Chapitre 15
Je me précipitai en bas de l’escalier et levai la poutre qui barrait les portes. Instantanément, elles s’ouvrirent avec violence et le corps à demi-conscient de Dimitri s’effondra sur le sol. Au même moment, je fus atteint par un mur de fumée et de chaleur qui se conjuguaient pour rendre toute respiration impossible.
La cave était en feu. Les flammes dansaient à travers le plafond de bois et les poutres qui le soutenaient étaient presque carbonisées. D’ici peu, le toit allait s’effondrer. Un des cercueils était totalement embrasé, l’autre — où je pouvais tout juste distinguer le corps endormi de Ioann — était déjà noirci par les flammes. Il avait été traîné depuis sa position d’origine vers la porte, de sorte que les pieds de Dimitri le touchaient presque.
Je me penchai sur Dimitri. Il respirait de façon superficielle. Le dos de ses mains, ainsi que ses avant-bras, étaient brûlés. Sur le côté droit de son visage, sa barbe avait disparu pour révéler sa cicatrice, demeurée intacte alors que le reste de sa joue s’était boursouflé sous l’intense chaleur. Je l’aurais giflé pour essayer de le ramener à lui mais, compte tenu de ses blessures, je choisis de le secouer par les épaules.
Il se mit à tousser et ouvrit les yeux.
— Peux-tu marcher ? demandai-je.
— Oui, oui.
Il s’assit avec difficulté.
— Nous devons sortir, et vite !
Je revins vers les portes. L’escalier par lequel j’étais descendu commençait à se consumer. Par endroits, son plafond était déjà en feu. Il était encore praticable et c’était, de toute façon, la seule sortie dont nous disposions.
— Allez, dis-je en me retournant vers Dimitri.
— Donne-moi un coup de main ! (Dimitri s’était enfoncé dans la cave. Ses mains étaient crispées sur l’une des poignées du cercueil de Ioann et il tentait de toutes ses forces de l’amener à la porte. Dans sa faiblesse, Dimitri n’était pas en mesure de le déplacer, même d’un pouce.) Nous devons les faire sortir d’ici !
Même si j’avais souhaité sauver les Opritchniki – plutôt que de les laisser ici être réduits en cendres par les flammes dévorant tout sur leur passage –, ç’aurait été impossible. Ioann ne semblait pas le moins du monde reprendre conscience et il n’y avait que peu d’espoir, même à nous deux, de faire remonter l’escalier en flammes à son cercueil.
— Laisse-le, Dimitri ! Viens ! Maintenant !
Dimitri m’ignora et continua à tirer pathétiquement sur le cercueil. Je me précipitai vers lui et l’arrachai de là. Il ne pouvait guère offrir de résistance. Je le poussai en direction des portes et il sembla alors se plier à ma volonté, ou prendre conscience que sa tentative de sauvetage était vaine. Je le dirigeai, devant moi, dans l’escalier de bois. Lorsqu’il fut presque en haut, tandis que j’étais à peu près à mi-hauteur, une marche céda sous mon pied. Le feu était intense en dessous – assez pour dévorer les marches sans pour autant les enflammer. Lorsque ma jambe glissa dans le vide, jusqu’à la cuisse, je sentis immédiatement la chaleur de la cavité. Ma jambe commença à rôtir et je souffris comme jamais auparavant.
Je me tordis de douleur et plongeai le regard vers le bas de l’escalier, dans la cave. À travers la fumée et les flammes, je vis Ioann, désormais éveillé et luttant pour se frayer un chemin vers nous. Ses yeux tombèrent sur moi et, d’un bond qui était incontestablement similaire au mouvement avec lequel Varfolomeï s’était jeté sur moi la nuit précédente, il attaqua. Il ne semblait pas tant s’inquiéter de sauver sa vie que de venger sa propre mort et celle de Iouda ou, du moins, de faire un dernier repas.
Lorsqu’il sauta, le plafond au-dessus de lui céda. Des poutres en flammes s’écrasèrent au sol et emportèrent Ioann avec elles. Elles seraient tombées sur moi aussi, me clouant à l’escalier et me prenant au piège de ce brasier, si je n’avais pas senti les bras forts de Dimitri, à cet instant-là, me soulever et m’entraîner vers le corridor au-dessus. Même ainsi, nous n’étions pas en sécurité. La maison tout entière était embrasée et sur le point de s’effondrer. Nous nous précipitâmes vers la porte, l’un de nous soutenant l’autre, bien que je ne puisse dire lequel, et nous parvînmes dehors dans l’air frais et vivifiant de Moscou.
L’incendie avait maintenant attiré une certaine attention. Un capitaine français tentait d’organiser une chaîne humaine, constituée aussi bien de soldats français que de civils russes, pour amener de l’eau jusqu’au feu. La tâche était vaine, mais ils étaient focalisés dessus et ne prêtèrent guère d’attention aux deux silhouettes qui venaient tout juste d’émerger de la maison et gisaient, haletantes, dans la rue.
Enfin, j’entendis une voix demander, avec un véritable accent moscovite :
— Que faisiez-vous là-dedans ?
Je relevai la tête. C’était une fille d’environ quinze ans, dépenaillée, au visage sale et aux cheveux noirs très bouclés. Elle était penchée sur Dimitri pour voir s’il était inconscient ou mort, mais elle s’adressait à moi.
— Nous dormions dedans. Notre maison a déjà brûlé. Cette fois, nous y sommes presque restés. (Je roulai de côté vers Dimitri.) Comment va-t-il ? demandai-je.
— Il est méchamment brûlé, mais il se peut qu’il vive, répondit-elle, puis elle se rendit auprès du capitaine qui, je présumai, l’avait envoyée pour découvrir pourquoi nous étions là.
Elle lui parla brièvement et revint ensuite auprès de nous.
— Venez avec moi, dit-elle, essayant de soulever Dimitri.
Je glissai mon épaule sous le bras de Dimitri et, ensemble, nous parvînmes à le remettre sur ses pieds. Avec le peu de conscience qui lui restait, il réussit tant bien que mal à tenir sur ses jambes et, ainsi, nous progressâmes lentement, nous éloignant des bâtiments en flammes. Ma propre jambe me donnait toujours l’impression d’être en train de cuire à l’intérieur de ma culotte, mais la douleur restait constante, que je m’appuie dessus ou non, et elle n’était donc pas un grand obstacle à notre progression.
— Quel est ton nom ? demandai-je à la fille tandis que nous marchions.
— Natalia.
— Je m’appelle Alexeï. Voici Dimitri.
— Pourquoi êtes-vous restés à Moscou ? dit-elle.
— Notre maisonnée a fait ses bagages et nous a laissés derrière. Il est cuisinier. (Je fis un signe de tête en direction de Dimitri.) Je suis majordome.
— Mais non, rit-elle. (Je ne sais pas ce qui nous avait trahis, mais il était manifestement plus facile de tromper des dizaines d’officiers français qu’une seule enfant russe.) Je crois que vous êtes soldats.
(Je gardai le silence.) Est-ce que vous allez tuer tous les Français et faire que la ville soit de nouveau à nous ?
Je souris pour moi-même.
—C’est le plan.
—C’est vous qui avez mis le feu ?
— Non, répondis-je. Les incendies ne font pas de bien à Moscou.
— Ils ne font pas de bien aux Français, c’est tout ce qui compte.
— Tu parlais assez joyeusement à ce capitaine.
— Je l’aurais poussé dans les flammes si j’avais pu. Pas trop fort. Je préférerais qu’il brûle doucement. Je l’y maintiendrais et laisserais ma propre main brûler s’il le fallait.
— Alors pour toi, tout prix est bon à payer pour vaincre Bonaparte ?
— Ils ont tué mon frère. C’était un soldat, tout comme vous. Enfin, pas comme vous. C’était juste un riadovoï, pas un officier.
Comment savait-elle que nous étions officiers, je n’aurais su le dire.
— Où est-il mort ? demandai-je.
— À Smolensk.
— Comment s’appelait-il ?
— Fédia. Il disait que le tsar ne laisserait jamais les Français prendre Moscou. (Elle marqua une pause avant d’ajouter : ) Il avait tort.
— Non, je crois que tu as mal entendu. Le tsar ne les laissera jamais garder Moscou. C’est pour cela qu’il nous a envoyés ici, Dimitri et moi.
— Juste vous deux ? demanda-t-elle avec dérision.
— Et d’autres.
— J’ai entendu dire qu’ils ont lâché un fléau qui n’affecte que les Français. C’est vrai ?
— Tu serais heureuse si c’était le cas ?
— Je serais contente de payer n’importe quel prix pour être débarrassée d’eux. J’ai été heureuse de perdre Fédia. (Elle se tut soudainement. Je sentis les larmes monter en elle lorsqu’elle comprit ce qu’elle venait de dire à propos de son frère.) Pas heureuse, parvint-elle à articuler, d’une voix étranglée, désespérée de me faire comprendre ce que je trouvais si évident.
— Je sais ce que tu veux dire, dis-je.
— Alors pensez à moi quand vous les tuez. Et à Fédia aussi.
Pensez à nous et ne montrez pas la moindre pitié.
Je n’eus pas le temps de répondre. Nous étions arrivés à son « domicile ». Il s’agissait d’un bidonville, construit dans un cimetière, à quelques pâtés de maisons au nord de l’endroit où Natalia nous avait trouvés. Des tentes et auvents grossiers avaient été installés pour accueillir peut-être cinquante ou soixante personnes. Vers la périphérie, une sorte de marché s’était constitué, vendant des denrées alimentaires de base et des vêtements, ainsi que des objets plus prestigieux qui avaient sans aucun doute été dérobés dans les maisons environnantes. Si je ne pouvais pas leur reprocher de vendre les objets de valeur abandonnés derrière eux par les évacués qui n’en avaient plus l’usage, j’avais vu sur Natalia et je constatais maintenant sur les autres une émaciation qui m’indiquait qu’ils ne devraient pas stocker de l’or en échange de nourriture, mais bien l’inverse. Les vêtements aussi, bien qu’ils semblent maintenant être une source de revenu, leur manqueraient malheureusement durant les mois d’hiver dans une ville aux deux tiers ravagée par le feu, même si les Français partaient.
Elle nous conduisit à travers le marché vers une zone centrale, divisée en petites cellules par de minces et mauvais rideaux de lin. Elle nous fit entrer dans l’une d’elles où un homme, d’une cinquantaine d’années, était assis en tailleur sur le sol boueux, et enfonçait des clous dans une paire de bottes. Autour de lui étaient dispersées quelques possessions rudimentaires, et de l’autre côté de la cellule une peau de mouton marquait l’emplacement de leur lit, un paquet de tissu grossièrement attaché servant d’oreiller. Ce fut là que nous allongeâmes Dimitri.
— Voici mon père, dit Natalia. Il est cordonnier, ajouta-t-elle inutilement.
Je tendis ma main.
— Alexeï Ivanovitch.
Il tendit la sienne en retour.
— Boris, dit-il. Boris Mikhaïlovitch.
— Alexeï est officier, ajouta Natalia fièrement.
— Dans ce cas, je suis sûr qu’il préférerait que tu n’annonces pas cela trop fort, ma chérie, répondit Boris Mikhaïlovitch. (Il lui tendit les chaussures.) Maintenant, apporte cela au lieutenant… j’ai oublié son nom, et assure-toi bien d’obtenir de lui ce qu’il t’a promis.
Natalia prit les chaussures et détala. Toute ma vie durant, j’avais — je l’espérais — servi mon pays et servi mes officiers supérieurs, mais je n’avais jamais eu à travailler de la façon dont un valet sert son maître ou un cordonnier sert son client. Le contraste entre le désir de Natalia de voir morts tous les Français à Moscou et son empressement à prendre leur argent était quelque chose dont je n’avais encore jamais fait l’expérience ; du moins, pas du même côté de l’arrangement. Domnikiia cultivait-elle, me demandai-je, les mêmes sentiments ambigus vis-à-vis de ses clients ? J’espérai qu’à une exception près ce fut le cas, et je croyais sincèrement à cette exception et au fait qu’il s’agisse de moi, mais j’aurais donné beaucoup pour être avec elle en cet instant et l’entendre me le confirmer. J’aurais donné beaucoup pour être avec elle, quel que soit ce dont elle choisissait de parler.
— Comment va votre ami ? demanda Boris, inclinant sa tête en direction de Dimitri.
Son visage affichait une chaleureuse curiosité. Le blanc de ses yeux était d’un jaune fatigué et il devait plisser les paupières pour me fixer, mais j’avais rarement porté le regard sur un visage avec lequel je m’étais senti aussi immédiatement en confiance. La question n’était pas posée simplement pour faire la conversation, mais traduisait une inquiétude sincère pour un homme auquel il n’avait jamais parlé. Il s’était saisi d’une nouvelle paire de bottes sur laquelle travailler et était penché dessus, les yeux collés à son travail avec la myopie qui est la marque de l’expertise chez un véritable artisan. Lorsqu’il me parlait, il me jetait un regard par en dessous, des rides se formant sur son front comme des vagues sur la mer, s’arrêtant à une ligne abrupte pour laisser le dôme de son crâne lisse et imperturbable.
— Il est gravement brûlé, mais je pense qu’il va s’en tirer. (Je me penchai sur Dimitri. Il respirait plus normalement maintenant. Les brûlures sur son visage, ses mains et ses avant-bras étaient sévères, mais pas assez profondes pour le tuer.) Nous vous laisserons avant la tombée de la nuit.
— Non, non, non. Quittez-nous quand vous voulez, mais il n’y a pas d’urgence. J’aime ma Natalia autant que j’aimais sa mère, mais une fille ne peut jamais être un fils. Mon fils, Fiodor Borissovitch, était un soldat lui aussi. Il est mort à Smolensk. Il avait dix-huit ans.
Il marqua une pause, perdu dans le souvenir de son fils, puis il tendit le bras vers une pile de chiffons à côté de lui, glissant sa main en dessous.
— Tenez, dit-il, en sortant une bouteille de vodka à moitié pleine. Je ne peux pas boire avec Natalia comme je le pouvais avec Fédia. (Il ouvrit la bouteille et la porta à ses lèvres, ne buvant pas plus d’une gorgée. Il essuya le goulot.) Je suis désolé, je n’ai pas de verre, dit-il en me tendant la bouteille.
Je m’assis par terre, étendant ma jambe brûlée devant moi dans l’espoir d’atténuer la douleur sourde et continue. Je bus délibérément autant que lui, ni plus ni moins. Je lui offris la bouteille en retour, avec un sourire et un « merci » qui venait littéralement du fond du cœur.
— Non, buvez autant que vous voulez, me dit-il. Je suis sûr que ma fille a été trop polie pour vous le dire, mais vous avez l’air épouvantable ; pire que votre ami.
Je me rappelai comme Dimitri avait été choqué par mon apparence la veille au soir. Les activités de la nuit n’avaient pas dû m’arranger. Mais, à la mention qu’il fit de Dimitri, je me souvins que mon ami avait bien davantage besoin d’une boisson que moi-même ou que le vieux cordonnier. Je portai la bouteille à ses lèvres et il avala les quelques gouttes qui tombèrent dans sa bouche. Il toussa un peu et marmonna quelque chose entre ses dents. Je tentai de forcer encore un peu de spiritueux entre ses lèvres, mais il les tint fermées et détourna la tête.
Une fois encore, je tendis la bouteille à Boris Mikhaïlovitch. Il prit une autre petite lampée avant de me la redonner.
— Buvez-la, Alexeï. Fédia ne peut plus boire, c’est donc à vous qu’elle doit revenir.
Je bus une nouvelle gorgée, en y prenant plus de plaisir, sentant le feu s’écouler dans ma gorge et à travers ma poitrine avant de se répandre comme une fontaine le long des parois de mon estomac. Je pris une autre goulée et j’éprouvai la même sensation de rafraîchissement. Je savais que l’homme me donnait ses dernières réserves, que je devais être reconnaissant et sobre, mais je ne le pouvais pas. Je bus gorgée après délicieuse gorgée jusqu’à ce que la bouteille soit à sec.
S’il était contrarié de voir la dernière goutte de sa vodka bue, il ne le montra pas. Il se contenta de sourire du sourire d’un vieil homme qui apprécie de voir chez les autres la jouissance des plaisirs qu’il ne peut plus apprécier lui-même.
— Étiez-vous à Smolensk ? demanda-t-il.
J’acquiesçai.
— Racontez-moi comment c’était.
Et c’est ainsi que commença une longue journée que je passai à relater chaque récit de guerre que je connaissais. Je lui racontai les campagnes lointaines, comme Austerlitz, et les batailles les plus récentes de Smolensk et de Borodino. Je parlais toujours comme si j’avais été un simple soldat. Il n’avait pas besoin d’histoires d’espionnage et d’Opritchniki, simplement des histoires braves et honnêtes de soldats du genre de ceux avec lesquels son fils avait combattu.
Tandis que je parlais, il continuait à réparer des bottes, capable d’écouter et de travailler sans qu’une activité interfère de quelque manière avec l’autre. Malheureusement, il n’avait que trois paires dans sa pile et, une fois qu’elles furent réparées, il n’avait plus rien à faire. Au cours de notre conversation, Natalia revint. Elle apportait l’argent reçu pour la paire de bottes qu’il lui avait donnée, ainsi que deux autres paires dont il devait s’occuper. Il s’en chargea rapidement, écoutant mes épopées tout du long. Natalia était également assise par terre, à nos côtés, captivée par mes mots, baignée dans l’illusion que son frère était de nouveau avec eux.
Vers le milieu de l’après-midi, Boris envoya sa fille chercher un peu de nourriture. Elle revint avec une miche de pain et, par miracle, du beurre. Dimitri n’était pas en état de manger, mais ils partagèrent leur nourriture avec moi comme si je faisais partie de leur famille. Une fois encore, mon cœur m’ordonnait de me retenir, mais ma faim l’emporta.
Il s’avéra, après que j’eus doucement roulé la jambe de mon pantalon pour inspecter ma jambe, qu’elle n’était pas trop gravement brûlée. Dimitri m’avait arraché de l’escalier en flammes après quelques secondes seulement, et la chaleur n’avait donc pas pénétré trop profondément. Tous les poils de mon tibia et de mon mollet étaient calcinés. La peau était rouge mais encore intacte. Cela guérirait facilement. J’étais certainement en bien meilleur état que Dimitri.
En début de soirée, je leur avais montré mes doigts manquants et raconté une version fort expurgée de la façon dont je les avais perdus. J’avais tourné la tête de Dimitri pour leur montrer la cicatrice sur sa joue et leur raconter toute l’histoire. J’aurais aimé leur faire le récit de l’héroïsme courageux d’un jeune riadovoï nommé Fiodor Borissovitch que j’aurais rencontré à Smolensk, mais je ne pus pas. Même si je l’avais rencontré, je doute que j’aurais pu me souvenir de lui, et je ne pouvais pas me forcer à mentir à ces gens — même pour leur faire plaisir — sur un sujet qui leur tenait autant à cœur.
Lorsque la nuit tomba, je réalisai que du travail m’attendait. Je pris congé, mais leur dis que je reviendrais.
Il y avait une fraîcheur dans l’air de Moscou, cette nuit-là, qui semblait familière et que, pourtant, j’avais si rapidement oubliée. Les derniers des incendies étaient en train de mourir et il n’y avait rien d’autre à brûler, ainsi l’air avait retrouvé une odeur normale. Mieux que normale. En débarrassant la ville de tant de bâtiments, les incendies avaient laissé derrière eux une ville plus propre, une ville avec moins de déchets et moins d’eaux usées. Peut-être la pénurie, dans la ville, de chaque objet permettant la survie signifiait-elle aussi qu’il y avait littéralement moins de déchets. Personne ne jetterait même l’os le plus sec ou les légumes les plus pourris à un moment où l’on ne savait pas de quoi serait fait le prochain repas. Les rats devaient vivre une période difficile.
Personnellement, je préférais la puanteur traditionnelle de la ville. Une amélioration légère aurait pu être agréable, mais pas à ce point. Les odeurs étaient celles de la vie. La propreté était celle d’un désert vide.
Le rendez-vous de cette nuit-là était à Tverskaïa, dans une taverne située non loin de l’auberge où nous avions logé en des temps plus heureux. Je ne savais pas si nous étions censés nous retrouver à l’intérieur ou à l’extérieur. L’intérieur est l’endroit le plus évident lorsque l’on se rencontre dans une auberge, mais nous courions le risque qu’elle grouille de soldats français à la recherche du moindre endroit où ils pourraient se détendre. Quand j’arrivai, je compris que la question n’était plus à débattre. Il n’y avait plus d’intérieur ni d’extérieur, car il n’y avait plus de taverne. Elle avait, comme la totalité des autres bâtiments du pâté de maisons, intégralement brûlé.
Je restai et attendis de l’autre côté de la rue, qui était moins endommagé, appuyé contre le mur et analysant les ruines des bâtiments d’en face. Je fus soudainement terrassé par la fatigue. Je n’avais pas dormi depuis la tombée de la nuit, la veille, tout au fond de la crypte de cette église à Zamoskvorechié. Mes paupières commencèrent à s’affaisser. Je tentai de les maintenir à demi ouvertes, puis de n’en fermer qu’une, puis l’autre, puis je décidai de m’accorder quelques secondes de repos en les fermant toutes les deux.
Je m’éveillai dans un sursaut. Je ne savais pas combien de temps j’avais dormi, mais j’étais encore debout et je doutais donc que cela ait été davantage que quelques secondes. Quelque chose se déplaçait dans les ombres noires, calcinées, en face de moi. Le mouvement s’interrompit lorsque je l’observai.
— Vadim, sifflai-je, avec davantage d’espoir que d’impatience.
Il n’y eut aucune réponse. J’espérais voir Vadim, mais j’étais bien conscient d’avoir tout autant rendez-vous avec les Opritchniki. C’était un risque que je devais prendre, mais je compris soudain à quel point j’étais ridicule. J’en avais maintenant tué quatre. Comment pouvais-je être certain qu’aucun des autres ne m’avait silencieusement observé lorsque j’agissais ? Même s’ils ne m’avaient pas vu de leurs propres yeux, ils pouvaient vite devenir soupçonneux. Et je ne savais que trop bien comment ils avaient pris leur revanche sur Max pour les crimes qu’il avait commis à leur encontre.
Il y eut de nouveau du mouvement parmi les décombres, cette fois sur la droite ; je ne l’aperçus que du coin de l’œil. Je me plaquai contre le mur, mais je savais que je pouvais encore être clairement vu. J’avais été stupide de venir. Il y avait encore cinq vampires lâchés dans la ville, avec de bonnes raisons de s’attaquer à moi. Même si je me dissimulais dans la plus profonde crypte, ils finiraient par me trouver, et je leur avais facilité les choses en me rendant à notre rendez-vous. Peut-être avais-je espéré qu’ils me croient assez rusé pour supposer que je ne me montrerais pas. Mais, à leur place, j’aurais aussi tenté le coup.
J’aperçus un éclair lumineux, un reflet dans l’œil d’un Opritchniki, puis j’entendis un mouvement provenant d’un peu plus bas dans la rue. Je posai la main sur ma poitrine et sentis la dureté rassurante de l’icône du Sauveur. Je lui adressai une prière silencieuse. Cela dut le surprendre ; Il n’avait pas entendu parler de moi depuis de nombreuses années, mais j’avais été élevé dans la croyance qu’Il n’était pas du genre à garder une rancune mesquine. Je me glissai le long du mur vers l’extrémité de la rue, priant pour qu’ils n’y aient pas posté un garde, mais sachant que, même si je courais, ils pourraient facilement me rattraper. Ils pouvaient jouer avec moi. Me laisser m’enfuir cette nuit-là pour frapper un autre soir. Aucun endroit ne serait sûr dans une ville qui était désormais à la merci de leur bestialité — une ville où je les avais menés.
Soudainement, il y eut un couinement et le bruit d’une chute de décombres. Je regardai et vis un chat bondissant des ruines de la taverne vers la rue. Il se retourna, prêt à se défendre quand un autre chat jaillit à sa poursuite. Tous deux étaient squelettiques, mais le premier avait un morceau de nourriture dans la gueule, et le second le désirait.
Je m’enfuis. Je fis cinquante pas avant de comprendre que ces chats étaient tout ce que j’avais vu et entendu au milieu du charbon, mais je n’arrêtai pas de courir. Même si les Opritchniki n’étaient pas là à ce moment précis, ils pouvaient arriver plus tard. Si Vadim venait, il devrait faire attention. Il était assez intelligent pour ne pas s’y rendre, de toute façon plus intelligent que moi. Je détalai jusqu’au bidonville où j’avais laissé Dimitri avec Natalia et son père. Je me calmais peu à peu, mais la terreur courait encore dans mes veines ; une terreur qui aurait dû me frapper lorsque j’avais vu pour la première fois les dents de Matfeï sur la gorge de ce soldat, mais qui maintenant prenait possession de moi en guise de vengeance. Dimitri occupait toujours ce qui faisait office de lit unique. Natalia et Boris dormaient à même le sol boueux, enlacés pour se tenir chaud et se réconforter. Il y avait une bande de terre vide entre eux et Dimitri. Je m’y allongeai, mais le sommeil ne me vint pas rapidement. Lorsqu’il arriva, ce fut un oubli bienvenu.
Je m’éveillai tard le lendemain matin, ayant déjà décidé de la marche que Dimitri et moi devions suivre.
Je sentis une odeur de thé. Je me redressai en position assise et trouvai immédiatement la main de Natalia m’offrant une tasse. Je la pris et bus avec gratitude. Son père était assis à sa place habituelle, sirotant tranquillement son thé.
— Bonjour, Alexeï Ivanovitch.
C’était Dimitri. Il était assis sur son lit de fortune, buvant également du thé, une pomme à moitié mangée à la main.
— Comment te sens-tu ? demandai-je.
Il baissa les yeux vers ses mains et ses bras couverts de cloques. Je remarquai que la paume de sa main gauche, dans laquelle il tenait son thé, était normale ; la droite était rouge, à vif, brûlée aussi gravement que le reste de son bras. Il ne pouvait tenir la pomme qu’avec l’extrême bout de ses doigts, et il faudrait de nombreuses semaines avant qu’il soit de nouveau en mesure de tenir une épée. Il posa sa tasse et leva la main gauche vers le côté droit de son visage. Sans même le toucher, il pouvait sentir dans la chaleur de sa main qu’il était brûlé là aussi. Il regarda sa main boursouflée.
— Est-ce que mon visage a changé ? demanda-t-il.
— Ce n’est pas si grave que cela, lui dis-je. Quand ta barbe aura repoussé, cela se verra à peine.
Si sa barbe parvenait à repousser.
— Que s’est-il passé ?
— Nous étions dans la cave. Nous avons été surpris par le feu.
— La cave où…
— La cave où nous dormions, interrompis-je fermement, ne souhaitant pas que Natalia ou son père en apprennent davantage qu’il n’était besoin.
Dimitri hocha la tête.
Boris sembla comprendre lui aussi.
— Je crois que nous avons des choses à faire, dit-il à sa fille.
Elle le regarda avec surprise, puis prit conscience de ce qu’il voulait dire. Tous deux se levèrent et quittèrent la cellule.
— Je me souviens avoir été pris au piège dans la cave, dit Dimitri. Tu m’as traîné dehors. Ioann et Iouda étaient à l’intérieur. Est-ce qu’ils…
Je secouai la tête.
— Ils ne se sont pas réveillés, mentis-je. Les cercueils étaient trop lourds pour les déplacer. Nous nous en sommes à peine sortis nous-mêmes.
Dimitri hocha la tête d’un air contemplatif. S’il avait compris que c’était moi qui l’avais initialement enfermé dans la cave, il n’en montra pas le moindre signe ; mais, là encore, il m’avait caché beaucoup de choses ces derniers temps.
— Quand cela s’est-il passé ? demanda-t-il.
— Hier.
— As-tu essayé de les rencontrer la nuit dernière ?
J’acquiesçai, me remémorant ma terreur.
— Aucun d’eux n’est venu. Vadim non plus.
— Je ne suis pas certain qu’ils auraient été de la meilleure humeur qui soit si tu les avais vus.
J’eu envie de rire, mais résistai. Je ne voulais pas avoir à expliquer mes craintes à Dimitri.
— Je pense que nous devrions quitter Moscou, annonçai-je.
C’était de la pure lâcheté, mais je savais que Moscou abritait maintenant de trop nombreuses menaces pour que j’aie le moindre désir d’y rester. Et, naturellement, Dimitri avait besoin de temps pour récupérer. Il ne répondit pas.
— Tu n’es pas en état de faire quoi que ce soit, expliquai-je à ma conscience autant qu’à lui. Les Opritchniki peuvent très bien gérer les choses eux-mêmes. Et s’ils n’aiment pas que nous les espionnions, ce n’est pas une ville assez sûre pour que nous y restions.
— Ils ne nous feraient pas de mal, Alexeï. Ils sont peut-être en colère, mais… eh bien, tu étais en colère contre moi, et cela ne m’a coûté que quelques bleus.
Je ne dis rien. Dimitri avait probablement raison, en supposant qu’ils ne connaissent pas davantage mes projets que lui, et jusqu’à ce qu’ils n’aient plus besoin de nous.
— Qu’en est-il de Vadim ? demanda Dimitri.
— Je vais tenter de le trouver ce soir. Si je n’y arrive pas, je laisserai un message. (Dimitri avait l’air dubitatif.) Il peut prendre soin de lui-même, assurai-je.
— Comment allons-nous partir ?
J’y réfléchis.
— Est-ce qu’il te reste encore un peu de l’or que Vadim nous a donné ? demandai-je.
Dimitri glissa la main sous son manteau puis la retira, se rappelant que ses brûlures le mettaient dans l’impossibilité de manipuler quoi que ce soit.
— Peux-tu ? demanda-t-il. C’est dans une ceinture portemonnaie.
Je soulevai sa chemise et défis la ceinture. Elle paraissait lourde.
— Je n’ai pas vraiment eu de raisons de dépenser beaucoup, expliqua-t-il, puis la question évidente lui traversa l’esprit : Et où est ton argent ?
— Je l’ai caché, dis-je. Je vais aller le chercher maintenant.
Je me frayai un chemin parmi les dizaines de compartiments similaires qui constituaient la colonie. À la périphérie, je trouvai Boris et Natalia en train d’attendre, calmement. Bien qu’il ait été très facile pour eux de rester dans les environs et d’écouter notre conversation, ils ne l’avaient pas fait. Je n’en attendais pas moins de leur part.
— Je reviendrai ce soir, leur dis-je. Veillez sur Dimitri pour moi.
Ma première escale était la crypte où j’avais dormi un peu plus tôt cette semaine-là. J’y avais laissé mes quelques possessions ainsi que ma part d’or. Rien de tout cela n’avait été dérangé. Il était risqué de porter mon épée sur moi à travers la ville occupée, mais il serait bien plus dangereux de voyager à l’extérieur de la ville sans elle. Je déchirai une bande de tissu de ma chemise et confectionnai un harnais que je pouvais utiliser pour la porter à l’épaule, sous mon manteau. Cela ne duperait aucun garde français qui choisirait de me fouiller, mais passerait au moins inaperçu en cas d’inspection visuelle.
Ma tâche suivante, que je pensais être la plus difficile, était de trouver un moyen de transport pour quitter Moscou. La vue de quelques pièces d’or semblait faire naître des ressources dont je n’aurais jamais rêvé dans cette ville. Je me procurai de la nourriture, du thé et de la vodka et, finalement, après avoir été renvoyé d’un entrepreneur à l’autre, je trouvai un homme qui dit pouvoir me fournir une voiture et un cheval. Le prix était élevé, mais l’acompte était relativement faible, et j’avais donc une certaine assurance qu’il allait remplir sa part du contrat. Nous convînmes de nous retrouver juste à l’est de la ville, sur la route Vladimir, à l’aube du jour suivant.
Je fis ensuite le tour de la ville pour me rendre aux sept lieux de nos rendez-vous quotidiens. À chaque endroit, je laissai le même message :
12 — 10 — 9 — И9 — АД
И9 représentait Iouriev-Polski. C’était un message extrêmement précis, destiné à indiquer que Dimitri et moi y serions à midi trois jours plus tard, mais c’était tout ce qui pouvait être exprimé dans les limites de notre code. Il devait au moins, je l’espérais, donner à Vadim l’idée que nous avions quitté Moscou. Iouriev-Polski était suffisamment éloignée pour que nous ne nous y rendions pas au grand galop pour une rencontre à midi.
Il était facile de griffonner à la craie presque partout ou de graver un message à un endroit où il serait trouvé, sans pour autant être si évident qu’il puisse être accidentellement détruit. En faisant cela, j’avais l’occasion de rechercher tout message que Vadim aurait pu laisser lui-même, mais je n’en trouvai aucun. À la taverne incendiée de Tverskaïa, il n’y avait nulle part où je puisse laisser la moindre indication pour Vadim. S’il était venu ici et qu’il avait laissé une note gribouillée à mon intention, celle-ci avait déjà été perdue dans les flammes.
Le dernier lieu de rendez-vous où je me rendis était celui du soir même. C’était le site du théâtre Petrovka, l’un des rares endroits à Moscou assuré d’être à l’abri des incendies qui avaient détruit les deux tiers de la ville, ayant déjà été réduite en cendres dans un autre incendie quelque sept ans plus tôt. Nous devions nous retrouver à l’angle nord-ouest du site en ruine. Je traçai mon message à la craie sur un mur bas puis attendis, observant à distance, espérant que Vadim allait arriver, priant que ce ne soit pas le cas des Opritchniki.
J’attendis deux heures avant d’être certain que Vadim ne viendrait pas. J’eu presque toute du long la sensation d’être épié. J’observai autour de moi à plusieurs reprises et ne vis personne de notable, et encore moins un vampire. Je n’avais toujours aucune raison de supposer qu’ils nourrissaient la moindre suspicion à mon encontre, mais il était risqué de me montrer à un lieu de rendez-vous qu’ils connaissaient, d’où ils pouvaient me suivre et découvrir où Dimitri et moi dormions, avec le cordonnier innocent et sa fille. C’était, toutefois, un risque que je devais prendre. C’était déjà une trahison suffisante d’abandonner Vadim en ville, même si c’était précisément ce qu’il avait indiqué comme l’une des issues auxquelles nous pouvions être contraints. Je devais au moins faire un effort pour le contacter, même si la tentative échouait.
Je me dirigeai de nouveau vers le bidonville et parcourus la faible distance par des voies détournées. Je ne pense pas avoir été suivi. Tandis que je m’approchais de l’espace minuscule, j’entendis Dimitri et Natalia parler. Dimitri était allongé sur l’emplacement désigné comme étant le lit, éclairé par la flamme vacillante d’une chandelle. Natalia était assise à ses côtés. Boris était endormi dans le coin.
— Te voilà enfin ! s’exclama Dimitri lorsque j’entrai. Où étais-tu ?
— J’attendais Vadim, expliquai-je, mais il n’est pas venu.
— Veux-tu attendre une journée de plus ?
Je ne me sentais pas enclin à attendre une minute de plus.
— Non, c’est trop tard. J’ai déjà organisé notre transport pour demain. Nous devrons partir d’ici avant l’aube.
— Où comptez-vous aller ? demanda Natalia.
— À Iouriev-Polski, répondis-je.
— Pourquoi ? demanda Dimitri, bien que je le soupçonne de le savoir parfaitement.
— Pourquoi pas ?
Nous restâmes assis en silence pendant un moment, accompagnés uniquement par la respiration creuse de Boris.
— Veux-tu venir avec nous, Natacha ? Avec ton père ?
C’était une requête surprenante de la part de Dimitri, aussi surprenante que son utilisation du surnom familier « Natacha » au lieu du prénom plus formel « Natalia ». Elle s’était occupée de lui pendant deux jours — il n’avait été conscient que pendant l’un des deux –, mais cela avait clairement eu un effet sur lui. Je n’avais jamais vu Dimitri dépendre de quelqu’un auparavant. Maintenant qu’il y avait goûté, il semblait l’apprécier.
La jeune fille rit.
— Partir ?
— Nous pouvons vous emmener en sécurité, poursuivit Dimitri.
— Nous sommes en sécurité ici. Nous aurions pu partir il y a une semaine, lorsque les Français sont arrivés, si nous avions voulu. (Puis elle se tourna vers moi.) Je croyais que vous deviez tuer tous les Français et leur faire quitter la ville ! m’admonesta-t-elle.
— Dimitri a besoin d’être conduit dans un endroit sûr. Je reviendrai, dis-je, mais je savais que ce n’était pas sincère.
Je m’éveillai tôt et secouai doucement Dimitri. Natalia et son père étaient allongés ensemble, dormant profondément. Des provisions que j’avais achetées la veille, je leur laissai du thé, deux bouteilles de vodka, deux de vin, du pain et du miel.
Il y avait environ deux verstes à parcourir dans la ville jusqu’à l’endroit où, je l’espérais, la voiture nous attendait. Bien que Dimitri soit faible, il pouvait à peu près marcher avec mon soutien et, même si le trajet serait lent, je sentais que nous y arriverions. Ma seule préoccupation était que nous puissions arriver bien après l’aube et que, si nous étions trop en retard, notre contact ne nous attende pas.
Nous n’étions pas arrivés bien loin lorsque j’entendis des bruits de course derrière nous. Un terrible instant, je fus certain que c’était un Opritchnik se préparant à bondir sur nous au moment même de notre fuite. Il ne me fallut pas longtemps pour me rendre compte que les pas étaient bien trop légers pour cela, et s’approchaient de nous bien trop directement.
C’était Natalia. Elle se plaça sous l’autre bras de Dimitri et nous progressâmes tous trois rapidement à travers les rues silencieuses, d’une manière très similaire à celle que nous avions employée lorsque nous l’avions rencontrée pour la première fois, deux jours plus tôt.
— J’ai dit que je ne viendrais pas avec vous, expliqua Natalia, mais je vous accompagne jusqu’aux limites de la ville.
Nous marchâmes en silence pendant un moment. Je vis de la sueur perler sur le front de Dimitri. Même avec notre soutien, l’effort était épuisant pour son corps affaibli. La transpiration devait le piquer atrocement lorsqu’elle coulait le long de sa joue brûlée, mais il ne se plaignait pas.
— Avez-vous une femme, capitaine Danilov ? demanda Natalia, brisant le silence.
— C’est bien formel. Tu m’appelais Alexeï avant.
— Qu’est-ce que vous préférez ? J’aime bien « capitaine ».
— C’est dommage que tu n’aies pas rencontré Vadim. Il est major.
— C’est mieux, n’est-ce pas ?
— Il est plus gradé, lui dis-je, sachant que Vadim lui-même n’était que trop conscient de la distinction.
— Alors, est-ce que vous êtes marié ?
— Oui, je le suis. Et nous avons un fils baptisé Dimitri.
— Exactement comme le capitaine Petrenko.
— Il a été nommé d’après le capitaine Petrenko.
— Pourquoi ? Ah non, je me souviens. Il vous a sauvé la vie à Austerlitz.
— C’est cela.
— Et maintenant, vous lui avez sauvé la vie, donc vous êtes quittes.
— Je ne crois pas que cela fonctionne tout à fait ainsi.
La conversation cessa et nous poursuivîmes notre marche. De nouveau, ce fut Natalia qui rompit le silence.
— Est-ce donc pour cela que vous allez à Iouriev-Polski ? Parce que votre femme y est ?
Malgré son inconfort, Dimitri réussit à émettre un petit rire cynique.
— Non, répondis-je, nous y avons juste des amis.
— Est-ce que le capitaine Petrenko est marié ?
— Ce que le capitaine Petrenko aime vraiment, c’est d’être surnommé Mitka, dis-je, prenant ma petite revanche sur le cynisme de Dimitri.
— Vraiment ? (Je hochai la tête.) Alors, est-ce que Mitka est marié ?
— Non, il ne l’est pas.
— Pourquoi cela ? demanda-t-elle.
— Je crois que c’est une question que tu ferais mieux de lui poser directement.
Dimitri était, j’en suis sûr, soulagé en cet instant de ne pas pouvoir parler.
Nous arrivâmes en bordure de la ville environ dix minutes après l’aube. L’homme avec lequel j’avais parlé la veille était là, avec une voiture ouverte à laquelle était harnachée une mule au lieu d’un cheval, mais cela ferait l’affaire. Rien n’indiquait qu’il avait amené quiconque avec lui ou qu’il envisageait de nous tendre une embuscade pour prendre notre argent. Il n’y eut aucun marchandage sur le prix convenu. Tout fut conduit avec la confiance simple d’un homme envers un compatriote, qui ne peut émerger qu’en temps de guerre.
Il s’en retourna vers la ville, à pied, et Natalia et moi hissâmes Dimitri, ainsi que nos maigres possessions, sur la voiture.
— Adieu, capitaine Danilov, dit Natalia en me prenant la main. (Puis elle s’approcha de Dimitri et se pencha en avant, l’embrassant sur sa joue indemne.) Adieu, capit… Mitka, dit-elle en pouffant de rire.
Elle commença à s’éloigner, puis se retourna.
— Et merci pour la nourriture… de ma part, et de la part de mon père.
Je la rejoignis et lui glissai dans la main quelques-unes des pièces d’or qui me restaient.
— Pour quoi faire ? demanda-t-elle.
— Pour vous rembourser de votre gentillesse, dis-je.
— La gentillesse n’exige aucun remboursement. (Elle ne se sentait pas insultée du tout, elle ne ressentait que de l’incompréhension.) Cela ne fonctionne pas ainsi.
Elle tenta de me les rendre.
— C’est un cadeau, dit Dimitri aussi fort qu’il le put.
— Pourquoi devrais-je recevoir un cadeau ? demanda-t-elle d’une voix qui attendait clairement une réponse, comme si la vraie réponse était plus importante que le cadeau.
— Quel jour sommes-nous aujourd’hui, Alexeï ? me demanda Dimitri.
Je dus réfléchir un moment.
— Le 8. Le 8 septembre.
— Et pourquoi est-ce important ? demanda Dimitri.
Natalia eut un grand sourire enfantin qui m’indiquait qu’elle savait très bien où Dimitri voulait en venir. Mais pourtant, il devait le dire lui-même. De mon côté, j’étais totalement perdu.
— Dites-moi, répondit-elle d’un ton joueur.
— C’est la Sainte-Natalia, ta fête. C’est pour cela que tu reçois un cadeau, lui expliqua Dimitri.
— Merci, dit Natalia, souriant d’un air radieux et serrant les pièces contre sa poitrine comme s’il s’agissait des biens les plus précieux qu’elle ait jamais possédés (ce qui était, de fait, probablement le cas).
Elle fit demi-tour et courut gaiement vers Moscou.
Je montai à l’avant de la voiture et nous prîmes la direction du soleil levant.
— Tu as donc retenu toutes les fêtes de saints, Dimitri ?
— Oui.
Il n’y avait aucune raison de douter de lui, mais cela semblait étonnamment en décalage avec son caractère.
— Pourquoi ? demandai-je.
Sa réponse fut simple.
— Tu as bien vu son sourire.