pour nos masses laborieuses… Croyez-vous en Dieu, Hugo ?
— À ma manière, monsieur.
— Croyez-vous que nous devrions laisser l’homme américain se faire implanter chirurgicalement des puces made in China dans le crâne ?
— Cette perspective ne me dit rien qui vaille, monsieur.
— Vous me plaisez. Oui, vous me plaisez…
Milton Earle descendit sa bière d’un trait. Il s’absenta deux minutes et revint avec un sac de sport. Il le jeta sur la table.
— Cinq cent mille, pour commencer. Des instructions suivront.
— Vous ne regretterez pas de m’avoir fait confiance, monsieur.
— Finissez plutôt votre steak. Connaissez-vous l’Antéchrist, Hugo ?
— Barack Obama, monsieur ?
— Dieu merci, nous sommes débarrassés de celui-là.
Milton alluma un cigare avec une braise du barbecue.
— C’est un youpin américano-soviétique. Il s’appelle Sergey Brain.