Chapitre 31
La blessure à ma joue n’était pas aussi sérieuse que je l’avais initialement cru. Le froid devint brièvement un ami : il m’anesthésia le visage pendant que le chirurgien le suturait. Je retournai auprès du lieutenant-colonel Tchernichev pour lui relater ce qui s’était passé.
— Échappé ? tonna-t-il.
— Je le crains, colonel, répondis-je.
— Je vais faire fouetter ces gardes.
— Il est trop tard pour cela, colonel.
Il jeta un coup d’œil à mon visage et comprit.
— Je vois, dit-il. Eh bien, ce n’est qu’un homme, je suppose. Tout cela… Quelle perte de temps, quand même.
— Le déplacement de Bonaparte vers le sud est une ruse, colonel. Le prisonnier me l’a dit. Le vrai passage est au nord, à Stoudienka.
— C’est déjà cela. Donc vous vous joindrez à nous pour l’action là-bas, alors.
— Non, colonel. Je souhaite poursuivre le prisonnier.
— En vaut-il la peine – un homme seul ?
— Je crois que oui, dis-je.
— Eh bien, je suppose que vous connaissez votre travail. Je ne peux vous affecter aucun homme.
— Je n’en demande aucun, colonel. Juste un uniforme français, si vous en avez un.
— Nous en avons des dizaines. Lieutenant Mironov, veillez à ce qu’il obtienne ce dont il a besoin.
Mironov me fournit un uniforme de dragon, un cheval ainsi que des provisions, et rapidement je fus en route, quittant ce qui restait du camp sur le départ. Je dus d’abord me frayer un chemin côte à côte avec les troupes russes en marche (par chance, je n’avais pas encore revêtu mon nouvel uniforme), mais, rapidement, je me dirigeai plus au nord et le bruit des pas s’évanouit dans mon dos.
La seule piste que Iouda avait laissée était qu’il avait prévu de traverser la Berezina à Stoudienka avec Bonaparte. Il était fort possible que cela ait été un mensonge, ou qu’il change désormais d’avis, mais ma seule option était de tenter de l’intercepter là-bas. Je n’avais pas eu le temps d’examiner ce que Iouda m’avait dit, mais, alors que je chevauchais à travers les bois calmes et gelés, j’entrepris de réfléchir.
Le sujet le moins douloureux à traiter était le fait que Iouda n’était pas un vampire. J’avais déjà conclu que cela ne faisait guère de différence quant à l’opinion que j’avais de lui. Si un homme choisit de devenir un vampire de manière à pouvoir se comporter comme un monstre, ou s’il se trouve déjà tout à fait capable de se comporter comme un monstre de toute manière, il reste un monstre et satisfait de l’être. Iouda restait un danger pour tous ceux avec qui il était entré en contact. Une question qui méritait d’être posée était de savoir si un autre des Opritchniki pouvait ne pas être non plus un vampire. Iouda avait impliqué qu’ils l’étaient tous, mais pouvait-on lui faire confiance ? Le témoignage de mes propres yeux me convainquait pour la plupart d’entre eux : après leur mort, j’avais assisté à leur désintégration physique immédiate. Je n’avais pas vu ce qu’il était advenu de Ioann ou de Filipp une fois qu’ils avaient péri. Les décès de Simon, Iakov Alfeïinitch et Faddeï avaient été, si l’on en croyait Max, causés par la lumière du soleil. J’étais sûr que la totalité des onze avaient en effet été des vampires. Si ce n’était pas le cas, pourquoi devrais-je m’en préoccuper ? Cela n’avait pas une importance fondamentale avec Iouda, pas plus que cela en avait avec les autres.
Mais que penser de Domnikiia ? L’idée d’être trompé – d’être trahi – par elle entre tous était le véritable cauchemar dont je ne voyais pas de perspective d’éveil. Lorsqu’elle me taquinait, cela révélait son esprit et son humour, mais se jouer ainsi de moi sur de tels sujets démontrait ce que l’on pouvait presque qualifier de folie. « Je ne suis pas surprise que Iouda ait trouvé si facile de te duper.» Ç’avaient été ses propres paroles. Iouda et elle se réjouissaient tous deux de me faire passer pour un imbécile, et j’avais été jusqu’à présent bien trop candidement désireux de leur rendre ce service. Mais je me rappelais également ce que Maxime avait dit autrefois, que le meilleur endroit pour cacher un arbre était une forêt, et le meilleur endroit pour cacher un mensonge, parmi la vérité. Pourquoi Iouda s’était-il laissé capturer ? Pour me parler. Qu’était-ce donc qu’il voulait me révéler ? Pas les plans de Bonaparte. Pas ses vues sur les échecs. Pas même le fait qu’il n’était pas un vampire. Il s’agissait de me mettre en tête l’idée que Domnikiia avait choisi de devenir un vampire. Au milieu d’une forêt de vérité, c’était l’unique fait qu’il avait voulu me transmettre. Ce n’était même pas un fait – c’était une information qui pouvait être vraie et qui pouvait ne pas l’être. Je ne pourrais jamais connaître la vérité, et le doute allait donc me hanter pour toujours.
Le jeu de Iouda, que ce soit par la préméditation ou par l’improvisation, s’était déroulé couche après couche devant moi, comme l’exploration d’une montagne, lorsque chaque faux sommet, une fois conquis, révèle derrière lui un autre sommet plus élevé. Tout d’abord, j’avais cru qu’il avait transformé Domnikiia en vampire. Puis j’avais découvert que, même ainsi, je ne pouvais la tuer. Puis j’avais découvert qu’elle n’était pas un vampire et que, si je l’avais tuée, ç’aurait été en tant que femme mortelle. Ce matin, il m’avait convaincu qu’elle avait tout du long souhaité être un vampire, même s’il ne pouvait la transformer. Il ne pouvait pas continuer éternellement à faire pencher la balance d’un côté puis de l’autre et à faire basculer mon point de vue d’un côté à l’autre, mais il n’en avait plus besoin. Il avait trouvé le point d’équilibre parfait. Je ne pourrais jamais connaître la vérité et ainsi, quoi que je choisisse de faire, j’allais passer la moitié de mon existence à le regretter. Si j’abandonnais Domnikiia, alors je m’inquiéterais de lui avoir causé du tort, d’avoir cru le dernier mensonge de Iouda à son sujet, alors qu’elle avait été tout du long d’une innocence exemplaire. Si je restais avec elle, je la sonderais perpétuellement, me demandant ce qui s’était passé entre eux cette nuit-là à Moscou.
Ma perception était tellement meurtrie par ma vision constamment changeante de la vérité – non seulement au sujet de Domnikiia, mais aussi de Maxime, de Dimitri, des Opritchniki et de Iouda lui-même – que je n’étais plus en mesure d’être certain de quoi que ce soit. Le conseil de Vadim, je le savais, avait été de retourner à Pétersbourg, de revenir auprès de Marfa. Elle était quelqu’un dont je n’avais jamais douté, dont je n’avais jamais eu de raison de douter. Auprès d’elle, je trouverais une retraite sûre et satisfaisante. Mais maintenant, même les conseils de Vadim devenaient ambigus. Comme il aurait méprisé toute idée de retraite.
Je m’approchais du village de Stoudienka. Je descendis de cheval, l’attachai et, malgré le froid glacial, remplaçai la première couche de mes vêtements par mon uniforme français. Contournant le village, caché par les bois, je parvins à une petite colline qui surplombait la rivière elle-même. Je m’y allongeai, presque instantanément dissimulé par la neige en train de tomber, et j’observai les restes en lambeaux de la Grande Armée.
En lambeaux et pourtant magnifiques. Il devait y avoir cinquante mille hommes devant moi ; la moitié étaient des soldats, l’autre, des civils, tous souhaitant désespérément traverser cette rivière, quitter la Russie et revenir chez eux. La grande campagne de Bonaparte était en ruine, l’ambition conquérante de tout homme transformée en terreur par l’instinct de survie. Personne n’aurait pu imaginer que la plus grande armée jamais rassemblée au monde serait réduite, en à peine six mois, à une telle pagaille. Et pourtant, c’était arrivé, et j’étais ravi d’en être le témoin.
Mais, pour une armée réduite à moins du dixième de sa taille initiale, victime du froid infernal d’un hiver étranger, et coincée entre trois armées russes, chacune comptant autant d’hommes qu’elle-même, ils avaient réalisé un exploit remarquable. Deux ponts avaient été jetés par-dessus la rivière. Même maintenant, je pouvais voir sapeurs et pontonniers dans la rivière glacée, de l’eau jusqu’aux aisselles, renforçant et réparant les ponts tandis que des milliers et des milliers d’hommes rompaient le pas pour traverser. Chaque bâtiment du village avait été réduit en pièce pour fournir du bois. Sur les hauteurs, de l’autre côté de la rivière, l’avant-garde avait déjà établi une position défensive. Ils étaient attaqués par le sud. Tchitchagov, prenant conscience de son erreur, était revenu au nord au niveau du point de passage réel. Le déploiement français ayant déjà traversé la rivière le retenait et permettait aux autres éléments de l’armée de s’échapper à l’ouest sans dommage.
Sur la rive est, une foule innombrable attendait pour traverser le long des deux étroits isthmes artificiels : pas seulement des soldats, bien que ceux-ci soient nombreux, mais aussi l’entourage complet dont toute armée a besoin pour survivre, particulièrement si loin de chez elle. Des hommes et des femmes attendaient de traverser la rivière, et ceux dont les fonctions, aussi vitales qu’elles soient, n’exigeaient pas d’eux qu’ils portent une épée ou un mousquet se retrouvaient plus bas dans l’ordre hiérarchique. Cuisiniers, lavandières, forgerons et armuriers étaient parmi ceux qui attendaient de traverser et, même entre eux, un ordre de mérite serait établi. Une armée en retraite, glacée et sans espoir, favoriserait-elle ceux qui détenaient les armes ou ceux qui remplissaient les estomacs ?
Mon intention de repérer un homme parmi des dizaines de milliers n’était pas aussi vaine qu’elle aurait pu sembler. Bien qu’il soit impossible d’examiner la foule de visages fatigués des troupes qui grouillaient et s’agitaient sur la rive, les ponts eux-mêmes étaient étroits et tous devaient traverser par l’un ou l’autre. De fait, la plupart traversaient par le plus petit pont, le plus large étant utilisé pour les canons, les chariots et la cavalerie. Lorsque je l’avais vu pour la dernière fois, Iouda n’avait pas de cheval. Il m’était impossible de savoir s’il en avait trouvé un depuis.
Même si, à l’aide de ma longue-vue, je pouvais inspecter le visage de chaque homme lorsqu’il s’approchait du pont, j’étais si loin que Iouda serait de l’autre côté de la rivière avant que j’aie pu descendre jusqu’à la berge. Ma seule solution était donc de descendre là-bas, au milieu des Français.
Aussi déterminés que soient les Français à faire passer autant d’hommes de l’autre côté de la rivière, c’était au détriment de tout autre élément de discipline militaire. Personne ne me demanda le moindre mot de passe ou papier d’identification lorsque je me frayai un chemin à travers, dans un premier temps, la foule de blessés et d’auxiliaires qui seraient les derniers à passer le pont – s’ils y parvenaient – et, dans un second temps, l’infanterie grouillante qui attendait avec impatience son tour de traverser. Je détonnais ; toute idée d’uniforme avait été abandonnée par l’essentiel de la Grande Armée en faveur de vêtements plus pratiques – de tout vêtement – qui permettaient de se protéger du froid. Même ainsi, personne ne m’accorda la moindre attention.
Lorsque je m’approchai des ponts eux-mêmes, je fus bousculé avec colère par quelques soldats qui croyaient que je tentais de passer devant eux ; il fut toutefois facile de les assurer que je n’essayais pas de traverser le pont mais simplement de le garder. Je rejoignis le groupe fermé des sentinelles agressives qui se tenaient à l’entrée du pont le plus étroit.
— Qu’est-ce que tu as fait pour te retrouver posté ici ? demanda l’un deux.
À l’évidence, cette tâche ingrate était attribuée comme une punition et non comme un honneur.
— J’ai mal entendu un ordre, dis-je.
— Beaucoup de soldats sont durs d’oreille aujourd’hui, dit-il en riant.
Nous n’échangeâmes pas grand-chose d’autre. Il n’y avait rien à faire à part observer les files d’hommes qui se bousculaient pour passer sur le pont, les pousser au besoin lorsque le désordre devenait trop important. J’inspectai chaque visage, tout en essayant de garder un œil sur les hommes à cheval qui traversaient sur l’autre pont, mais il n’y avait aucun signe de Iouda. Qu’allais-je faire si je le voyais ? Je n’en étais pas certain. Le tuer sur-le-champ – un soldat français en tuant un autre, sans provocation apparente – m’assurerait sans doute une exécution instantanée. Même si j’avais volontairement pénétré au milieu d’une foule d’ennemis désespérés, je n’étais pas d’humeur suicidaire. La mort de Iouda était désormais une question secondaire pour moi. Ce que je voulais de lui était une certitude. Si j’avais de la chance, j’aurais l’occasion de le voir mourir ensuite, mais pour le moment je devais savoir, d’une façon ou d’une autre, ce qui s’était passé ce jour-là entre lui et Domnikiia.
Je ne parvenais pas à trouver une autre solution pour le déterminer. Je pouvais le demander à Domnikiia elle-même, mais je ne croirais pas sa réponse ; du moins, pas si elle le niait. Je ne la croirais que si la réponse qu’elle me donnait était celle que je ne voulais pas entendre. Je pouvais retrouver l’homme avec qui elle prétendait avoir été cette nuit-là, mais, pour le bien de sa réputation, il nierait spontanément avoir jamais entendu parler d’elle. Iouda était l’unique autre personne qui savait à coup sûr. Il m’avait déjà dit que ç’avait été Domnikiia, mais il m’avait précédemment laissé croire que ce n’avait pas été le cas. J’étais prêt à aller jusqu’en enfer – et cet exode glacial m’en semblait étonnamment proche – pour obtenir de lui une réponse définitive.
Cet après-midi-là, je me vis accorder un privilège inattendu, si c’est le mot approprié. Pour la seule et unique fois de mon existence, je vis Bonaparte lui-même, en chair et en os. Accompagné par la garde impériale, autrefois puissante, il traversa par le pont le plus large pour rejoindre la berge ouest de la rivière. Ce n’était pas l’homme que j’avais imaginé. L’image que j’avais de lui s’était constituée à partir de gravures et de peintures, et avait été alimentée par sa réputation. Il n’était pas surprenant qu’il ne soit pas aujourd’hui au meilleur de sa forme. Il était à la fois plus âgé et plus gros que tout ce que j’avais vu de lui. Son nez n’était pas aquilin, contrairement à ce qui était fréquemment représenté, mais d’une taille normale et avec une bosse légère, à peine visible. Ses cheveux n’étaient pas noirs, mais d’un blond-roux foncé. Je me demandai si les images que j’avais vues de son impératrice, Marie-Louise, étaient aussi inexactes et si Domnikiia lui ressemblait en fait un tant soit peu. Bien qu’il tente de chevaucher bien droit, il avait une tendance à s’affaler sur sa selle. Sa bouche affichait la grimace d’un homme dans la douleur. Malgré tout cela, ses yeux bleus brûlaient encore avec fureur. Était-ce ce regard exprimant le désir intense de conquête qui avait mis l’Europe tout entière sous sa botte ? ou était-ce le bouclier glacé de défi d’un homme désespéré d’avoir été humilié ?
Les vestiges fatigués de la Grande Armée croyaient encore à la première hypothèse. Une acclamation – à laquelle je me joignis instinctivement – s’éleva sur son passage, même de la part des hommes qui se trouvaient toujours dans l’eau, travaillant à s’assurer que les ponts puissent tenir en place assez longtemps pour faire traverser et mettre en sécurité non seulement leur empereur, mais aussi chacun de ses sujets. Pendant au moins une heure encore après son passage, il subsista de l’électricité dans l’air, une amplification des conversations et un sentiment général que tous allaient survivre et parvenir à rentrer chez eux. Surveillant la masse de ceux qui attendaient encore pour traverser, toutefois, je pouvais voir que l’enthousiasme n’était pas universellement partagé. Mais autour de moi, les sentiments étaient sincères. Ce ne fut que longtemps après son passage qu’un certain sens de la réalité revint aux hommes avec qui je me trouvais.
— Je suis surpris qu’ils s’en donnent toujours la peine, maintenant qu’il a traversé, dit l’un deux, ses yeux allant et venant entre les hommes qui continuaient, sans fin, à passer en file indienne.
— Il va nous sortir de là, dit un autre.
— Pourquoi en es-tu si sûr ?
— Parce qu’il y a encore deux cents lieues d’ici à Varsovie. Il a besoin de nous jusque-là.
— Mais avons-nous besoin de lui ?
— Tu aurais pu faire construire les ponts ?
Cette nuit-là, à mon grand étonnement, la horde qui avait fait la queue en une procession ininterrompue sur les ponts se tarit. Il restait des dizaines de milliers d’hommes à faire traverser, mais ils s’assirent autour d’immenses feux de camps, rôtissant la chair des chevaux morts et attendant de reprendre la traversée dans la matinée. Rétrospectivement, vu le nombre d’hommes qui échouèrent à traverser avant que la totalité des forces russes nous tombent dessus, c’était un gâchis ridicule, mais personne n’en donna l’ordre, donc personne ne traversa.
Le calme et l’obscurité constituaient une occasion parfaite pour Iouda de se glisser sur le pont en évitant la foule, et je tentai de rester éveillé et ainsi de l’en empêcher, mais je n’y parvins pas. Si Iouda s’était approché cette nuit-là, je ne l’aurais pas remarqué. S’il m’avait vu, il aurait pu me tuer facilement. Mais il ne vint pas cette nuit-là.
Je m’éveillai vers 7 heures. Je pouvais entendre le bruit de l’artillerie, plus proche qu’il ne l’avait été la nuit passée, mais je ne pense pas que ce fut ce qui m’éveilla. Je repris mon observation et vis une silhouette solitaire traversant la rivière par le petit pont. Il était impossible que ce soit Iouda, bien que son chapeau et ses vêtements masquent intégralement son visage ; il était beaucoup trop petit. Il était vêtu d’une peau d’ours – c’était du moins la couche visible –, un trou y ayant été découpé d’où sa tête dépassait. C’était pratique, sinon élégant. Je ne pus que supposer qu’il s’agissait d’un soldat français qui, fait rare, avait eu l’indépendance d’esprit de traverser la rivière lorsque l’occasion s’était présentée. J’étais certain qu’il serait l’un des rares à revenir en France sans encombre.
Bientôt le soleil se leva et la traversée de la Berezina reprit en masse*. L’indolence de la nuit précédente imposait désormais une urgence accrue. Tous avaient entendu des rumeurs selon lesquelles les forces russes se rapprochaient de notre côté de la rivière, et nous commençâmes à percevoir au nord et à l’est des bruits de bataille, pas bien loin lorsqu’ils commencèrent, et qui se rapprochèrent à mesure que la journée s’écoulait.
Plus tard, lorsque les premiers boulets de canon russes se mirent à tomber sur la berge elle-même, tout vestige d’ordre ayant subsisté s’évapora. L’affluence autour des accès aux ponts devint plus désordonnée, et ceux qui échouaient à s’insérer sur les ponts commencèrent à être poussés dans l’eau par la foule derrière eux.
Chargés d’un trop grand nombre de chevaux et de chariots, le pont le plus large finit par s’affaisser en son milieu et, rapidement, dans un déchirement et un craquement de bois en train d’éclater, il s’effondra en partie dans la rivière. Chevaux, chariots et hommes furent emportés par le courant. Ceux qui se trouvaient sur le morceau du côté opposé se précipitèrent pour se mettre en sécurité, avec un empressement dont ils n’avaient pas fait preuve lorsque le pont était intact. La foule sur la berge ne prit pas tout de suite conscience de ce qui s’était passé et continua à avancer vers ce qui lui semblait encore être un pont, mais qui n’était désormais plus qu’une jetée. Des dizaines d’hommes furent poussés du bord brisé et tombèrent dans la rivière – des soldats devenant marins, contraints au supplice de la planche qu’était devenu le pont suite à son effondrement – avant qu’un semblant d’ordre soit rétabli. Lorsque les gens comprirent ce qui s’était passé, il y eut une ruée vers l’autre pont, où je montais la garde. À ce moment-là, tous les autres gardes avaient abandonné leur poste, soit volontairement, soit tout simplement balayés par la foule. Un maréchal français – je crois que c’était Lefebvre – se tenait au bout du pont et tentait de rétablir l’ordre, mais la foule l’ignorait et, finalement, il fut forcé de traverser avec elle plutôt que de lui résister et d’être piétiné. Je battis en retraite derrière l’un des piliers qui soutenaient le pont, les pieds léchés par l’eau de la rivière qui se glissait par-dessus la glace, et je poursuivis ma surveillance.
À la tombée de la nuit, il n’y avait toujours aucun signe de Iouda. J’avais toujours su que mes chances étaient faibles, mais je compris alors que, indécis comme je l’étais quant à ce que je ferais si je le trouvais, je n’avais pas la moindre idée de ce que je ferais si je ne le trouvais pas. Si l’évacuation se poursuivait, je serais rapidement emporté de l’autre côté du pont avec le reste des troupes. D’une façon ou d’une autre, je devrais leur échapper. Il était préférable de procéder sur cette rive de la Berezina, mais il me fallait envisager de devoir retraverser furtivement ce pont, ou un autre le long de la rivière, pour revenir vers les lignes russes.
Quels que soient les plans que j’aurais pu formuler, je fus interrompu par le bruit de tirs de canons. À l’est, les forces russes étaient désormais beaucoup plus proches. L’arrière-garde française, qui avait retenu le corps principal de l’armée russe, commençait à se désengager. De nouveaux flots d’hommes descendirent sur les berges de la rivière et tentèrent d’atteindre les ponts. De la rive opposée, les boulets des canons français hurlaient maintenant au-dessus de nos têtes pour pleuvoir sur les troupes russes invisibles au-delà des arbres. Avec la tombée de la nuit, il n’y aurait aucune interruption dans la marée d’hommes traversant la rivière, contrairement à la veille.
À mesure que davantage de soldats se pressaient sur le pont étroit, le sentiment que la fin était proche se mit à imprégner l’atmosphère ; l’impression que, si nous ne parvenions pas à traverser maintenant, avant que les Russes soient sur nous, nous n’aurions plus la moindre chance d’en réchapper. Les officiers et les hommes tout autour, qui avaient maintenu un semblant d’ordre, abandonnèrent leurs postes et se joignirent à la mêlée qui poussait et se bousculait autour des ponts. D’autres décidèrent d’oublier les ponts et de tenter de traverser sur la rivière elle-même.
Près de la rive, l’eau demeurait gelée et les hommes commencèrent timidement à marcher aussi loin qu’ils le pouvaient. L’un d’eux parvint à la bordure de la plaque de glace et sauta dans l’eau. En raison du dégel, la rivière était gonflée et rapide. Il fut emporté en aval. D’autres furent plus chanceux. J’en vis deux ou trois qui se débarrassèrent de leurs pistolets, épées et bottes – tout ce qui pouvait les alourdir – et qui ainsi parvinrent à traverser à la nage. Quelle distance pourraient-ils parcourir ensuite sans bottes, je me le demandais, mais il y avait sur les deux rives une abondance de cadavres qui n’avaient plus le moindre besoin de leurs souliers. Un homme plongea et fut lui aussi emporté par le courant, sa tête disparaissant instantanément sous l’eau agitée, pour émerger bien plus loin en aval, de l’autre côté de la rivière, où il parvint à se hisser sur la terre ferme.
En amont du pont, un groupe d’une dizaine d’hommes se faufilait sur la glace. L’homme en tête se tourna vers les autres et commença à crier dans leur direction, les exhortant à faire demi-tour car leur poids risquait de briser le fragile plateau. La vigueur de ses gesticulations le déséquilibra et il glissa sur la plaque. Quand il chuta, j’entendis un craquement et la plaque de glace se détacha entièrement de la rive. Presque immédiatement, elle chavira, faisant basculer les hommes dans l’eau. Le courant les emporta rapidement en aval et les précipita contre le flanc du pont. Certains entreprirent de grimper sur la structure et se virent repoussés à coups de pied par ceux qui se battaient déjà désespérément pour traverser. D’autres restèrent dans l’eau, s’accrochant aux piliers qui soutenaient le pont, jusqu’à ce que la plaque de glace elle-même se précipite contre la structure, écrasant ceux qui s’accrochaient en dessous et faisant tomber à l’eau plusieurs de ceux qui se trouvaient dessus.
Des souvenirs d’Austerlitz et du nombre épouvantable d’hommes noyés au lac Satschan me submergèrent ; des souvenirs contre lesquels j’avais lutté depuis que j’étais arrivé ici, depuis que l’hiver avait commencé. À Austerlitz, ç’avaient été des vies russes et autrichiennes, mais maintenant les scores étaient à égalité. Cette fois, il n’y avait eu aucun besoin de faire feu sur la glace pour la briser, comme Bonaparte l’avait fait à Satschan. Cela ne voulait pas dire qu’il n’y avait aucun tir de canon russe, simplement que ceux-ci tuaient de façon plus traditionnelle.
La terreur finit par surmonter mon désir de confrontation avec Iouda. Il était temps pour moi de partir, mais même cela ne serait pas simple. À proximité du pont, j’étais protégé de la foule, qui se déplaçait comme un seul homme dans une seule direction. Il m’aurait été plus facile de m’insérer dans le flot humain et de le laisser me porter de l’autre côté de la rivière, mais le pont était maintenant surchargé de corps au point que je doutai que plus de la moitié de ceux qui l’atteignaient parviennent de l’autre côté sans tomber à l’eau. Je me rappelai ma traversée du pont de la Moskova, au moment où Moscou était évacué et où j’étais déjà l’unique personne voulant se déplacer à contre-courant. Ç’avait été un pont plus facile à franchir que celui-ci, mais les Français ici étaient cent fois plus convaincus de leur défaite que ne l’avaient été les Russes. Je commençai à m’éloigner de la rivière, dans la direction opposée à celle que suivait tout autre homme sur la berge. Ils n’étaient pas curieux, ni intéressés par la direction que je prenais, et ne tentèrent pas délibérément de m’emporter avec eux, mais, malgré tous mes efforts pour me ménager un chemin et m’éloigner de l’eau glacée, je me trouvais néanmoins entraîné de plus en plus près d’elle.
Je saisis des bras et des manteaux d’hommes et tentai de les pousser de côté pour les déborder, franchissant le flot de corps humains à contre-courant. Alors que j’attrapais le revers d’un homme pour l’expulser de mon chemin, il me regarda avec des yeux gris, froids et familiers. Pour une fois, il n’était pas à ma poursuite, et je venais tout juste d’abandonner mes recherches, et pourtant Iouda et moi nous étions retrouvés.