Chapitre 17
— C’était en 1809, dit-il, lorsqu’il semblait que les Turcs étaient notre seul problème — et quel problème ! Tu devais être loin au sud-est, à l’époque, au-delà du Danube, mais à l’ouest, nous avions de vraies difficultés. Les Turcs étaient bien plus loin au nord, et j’essayais d’organiser les paysans valaques pour qu’ils assurent une partie des combats pour nous ; pour qu’ils sauvent leur propre pays.
Dimitri marcha vers la fenêtre pour regarder dehors, la lumière froide du soleil faisant briller la peau brûlée de sa joue.
— Mais c’était vain, poursuivit-il. Ils n’avaient pas plus d’intelligence que des serfs et ils étaient foutûment plus lents à comprendre les ordres. Enfin, je suppose qu’ils avaient appris au fil des années que repousser les Turcs nous facilitait simplement les choses pour que nous puissions nous établir — nous ou quiconque luttant contre les Turcs à ce moment-là. Quoi qu’il en soit, les choses avaient mal tourné et nous avions été repoussés jusque dans les Carpates. J’étais accompagné par une quinzaine de gens du coin — un seul d’entre eux parlant un minimum le français — et nous étions détachés d’un bataillon de plus de cent hommes.
» C’était la fin de l’hiver — on ne pouvait pas encore parler de printemps — et, bien que les hivers n’aient rien de comparable, en termes de froideur, à ceux d’ici, nous étions haut dans la montagne et nous le sentions. La nuit tomba et nous pûmes voir les torches des Turcs au pied des montagnes, en dessous, grimpant pour nous rejoindre. Il devait y en avoir dix d’entre eux pour chacun de nous et, même s’il allait leur falloir deux ou trois bonnes heures pour nous atteindre, c’était inévitable. Et tu sais comment ils sont avec leurs prisonniers. (Il se tourna légèrement et eut un mouvement de la tête en direction de ma main et de mes doigts manquants. Je ne dis rien.) J’étais tout à fait d’accord pour continuer à monter. Au moins, avec cela, il y avait un espoir pour qu’ils abandonnent la poursuite, surtout avec le froid, mais les autres avaient perdu courage. Ils étaient simplement assis autour du feu, murmurant entre eux, et refusaient de bouger. Celui que je pouvais comprendre m’a dit qu’ils attendaient le « sauveur ». Je lui ai répondu que nous Le verrions tous bien assez tôt, mais il s’avère qu’ils parlaient d’un héros mythique local quelconque — même si cela aurait fort bien pu être le Christ, à en juger par la façon dont ils se signaient tous chaque fois que ce « sauveur » était mentionné.
» C’était un seigneur de guerre local du Moyen Âge ; un type sans pitié, mais très adroit face à l’envahisseur turc. Un personnage réel, si l’on en croit leurs dires, ce qui était fort bien mais n’allait pas nous être d’une grande aide quatre cents ans plus tard. L’idée était, bien évidemment, qu’il allait « revenir » (un peu comme le Christ) lorsque le pays en aurait désespérément besoin. Rien de très original : tu retrouves le même scénario de base chez tous les paysans d’Europe. (Il marqua une brève pause et je pus voir ses épaules se raidir.) Mais il y avait une légère différence. Ce rédempteur avait vécu et était mort à moins de cinq verstes de l’endroit où nous avions établi notre campement. Son château était encore là, en ruine, bien sûr. Deux des Valaques voulaient s’y rendre — pour implorer de l’aide — mais les autres étaient effrayés, y compris celui qui traduisait pour moi. J’ai accompagné les deux en question, non pas parce que je croyais que nous serions sauvés par un fantôme de quatre cents ans, tu comprends, mais j’espérais que ces ruines puissent se révéler défendables.
» Nous avons tous les trois grimpé la pente raide et irrégulière pendant dix minutes jusqu’à ce que nous parvenions, de façon inattendue — pour moi, mais pas pour les deux autres – à une route. Une lune brillante nous guidait et ainsi, grâce à cette route, nous avons progressé beaucoup plus rapidement. Je commençais à me dire que, si le château s’avérait effectivement utile, nous aurions peut-être vraiment pu avoir une chance de tenir jusqu’à ce que les Turcs en aient assez. Mais, alors que je retrouvais mon entrain, l’humeur des deux Valaques est devenue plus sombre. Ils marmonnaient entre eux et se sont mis à marcher plus lentement jusqu’à finalement s’arrêter, et ils ont semblé discuter de poursuivre ou non.
» Je me suis dit, au diable ces deux-là, et j’ai simplement continué à avancer sur la route. Cela a fait effet car, avant peu, ils m’avaient de nouveau rejoint. C’était quand même étrange, la façon dont ils restaient un peu en retrait, mais toujours à proximité. Je ne pouvais pas dire s’ils me voyaient comme leur protecteur ou s’ils s’assuraient simplement que j’étais livré à celui que nous allions trouver à notre destination. (Dimitri marqua une nouvelle pause, tout à ses pensées, le regard perdu dans le lointain.) C’est la réaction des deux autres qui m’a indiqué en premier que nous étions arrivés. Je ne l’avais même pas vu, mais soudain l’un d’eux a tendu le doigt et ils se sont tous les deux pétrifiés, bouche bée. Cela devait faire dix minutes déjà qu’il était visible mais il a fallu que je regarde vraiment pour le distinguer. Il était construit dans le flanc de la montagne — il en surgissait presque — et il m’est brusquement apparu que ce n’était pas une ligne de rochers qui surplombait la route que nous suivions, mais les murs d’un vaste château en ruine, des hautes fenêtres sombres duquel ne provenait pas le moindre rayon de lumière, et dont les remparts brisés affichaient une ligne en dents de scie sur le ciel baigné de la lumière de la lune.
» Nous sommes allés jusqu’à la porte qui donnait sur une cour. L’endroit était totalement délabré, mais il avait dû être imprenable en son temps. Il datait très certainement du Moyen Âge. Même ainsi, il n’était pas totalement décrépit : dans la cour, j’ai pu voir, enchâssée dans une embrasure saillante de pierre massive, une grande et vieille porte en bois parsemée de gros clous en fer.
» Mes deux compagnons marmonnaient entre eux. Quand ils eurent terminé, l’un d’eux a fait un effort visible pour retrouver son calme et il a traversé la cour avec hésitation. L’autre a levé la main pour m’indiquer de rester où j’étais, même si je n’avais pas besoin d’y être invité. À l’intérieur de la cour, le premier fixait une haute fenêtre, ses yeux rivés sur un occupant que je ne pouvais voir. Je doutais qu’il pouvait le voir lui-même.
» Il s’est jeté à genoux devant la porte, a levé les mains et a crié quelque chose que j’ai supposé être sa supplique, les yeux toujours dirigés vers cette fenêtre. Il a continué à crier, il s’est mis à se frapper la poitrine, puis à s’arracher les cheveux jusqu’à ce que finalement il se jette en avant, et j’ai pu entendre ses mains nues frappant cette lourde porte de bois. Au bout d’un moment, le bruit s’est arrêté et nous avons attendu. Le Valaque qui était dans la cour s’est immobilisé, affalé contre la porte. Celui qui était avec moi jetait des regards nerveux alentour, ses yeux s’arrêtant successivement sur chacune des fenêtres au-dessus de nous, à la recherche de quelqu’un prêt à répondre à la prière de son compatriote. Mais aucune réponse n’est venue.
» Après peut-être dix minutes, celui qui était dans la cour s’est ressaisi, remis debout et est revenu vers nous en secouant pitoyablement la tête lorsqu’il regardait son ami. Sans qu’ils échangent le moindre mot, ils ont fait demi-tour et ont repris la route par laquelle nous étions arrivés. Mon plan avait été d’essayer de faire usage du château, mais, même s’il avait les caractéristiques requises pour en faire une position de force, je n’étais pas d’humeur à y rester seul. Je les ai rapidement rattrapés.
» Notre retour a été bien plus rapide que la montée vers le château. J’aurais pu me perdre, mais les autres n’ont eu aucune difficulté à retrouver le campement. Ceux qui y étaient restés avaient sombré dans un silence fataliste et nous n’eûmes pas besoin de prononcer le moindre mot pour que l’échec de notre mission soit clair. Aussi ridicule que cela m’ait paru, autant avant notre départ qu’après notre retour, je m’étais presque attendu à voir leur sauveur émerger du château et venir à notre secours.
» Les Turcs étaient bien plus proches maintenant et, bientôt, nous ne verrions pas seulement leurs torches. Nous pourrions entendre les cris qu’ils échangeraient lorsqu’ils se déploieraient pour nous encercler. Nous savions que le moment était proche. Je me suis levé, les autres m’ont imité. J’étais armé d’un mousquet, d’un pistolet et d’une épée. Certains avaient des épées, certains seulement des couteaux. À travers les arbres, je pouvais maintenant commencer à distinguer les silhouettes des hommes, chacun dans une flaque de lumière projetée par sa propre torche. Et c’est alors que nous avons entendu le son.
» Ce n’était pas un bruit inconnu — le bruit des sabots de chevaux au galop — mais, sur ce flanc de montagne froid et stérile, il était incongru. Les Valaques qui m’accompagnaient étaient aussi perplexes que moi quant à sa cause, mais il est rapidement devenu évident qu’il venait de derrière nous – de plus haut sur la montagne — et qu’il se rapprochait.
» Les Turcs ne l’avaient pas entendu, ou ne s’en préoccupaient pas, et ils continuaient à avancer. Ils étaient maintenant à portée de fusil. Des coups de feu sont partis et deux hommes à mes côtés sont tombés. J’ai répliqué avec mon mousquet et j’en ai abattu un. Pendant ce temps, le bruit de sabots est devenu de plus en plus retentissant. Je me suis retourné pour voir ce qui en était la cause, mais il n’y avait toujours rien. Les Turcs étaient bien armés et ils n’avaient pas besoin de nous engager à mains nues. Ils s’étaient arrêtés et commençaient à nous abattre avec leurs mousquets. Un Valaque devant moi a été touché et il est retombé sur moi, me renversant au passage. Je me suis contorsionné et j’étais face au sommet de la montagne au moment où les cavaliers ont bondi dans mon champ de vision.
» Zmiéïévitch était en tête, franchissant la crête qui avait caché son approche juchée sur un étalon blanc. Il était terrifiant, les yeux remplis d’un désir haineux et les crocs dénudés. Immédiatement à sa suite en venaient dix autres, des Opritchniki comme nous les appelons, des vampires d’une caste inférieure à celle de Zmiéïévitch. Ils sont passés devant les Valaques – et, pour certains, par-dessus – et sont descendus vers les Turcs au grand galop, et je me souviens avoir remarqué que, aussi terrifiants que soient ces cavaliers, ils n’arboraient ni épée ni lance – rien avec quoi ils pourraient attaquer nos opposants comme ils chargeaient sur eux. Ce n’est que plus tard que j’ai fait le lien avec les dents de loup de Zmiéïévitch. Les Turcs eux-mêmes en ont peut-être ri. Même si ces nouveaux arrivants étaient à cheval, ils étaient largement surpassés en nombre et en armes. On ne pourrait pas s’attendre à ce que plus de deux d’entre eux parviennent de l’autre côté de l’espace découvert devant nous et pénètrent la ligne ennemie. Je n’y croyais certainement pas, mais à l’époque je ne les connaissais pas.
» La première salve de tirs turcs a traversé leurs corps, mais cela n’a pas eu le moindre effet sur leur charge. D’autres coups de fusil ont retenti, mais les Turcs n’avaient toujours pas compris. Certains ont alors commencé à en croire leurs propres yeux et ont réalisé que les balles ne pourraient rien faire pour arrêter ces créatures. Ils se sont alors mis à viser les chevaux : des bêtes de chair et de sang, qui sont rapidement tombées sous la grêle de tirs de mousquets. Mais il était trop tard. Les chevaux avaient rempli leur mission et avaient porté les vampires au beau milieu de l’ennemi. Dès qu’un cheval s’écroulait, son cavalier bondissait sur ses pieds et fondait sur les Turcs qui lui faisaient face.
» Je ne pouvais pas voir ce qu’ils faisaient. Nous pouvions entendre des hommes hurler mais, chaque fois que l’un d’eux était attaqué, sa torche tombait ou était éteinte et leur sort nous était inconnu. Les hommes autour de moi se recroquevillaient de peur et j’ai décidé qu’il n’y avait pas grand-chose à gagner à être héroïque. Un peu comme cette fois où nous avons observé les Opritchniki au travail sur la route de Borodino, il y a quelques semaines, nous avons entendu les cris et les hurlements des Turcs se faire de plus en plus rares et désespérés. Je m’imagine que tu as ressenti la même chose que moi à l’époque, Alexeï, un mélange d’horreur et d’intimidation face à la brutalité et l’efficacité de ces tueurs.
Je ne dis rien. Peut-être avait-il raison. Peut-être avais-je ressenti ces deux choses, mais toute émotion de ce type avait depuis longtemps cédé la place, en moi, à la plus pure forme de dégoût.
— Grâce à la vitesse et à l’expérience des assaillants, les cris se sont bientôt évanouis. Les Valaques survivants et moi sommes restés pétrifiés de terreur, leur peur superstitieuse m’infectant et me laissant désemparé. Je l’ai rapidement surmontée et j’ai essayé d’obtenir des autres ce qu’ils savaient sur ce qui venait de se passer, en vain. Le francophone parmi eux était mort, son œil transpercé par une balle turque. Même si j’avais été en mesure de communiquer avec le reste d’entre eux, je doute que j’aurais pu comprendre leur terreur. Bien que, comme je commençais déjà à le sentir, les cavaliers que nous avions vus soient d’une certaine façon liés au sauveur dont ils avaient parlé, ces paysans semblaient saluer son arrivée avec davantage de peur que de joie.
» Je me suis mis en marche, seul, en direction de l’endroit où s’étaient tenus les Turcs. Parmi les arbres devant moi, j’ai aperçu des ombres accroupies, fébriles, et entendu des sons qui se situaient à mi-chemin entre la langue des hommes et les grognements des animaux. Puis j’ai entendu un grand cri. J’étais sûr qu’il était en turc, mais il a rapidement été réduit au silence, pour être remplacé par les reniflements et ricanements que j’avais entendus auparavant. J’ai erré quelques minutes entre les arbres, trébuchant sur des dizaines de corps turcs ayant tous la même plaie sanglante au cou — bon nombre présentant aussi d’autres blessures –, mais je n’ai pourtant rencontré aucun des cavaliers face à face. Je me suis alors arrêté et j’ai écouté.
» Les bruits que j’avais entendus s’étaient apaisés et je ne pouvais maintenant percevoir, tout autour de moi, que la respiration rauque et superficielle d’animaux se préparant à attaquer. Je me trouvais au beau milieu d’eux et j’étais maintenant encerclé. J’ai porté la main à mon épée, sachant malgré tout qu’elle me serait de peu d’utilité. Il y a eu un bruit de pas juste derrière moi. Je me suis retourné et me suis retrouvé nez à nez avec Zmiéïévitch.
» Il a parlé, mais je n’ai pas compris sa langue. J’ai remarqué la puanteur de son haleine, pareille à un marécage. Il a de nouveau parlé dans une autre langue, mais, de nouveau, elle m’était inconnue. Ensuite il a parlé en anglais : « Good evening. » J’ai débité une phrase toute faite en anglais pour dire que j’étais russe. Il a marqué une pause, essayant de reformuler sa phrase, puis il a souri et dit dans un français courant : « Dans ce cas, vous parlez français. »
» Je lui ai dit que c’était le cas et il m’a conduit à l’écart. C’est alors seulement que j’ai remarqué qu’il traînait derrière lui le corps inerte d’un Turc, comme un manteau qu’il aurait été trop paresseux pour jeter sur son épaule. Comme nous avons continué à marcher, il s’est retourné et s’est nonchalamment débarrassé du corps en le jetant derrière lui, au centre du cercle des créatures qui m’avaient entouré. Derrière nous, j’ai pu les entendre se rapprocher de ce que leur maître leur avait lancé.
» Nous sommes revenus près de l’endroit où j’avais laissé les Valaques. Dans le laps de temps qui s’était écoulé depuis que je les avais quittés, ils avaient rassemblé un peu de leur courage et étaient maintenant debout, débattant de ce qu’il fallait faire ensuite. À notre arrivée – à l’arrivée de Zmiéïévitch –, ils se sont une fois de plus jetés au sol et recroquevillés. Zmiéïévitch ne leur a pas accordé la moindre attention. Nous nous sommes assis à quelque distance d’eux et avons parlé.
» La fascination a surmonté aussi bien la peur que les bonnes manières, et je lui ai posé directement la question la plus évidente :
» — Qu’êtes-vous donc ?
» — Vous êtes russe, m’a-t-il dit. Vous allez donc comprendre ces choses. Nous sommes des vampires, voordalaki, dans votre langue.
» Je n’ai pas eu besoin d’exprimer ma surprise.
» — Et nous sommes des patriotes, a-t-il poursuivi.
» — Vous êtes tous valaques ? lui ai-je demandé.
» — La plupart, pour le moment ; quelques-uns viennent de Moldavie. Nous sommes un groupe en perpétuel renouvellement — sauf en ce qui concerne le meneur, a-t-il ajouté avec un léger salut. Mais, pour le moment, nous sommes tous… des environs.
» À ce stade, ses camarades avaient commencé à émerger de la forêt. À dix, il formait un groupe bas et recroquevillé, pas très différent de la formation de mes propres camarades valaques, mais il y avait quelque chose en leur sein qui attirait l’attention de ce nouveau groupe. Je ne pouvais que trop bien deviner ce que c’était.
» — Ils ne vous ressemblent pas tous, ai-je dit.
» — Et ils ne vous ressemblent pas tous, a-t-il répondu avec un signe de la main en direction des Valaques. Il y a différentes classes d’hommes dans toute société. (Il se retourna pour me faire face directement.) Et c’est pourquoi c’est un privilège si rare que de siéger ici et de parler avec vous.
» — Je présume donc que vous nous avez vus au château, ai-je dit.
» — C’est exact, mais je savais déjà que vous étiez ici et ce que nous ferions.
» — Et vous vivez là depuis quatre cents ans ?
» — Pas tout à fait encore, a-t-il répondu avec un sourire nostalgique qui lui seyait à peine, mais ce sera bientôt le cas.
» — Et les autres – sont-ils tous aussi âgés ?
» — Oh, non, a-t-il répondu avec mépris. Atteindre mon âge exige de l’habileté, de l’intelligence, de la prévoyance. Ce ne sont pas les capacités que l’on trouve — ou que l’on recherche — chez un fantassin. Ils sont plus vieux que vous, c’est un fait, mais pas tant que cela.
» — Et vous les avez créés ? ai-je demandé. Vous en avez fait des vampires, je veux dire ?
» — De nouveau, non. Qui pourrait être fier de revendiquer de telles créatures comme ses fils ? Ils tendent à se perpétuer eux-mêmes. À l’occasion, un étranger peut se joindre à nous, un vampire ayant eu vent de notre renom. En général, ils sont les bienvenus.
» L’un des Valaques – celui qui était allé jusqu’à la porte du château — s’était avancé furtivement vers le groupe de vampires, essayant de voir ce qu’ils étaient. Lorsqu’il s’est approché, l’un d’eux s’est retourné et a bondi. En quelques secondes, le Valaque a été immobilisé au sol, deux autres s’accroupissant au-dessus de lui. Zmiéïévitch a crié dans leur direction et ils se sont interrompus pour l’observer. Il a de nouveau crié et ils sont retournés vers la bande avec réticence. Je pouvais presque voir leur queue entre leurs jambes.
» Zmiéïévitch et moi avons parlé plus longuement, mais j’ai remarqué qu’il était distrait, jetant des coups d’œil vers l’endroit où ses acolytes terminaient les restes de divers cadavres turcs qu’ils traînaient hors des bois. C’est à sa suggestion que nous avons décidé de travailler ensemble, au moins pour repousser les Turcs en dehors de sa région des Carpates. Nous devions travailler d’une façon très similaire à ce que nous avions décidé de mettre en place à Moscou : nous serions chargés d’explorer pendant la journée pour localiser les Turcs et ensuite ils interviendraient la nuit pour les détruire. Il a dit qu’il n’aurait aucune difficulté à nous trouver dans les montagnes. Il est même allé expliquer notre plan aux six Valaques survivants.
» — Et maintenant l’aube approche, je vous prie de nous excuser, m’a-t-il dit lorsqu’il est revenu de sa discussion avec eux. Mais tout d’abord, puis-je emprunter votre sabre ?
» Je le lui ai tendu, ne sachant quel usage il pouvait bien en avoir. Il l’a pris et s’est dirigé vers les autres vampires, qui étaient toujours massés autour du corps de l’un des Turcs. Je n’ai pas pu voir ce qu’il a fait avec l’épée, mais rapidement il a repris la tête de sa bande, remontant la pente vers son château. Lorsqu’ils se sont rapprochés, j’ai pu voir qu’il portait la pointe de mon épée à sa bouche. Au bout, il y avait un morceau de chair crue et sanglante, dont il arrachait des morceaux avec ses dents jusqu’à ce qu’il l’ait entièrement dévoré. Ensuite, avec un sourire, il m’a jeté l’arme pour me la rendre. Quand je l’ai attrapée, il m’a adressé un salut informel et il a poursuivi son ascension de la montagne. En quelques minutes, ils étaient hors de vue.
» Je me suis assis, contemplant les vestiges de la bataille nocturne et réfléchissant à notre bizarre conversation. Dans la froide lumière du jour, tout ce que j’avais vu et entendu paraîtrait étrange et incroyable. Pourtant je n’en doutais pas, et je n’étais même pas choqué en en prenant conscience. Je suppose que, parce que je n’avais aucune appréhension personnelle du danger, je n’éprouvais aucun sentiment d’horreur. J’ai ensuite regardé les cadavres turcs ravagés, éparpillés autour de nous, mes camarades effrayés et massés les uns contre les autres, la lame de mon sabre recouverte de sang séché d’une façon qui était à la fois si familière et pourtant, en ce jour, si repoussante. Je me suis retourné et j’ai vomi.
Il s’interrompit et, quelques secondes durant, nous gardâmes tous deux le silence.
— Alors, l’as-tu rencontré de nouveau ? demandai-je finalement.
— Tout s’est passé exactement comme il l’avait suggéré. Nous ratissions les montagnes le jour, localisant les Turcs, mais nous ne les attaquions pas. La nuit, Zmiéïévitch et les autres apparaissaient et la bande d’envahisseurs repérée était annihilée. Ils ont du en tuer des centaines. Zmiéïévitch était de bonne compagnie — tu peux rire, mais il était bien plus agréable que tous ceux que j’avais rencontrés dans ce maudit pays. Et j’ai un peu parlé avec les autres vampires aussi. Ils n’étaient pas aussi barbares que Zmiéïévitch me l’avait laissé penser. Enfin, tu sais comment ils sont : tu as parlé avec les Opritchniki. Et n’oublie pas qu’ils étaient mes frères d’armes, au moins pour cette période. Ils n’utilisaient pas ces noms-là, mais Piotr, Varfolomeï, Andreï et Ioann faisaient déjà partie de leur groupe.
Dimitri se retourna et me fixa droit dans les yeux, réfléchissant à ce qu’il était sur le point de dire. Puis il secoua la tête pour chasser ces pensées, comme s’il s’éveillait d’un rêve.
— Pour autant que je m’en souvienne, du moins, dit-il. C’était il y a longtemps.
— Combien de temps es-tu resté avec eux ? demandai-je.
— Pas longtemps. Finalement, après une quinzaine de jours, nous avons aperçu un bataillon russe et j’ai décidé de revenir à ce que je connaissais. J’ai attendu pour prendre congé que Zmiéïévitch nous retrouve ce soir-là. Il a compris ma décision et m’a dit, en toute sincérité, que, si jamais j’avais besoin d’aide, je ne devrais pas craindre de le lui demander.
— Et il a tenu parole, dis-je.
Dimitri ne perçut pas l’amertume de mon ton.
— Exactement, Alexeï. Exactement. Tu n’aimes peut-être pas ce qu’ils sont — Dieu sait que moi non plus –, mais on peut leur faire confiance. Ils l’ont démontré.
Et, en mon for intérieur, je ne pouvais pas le mettre en défaut. Les Opritchniki avaient répondu à notre appel à l’aide ; ils avaient fait ce que nous leur avions demandé de faire. Dimitri et moi le savions tous les deux et, pourtant, nous semblions être parvenus à des conclusions fort différentes. Je recherchai ce qui nous distinguait et l’identifiai rapidement. Dieu savait peut-être que Dimitri n’aimait pas ce qu’étaient ces créatures, mais je n’en étais pas encore convaincu. Ma haine viscérale et instinctive, pour ce qu’ils étaient intrinsèquement, semblait absente — ou tout du moins cachée — chez Dimitri. Il les voyait comme un canon qu’il suffisait de pointer vers l’ennemi, et c’était tout à fait logique. Cela aurait surpris Max, et cela m’étonnait, de découvrir que Dimitri était plus rationnel que moi.
Et pourtant, si c’était de la rationalité, elle pouvait aller au diable. L’amour était irrationnel et il était pourtant à la fois juste et beau. La haine ne pouvait-elle être comparable ? Mon expérience des Opritchniki m’avait convaincu que c’était possible.
J’avais d’autres questions, mais pas le courage de les lui poser. Je changeai de sujet.
— Quand pars-tu ? demandai-je.
— Je suis prêt. (Il sourit d’un air penaud.) J’ai déjà pris mes dispositions. Je pars aujourd’hui. (Puis il ajouta : ) Veille sur Natalia et Boris pour moi.
Nous nous embrassâmes. Il n’y avait pas de mots pour se dire au revoir et pourtant, tandis que je m’éloignais, je savais dans mon cœur que nous n’avions pas eu là notre conversation la plus honnête. Dimitri, j’en étais certain, mentait, ou, du moins, ne racontait pas toute l’histoire. Le récit de sa première rencontre avec Zmiéïévitch était trop soigné, trop construit pour le satisfaire lui-même. Il y avait d’autres choses dont il avait voulu me parler, mais qu’il avait tues.
Et pourquoi cela ? Parce que j’étais un menteur moi aussi. Dimitri n’avait peut-être pas la perspicacité nécessaire pour deviner exactement ce que je retenais, mais il me connaissait depuis assez longtemps pour se douter de quelque chose. Ce quelque chose était que j’en avais fait ma quête (une quête que j’allais poursuivre maintenant que je n’avais plus d’excuse pour ne pas retourner à Moscou) : détruire chacune de ces créatures abominables. Et pourquoi ne lui avais-je pas, à mon tour, révélé mon secret ? Parce que je ne lui faisais pas confiance. Je l’avais trompé parce que je savais qu’il me trompait. Son comportement était similaire. Nous ne pouvions ni l’un ni l’autre nous sortir de cette impasse par un acte de foi, aussi petit soit-il.
Comme les choses avaient été plus simples lorsque Max était le seul traître parmi nous ! Sa présence n’avait semé aucune des graines du doute dans notre groupe. Peut-être avait-il simplement été un meilleur menteur que Dimitri ou moi, à tel point que même maintenant, même après qu’il avait été démasqué, même maintenant qu’il était mort, j’avais davantage confiance en lui qu’en ce camarade dont je venais juste de me séparer.
Deux jours plus tard, un grand convoi de voitures à cheval, de remorques et de carrioles s’éloigna de Iouriev-Polski. Nous étions le 14 octobre — plus d’un mois s’était écoulé depuis que nous avions fait nos adieux à Natalia et quitté la ville. Il s’avéra que c’était le dernier jour avant que l’hiver nous tombe véritablement dessus. Le deuxième jour de notre voyage, la température chuta brusquement. Notre chevauchée vers Moscou allait être plus glaçante que quiconque l’avait prévu, mais cela ne durerait que trois ou quatre jours et je serais de retour. La retraite de Bonaparte durant l’hiver russe prendrait bien plus longtemps.
Regardant derrière moi le long convoi de véhicules, j’aperçus les trois diligences couvertes que Piotr Piétrovitch avait employées pour évacuer son « patrimoine » de Moscou. Il était assis à l’avant de la première voiture, à côté du cocher. Derrière lui, dans l’ombre de la capote, je pouvais tout juste deviner un visage que je savais être celui de Domnikiia. Je passai l’essentiel de ce long voyage à l’observer.
Ma propre carriole accueillait une foule hétéroclite — jeunes et vieux, quelques familles –, personne avec qui je ne ressentais une envie particulière de converser. Je me souviens de l’après-midi de notre quatrième jour de voyage, alors que j’apercevais pour la première fois les tours et les dômes de ma ville bien-aimée ; une mère assise à côté de moi finissait tout juste de raconter un conte populaire à ses deux jeunes enfants, faisant ressurgir des souvenirs de ma propre enfance. Je ne contemplai la ville qui se rapprochait que pendant quelques minutes avant de tourner de nouveau mon regard vers Domnikiia.
L’histoire que la mère racontait de façon très vivante à ses enfants avait été l’une des favorites de ma grand-mère, et — malgré sa simplicité — l’une de ses plus étranges histoires effrayantes. Elle parlait d’une ville du sud appelée Ourioupine, et j’écoutai nonchalamment, réconforté par le souvenir de mes craintes d’enfant, qui semblaient maintenant si insignifiantes.
— Lorsque le voyageur et ses créatures sont partis, tout le monde s’est réjoui, racontait-elle, sa voix s’élevant pour exprimer la joie. Mais bientôt les gens ont commencé à remarquer que quelque chose n’allait pas. (Elle se pencha vers ses enfants d’un air de conspiration et baissa la voix.) La ville était tranquille — si calme que vous pouviez entendre le bruit d’un fermier semant des graines de pavot.
Les enfants lui sourirent, anticipant la fin d’une histoire qu’ils avaient entendue de nombreuses fois auparavant.
— En fin de compte, c’est un petit garçon qui avait à peu près ton âge, Gricha, dit-elle à son fils, qui a compris ce qui n’allait pas. Tout était trop tranquille parce qu’il n’y avait plus de chants d’oiseaux. Les animaux du voyageur avaient non seulement mangé les rats, mais aussi tous les oiseaux du village.
» Et à ce jour, vous savez, pas un seul n’est revenu.