Chapitre 30

— Bonjour, Iouda, dis-je doucement. Iouda releva la tête. Il avait l’air défait. Ses cheveux étaient sales et emmêlés, son menton n’était pas rasé et son teint était jaunâtre : je doutai qu’il ait « mangé » depuis plusieurs jours. Sa mâchoire était enflée par une ecchymose résultant d’un coup brutal et récent. Pourtant, il souriait encore.

— Bonjour, Alexeï Ivanovitch.

— A-t-il tenté quoi que ce soit ? demandai-je à l’un de ses gardes.

— Rien, capitaine. Il n’arrêtait pas de demander quand vous alliez venir, mais je l’ai fait taire.

Il mima l’action de porter un coup avec la crosse de son mousquet. Iouda grimaça au moment approprié, se joignant au simulacre afin de s’en moquer. Il leva momentanément le regard vers le visage du garde, puis évita ses yeux.

— Était-il armé ? demandai-je.

— Juste ceci. (Le garde fouilla dans son sac à dos et me tendit le couteau à double lame que j’avais précédemment vu entre les mains de Iouda.) C’est une drôle de chose, n’est-ce pas, capitaine ? Je ne peux pas en voir l’utilité.

— C’est l’une des choses que j’ai l’intention de découvrir.

— Voulez-vous que nous restions à proximité, capitaine ? demanda-t-il.

Il était rafraîchissant d’être de nouveau parmi des hommes dignes de confiance et loyaux à ce point, même si sa suggestion avait aussi pu être motivée par un intérêt personnel. Rester près de nous signifiait aussi rester près du feu. Les deux gardes semblaient pâles et avoir mortellement froid, leurs houppelandes soigneusement boutonnées jusqu’au menton pour conserver toute la chaleur possible. Mais mes propres préoccupations surpassaient ma sympathie pour eux.

— Pas trop près, dis-je. Pour des raisons que vous comprendrez, il vaut mieux que vous n’entendiez pas ce dont nous allons discuter. (Il acquiesça d’un air sérieux. Je ne doutais pas qu’il se tiendrait juste hors de portée de voix, mais, par sécurité, je m’adresserais à Iouda en français.) Mais s’il devient mauvais, j’aurai besoin que vous soyez prêts : dans votre propre intérêt autant que dans le mien.

Partout autour de nous, le camp était en effervescence. Les tentes étaient en cours de démontage. Les chevaux étaient harnachés aux canons. Les bagages étaient chargés sur des chariots. L’activité de tous était suffisante pour les maintenir au chaud malgré l’air glacé de la nuit mais, pour Iouda et pour moi-même, ainsi que pour les deux gardes qui se tenaient, séparés, tous les deux à quelque distance de nous, le feu était la seule source de chaleur.

Je m’assis face à Iouda, tandis que ses gardes s’écartaient avec prudence. Je réfléchissais à la façon de commencer, espérant qu’il allait peut-être dire quelque chose, mais il resta silencieux, contemplant le sol. Malgré sa situation, il avait toujours sur le visage un air de triomphe. Puis je compris pourquoi. Pour autant qu’il le sache, son piège avec Margarita avait fonctionné : j’avais cru que Domnikiia était un vampire et je l’avais tuée.

—N’allez-vous pas me dire que Domnikiia n’a jamais été un vampire ? lui demandai-je.

Il fronça brièvement les sourcils. Le nom ne lui était pas familier. Puis il fit le lien avec Dominique.

— Il semble que vous en soyez déjà conscient, répondit-il.

— Elle est vivante et elle va bien, vous savez.

— Je n’en doute pas, dit-il, impassible.

— Oh, allons, Iouda. Vous êtes fier, mais vous pouvez être honnête, maintenant. Ce sont vos derniers instants sur terre : ne les gâchez pas. Je sais que vous m’aviez destiné votre mise en scène avec Margarita.

— Je ne vais pas les gâcher, Liocha. Vous non plus ne le devriez pas. Vous avez raison, toutefois, je savais que vous regardiez à travers cette fenêtre.

— Et vous vous attendiez à ce que j’entre directement dans la chambre et que je plante un pieu droit dans le cœur de Domnikiia, et que je le regrette ensuite pour le restant de mes jours.

— Jouez-vous aux échecs, Liocha ? demanda-t-il.

— Parfois, répondis-je.

— Lorsque vous établissez un plan d’attaque – de même, lorsque vous planifiez une attaque dans une véritable bataille –, la voyez-vous se dérouler dans votre esprit vers un objectif unique, ou votre plan se ramifie-t-il avec les différentes hypothèses quant à la façon dont votre adversaire pourrait réagir ?

— Il se ramifie, bien sûr ; bien que je considérerais toujours plus probable que mon adversaire joue le meilleur coup.

Je fus surpris de la vitesse à laquelle Iouda avait réussi à prendre les rênes de la conversation.

— Exactement. Et c’est décevant, n’est-ce pas, lorsqu’il ne fait pas le meilleur choix, lorsqu’il tombe dans un piège banal que vous avez placé sur son chemin, pas véritablement dans l’intention de le piéger, mais simplement pour le forcer à suivre la voie que vous avez choisie ? À la fin, il ne vous prive pas de votre victoire, mais il vous gruge du plaisir de démontrer le génie de votre plan.

— Je pense que cela dépend du genre de personne que vous êtes, si vous préférez le jeu ou la victoire, dis-je.

— Évidemment, sans victoire, le jeu n’est rien, répondit-il, exprimant son accord par un hochement de tête. Mais l’inverse est également vrai. Et ne me dites pas que vous n’aimez pas le jeu, Alexeï Ivanovitch. Vous avez eu de nombreuses fois la possibilité d’aller à une conclusion rapide, mais vous ne l’avez jamais saisie.

— Je ne les ai pas saisies ?

— Peut-être est-ce simplement de la prudence de votre part.

J’éprouvais la même sensation de malaise et devinais en lui la même confiance que lors de notre rencontre au carrefour. Ici, pourtant, je ne voyais aucune raison pour lui d’être confiant. C’était mon territoire. Il n’y avait aucun cadavre pendu pour venir à son aide. Peut-être s’attendait-il à quelque chose de ce genre. Peut-être ne savait-il pas que Foma était mort. C’était cela. Tout cela faisait partie d’un plan dans lequel Foma devait venir à son secours. Ce serait un plaisir de voir comment il réagirait à la nouvelle de la mort de Foma mais, pour le moment, je choisis – ce que l’on ne peut pas faire lors d’une partie d’échecs – de garder cette carte sous le coude. Aux échecs, on peut déguiser ses plans, mais pas les cacher.

— Et donc votre séance avec Margarita était juste une mise en scène, un de ces petits pièges dans lesquels je ne suis pas tombé ? demandai-je.

— Vous avez toujours joué le meilleur coup lorsque vous avez eu le choix. Seul un idiot tuerait la femme qu’il aime sans être certain qu’elle est un vampire.

C’était exactement le mot que Domnikiia avait employé. Iouda sourit comme s’il savait à quel point j’avais été près de faire ce qu’il avait décrit.

— Alors, quel est votre véritable plan, puisque cela n’était qu’une diversion ? Vous faire capturer ici et mourir au soleil levant ?

— Il y a d’autres coups à jouer avant, vous verrez.

— Les échecs ne sont pas un jeu de bluff, Iouda. Un gentilhomme se résigne une fois qu’il constate qu’il ne peut pas gagner.

— Je suis, je vous l’assure, un gentilhomme.

— Et tout votre simulacre de planification, poursuivis-je, comprenant qu’une bonne part de ce qu’il avait dit pouvait n’être que de la bravade, repose sur bien des hasards. Comment pouviez-vous être certain que je reviendrais à Moscou pour voir Domnikiia cette nuit-là ?

— Parce que j’avais dit à Piotr et Iakov Zevedaïinitch que j’allais la voir, dit-il simplement.

— Et vous leur avez demandé de me le dire, je suppose ?

— Non, je leur ai donné l’ordre de ne pas vous le dire.

— Donc vous saviez que j’allais leur tirer les vers du nez ?

— Ils étaient deux dans la grange, vous à l’extérieur. Soit ils l’emportaient – ce qui aurait été une déception, mais restait une victoire – , soit vous les vainquiez et obteniez probablement l’information. Lequel a parlé, d’ailleurs ? Je soupçonne Iakov Zevedaïinitch.

— C’était Piotr. Je n’ai pas donné cette occasion à Iakov Zevedaïinitch. Comment saviez-vous que j’étais là ?

— Où donc pouviez-vous être ? Je ne vous ai pas revu après l’accident avec la voiture, mais je savais que vous ne fuiriez pas. Nous n’étions pas particulièrement furtifs durant notre retour à la grange.

— Et vous ne vous êtes pas préoccupé le moins du monde des autres. Vous avez laissé Piotr et Iakov Zevedaïinitch à ma merci, à vos propres fins. Tous les vampires sont-ils comme cela, Iouda, ou n’est-ce que vous ?

— Ils se préoccupent tous aussi peu des autres que moi d’eux. Évidemment, il y a des moments où il est pratique de travailler en bande, et parfois cela vaut la peine de faire une affaire du sort de l’un de nos camarades, comme ce fut le cas avec Maxime Serguéïevitch, mais c’est surtout une façade. Il n’y a aucun amour fraternel qui ferait que l’un de nous se sacrifierait pour un autre.

— Il ne semble guère utile que votre âme soit damnée, déclarai-je pensivement. Votre vie doit être un véritable enfer.

— Au contraire, penser ainsi est l’un des attributs les plus souhaitables d’un vampire. Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle la plupart des humains possèdent ces sentiments d’affection pour les autres humains, ni pourquoi les vampires les perdent soudainement. Je suis sûr qu’un jour un grand scientifique l’expliquera. De mon côté, je soupçonne que cela est lié à la méthode de reproduction.

Je le regardai avec des yeux vides. Il ne comprenait toujours pas que c’étaient les dernières minutes de sa vie. Je ramassai son couteau, que j’avais plongé dans la neige entre mes pieds, et l’étudiai. Il était d’une faction simple, exactement comme je l’avais imaginé lorsque je l’avais vu pour la première fois. Deux couteaux courts, identiques, dont les manches avaient été attachés ensemble par un long ruban de cuir. Le lien était très serré : je ne pouvais pas faire glisser les lames l’une contre l’autre. Quelque chose devait les fixer plus solidement sous le cuir. Les lames étaient finement aiguisées d’un côté, dentelées de l’autre – les dents pointées légèrement en arrière, vers le manche – idéal pour écorcher la carcasse d’un animal d’une seule lame. Chacune se terminait par une pointe acérée qui pouvait être utilisée pour poignarder. L’écart entre les deux lames était suffisamment large pour que je puisse y glisser facilement deux doigts.

— Vous n’avez pas tous le même, n’est-ce pas ? demandai-je à Iouda.

— Non, juste moi.

— Pourquoi en avez-vous besoin ? Vos dents sont abîmées ? Trop de sucre dans votre alimentation ?

Il eut un rictus, pas un vrai sourire, et je réalisai que je ne pouvais pas me rappeler avoir jamais vu ses dents lorsqu’il souriait. Peut-être avais-je raison. Peut-être était-il la plus pitoyable des créatures, un vampire aux dents cariées.

— Pas tout à fait, dit-il.

— Utile, je suppose, pour vous ouvrir la poitrine lorsque vous engendrez l’un des vôtres.

— Pour cela, oui, et à d’autres moments.

Il était plus réticent à ce sujet qu’il ne l’avait été pour d’autres. Une autre question me vint à l’esprit, et l’image de ma propre main plongeant un pieu dans la poitrine d’une jeune femme.

— Avais-je besoin de tuer Margarita ? demandai-je. Était-elle morte lorsque nous l’avons trouvée, ou l’aviez vous… transformée ?

— Elle était morte, dit-il calmement, ses yeux fixant les miens. Je l’ai tuée.

— Mais pourquoi ? Pourquoi perdre une chance de la transformer en vampire ?

— Je l’ai tuée parce que j’aime cela. Mais quant à transformer quiconque en vampire, j’en suis malheureusement incapable.

— Et pourquoi cela ? Je suis sûr que vous devez dépasser de loin les autres dans votre capacité à persuader quelqu’un de franchir volontairement le pas.

Je n’aimais pas le complimenter mais, comme je l’avais découvert longtemps auparavant, il était l’unique Opritchnik à faire preuve d’une réelle personnalité.

— Certainement ; et c’est, pour moi, l’un des aspects les plus agréables. Le problème est, toutefois, d’ordre physique.

— Que voulez-vous dire ?

— Comme nous en avons déjà discuté, je ne suis pas médecin. Je ne peux pas expliquer comment ces choses fonctionnent. Je peux accomplir tous les gestes, mais cela ne se produit tout simplement pas, pas plus que cela n’arriverait si vous tentiez de le faire.

— Sauf que je ne souhaiterais même pas le tenter, ajoutai-je avec véhémence.

— C’est peut-être la différence entre nous, sourit-il.

— Ainsi donc, en fin de compte, malgré ce que vous avez tous les deux fait, malgré sa volonté, Margarita n’est pas devenue un vampire. Lorsque vous l’avez tuée, elle est décédée en tant que mortelle.

Il acquiesça pensivement, puis se tourna vers moi avec un regard attentif, pinçant sa lèvre inférieure entre ses doigts, indifférent à la gêne que causaient ses mains liées. Cela me rappela son évocation des échecs. Il avait joué un coup, et tentait maintenant de déterminer si son adversaire – moi – en avait vu toutes les ramifications.

— Que faisiez-vous quand vous avez été capturé ? demandai-je.

— J’espionnais pour le compte des Français.

— Vraiment ? ris-je.

— Oui. Je dois quitter la Russie. Ils quittent la Russie, ou du moins ils essaient. Je peux les aider tant que nos intérêts coïncident.

—Cela ne peut pas leur être d’une grande aide, pas plus qu’à vous, si vous êtes capturé. Je présume que cela ne faisait pas partie du plan.

— Non, vous avez raison, ce n’était pas le plan. Pas avant que je vous voie par hasard en train de trotter sur la route en direction du camp. Alors j’ai su que je devais vous revoir une dernière fois.

Ainsi – à supposer qu’il disait la vérité – il ne m’avait pas suivi. Ç’avait tout simplement été par chance que nous nous étions retrouvés, même si c’était une chance dont nous avions tous les deux tenté de forcer le cours. Le fait qu’il ne m’avait pas suivi rendit d’autant plus probable qu’il n’était pas encore au courant de la mort de Foma. Je fus alors certain qu’il n’avait aucune échappatoire.

— Une dernière fois avant que vous mouriez, ajoutai-je.

— Une dernière fois avant que je quitte votre pays, rétorqua-t-il. Étant le dernier survivant de notre groupe, je considère que c’est mon devoir.

— Le dernier survivant ?

— Eh bien, vous m’avez parlé de Piotr et Iakov Zevedaïinitch, et je présume que Dimitri a tué Foma à l’heure qu’il est.

J’acquiesçai.

— Foma est mort.

J’étais découragé, mais je devais le cacher. Si Foma ne faisait pas partie du plan de fuite de Iouda, alors qu’était-ce ? Je me rappelai la possibilité qu’il ait pu avoir un collaborateur humain. Si c’était le cas, et que celui-ci était russe, l’homme aurait alors rencontré peu de difficultés à infiltrer le camp. Était-ce sur cela que reposait la confiance de Iouda, ou était-ce du simple bluff ? Il jeta un coup d’œil aux deux gardes, à quelques pas de chaque côté de lui, comme s’il évaluait quelle distance il pourrait parcourir avant qu’ils l’attrapent.

— Dimitri Fétioukovitch s’est révélé un homme étonnamment courageux, poursuivit Iouda. Tuer un vampire est une chose, mais en faire un prisonnier en est une autre.

— Vous avez vu ce qui s’est passé ?

— Oh ! oui.

— Et vous n’avez rien fait pour aider Foma ?

— Pourquoi l’aurais-je fait ? Cela ne valait pas la peine de risquer ma vie. Dimitri pensait que je viendrais sauver Foma, mais il n’a vraiment rien compris. Comme je vous l’ai dit, un vampire ne mettrait pas sa vie en danger pour sauver un autre vampire. Je présume donc que vous avez vu Dimitri. Est-il ici avec vous ?

— Non, il n’est pas ici, répondis-je. Dites-moi simplement, Iouda. Comment comptez-vous vous échapper ?

Il interpréta délibérément la question de façon erronée.

— Eh bien, pour autant que je comprenne, le déplacement de Napoléon vers le sud est une feinte. Tchitchagov s’est déjà lancé à sa poursuite sur l’autre rive de la Berezina, et Koutouzov va bientôt se diriger par là lui aussi.

Bien que ce ne soit pas ce que j’essayais de découvrir, c’était quand même une information vitale. Je suivis la voie sur laquelle Iouda s’était engagé.

— Alors que le véritable plan de Bonaparte est… ? demandai-je.

— Ah ! dit Iouda avec un sourire. Voyez comme l’interrogateur rusé piège sa proie pour qu’elle révèle tout ! (Il se pencha en avant et me fit un clin d’œil d’un air de conspiration.) Entre vous et moi, Liocha, il a trouvé un gué, en amont, à un endroit appelé Stoudienka. Il faudra quand même jeter un pont en travers, mais cela devrait leur permettre de traverser.

— Devrait lui permettre de traverser, répondis-je cyniquement.

— Que voulez-vous dire ?

— Il ne reste pas grand-chose de la Grande Armée comparée à lorsqu’elle est arrivée. Trente mille contre un demi-million ? Maintenant, il n’est question que de l’empereur, et plus de l’armée.

— Et pourquoi pas ? Napoléon est un grand homme.

— Vous trouvez ?

— Il me facilite grandement la vie.

— Alors Dimitri avait bien tort. Vous n’avez jamais été de notre côté, n’est-ce pas ? lui demandai-je, me sentant davantage exonéré que choqué par la constatation.

— Bien sûr que si. Si Napoléon avait vaincu la Russie, cela aurait conduit à l’hégémonie française sur la totalité de l’Europe. Et cela aurait signifié la paix ; une paix que vous et moi aurions méprisée pour des raisons différentes, mais néanmoins toutes deux contraires à nos modes de vie. Il est vrai qu’il y aurait toujours eu un conflit avec la Grande-Bretagne, mais je n’ai jamais été très utile en mer.

— Donc vous soutenez toujours simplement le plus faible ?

— J’aime contribuer à maintenir l’équilibre des pouvoirs.

— Donc, maintenant que la France est affaiblie, vous passez de son côté ?

— Exactement.

— Depuis combien de temps faites-vous cela ? demandai-je avec une curiosité sincère. Combien de fois avez-vous changé de camp ? Combien de guerres avez-vous tenté de prolonger pour vos propres fins ? (Je tergiversais inutilement.) Ce que je veux dire, Iouda, c’est : quand êtes-vous devenu un vampire ?

— Une question intéressante, admit-il, mais à laquelle il ne répondrait pas.

Je ne l’avais pas remarqué au premier abord, mais, comme notre conversation marqua une pause, j’entendis que les quelques oiseaux ayant, pour une raison ou une autre, choisi de rester dans les arbres durant les mois d’hiver avaient entamé leur chanson quotidienne. Le bleu sombre du ciel avant l’aube commençait tout juste à devenir visible, mais ils l’avaient déjà remarqué et y réagissaient. Je me sentis un peu désolé. Il y avait tant d’autres questions que je souhaitais poser à Iouda et de choses que je voulais découvrir de lui, mais je ne pouvais me permettre d’être sentimental. Je pourrais si facilement regretter la moindre occasion de survie que je pouvais lui offrir.

— Pourrais-je être autorisé à fumer ? demanda-t-il poliment. Je ne voyais aucun mal à cela. Je criai au garde :

— Avez-vous une pipe ? Ou un cigare ?

Il s’approcha et me tendit un cigare. C’était un cadeau fin et flétri – un peu comme l’homme qui l’offrait, fait à l’Espagnole*, roulé dans du simple papier. C’était probablement tout ce qu’il avait. Je lui donnai une pièce en échange, payant – par sympathie pour son empressement instinctif à donner jusqu’à ses biens personnels à l’injonction d’un officier supérieur – un prix similaire à ce que j’aurais demandé lors de mon expérience de vendeur de tabac à Moscou, sous l’occupation.

Une fois encore, Iouda jeta un coup d’œil au garde, à la recherche d’une occasion de fuite. J’allumai le cigare au feu et l’offris à Iouda. Il fit un geste à mon intention, de ses mains liées, et afficha une expression d’humble prière. Je plaçai le cigare entre mes lèvres et libérai ses mains avec son propre couteau, avant de lui tendre le cigare. Ses pieds étaient toujours ligotés, et j’avais avec moi les gardes. De surcroît, ce serait bientôt l’aube et Iouda ne serait plus une menace pour quiconque. Je me sentais en sécurité.

— Merci, dit-il, inspirant profondément.

Je me rassis et lançai de nouveau le couteau dans la neige entre mes pieds. Sachant que le temps était compté, je fouillai mon cerveau à la recherche d’autres questions que je pouvais lui poser. L’une d’elle me vint immédiatement.

— Comment se fait-il que vous soyez parvenu à revenir si rapidement à Moscou de Kourilovo ?

— À cheval, répondit-il simplement. Comme vous.

— Mais il m’a fallu huit heures, et vous êtes arrivé avant moi.

— Eh bien, je suis parti avant vous.

— Ce que je veux dire, demandai-je, contrarié qu’il ne saisisse pas de bonne foi mon idée, c’est : comment avez-vous voyagé en plein jour ?

— Ah, je vois. L’une des nombreuses malédictions qu’un vampire doit endurer. Je me demande souvent s’il y a le moindre avantage à l’être.

— L’immortalité, sûrement, dis-je.

C’était la voix de Domnikiia qui avait glissé cela dans ma tête.

— Idéalement, oui, mais pas dans la pratique. Piotr s’est-il avéré immortel ? Ou Matfeï ? Et que dire de ce garçon – Pavel ? Son existence de vampire n’a duré que quelques semaines. Les vampires sont si faciles à tuer.

— Je n’ai pas trouvé cela très facile.

— Oh que si, Liocha ! Une fois que vous savez quoi faire. Et même si ce n’est pas le cas, cette histoire avec la lumière du jour, ça doit être si douloureux… Des milliers doivent en mourir par accident, simplement parce que quelqu’un ouvre les rideaux.

Il ne parvint pas à dissimuler le rictus de dérision satisfaite qui lui fendit le visage.

— Alors pourquoi des gens choisissent-ils librement cette voie ? demandai-je.

— Comme vous le dites, certains sont des idiots qui le font pour l’immortalité. D’autres font ce choix pour la liberté.

— La liberté ?

— Oui, la liberté. Je doute que les vampires aient le moindre désir d’égalité et je sais qu’ils n’ont aucune idée de fraternité, mais la liberté n’est-elle pas ce que recherchent tous les hommes ?

C’était comme s’il avait lu dans mes pensées lorsque j’avais été allongé à côté de Domnikiia, en attendant de la rejoindre dans ce monde d’immortalité immorale. Je me sentais toutefois contraint d’écouter ce que Iouda avait à dire, pour comprendre ce qu’était l’attraction qui pouvait transformer volontairement un homme en monstre.

— Pour être libérés de quoi ? demandai-je.

— La plupart des hommes veulent être libérés de nombreuses choses, mais tous recherchent – et peu y parviennent – à être libérés d’eux-mêmes. C’est cela que désire l’homme qui boit le sang chaud et frais d’un vampire. C’est ce que j’ai moi aussi trouvé – être affranchi des contraintes de la conscience ou de Dieu – à me repaître dans le plaisir ultime qui existe dans la douleur d’autrui, aussi bien en tant que spectateur qu’en tant qu’instigateur, sans la pression poisseuse de ses propres… sentiments. (Il prononça ce dernier mot comme s’il avait un goût de poisson pourri, puis il sourit.) Vous, entre tous, Liocha, connaissez cela.

Il regardait attentivement les cicatrices de ma main gauche tout en parlant, mais je savais qu’il ne pouvait pas se rendre compte à quel point ses paroles étaient vraies.

— Et cela fait que devenir un vampire en vaut la peine ? demandai-je, à la fois fasciné et révulsé par ce qu’il avait dit.

Il fit une pause et pencha la tête en avant. Son ombre, longue et déformée dans le soleil bas derrière lui, allait aussi loin que mes pieds.

— Je ne sais pas, dit-il péniblement. Il y a tant de restrictions, tant de choses qui doivent leur manquer. Le désir de tuer est indissociable du désir de manger, comme chez les humains. La première prise de la nuit satisfait ces deux appétits, mais, à mesure qu’ils ont moins faim, ils perdent aussi, dans une certaine mesure, l’envie de tuer. En cas d’indigestion, l’appétit devient écœurement. C’est bien mieux de séparer les deux ; de manger par faim et de tuer par plaisir. Chassez-vous, Liocha ?

— À l’occasion, dis-je.

— Alors peut-être comprendrez-vous ce que je veux dire. Mais, plus que cela, il y a des problèmes simples et mécaniques qui rendent la vie de vampire bien peu attrayante. Par exemple, avez-vous jamais envisagé, Liocha, qu’un vampire ne peut jamais regarder dans les yeux de sa victime lorsque la vie la quitte ? Vous le pouvez, et je suis certain que vous l’avez fait. Vous savez ce que cela fait de regarder le visage d’un homme lorsque, grâce à vous, il rend son dernier souffle. Que vous le considériez comme un plaisir ou non, vous savez ce que c’est. Un vampire doit mordre le cou et, par conséquent, il ne peut jamais profiter de ce plaisir.

» Maintenant, avec mon couteau…

Il se pencha en avant, jetant son cigare de côté, et tendit la main vers le couteau. J’étais si captivé par ce qu’il disait, et son geste était tellement approprié dans le cadre de la conversation, que je le laissai presque faire. Ce ne fut qu’au dernier moment que je donnai un coup de pied à sa main pour l’écarter. Il se rassit, droit, et leva ses paumes vers moi en signe d’excuse. Le garde à qui j’avais parlé jeta un coup d’œil vers nous en voyant le mouvement, mais ne fit rien.

— Avec mon couteau, poursuivit Iouda, je peux infliger toute la douleur que peut causer un vampire avec ses dents, et bien davantage, et pourtant je suis toujours libre de fixer le visage de ma victime et d’observer la moindre exquise réaction à chacun de mes épouvantables actes. En me joignant aux autres – les Opritchniki, je crois que c’est ainsi que vous nous appeliez en tant que groupe –, j’avais onze autres armes bien plus brutales que je laissais infliger la souffrance, tandis que je pouvais m’asseoir et faire l’expérience du plaisir.

Tandis qu’il parlait, je me retrouvai confronté au souvenir de la scène dans la grange, près de Kourilovo. Chacun des Opritchniki s’était plié à la moindre suggestion de Iouda. Il avait à peine touché l’homme, n’avait jamais goûté sa chair, et pourtant il était celui qui avait retiré le plus de plaisir de la situation. Le soleil, qui s’était maintenant levé à l’est, derrière la tête de Iouda, apparaissant plus grand par sa faible déclinaison, formait une auréole ironique.

— Quelle liberté, je me le demande, ont-ils réellement – les vampires – à laquelle je ne sois pas parvenu moi aussi ? demanda Iouda.

— Parvenu ?

— Vous avez raison, comme toujours, Liocha. Je ne peux pas prétendre y être parvenu. C’est une chose que j’ai toujours eue – une chose avec laquelle je suis né – et que la plupart des hommes ne peuvent gagner qu’en devenant un vampire. J’ai le meilleur des deux mondes. Je peux me prélasser au soleil. Je peux déguster un repas ordinaire. Je pourrais même donner naissance à un enfant si je le souhaitais. Et pourtant, je peux me laisser aller à l’ultime jouissance que procure la souffrance indicible, absolue, sans retenue, d’un autre être humain.

— Les autres vampires ne vous ont-ils jamais reconnu pour ce que vous êtes ? demandai-je.

— Pour ce que je suis ? Je pourrais poser la même question à votre sujet. Vous n’aviez aucune idée, initialement, que nous autres étions des vampires. Et ensuite, lorsque vous l’avez compris, vous n’aviez aucune idée que je ne l’étais pas. Il n’y a pas de magie là-dedans. Je me comporte comme eux. Je ressens les mêmes choses qu’eux. Je tue comme eux. Ils ne vont pas remarquer si, à l’occasion, je profite de la journée pour sortir – non sans se tuer eux-mêmes au passage. Zmiéïévitch, naturellement, c’est une autre histoire. C’est un vampire depuis très, très longtemps. Mais quels que soient les soupçons qu’il ait pu avoir à mon sujet, il a ses propres raisons pour ne pas les creuser.

Je m’assis en silence, face à lui. Aujourd’hui encore, je ne peux déterminer exactement quand, au cours de notre conversation, la vérité avait vu le jour en moi. C’était étonnant, mais pas révolutionnaire. Iouda était exactement ce qu’il prétendait être. Il n’était pas un vampire, de la même façon que Maxime n’était pas français.

Il aspirait à être un vampire. Il se comportait comme tel. Mais, occasionnellement, il pouvait profiter du fait qu’il n’était pas un vampire. Max lui-même avait su qu’il méritait d’être traité comme s’il était français. De façon similaire, même s’il était, d’un point de vue légaliste et mineur, humain, Iouda méritait d’être traité comme s’il était un vampire. Le problème était que la lumière du soleil ne pouvait plus faire mon travail à ma place. C’était un problème et un plaisir. Je serais heureux de le voir mourir d’une façon plus traditionnelle.

Je me levai et lui fis face.

— Je crois que nous devrions être en mesure d’organiser un peloton d’exécution avant de lever le camp. Vous êtes, après tout, un espion français.

Je commençai à lever la main pour appeler le garde.

Iouda fronça les sourcils et se détourna de moi avec une expression de déception impatiente sur le visage. Il secoua la tête et s’exclama doucement pour lui-même.

— Alors, vous voyez, il n’y a jamais eu de perspective pour elle de devenir un vampire, dit-il.

À un certain moment, notre conversation n’avait pas pris le tour qu’il avait souhaité.

— Margarita, vous voulez dire ?

— Je me demande quand elle a pris conscience qu’elle n’avait pas changé – qu’elle allait demeurer mortelle.

— Je pense que vous avez démontré assez rapidement sa mortalité, dis-je sèchement.

— Que voulez-vous dire ?

— En la tuant immédiatement après.

Iouda eut un petit sourire entendu qui se transforma vite en rire.

— Dites-moi, Liocha, demanda-t-il, qu’est-ce qui vous a en premier lieu fait comprendre à vous que ce n’était pas Dominique que vous aviez vue avec moi par la fenêtre ?

Je réfléchis un moment, mais il n’y avait là pas de piège : la réponse était évidente.

— Le fait qu’elle n’était pas devenue un vampire.

— Ce qui signifie…

— Ce qui signifie ?

Iouda soupira.

— Ce n’est vraiment pas amusant du tout pour moi si vous ne prenez pas la peine d’y réfléchir vous-même. (Je le regardai, les yeux vides.) Vous en avez conclu que Dominique n’avait pas été avec moi parce que, si elle avait été avec un vampire, elle serait devenue un vampire, expliqua-t-il comme un instituteur.

Je ne sais pas si mon esprit avait été éteint ou si c’était une conclusion à laquelle je ne souhaitais pas parvenir, mais Iouda avait désormais amené les choses à un point où je ne pouvais plus l’ignorer. Je m’effondrai sur mon siège. Se pouvait-il, après tout, que j’aie bien vu Domnikiia à la fenêtre avec Iouda, et non Margarita ? Naturellement, elle n’était pas devenue un vampire ; Iouda n’était pas en mesure de la transformer. Elle aurait pu avaler jusqu’à la dernière goutte de sang de la blessure à sa poitrine, et cela n’aurait pas eu le moindre effet.

Mais elle avait cru que ce serait le cas. S’était-elle éveillée ce matin-là avec exactement la même sensation de surprise que j’avais éprouvée plus tard, lorsqu’elle avait découvert qu’il n’y avait pas eu le moindre changement en elle ? Avait-elle constaté, à sa grande horreur, qu’elle pouvait se tenir confortablement dans la lumière vive du soleil matinal, et avait-elle fondu en larmes lorsqu’elle avait compris qu’elle mourrait quand même, un jour, d’une mort humaine ? Elle avait dû réfléchir rapidement pour prétendre ensuite que c’était Margarita que j’avais vu. Non, c’était impossible. Elle avait dû décider préalablement de dire que c’était Margarita. Soit Iouda lui avait dit de procéder ainsi, soit ils avaient prévu cela ensemble. Il y avait fallu une chorégraphie soigneuse pour s’assurer que, observant depuis l’autre côté de la place, je ne voie jamais Domnikiia que de dos. Margarita avait-elle été mise au courant du plan ? Domnikiia avait semblé sincèrement choquée lorsque nous avions trouvé le corps de Margarita. Sincèrement ? Comment pouvais-je désormais considérer quoi que ce soit à son sujet comme sincère ? Une femme prête à devenir un vampire rechignerait à peine si la mort de sa meilleure amie devait faire partie du processus.

Cela ne pouvait pas être vrai, et pourtant je ne pouvais pas voir la moindre faille dans ce raisonnement. J’avais moi-même été persuadé d’avoir vu Domnikiia avec Iouda, jusqu’à l’instant où j’avais découvert qu’elle n’était pas un vampire. J’en avais maintenant une meilleure explication. Étais-je vraiment assez stupide pour confondre Margarita et Domnikiia simplement parce que leurs chevelures étaient similaires, moi qui connaissais chaque pouce du corps de Domnikiia ? Je devais avoir vu quelque chose de plus, sans le remarquer consciemment, qui m’avait indiqué que c’était Domnikiia, et maintenant je savais que tout cela était vrai. Toute sa peine et son angoisse des jours qui avaient suivi avait été très convaincante mais, en fait, c’était sa spécialité. J’entendis Domnikiia me parler, mais elle ne répétait qu’un unique mot murmuré, encore et encore. Comme elle avait dû rire intérieurement lorsqu’elle me l’avait dit pour la première fois. « Prostak ! Prostak ! Prostak ! »

Iouda posa une main consolatrice sur mon genou en disant :

— Elle l’a fait pour vous, Liocha. Elle croyait qu’elle pourrait être avec vous pour toujours.

Il était maintenant debout. À un moment donné, sans que je m’en aperçoive, il avait récupéré son couteau et s’en était servi pour trancher la corde autour de ses pieds. J’entendis le cri de l’un des soldats, adressé à l’autre, qui nous surveillaient, mais il était trop tard. L’autre nous avait momentanément tourné le dos et Iouda était déjà derrière lui. Un bref coup des lames dentelées sur son cou, et il tomba par terre, la neige pure et blanche autour de lui souillée par une tache rouge qui ne cessait de s’étendre, le sang jaillissant depuis sa gorge blessée, à peine entravé par l’étreinte de ses mains mourantes.

L’autre soldat avait levé son mousquet, mais il avait hésité à faire feu tant qu’il risquait de toucher son camarade. À ce moment-là, il tira, mais il était trop tard. Iouda était de nouveau en mouvement, courbé bas et changeant tout le temps de direction. Je m’élançai à sa poursuite. Le garde fit de même, quelques pas derrière moi. Le reste du camp, absorbé par les préparatifs du départ, ne remarqua pas tout de suite ce qui se passait, mais rapidement nos cris alertèrent tout le monde de la fuite du prisonnier. Ceux qui se jetaient sur le chemin de Iouda ne représentaient qu’un obstacle minime pour lui. Il était bien plus brutal et efficace avec son couteau que n’importe quel vampire aurait pu l’être avec ses dents. Certains hommes s’attaquèrent à lui avec épées et baïonnettes, mais il ne montra aucune crainte et, bien que certaines des lames l’atteignent, il ne sembla guère en éprouver la moindre gène. Aucune des blessures n’était assez profonde pour causer des dommages sérieux et, en se faisant passer pour un vampire, il avait clairement appris à contrôler sa douleur – ainsi que tant d’autres sentiments –, de crainte que son humanité soit découverte.

Nous étions maintenant hors du périmètre du camp, presque dans les bois où Iouda pourrait facilement se cacher. Le garde qui s’était lancé à sa poursuite un peu en retard, plus jeune et en meilleure santé que moi, m’avait maintenant rattrapé et dépassé. Il n’avait pas trouvé le temps de recharger son mousquet et n’avait donc comme arme que sa baïonnette. Il était à distance de frappe de Iouda lorsque celui-ci s’arrêta et se retourna. Le soldat n’eut pas le temps de s’arrêter. Il n’avait pas braqué sa baïonnette et celle-ci fendit donc de manière inoffensive le vide à côté de Iouda. En se retournant, Iouda avança la main et le soldat courut droit sur son couteau. Il pénétra juste en dessous de son sternum, s’enfichant profondément dans la cage thoracique. Sous la force du coup, le soldat fut soulevé, son dos se cambra de douleur et ses membres s’écartèrent mollement lorsque la vie commença à les quitter. D’une secousse, Iouda fit glisser l’homme de son couteau et j’entendis les dents de la lame déchirer les chairs en ressortant, élargissant encore davantage la blessure.

Iouda fit demi-tour et continua à courir, mais j’étais déjà à son niveau. Je m’élançai et le saisis par la taille. Nous tombâmes tous les deux au sol et mon visage fut recouvert de neige, m’aveuglant. Je m’agenouillai et chassai la neige de mes yeux, juste à temps pour voir la main de Iouda faucher dans ma direction, les lames dentelées en avant, non pour me poignarder mais pour me lacérer. Je me rejetai en arrière, détournant vivement la tête. Alors que je basculais, je sentis une douleur vive dans la joue gauche, là où les lames entrèrent en contact. Je tombai sur le dos, respirai profondément et je remarquai, lorsque j’inhalai, que l’air entrait par ma joue blessée aussi bien que par ma bouche.

Je me relevai pour me préparer à éviter le prochain coup de Iouda, mais celui-ci ne vint pas. Un coup de feu résonna derrière moi, atteignant Iouda au bras. Il se retourna et s’enfuit à travers les bois, me laissant vivre avec la souffrance qu’il m’avait infligée.