Chapitre 9

Choqué, je serrai les mains de Domnikiia si fort que je la fis tressaillir. La surprise de voir Iouda ici fut rapidement suivie de questions. Pourquoi était-il ici ? Comment avait-il su où me trouver ? La réponse à cette dernière question me vint facilement – Dimitri. J’eus plus que jamais l’impression que les pieds de Dimitri étaient tous les deux bien trop fermement plantés dans le camp des Opritchniki.

—N’allez-vous pas me présenter à cette charmante jeune femme ? poursuivit Iouda avec un sourire.

Il m’avait fallu un moment pour me rendre compte qu’il parlait russe, et un russe absolument parfait de surcroît. Auparavant, nous n’avions pas communiqué avec les Opritchniki dans d’autre langue que le français. Je fouillai dans ma mémoire pour y retrouver toute conversation que nous – Vadim, Dimitri, Max et moi – avions pu tenir en leur présence, persuadés qu’ils ne pouvaient pas nous comprendre.

— Je suis Dominique, lui dit Domnikiia en lui tendant la main.

Lorsqu’il baisa cette main, tout en gardant le regard levé vers ses yeux, je ressentis de nouveau une certaine fierté secrète qu’elle soit toujours, pour les autres, Dominique. J’étais l’un des rares qui la connaissaient sous son nom russe.

— Les gens m’appellent Iouda, répondit-il. Je disais tout juste à ma vieille amie, Margarita Kirillovna (Margarita gloussa à ses paroles), à quel point j’en suis venu à admirer Alexeï depuis que nous travaillons ensemble.

— Vieille amie ? demandai-je, le sourcil levé.

— De cinq minutes en tout, dit Margarita. Il a dit qu’il était venu ici pour vous trouver. Cela ne semblait pas approprié de le laisser attendre dehors. Il dit qu’il va nous sauver des Français.

— Pas tout seul, protesta Iouda avec affectation, me sembla-t-il, mais d’autres que moi auraient pu être convaincus. Je ne suis qu’un instrument destiné à opérer comme le souhaite Alexeï Ivanovitch.

— Connaissiez-vous Maxime vous aussi ? demanda Domnikiia.

Elle avait envie de parler de lui, mais elle savait que c’était difficile pour moi.

— Pas très bien, répondit Iouda, mais j’appréciais ce que je connaissais de lui. Je ne peux pas approuver les raisons qui l’ont fait se tourner vers la France, mais je suis sûr qu’il a agi avec un cœur honnête et pour ce qu’il croyait être le bien de l’humanité.

Je fus abasourdi par sa duplicité. C’était lui qui m’avait forcé à remettre Max entre ses mains et celles des autres, et le voilà qui me jetait au visage les propres mots de Max. De surcroît, il m’avait complètement acculé. Si j’adoptais une position contradictoire maintenant, j’attaquerais alors Max. Je réalisai à quel point il aurait été plus sage d’avoir donné tous les détails à Domnikiia en premier lieu.

— Je sais que vous avez eu à prendre une décision terrible, Alexeï, poursuivit-il, posant sa main sur mon bras et affichant une expression d’intense sincérité. Mais je sais aussi que, tout au fond, vous sentez que vous avez fait ce qui était juste. Il n’est jamais facile de placer son pays au-dessus de ses amis. J’ai moi aussi perdu des amis chers dans cette guerre, Alexeï. Mon cœur est avec vous. Votre ami Max (il s’adressait désormais directement à Domnikiia) a été un homme courageux jusqu’à la fin.

La pause entre « courageux » et « jusqu’à la fin » ne fut audible qu’à mes oreilles.

Elle lui prit la main et la tint entre les siennes.

— Merci, Iouda, dit-elle. Merci d’avoir dit cela de Max.

Il éleva sa main droite et la baisa de nouveau. Puis il souleva son chapeau à la fois à l’intention de Margarita et Domnikiia.

— Au revoir, chères amies. J’espère que vous apprécierez toutes les deux votre séjour à Iouriev-Polski. Si Alexeï est la moitié du soldat que je sais qu’il est, nous aurons bientôt restauré pour vous la sécurité dans cette ville. (Puis, se tournant vers moi : ) Je suis sûr que vous avez vos adieux à faire, Alexeï. Je vais vous attendre.

Il s’éloigna, se dirigeant vers le banc d’où j’avais pour la première fois vu Domnikiia, presque un an auparavant.

Je remarquai que les deux femmes suivaient son départ en souriant. Je soulevai mon chapeau à l’intention de Margarita, avec le sentiment que ce geste ne serait perçu que comme une pâle imitation de Iouda.

— Au revoir donc, Margarita Kirillovna. J’espère que nous allons nous revoir bientôt.

Margarita sourit puis, après un moment, se rendit compte que c’était elle dont j’avais anticipé le départ.

— Ah, oui, dit-elle. Ne laissez pas la porte ouverte trop longtemps.

Elle disparut à l’intérieur.

— J’aurais dû me douter que tu voulais parler de Maxime, dis-je à Domnikiia.

— Oh, c’est bon. (Elle semblait préoccupée à l’idée de m’avoir causé du souci.) Je sais que tu n’en as pas envie. Mais c’était bon d’entendre Iouda dire d’aussi belles choses à son sujet. Il semble être un homme appréciable. Ce n’est pas son vrai nom, n’est-ce pas ?

Il me fallut un moment pour comprendre que la question était une plaisanterie.

— Non, ris-je. Non, ce n’est pas son vrai nom, mais je n’ai aucune idée de son nom réel.

— Tu ferais mieux d’y aller. Il t’attend.

Nous nous embrassâmes pendant ce qui sembla n’être qu’un instant, bien que cela ne puisse jamais être assez long, et elle rentra dans le bâtiment, le son des verrous confirmant une séparation qui, pour autant que je sache, pouvait être définitive.

Je rejoignis Iouda. Assis à côté de lui sur le banc, après une arrivée discrète et silencieuse, se trouvait Matfeï.

— Que voulez-vous ? demandai-je sans parvenir à dissimuler mon hostilité.

— Tout d’abord, dit Iouda, je voulais vous confirmer que Maxime Serguéïevitch est mort. Je sais que, dans ce type de situation, toute trace de doute peut vous consumer.

— L’avez-vous ramené pour l’enterrer ?

— Guère réalisable, je le crains, en ces temps dangereux, mais croyez-moi, on s’est occupés du corps de manière appropriée. (Il vit mon expression.) Rappelez-vous, Alexeï Ivanovitch, nous venons nous aussi d’un pays chrétien, dit-il avec un désir sincère de me convaincre.

Je pris conscience de ma grossièreté. Nous étions toujours du même bord.

— Merci, dis-je. Et le second point ?

— Décider de ce que nous allons faire ; militairement parlant.

— Je ne sais pas. Je dois en discuter avec Vadim, Dimitri et… (c’était un réflexe) avec Vadim et Dimitri.

— Pour être honnête, nous en avons déjà parlé avec Vadim. Nous pensons qu’il est préférable pour nous de rester cachés à Moscou lorsque les Français arriveront. Nous pourrons alors provoquer une confusion maximale. Nous pouvons soit les affaiblir, afin qu’ils n’osent pas poursuivre jusqu’à Pétersbourg, soit même les forcer à quitter Moscou, purement et simplement.

— Juste à vous douze, libérer Moscou ? Vous neuf, maintenant.

Je remarquai brusquement les proportions égales de nos pertes et me rappelai qu’eux aussi étaient des hommes et qu’ils ne devaient pas pleurer la perte de leurs camarades moins que moi celle de Max.

Iouda devint froid et parla comme un artisan dont la qualité du travail a été insultée.

— Vous avez déjà vu ce dont sont capables quelques-uns d’entre nous seulement.

— C’est vrai.

En toute honnêteté, cela semblait être un bon plan. Le type de tactique que j’avais vu les Opritchniki utiliser n’était pas le plus adapté pour attaquer une armée en marche. Mais une armée au repos, loin de chez elle, dans une ville étrangère, c’était une autre histoire.

— Où intervenons-nous ? demandai-je.

— Nous connaissons aussi peu Moscou que les Français eux-mêmes. Vous pouvez nous dire où nous cacher, où trouver l’ennemi. Vous pouvez vous faire passer pour des Russes restés en arrière ou pour des officiers français, comme je l’ai déjà vu faire. Nous ne sommes ni russes, ni français. La plupart d’entre nous seraient rapidement découverts.

Tandis qu’il parlait, il jeta un coup d’œil du côté de Matfeï. Iouda savait bien, comme je l’avais entendu, que son russe pourrait convaincre la plupart des autochtones, sans parler des envahisseurs français. C’était pour ses camarades moins éduqués, tels que Matfeï, qu’il s’inquiétait.

Je réfléchis un moment.

— Je vais en discuter avec Vadim et Dimitri demain. Où allons-nous nous retrouver ?

— Nous avons déjà planifié ces détails avec Vadim. Il vous expliquera.

Sur ce, ils se levèrent tous les deux et s’en furent dans la nuit. À travers les ténèbres, je pus voir que Matfeï bifurqua rapidement, et tous deux suivirent des chemins séparés. Il m’apparut que Matfeï, qui n’avait rien dit durant la conversation, était probablement venu afin d’assurer la protection de Iouda. Je ne pouvais pas imaginer Iouda l’amenant avec lui pour le plaisir de sa compagnie. Évidemment, je ne pouvais être que la seule personne dont Iouda pouvait avoir besoin de se protéger.

Et c’est ainsi que je découvris deux choses. Tout d’abord, que Iouda estimait qu’après ce qui était arrivé à Max il ne pouvait pas totalement compter sur moi en tant qu’allié. En second lieu, que si l’on devait en arriver à un affrontement, Iouda n’était pas totalement convaincu qu’il pouvait gagner.



J’avais fait mes adieux à Domnikiia, mais ce ne serait pas la dernière fois que je devais la voir avant qu’elle quitte Moscou. L’apparition de Iouda et Matfeï à la maison close m’avait rempli d’inquiétude. Il était assez clair que Dimitri leur avait indiqué que ce serait un bon endroit pour me trouver et, une fois sur place, Iouda avait observé par lui-même ma relation avec Domnikiia. Il était également évident qu’il avait découvert, grâce à Margarita, qu’elles se rendaient à Iouriev-Polski. Tout cela pouvait, bien entendu, être mis sur le compte de la paranoïa. Iouda n’avait aucun différend avec moi et, même si c’était le cas, cela ne signifierait pas qu’il tenterait de m’atteindre par l’intermédiaire de Domnikiia. D’un autre côté, j’étais incapable de dormir avant d’avoir au moins vu son départ en sécurité.

Les rues étaient plus calmes que durant la journée. Les carrioles et attelages des environs étaient pour la plupart attachés pour la nuit, leurs occupants dormant dans le véhicule même, prêts pour le trajet qui les attendait. Je me trouvai un point d’observation un peu plus bas dans la rue de la maison close et j’attendis, épiant le moindre signe trahissant la présence des Opritchniki ainsi que de Domnikiia. Il était à peine plus de 6 heures quand, éclairés par les premiers rayons du soleil et annoncés par les chœurs de l’aube, trois attelages couverts se rangèrent devant la porte. La porte s’ouvrit et les trois cochers pénétrèrent à l’intérieur, ressortant avec malles et sacs qu’ils chargèrent dans la voiture arrière. Ils réitérèrent leur trajet encore et encore jusqu’à ce que celle-ci soit quasiment pleine. Puis une procession de huit femmes et d’un homme sortit à son tour. L’homme était Piotr Piétrovitch, un personnage d’une richesse ostentatoire mais indéniable. Comment sinon pouvait-il se permettre trois attelages, alors que les membres des plus riches familles de Moscou échangeaient leurs héritages les plus précieux pour une unique place sur une charrette de foin ?

Je fus parcouru par un frisson de satisfaction tandis que je me concentrais sur Domnikiia. C’était une sensation inexplicablement excitante. J’aurais pu aller jusqu’à saluer Domnikiia face à face, si je l’avais souhaité. Si elle avait su que j’étais là, en train de l’observer, cela ne l’aurait pas dérangée le moins du monde. Et pourtant, pour quelque raison inconnue, je tirais un plaisir bien plus grand à l’épier en secret.

Piotr Piétrovitch verrouilla sa porte à l’aide d’une grande clé. Quatre des filles grimpèrent dans la voiture de tête et quatre dans celle du milieu. Domnikiia était la dernière à monter dans le deuxième attelage. Je compris que toutes les craintes que j’avais eues au sujet de Iouda et des Opritchniki n’étaient que de l’aveuglement de ma part. Tout ce que j’avais désiré, c’était l’apercevoir encore une fois, fugitivement.

Piotr Piétrovitch s’installa dans la voiture de tête, à côté des cochers, et le convoi s’ébranla. Lorsque son attelage tourna au coin de la rue, je captai une brève et dernière image de Domnikiia assise, calme et, bien que cela ne lui corresponde pas, sage.

Elle était en route pour quitter Moscou, en sécurité, et il n’y avait pas eu la moindre trace des Opritchniki.

Je revins me coucher et m’obligeai à quelques heures d’un sommeil réparateur avant de me mettre en route pour mon rendez-vous avec Vadim et Dimitri. Ma progression était lente car, en plein jour, les rues étaient de nouveau bondées de gens, de chevaux, de charrettes et d’attelages. À un coin de rue, une foule s’était rassemblée autour d’un homme que l’on fouettait, attaché à un arbre. Bien qu’eux-mêmes épargnés par ce sort, la peur se lisait sur chaque visage dans la foule, une peur des envahisseurs sur le point d’arriver, qu’ils tentaient sans succès d’oublier en observant ce spectacle. Parmi eux un sous-lieutenant d’artillerie, une pipe en terre à la bouche, se détendait en contemplant le châtiment avec un sourire.

— Qu’a-t-il fait ? demandai-je.

— C’était un fantassin, fut la réponse incongrue de l’artilleur.

— Je veux dire, pourquoi le fouette-t-on ?

— Oh, je vois. (Il tenta une explication plus claire.) Il est français.

— Comment est-il donc arrivé ici ?

— Il vit ici depuis des années. Ils l’ont traîné dehors de là-bas. (Il indiqua une grande maison de belle allure, du genre de celles où l’on s’attend à trouver des serviteurs français.) Ils disent que c’est un espion.

— A-t-il été jugé ?

— Non. (Il tira profondément sur sa pipe.) C’est pour cela qu’ils se contentent de le fouetter.

Je ne pus m’empêcher de souhaiter que les autres Français soupçonnés d’être des espions soient traités avec la même clémence.

— Ne devriez-vous pas faire quelque chose pour les arrêter ?

Il se tourna vers moi et je vis pour la première fois qu’il lui manquait l’œil droit, l’orbite commençant à peine à cicatriser sur cette blessure bien trop récente. Il s’enflamma.

— Les arrêter ? J’ai vu la moitié de mon peloton déchiqueté par un unique obus français. Vous croyez que je me suis fait cela (il fit un geste en direction de son œil manquant) juste pour pouvoir ressembler au général Koutouzov ? Quand des civils comme eux décident de se venger en mon nom, vous croyez que je vais faire quoi que ce soit si un foutu civil comme vous me demande de les arrêter ? Allez vous battre vous-même avant de dire à un soldat ce qu’il doit faire !

Comme à l’accoutumée, je n’étais pas en uniforme et, bien qu’il m’ait été possible lui montrer mes papiers pour prouver mon rang, en quoi cela était-il mon affaire ? D’après les histoires que j’entendis par la suite, cet homme avait eu de la chance d’être seulement fouetté.

Je poursuivis en direction de la Moskova. Dans les rues bondées, on se déplaçait de plus en plus lentement. Le désespoir qui avait incité les gens à fuir n’aidait pas pour autant à leur progression. Les rassemblements comme celui qui avait eu lieu autour de la flagellation n’y concouraient pas, dans la mesure où même les gens qui ne s’arrêtaient pas et ne créaient pas d’obstruction ralentissaient tout de même pour voir, en passant, ce qui avait lieu.

Le long de la rue Nikitski, je parvins à un autre goulot étranglant le flux de la circulation. Une petite charrette plate, tirée par deux grenadiers de l’infanterie de ligne, était à l’arrêt. Sur elle, allongés de biais, côte à côte, se trouvaient trois de leurs camarades, leurs uniformes en lambeaux et ensanglantés. Il y avait une dispute entre les deux hommes – plutôt des garçons – qui tiraient la charrette et deux autres soldats – tous les deux des dragons, contraints de voyager à pied. L’un d’eux – celui qui, en réalité, assurait tout le débat – était en assez bonne forme. Son ami était dans un piteux état. Sa tête pendait mollement, sans désir de lever de nouveau le regard vers quoi que ce soit au-dessus du niveau du sol. Il s’appuyait sur une béquille de fortune, qui n’était autre qu’une branche de taille adéquate, sa fourche coincée sous son aisselle. La nécessité de la béquille ne devint que trop évidente lorsque j’étudiai le bas de son corps. Son pied et sa jambe gauche, sous le genou, pendaient mollement. De son tibia, il ne restait absolument rien, et seules la chair et la peau maintenaient le membre attaché. Lorsque la charrette avança un peu et qu’il fit quelques pas pour rester à sa hauteur, sa jambe traîna inutilement derrière lui, glissant dans la terre comme le bas d’un manteau d’adulte porté par un enfant. La blessure devait avoir été causée par un boulet de canon, rebondissant inexorablement vers lui à travers le champ de bataille de Borodino. Quoi qu’il en soit, la jambe aurait dû être amputée sur place dans un poste de secours mais, lors de cette grande bataille, la demande en matière de chirurgie avait largement dépassé l’offre et il semblait que le camarade du soldat blessé l’avait aidé à faire tout ce chemin jusqu’à Moscou dans l’espoir de trouver une place dans un hôpital. Désormais, la discussion portait sur une place dans la charrette.

— Mais cet homme est mort ! argua l’ami du dragon boiteux, en montrant l’homme du milieu sur la charrette. Jetez-le et donnez sa place à quelqu’un qui a encore une chance.

— Il n’est pas mort, insista l’un des hommes de trait. Il est comme ça depuis des jours, depuis que nous l’avons ramassé. S’il était mort, il serait en train de pourrir maintenant. Ton ami sent plus mauvais que lui.

C’était tristement vrai. La gangrène qui s’était établie dans la blessure de l’homme s’était très probablement déjà suffisamment étendue pour emporter toute sa jambe, sinon sa vie. Je me frayai un chemin en avant pour examiner l’homme sur la carriole.

C’était évident : il était très certainement mort.

Son visage, ses bras et son cou comportaient de nombreuses coupures et éraflures, mais rien qui ne semblait être la cause de sa mort. Son uniforme vert sombre était taché d’une quantité inimaginable de sang qui pouvait tout aussi bien avoir appartenu à quelqu’un d’autre mais qui, s’il était le sien, expliquait non seulement sa mort mais aussi la terrible pâleur de sa peau. Il n’y avait aucun signe de respiration, aucun indice de battement de cœur, et son corps était froid comme de l’eau. Je soulevai ses paupières et plongeai mon regard dans des yeux morts et menaçants. Les énormes pupilles noires – qui s’étaient dilatées au point d’oblitérer les iris – n’eurent pas la moindre réaction à la lumière du soleil.

— Il est mort, annonçai-je, essayant de traduire une certaine autorité qui remplirait l’objectif de donner à ce pauvre homme boiteux une place sur la charrette.

— Alors pourquoi ne pourrit-il pas ? demanda l’un des hommes qui l’avait transporté à travers la ville.

C’était certainement un phénomène étrange. Il se pouvait, naturellement, que l’homme ait été vivant lorsqu’ils s’étaient mis en route et qu’il n’était mort que récemment bien que, à en juger par sa température, cela faisait au moins un jour. Mais il était indubitablement mort maintenant.

— Je ne sais pas, dis-je en donnant l’impression que je ne m’en préoccupais guère non plus, ce qui était le cas.

J’entrepris de traîner le corps hors de la charrette.

— Attendez ! C’était la voix d’un prêtre qui avait émergé quelque part parmi les badauds.

Il parlait doucement mais, grâce à la résonance de sa voix et la distinction de sa profession, il commandait le respect immédiat de la foule.

— Il y a peut-être une raison à cela, dit-il en s’approchant du corps. (Il l’examina à peu près de la même manière que moi mais avec davantage de sens de la mise en scène que l’on attend – je suis désolé de devoir le dire – d’un prêtre.) Il est mort. Ce gentilhomme a tout à fait raison. (Les gens me regardèrent et acquiescèrent, plus satisfaits par ma conclusion maintenant qu’elle avait été confirmée par quelqu’un en qui ils pouvaient avoir confiance.) Et il est mort depuis de nombreux jours. (C’était davantage que je n’aurais osé avancer.) Et pourtant le corps ne se décompose pas.

Le prêtre éleva la main du cadavre et la baisa. Puis il s’écarta de la charrette en reculant d’un pas et ferma les yeux pour un moment de prière silencieuse, les rouvrant pour faire sa déclaration.

— Lorsqu’un homme saint décède – un homme qui est sans péché ou un homme dont les péchés ont été pardonnés –, il n’y a alors aucune raison pour que ses péchés abandonnent son enveloppe charnelle. La putréfaction d’un corps humain est causée par le départ de ses péchés. S’il n’y a aucune souillure à évacuer, alors il ne peut y avoir putréfaction. J’ai vu cela sur les corps de nombreux prêtres et moines décédés, mais le constater sur le corps d’un simple soldat est rare. Et pourtant, rien ne s’oppose à ce qu’un soldat puisse être vierge de tout péché. Cet homme a dû mener une vie des plus saintes.

Je passai délibérément à côté de l’essentiel.

— Mais maintenant qu’il est mort, on peut quand même le décharger pour laisser une place à un vivant, dis-je.

— Non, non, mon fils, expliqua le prêtre en secouant la tête avec un sourire paternel. Le corps d’un homme tel que celui-ci mérite plus de respect que celui de tout pécheur vivant. Ne le touchez pas.

Sa bénédiction s’étendra aux deux hommes qui sont allongés à ses côtés. Et à vous aussi, ajouta-t-il en se tournant vers les deux hommes qui tiraient la charrette.

Une fois que le prêtre eut parlé, il n’y avait plus la moindre possibilité de discuter. Les deux hommes se redressèrent et la charrette se remit bruyamment à rouler dans la rue, accompagnée par un essaim de croyants souhaitant voir davantage du miracle que venait de décrire le prêtre. Ils auraient certainement été plus à leur place dans les rues de Nazareth que dans celles de Moscou. L’homme blessé et son compagnon poursuivirent à pied. Le bruit de ses pas alternait avec le claquement abrupt de sa béquille, l’appui ferme de son pied droit botté avec le long et vain grattement de sa jambe gauche traînante.

Je marchai avec eux quelque temps, m’éloignant diamétralement de ma destination, arrêtant chaque charrette et chaque carriole qui passait pour voir si elle avait de la place pour un blessé de plus. La dixième à laquelle je m’adressai en eut enfin et nous le hissâmes donc à bord. Son ami me remercia profondément et marcha aux côtés de la charrette avec une énergie nouvelle. L’homme blessé ne saisissait pas assez ce qui se passait pour lever la tête et me regarder. Les derniers vestiges de vie qui subsistaient en lui étaient entièrement focalisés sur le fait de marcher, de continuer à marcher, comme il l’avait fait tout le long du chemin de Borodino à Moscou. Peut-être que, maintenant qu’il était transporté, sa dernière raison de rester en vie lui avait été enlevée. Je doutai qu’il y ait en fin de compte une grande différence entre le sort d’un homme mort dont le corps ne pourrissait pas et celui d’un vivant dont la jambe était en train de se putréfier.

Je fis demi-tour et je repris le chemin par lequel j’étais venu. Il était déjà plus de 11 heures, et je me hâtai donc de rejoindre le rendez-vous avec Vadim et Dimitri. Je traversai la Place Rouge, autrefois magnifique et qui, désormais désertée, pouvait être vue dans toute sa splendeur. Toutefois cette splendeur n’était rien, ou presque, en l’absence de quiconque pour l’apprécier, ou même l’ignorer. La Place Rouge était proche du cœur de cette ville que tout le monde tentait de fuir. Et ainsi, tel l’œil de la tempête la plus effrayante, c’était l’endroit le plus silencieux au monde.

Comme je dépassais Saint-Basile et poursuivais en direction du pont de la Moskova, qui se trouvait à côté du Kremlin et traversait la rivière, je retrouvai la foule grouillante. Je progressai, lentement, à contre-courant. Elle comprenait une centaine de soldats, chacun avec sa propre histoire, tout aussi pitoyable que celle des hommes que je venais de rencontrer, mais je ne pouvais en aider aucun. Je pris soudain conscience de l’absurdité de geindre sur des problèmes qui m’affectaient moi et moi seul, lorsque tout autour de moi, la vie de chacun de mes compatriotes était dans la tourmente. Mes préoccupations pour Max et mes inquiétudes pour moi-même semblaient se perdre dans cet océan de visages. Qui, étudiant le pont avec un certain degré de perspective, pouvait m’isoler dans la foule à travers laquelle je me frayais un chemin ? Pour n’importe quel observateur extérieur, l’impact global de cette migration de la population d’une ville entière aurait bien plus d’importance que ma propre histoire ou même l’histoire de chacun de nous. Moscou était à l’agonie, et qu’était le sort d’un seul Moscovite face à cela ? Autant envisager le sort des cellules individuelles dans la jambe gangrenée de ce pauvre soldat, et oublier la mort imminente de l’homme tout entier. Même le Seigneur Dieu, qui pouvait voir au fond de l’âme de tout homme sur ce pont, ne verrait sûrement au fond de la mienne aucune raison supérieure de s’intéresser à moi plus qu’à tout autre.

La tentation me saisit de m’abandonner, de laisser le flot de la foule m’emporter dans la direction de son choix et non du mien puisque, quelle que soit la direction dans laquelle j’allais, personne ne s’en rendrait compte. Mais quelqu’un, je le savais, allait s’en rendre compte. Dieu n’était peut-être pas en mesure d’agir comme une sentinelle permanente dans la vie de chacun d’entre nous, mais Il nous choisissait comme Son adjoint. En me demandant qui s’inquiétait de ce qui m’arrivait à moi, ou à Vadim, à Domnikiia, ou à la mémoire de Max, je fournissais au moins une réponse : moi-même. Et par la simple mention de ces noms, je me rappelai d’autres qui, bien qu’ils doivent observer le pont de la Moskova depuis la surface de la lune, parviendraient néanmoins à m’identifier parmi tous ceux qui m’entouraient.

Je poussai en avant. En regardant, sur la berge opposée de la rivière, je vis Vadim et Dimitri qui m’attendaient. Je levai le bras pour les saluer, mais je n’étais pas certain qu’ils m’aient vu. À cet instant, une main attrapa mon manteau.

Je me retournai et vis que c’était un soldat blessé, allongé sur l’une des charrettes qui passaient dans un cliquetis. La circulation était de nouveau bloquée et l’homme m’attira vers lui.

— Toi ! me siffla-t-il avec une haine indicible. Espèce de scélérat ! espèce de monstre ! espèce de démon !

Il s’allongea de nouveau, épuisé par l’effort qu’il avait fait pour parler. Ses paroles ayant été proférées en français, je me souvins de son identité. La dernière fois que nous avions discuté, il avait révélé devant moi une expertise non pas de la langue française, mais du russe. C’était Pierre, le jeune officier français dont nous avions infiltré le camp et que nous avions abandonné aux impitoyables Opritchniki.