CHAPITRE V
Tout cela ne me disait rien qui vaille. Alik, dans la forêt, eut beau déclarer qu’il savait où il allait et que c’était pour notre bien et pour le bien de tous, l’inquiétude me gagnait.
Est-ce qu’il raisonnait sainement ? Je commençais à en douter car il ne paraissait pas surpris par l’intervention de l’Ordre Établi. Or, comment celui-ci avait-il su que nous avions quitté Galican, et surtout comment nous avait-il retrouvés si vite ?
Une seule explication : quelqu’un avait renseigné l’Ordre Établi. Qui ? Un ayatoll ? Pas un n’était au courant des projets d’Alik. Un Tueur ? Même réponse. Seuls pouvaient connaître le dessein d’Alik ceux de sa famille, ses proches.
Son père, le Seigneur de Galican ? Pourquoi pas ? Sa sœur Géli, qui nous accompagnait ? Ses autres frères et sœurs ? De toute façon, les renseignements couraient très vite en direction de l’Ordre Établi…
Inutile de préciser que cet Ordre Établi, je le détestais de toutes mes forces. C’était lui qui nous avait baptisés « limaces » et qui œuvrait afin que la prétendue différence raciale se perpétue.
Peut-être en a-t-il toujours été de même dans toutes les civilisations. Le fait qu’ils me reléguaient au rang d’animal était générateur de haine, ce qui pouvait expliquer certaines révoltes et même les excuser.
Donc, Alik semblait trahi par l’un des siens. J’avais pensé à Géli, puis je me dis que j’étais stupide. Elle ne nous avait pas quittés depuis qu’Alik avait pris la décision de sortir de Galican. Comment eût-elle alerté l’Ordre Établi ?
* *
*
Le soleil déclinait au-dessus de la cime des sapins quand nous entendîmes hennir un cheval, à quelques centaines de pas. Le sang reflua du visage d’Alik.
— Ils continuent à nous suivre ! murmura-t-il.
Géli haussa les épaules.
— Que t’importe ? Le but de ce voyage est-il si mystérieux que nul ne puisse le connaître ? Même si tu as décidé d’aller chez les démons de l’enfer, crois-tu que des Tueurs vont trembler ?
— Les démons de l’enfer ne sont pas où je vais, souffla-t-il. Ils seraient plutôt parmi ceux qui nous suivent.
Je me mis à rire. Jamais je n’avais cru aux bribes de religion que certains vieillards tentaient de nous inculquer au village. La religion n’a jamais servi à rien d’autre qu’à provoquer la résignation chez les mal nantis.
— Si tu cherches à nous épouvanter, c’est du temps perdu, fis-je en clignant de l’œil vers Géli.
Depuis que celle-ci avait reconnu ma qualité de « femme d’Alik », nous nous entendions fort bien entre nous, ce qui parfois semblait irriter notre compagnon. Et comme j’adore irriter ceux que j’aime, j’avoue que je forçais un peu la dose d’amabilité.
Il hocha la tête, préoccupé.
— Peut-être serait-il préférable que je vous dise tout…
— Eh bien, fais-le ! lançai-je en riant.
Géli arrêta le pas de sa monture.
— Est-ce si important, Alik ?
— Oh, oui ! souffla-t-il… Si je réussis, je déchaîne un bouleversement complet de notre civilisation.
— Et si tu échoues ?
— Si j’échoue, je suis condamné. Si je n’ai pas vu clair, tout continuera comme avant… mais sans Alik Un de Galican.
Sa voix se troublait quand il ajouta :
— Et probablement sans toi, Clara… et sans toi, Géli… Oh, je sais ! Cela ressemble à une de ces pièces que, pour nous distraire, jouent parfois les ayatolls. Absolument incrédibles… et stupides en apparence. Ils tentent de nous apeurer… et cela nous amuse. Mais cette fois, je n’ai nulle envie de rire.
Nous entrions dans une immense clairière qu’Alik étudia avec satisfaction. Plus de cent pas de diamètre, et pas la moindre broussaille autour, entre les hauts sapins.
— Arrêtons-nous au centre, dit-il. En parlant à voix basse, nul ne pourra nous entendre.
Ainsi fut fait et, quelques minutes plus tard, atterrée, je compris qu’il n’avait pas les pieds sur terre. Alik, mon Alik, n’était qu’un rêveur.
* *
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Oui, un rêveur, la tête dans les étoiles, mais pas les pieds sur terre. Ce qu’il recherchait défiait le bon sens des êtres qui, comme moi, avaient dû lutter pour vivre. Les Tueurs n’en avaient pas besoin. Grâce aux ayatolls, ils ne s’occupaient de rien d’autre que de se battre entre eux ou d’exterminer les limaces.
Nous, au village, nous devions d’abord subsister, et pour cela avoir parfois recours à nos voisins. Bien sûr, ils nous accordaient presque toujours leur aide, sans quoi chacun les aurait tenus à l’écart. Mais leur acceptation était souvent chèrement payée. Moins chez les jeunes, en général peu calculateurs.
Certes, je n’ignorais pas grand-chose de la mentalité humaine, quand il s’agissait d’un groupe qui vivait avec difficulté. Or, que nous proposait Alik ? Exactement ça.
Rechercher l’alliance d’une sorte de tribu composite qui, ignorée des cités, vivait à l’écart au fond de la forêt, au pied des montagnes. Que comportait ce groupe ? Des ayatolls déserteurs qui, pour des raisons mal déterminées (mais je les devinais, oh oui !) avaient abandonné leur maître Tueur, et quelques limaces rescapées après l’anéantissement de leur village.
De cette pâte sans consistance, Alik prétendait tirer une force capable de vaincre les cités.
Jusque-là, je pouvais y croire, Galican ne m’ayant pas paru aussi redoutable ni surtout aussi bien défendue que je l’avais imaginé. Mais ensuite ! Il fallait entendre Alik et ses chuchotements.
— Ces êtres accoutumés à la souffrance sauront se modérer dans la victoire. Dès qu’ils seront maîtres des cités, ils feront grâce aux vaincus. Et ainsi la vie reprendra dans l’égalité et la fraternité.
Pauvre cher Alik ! Il y croyait ! Comment ne voyait-il pas que la prise des cités (en admettant qu’on les prenne) s’achèverait par un gigantesque massacre ? Que les ayatolls reprendraient à leur compte l’organisation déjà existante ?
Il me semblait les voir déjà à cheval, recherchant pour les exterminer les habitants des paisibles villages. Alik l’avait affirmé : nous appartenions tous à la même race. Alors, pourquoi les comportements eussent-ils été différents ?
* *
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Géli avait écouté avec attention en mordillant la baguette de bois souple qu’elle utilisait parfois pour calmer sa monture.
— Tu pourrais en effet avoir une chance, Alik, murmura-t-elle…, si ces ayatolls traîtres te choisissaient comme chef, parce que tu saurais calmer leur haine. Il existe en toi quelque chose qui fait que l’on t’écoute, même si tu prononces des paroles insensées.
Il avait sursauté.
— À aucun prix je ne serai leur chef ! Les hommes dignes de ce nom n’ont pas besoin qu’on leur dicte ce qu’ils doivent faire.
Géli faisait la moue.
— Les hommes, peut-être… Mais les ayatolls ?
Il la regarda, me regarda, l’air désemparé.
— Qu’en penses-tu, Clara ?
Avec fermeté, je répondis :
— Tous les humains ont besoin d’un chef… mais d’un chef qu’ils choisissent librement, et non qu’on leur impose.
— Toujours, souffla-t-il, la tête basse… Toujours ce désir d’obéissance ! Personne ne comprendra donc jamais qu’un homme n’est un homme que lorsqu’il a conquis sa liberté ?
Je l’avais cru pendant longtemps. La preuve : j’avais choisi de vivre seule avec Rol dans la montagne plutôt que de rester au village, soumise à la tutelle du chef. Oui, mais… Depuis, j’avais évolué. Si la vraie liberté consiste à voler des salades pour vivre…
— Voyez-vous, reprenait Alik, ces ayatolls vers lesquels je me dirige ne revendiquent à coup sûr qu’une chose : être reconnus comme des humains à part entière.
— Crois-tu que l’Ordre Établi acceptera cela ?
— Oui, quand j’aurai prouvé que cela est, et que chacun le saura. L’Ordre Établi ne pourra que s’incliner. Et voilà pourquoi, depuis bien longtemps déjà, je cherche la Vérité dans les Légendes.
Pauvre cher Alik !… Un gamin. Il croyait encore en la bonté, la loyauté, et la fraternité humaines… Lui, un Tueur, fils et frère de Tueurs !