Chapitre 11

J’étais dans ma chambre, la chambre à coucher dans laquelle j’avais dormi enfant.

J’étais bien conscient que cette chambre ne ressemblait en rien à celle que j’avais eue enfant mais, comme c’est souvent le cas dans les rêves, je savais, et c’était un fait indiscutable, que c’était bien la chambre à coucher de mon enfance. Deux lits se trouvaient, de façon tout à fait erronée, le long de deux murs opposés de la chambre, avec un espace entre les deux pour marcher. Dans le mur le plus éloigné, contre lequel reposaient les têtes des deux lits, il y avait une fenêtre. Les rideaux étaient fermés, mais on pouvait voir qu’à l’extérieur c’était un beau jour d’hiver, lumineux et ensoleillé.

Sur le lit de gauche gisait un garçon, dormant face contre le mur, de sorte que seul son dos était visible. C’était – et là encore, je le savais avec certitude sans même avoir vu son visage – moi à l’âge de cinq ou six ans. Sur le même lit, tournant le dos au garçon, était assise mon épouse, Marfa, qui affichait un intérêt poli pour ce qu’elle voyait de l’autre côté de la pièce.

Debout au pied de l’autre lit se tenait l’empereur Napoléon. Il faisait face à la femme qui y était assise, son épouse – l’impératrice Marie-Louise. Sur ses genoux, celle-ci tenait un grand bol et, dans ce bol, il y avait des figues. Elle tendit une figue à l’empereur, qui la prit dans sa main. Il la porta à sa bouche, mordit dedans et, lorsque la peau verte craqua, la chair et les graines rouges se mirent à couler autour de ses lèvres. Il se lécha les lèvres et prit quatre autres bouchées du fruit jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la tige. Il fit tomber celle-ci dans sa bouche et l’avala, comme si ç’avait été la partie la plus savoureuse de tout le fruit, puis il se lécha les doigts.

Il tendit la main – sa main gauche, cette fois – en direction de son impératrice pour obtenir une autre figue et je remarquai pour la première fois qu’à sa main manquaient les deux derniers doigts, exactement comme à la mienne. Je regardai ma propre main gauche, la tenant délicatement dans la droite tandis que j’étudiais ma mutilation et me demandais comment j’avais pu ne jamais avoir remarqué cette coïncidence. Je relevai les yeux et découvris que l’empereur avait disparu ou, du moins, qu’il était sorti de mon champ de vision. Je regardais désormais à travers ses propres yeux, bien que je ne sache pas si les autres personnes présentes dans la pièce voyaient Bonaparte ou Alexeï Ivanovitch debout devant elles.

Je tournai le regard vers mon impératrice pour découvrir qu’elle aussi s’était transformée (bien que peu de changements soient nécessaires : ) Marie-Louise était devenue ma Domnikiia. Je m’assis près d’elle sur le lit, jetant un coup d’œil en biais vers Marfa qui affichait toujours la même sérénité curieuse. Domnikiia tenait toujours le bol sur ses genoux mais, désormais, au lieu de figues, celui-ci contenait du raisin. Je compris soudain que les fruits étaient empoisonnés et que je l’avais toujours su. Domnikiia tendit le bol à Marfa à travers la pièce, l’invitant silencieusement à prendre un de ces délicieux grains. Marfa présenta la paume de sa main en signe de refus poli.

Observant de nouveau le garçon derrière elle, sur le lit, il me vint à l’esprit que je m’étais trompé en croyant que c’était moi-même enfant. Comme n’importe quel père serait capable de reconnaître le moindre cheveu de son fils, je reconnus l’enfant comme étant mon fils, Dimitri Alexeïevitch. Au même instant, je compris qu’il était mort, empoisonné par le raisin de Domnikiia. Cette révélation m’attrista, mais je ne trahirai pas la moindre émotion. À sa ceinture, il portait la petite épée en bois que je lui avais fabriquée la dernière fois que je l’avais vu.

La porte, située à côté du pied du lit sur lequel était allongé le corps du garçon, s’ouvrit et ma mère entra dans la pièce. Elle était morte lorsque j’avais vingt-deux ans et bien que, même dans mon rêve, j’en sois pleinement conscient, il semblait parfaitement raisonnable maintenant de voir ma mère décédée entrer dans la chambre à coucher de mon enfance. Presque aussitôt, elle se dirigea vers Domnikiia qui, une fois encore, lui tendit le bol pour lui offrir du raisin.

Ma mère déclina avec la chaleur polie dont je me sentais loin-tainement familier.

— Non merci, ma chère, dit-elle en souriant à Domnikiia. Je suis déjà morte.

Ce furent les seules paroles que quiconque prononça durant ce rêve.

Puis elle s’en fut et s’assit sur l’autre lit, à côté de mon épouse. Elles se saluèrent avec courtoisie, mais sans curiosité.

Domnikiia tendit de nouveau le bol en direction de ma mère et je vis une bague à son doigt. Un dragon y était représenté avec un corps d’or, des yeux d’émeraude et une langue rouge et fourchue ; la même bague que Zmiéïévitch avait portée la nuit où nous nous étions rencontrés. Tout autour de l’anneau, la main de Domnikiia paraissait vieille et pâle. La peau de ses doigts flétris se désagrégeait. Je relevai les yeux vers son visage et je vis que ce n’était pas sa main qui portait la bague, mais celle de Zmiéïévitch lui-même. Il était penché au-dessus d’elle, couvrant sa main, et la guidant tandis qu’elle présentait le bol de raisin. Il paraissait plus vieux que lorsque je l’avais vu. Ses cheveux gris avaient blanchi et sa peau était décrépite et terriblement ridée. Ses yeux étaient ceux d’un vieil homme, suppliant que l’on se souvienne de lui tel qu’il était dans sa jeunesse.

Encore une fois, ma mère et Marfa maintinrent leur refus poli. Zmiéïévitch quitta Domnikiia et se dirigea vers la porte par laquelle ma mère était entrée. Il l’ouvrit et, d’un geste de la main, fit entrer l’Opritchnik Piotr. Ce dernier traversa la pièce pour se placer derrière Domnikiia. À son entrée, elle avait jeté un regard du côté de la porte pour voir de qui il s’agissait mais, l’ayant vu, elle ne montra pas davantage d’intérêt et ramena son regard sur moi. Piotr se pencha en avant. Ce faisant, sa main glissa sous le bras de Domnikiia et l’entoura pour finir par se poser sur sa poitrine. Sa tête oscilla au-dessus de son épaule pendant un moment, alors qu’il marquait une pause pour se lécher les lèvres, puis il se pencha davantage, embrassant doucement son cou et, ce faisant, sans que personne dans la pièce à part moi le remarque, il serra doucement son sein dans sa main.

Domnikiia garda son regard fixé sur le mien. Tandis que Piotr l’embrassait et la caressait, ses yeux s’écarquillèrent très légèrement, comme une femme qui vient tout juste de voir son amant à l’autre bout d’une pièce remplie d’amis et tente de masquer sa réaction à tous ceux qui l’entourent. Piotr se redressa et retira sa main et, en même temps, Domnikiia tendit le bras vers le bol et y saisit un grain de raisin, qu’elle éleva vers moi. J’ouvris la bouche en sachant pertinemment que le raisin était empoisonné et je la laissai y glisser le fruit, refermant rapidement la bouche afin de sentir brièvement ses doigts entre mes lèvres tandis qu’elle retirait sa main.

Piotr parti, bien que je ne sache comment, Zmiéïévitch fit entrer l’Opritchnik suivant, Andreï. Son comportement fut identique à celui de Piotr ; le baiser sur le cou de Domnikiia et la main sur son sein. Sa réponse fut la même et j’avalai une fois de plus avec avidité le grain de raisin lorsqu’elle me le donna, conscient que j’allais être empoisonné de la même manière que mon fils, allongé sans vie sur le lit de l’autre côté de la pièce, et néanmoins toujours avide de manger les grains de raisin à cause du frôlement léger des doigts de Domnikiia qui les accompagnait.

Et ainsi l’histoire se répéta encore et encore pour chacun des Opritchniki. Zmiéïévitch fit entrer dans la pièce Iakov Zevedaïinitch, puis Ioann, ensuite Filipp, Varfolomeï, Foma, Matfeï, Iakov Alfeïinitch, Faddeï et Simon. Chacun d’eux embrassa et caressa Domnikiia et, chaque fois, elle y répondit en me donnant un autre grain de raisin empoisonné à manger. J’avalais chaque grain avec plaisir, avec un sentiment de peine croissant à l’idée qu’ils causeraient ma mort, mais sans désir de faire quoi que ce soit pour l’empêcher.

Une fois que Simon fut reparti, je savais qu’il ne restait plus qu’un seul Opritchnik à faire entrer. Je jetai un coup d’œil vers l’autre lit, où mon épouse et ma mère étaient toujours assises avec la même expression de curiosité docile, conscientes au fond de leur cœur du danger de la scène, mais trop indulgentes envers mes caprices excentriques pour critiquer ces gens qu’elles supposaient être mes amis. Derrière elles, je remarquai que la petite épée de bois au côté de mon fils était brisée en deux. Et mon fils était plus grand, beaucoup plus grand, mais toujours mort. C’était maintenant Max et je compris alors que ç’avait toujours été lui, bien que je ne puisse toujours pas voir son visage.

Zmiéïévitch avait un dernier hôte à inviter dans la pièce. C’était Iouda. Il s’avança vers Domnikiia, mais ne fit rien de plus que s’incliner légèrement et soulever son chapeau. Puis il alla à la fenêtre et ouvrit brusquement les rideaux, remplissant la pièce de lumière. Par la fenêtre, je vis un tableau hivernal. Une petite mare trônait au milieu d’un jardin couvert de neige. Une large fissure dentelée divisait la fine couche de glace qui la recouvrait. Iouda se détourna de la fenêtre et s’approcha de moi avec un sourire triomphant, les bras encore tendus vers les rideaux, accueillant les acclamations d’une foule que je ne pouvais ni entendre ni voir, mais que je savais présente.

Il se plaça derrière Domnikiia et se pencha sur elle, non pas pour l’embrasser ou la caresser comme les autres l’avaient fait, mais simplement pour prendre un grain de raisin dans le bol placé devant elle. Il marcha vers moi et m’offrit nonchalamment le fruit, que je saisis mais que je ne mangeai pas. Je le tins entre mon pouce et mes doigts et l’offris en retour à Domnikiia, mais elle refusa, secouant la tête et reculant face à la mort que, elle en était bien consciente, le raisin susciterait et que j’avais si calmement acceptée. Iouda s’avança de nouveau derrière elle et maintint sa tête immobile, me permettant de porter à ses lèvres le grain de raisin, mais elle les garda fermement serrées, les yeux également clos, crispée comme pour ajouter à son caractère inexpugnable.

J’écrasai le grain de raisin sur ses lèvres et, bien qu’elle tente de détourner la tête, elle n’y parvint pas. La poigne de Iouda la maintenait fermement. Je vis mes deux doigts restants frotter la peau et la chair écrasée du raisin sur les lèvres de Domnikiia, essayant de la contraindre à accepter le moindre morceau du poison. Je contemplais les moignons de mes deux doigts manquants et je songeais à quel point cela aurait été plus simple, si ma main avait été entière, de la forcer à ouvrir les lèvres et de lui faire goûter le fruit.

Et puis je remarquai, enroulée autour de mon majeur, une bague en forme de dragon, avec un corps d’or, des yeux d’émeraude et une langue rouge et fourchue.

Je m’éveillai.



Ce qui fait d’un rêve un cauchemar n’est pas son contenu, mais son atmosphère. Rien dans mon rêve n’avait été ostensiblement horrible, mais je m’éveillai avec le sentiment – aussi sûr que jamais – que quelque chose d’irrémédiablement terrible avait eu lieu, quelque chose qui avait détruit tout mon monde. Si l’on m’avait demandé ce que c’était, j’aurais été incapable de répondre et, dans le temps qu’il m’aurait fallu pour me rappeler ce que c’était, j’aurais été assez éveillé pour me rendre compte que ce n’était rien. Mais, durant quelques secondes après mon réveil, je n’eus aucun doute quant à son existence ou son énormité.

Lorsque j’ouvris les yeux, je bondis hors de mon lit, sentant instinctivement que le remède à ma peur était l’action physique. Mon environnement était étrange. Je devais essayer de combattre la terreur à laquelle j’étais confronté. Mais je ne pouvais pas me rappeler ce que je devais faire – ni même ce qu’était cette terreur.

En quelques secondes, je m’éveillai complètement. J’étais dans une chambre de la maison abandonnée de Zamoskvorechié. C’était la quatrième nuit que je passais là. Je me remémorai mon rêve et j’aurais pu en raconter le moindre détail. Je repris mes esprits et compris que ces peurs appartenaient au monde des songes et n’étaient pas réelles. Le soulagement submergea aussi bien mon esprit que mon corps comme un verre réconfortant de vodka. Mais c’était bien un cauchemar. J’étais encore hanté par la peur enfantine de me rendormir et de peut-être retourner à cet endroit effrayant dont, en m’éveillant, je m’étais justement échappé.

Je me rallongeai. Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il était – dehors, il faisait encore nuit noire et je ne ressentais pas le besoin impérieux d’allumer une bougie. Je me demandai si je parviendrais à me rendormir. Lorsque j’étais tout petit et que je faisais un cauchemar, ma mère m’avait parfois laissé dormir dans son lit jusqu’au matin. Mon père ne tolérait pas ce type de dorloteries, et cela ne m’était donc autorisé que lorsqu’il était loin. Après sa mort, je grandis très rapidement et le besoin ne se fit donc plus sentir. Je ne parvenais pas davantage à me rendormir mais je restais éveillé, terrorisé, dans mon propre lit, comme un homme.

Et maintenant j’étais effectivement un homme et je restai pourtant éveillé. Je repassai le rêve encore et encore dans mon esprit, essayant de déterminer quel était l’élément qui l’avait transformé en cauchemar, espérant me rendormir en cours de route. Quelque chose en rapport avec le raisin semblait résonner plus particulièrement avec le sentiment de peur qui perdurait en moi ; quelque chose dans le fait que Dominkiia me l’offrait, dans le fait que je le prenais, même si la perspective de ma mort ne me causait que peu d’appréhension.

Il se peut que je sommeillais, allongé là, et pourtant je jurerais que j’étais éveillé tout du long, comme lorsque, recroquevillé en sécurité dans le lit de ma mère, je ne m’étais jamais senti assez à l’aise pour retomber dans le monde de l’inconscience. C’était toujours le chant des oiseaux qui venait mettre fin à l’horreur. Lorsque l’aube apparaissait, leur chant annonçait la résurrection du soleil et le début d’une nouvelle journée. Le temps – qui s’était arrêté dans l’obscurité perpétuelle et immuable de la nuit, lorsqu’il n’y a aucun moyen de dire si la dernière pensée est intervenue une seconde ou une heure plus tôt – allait reprendre sa course.

Et ainsi, à Moscou, le chœur de l’aurore, que j’associais toujours, comme je l’avais toujours fait depuis mon enfance, à la fois au fait d’être terrifié et à la cessation de cette terreur, finit par annoncer une nouvelle journée. Le temps reprit sa course et la nuit, et le cauchemar, pouvaient être oubliés.

Lorsque la rationalité redevint enfin pleinement résurgente en moi, je me rendis compte qu’un homme sensé craindrait bien davantage cette journée-là que la nuit précédente. C’était le jour où les Français devaient entrer dans Moscou.



L’après-midi était déjà bien avancé lorsque les Français arrivèrent enfin de l’ouest, alors même que les dernières brigades de ce qui subsistait de l’armée russe filaient à l’opposé, vers l’est. Parmi les derniers à partir, selon les langues bien pendues spécialistes des rumeurs, se trouvait le comte Rostopchine, gouverneur de la ville. Ayant peur que la populace russe ne le laisse pas partir, il lui avait livré un restaurateur du nom de Verechtchaguine accusé d’être un espion français. La foule avait lynché Verechtchaguine pendant que Rostopchine s’était éclipsé vers la liberté, sans avoir subi la moindre violence. Ce n’était pas la seule occasion où je devais trouver des points communs entre le gouverneur de Moscou et moi-même.

Lorsqu’ils arrivèrent, les envahisseurs étaient menés non par Bonaparte, mais par son beau-frère le maréchal Murat, que Bonaparte (honteux, comme tout républicain le serait, de voir un simple soldat épouser sa sœur) avait élevé au rang de roi de Naples. Bonaparte lui-même devait succéder à Murat dans la ville le lendemain. Je me dissimulai dans un petit attroupement de Moscovites qui assistèrent à l’arrivée de Murat plus par curiosité que par peur ou respect. Beaucoup pensaient être en train de contempler Bonaparte lui-même, mais j’avais vu assez d’images du Petit Caporal pour savoir que ce n’était pas lui. L’uniforme flamboyant et la chevelure lâchée, bouclée et presque féminine était un style que Bonaparte aurait abhorré, et ne me laissèrent aucun doute quant à l’identité de ce maréchal de France.

Les troupes françaises se propagèrent en vagues dans la ville désertée, ne montrant que peu de préoccupation pour les quelques Russes qui subsistaient. Je fus arrêté de temps à autre, mais il y avait bien trop peu de russophones parmi eux pour accompagner chaque peloton. Lorsque l’on me contrôlait, comme d’autres que je vis dans la ville, je n’avais qu’à répondre avec un flot de paroles russes suffisamment soumises, et j’étais autorisé à poursuivre mon chemin.

C’était un lundi, et notre lieu de rendez-vous choisi pour ce jour-là était la Place Rouge elle-même. En des temps plus conventionnels, c’était un lieu idéal pour une rencontre clandestine, grouillant comme il l’était de groupes où deux ou trois personnes en pleine conversation ne se distinguaient pas. Aujourd’hui, toutefois, les attroupements étaient ceux des soldats français. Se rencontrer là aurait été courageux et, lorsque l’on réalise des actes de sabotage dans une ville occupée, le courage n’est pas une qualité qui va de pair avec le succès.

Je contournai la place, revenant trois fois ce soir-là, mais je ne vis pas le moindre signe de Vadim, ni de Dimitri, ni d’aucun des Opritchniki.

Je retournai à la maison où j’avais séjourné, et découvris qu’elle était déjà devenue la caserne temporaire d’une dizaine d’officiers français. Judicieusement, je n’avais pas laissé à l’intérieur le peu de possessions que j’avais. Grimpant sur le toit, je trouvai le petit paquet que j’y avais caché, ainsi que mon épée, intacte et en sécurité. Aucun des hommes à l’intérieur ne m’entendit lorsque je les récupérai. Je me dirigeai plus au sud et trouvai un hébergement moins luxueux mais commode, que les Français avaient considéré indigne. Je n’étais pas le premier homme de l’histoire, et je ne serais pas le dernier, à être contraint de dormir dans une étable.



Le lendemain, il n’y avait pas grand-chose que je puisse faire à part errer dans la ville. La nourriture était encore assez abondante, mais elle avait un prix. Les Moscovites restés en arrière avaient probablement des raisons variées justifiant ce coût élevé mais, pour certains, il y avait tout simplement un bénéfice à en retirer. Une armée d’invasion pouvait tout simplement réquisitionner la moindre denrée, la moindre bouteille de vodka, et toute autre denrée qu’elle souhaitait mais, bien qu’elle puisse ainsi obtenir gratuitement ce qu’elle consommerait, elle ne pourrait obtenir rien d’autre. Une armée en mouvement peut piller, mais une armée à l’arrêt doit commercer. Elle doit faire appel à autrui pour sortir de la ville et se réapprovisionner. Cela était, du moins, la sagesse conventionnelle. Je le croyais et, selon moi, Bonaparte aussi. Comme toujours, nous avions tous les deux surestimé la résolution des paysans russes. Quelques aliments frais parvinrent à entrer en ville, mais c’était très insuffisant. Les Français – et leurs chevaux – devraient en fin de compte survivre avec ce qui était stocké dans les caves et les greniers. C’était trop peu. Si les Français en avaient pris conscience, leur séjour à Moscou aurait pu être encore plus court – et cela les aurait peut-être effectivement sauvés, s’ils étaient partis à temps pour quitter la Russie avant l’hiver. Tous les éléments de l’armée française ne comprenaient pas la nécessité du commerce, mais les quelques marchands de Moscou qui restaient approvisionnèrent ceux dont c’était le cas ainsi que, de façon assez pratique, moi-même. Je soupçonne que, si j’avais choisi de me déguiser en officier français pendant mon séjour à Moscou, j’aurais pu me nourrir à moitié prix. On ne proposait guère de rabais à un majordome russe abandonné.

Comparé à l’avant-veille, Moscou était de nouveau grouillant de vie. L’armée de Bonaparte était peut-être, à ce stade de la campagne, forte de cent mille hommes : terriblement moins qu’au début, mais assez pour donner à la ville une vague couleur de revivification. Ils représentaient toujours moins de la moitié de la population réelle de la ville, mais ils passaient plus de temps dehors dans les rues que les vrais Moscovites, qui avaient un foyer où se rendre, et Moscou semblait donc – superficiellement – actif.

Je me souviens d’un jour où, combattant au sud du Danube, j’inspectais à l’aide de ma longue-vue un champ de bataille abandonné, constellé de cadavres d’alliés aussi bien que d’ennemis. Soudainement, j’avais vu un mouvement. Un soldat que tout le monde avait cru mort, allongé sur le dos, le visage recouvert de sang, bougeait la main. Ç’avait été un mouvement imperceptible, réalisé en dépit de la douleur terrible que lui infligeaient ses blessures, mais le fait qu’il l’ait surmontée et supportée suffisamment pour émettre ce faible signal montrait à quel point il voulait indiquer qu’il était en vie, à quel point il voulait vivre.

Le terrain était encore sous le feu turc, mais je m’étais précipité, oublieux des cris de mon commandant, courbé au ras du sol comme si cela pouvait me sauver des balles ennemies. Je devais porter secours à ce pauvre homme blessé. J’étais parvenu à l’endroit où il s’était trouvé et je m’étais jeté au sol. Je pouvais entendre le sifflement des balles autour de moi, mais je ne crois pas qu’elles m’étaient adressées. Ma première intention avait été de murmurer quelques mots d’encouragement à l’oreille du soldat, pour lui faire savoir que, s’il voulait vivre, j’étais là pour l’aider. Puis j’avais dû trouver un moyen de traîner son corps affaibli à travers la vaste étendue de terre qui nous séparait de nos propres lignes.

Je vis soudain sa main.

Elle bougeait encore, mais le mouvement n’était pas un signal désespéré pour obtenir de l’aide – la dernière supplique d’un homme mourant, se raccrochant à la vie –, c’était simplement le frétillement d’une centaine de vers. Ils avaient déjà ingurgité l’essentiel de sa main, mais leur tortillement glouton était apparu, aux yeux d’un homme qui voulait voir de la vie où il n’y en avait plus, comme un mouvement cohérent, un soubresaut des doigts que les asticots avaient depuis longtemps dévorés.

D’une façon tout à fait similaire, le spectateur occasionnel pouvait concevoir que la vie était effectivement revenue à Moscou. Les rues étaient de nouveau pleines de vitalité, d’agitation, de mouvement. Mais, en étudiant de plus près, il se rendrait compte que ces silhouettes qui remplissaient les rues, bien qu’elles semblent en surface ressembler aux anciens habitants de la ville, vivaient de la ville et non pas dans la ville. Leur but était de consommer ce qu’ils y trouvaient (nonobstant le fait que le commerce pouvait s’avérer une approche plus efficace que le pillage en matière de consommation), non pas de l’entretenir au profit de leurs successeurs ou au profit de la ville elle-même.

Moscou était aussi plein de vie qu’un cadavre sur la table de l’embaumeur. Les fluides et produits chimiques qui avaient été introduits dans ses veines pouvaient l’engorger suffisamment pour lui donner une vague ressemblance avec la créature vivante qu’elle avait été autrefois, mais ils ne seraient jamais capables de lui apporter l’essence vitale qui faisait auparavant de ce corps un homme. Cette image me rappela les Opritchniki. Ils se faisaient passer physiquement pour des hommes, mais je n’avais jamais vu, dans aucun d’entre eux, le moindre soupçon de désir et d’amour et d’angoisse coutumiers d’un être vivant.

Je me demandai si les occupants français se voyaient comme des parasites festoyant sur le cadavre d’une ville autrefois glorieuse, ou s’ils croyaient être l’avant-garde d’une nouvelle vague de vie qui avait revitalisé tout le reste de l’Europe et apportait maintenant la réalité physique des Lumières en Russie ? Je pense que Bonaparte lui-même en était probablement persuadé, mais je crois également qu’il se leurrait. Max avait partagé les illusions de Bonaparte.

Cela faisait presque quatre heures que je n’avais pas pensé à Max.



Ce fut au milieu de l’après-midi de ce jour-là, le 3 septembre, que j’entendis les premières histoires d’incendies faisant rage à Moscou. J’avais investi dans une quantité substantielle de tabac et j’en proposais furtivement à un prix absolument déraisonnable à tout soldat ou officier français que je croisais. La leçon la plus imprévue que je tirai de tout ceci était que j’avais manqué ma vocation. Le temps de vendre à peine un tiers de mon stock, j’avais déjà regagné plus que ce que je l’avais payé. Je compris combien les quelques milliers d’habitants qui étaient restés à Moscou, quelles que soient leurs craintes de mourir, avaient dû être tentés par le profit qu’il y avait à faire.

Les bénéfices que je cherchais à en tirer n’étaient pas constitués d’espèces sonnantes, mais de renseignements. Je maintenais toujours ma façade simpliste d’homme qui ne parlait pas le français, et j’étais donc en mesure de récolter toutes les informations relatives aux plans et aux déploiements dont les Français discutaient, ainsi que des ragots et commérages.

Des feux éclataient partout dans Moscou. Les récits français disaient que d’anciens condamnés des prisons de Moscou avaient été libérés et avaient reçu l’ordre du gouverneur en fuite, Rostopchine, de brûler la ville plutôt que de laisser les Français l’occuper. Les Moscovites à qui je parlai rapportaient, de façon assez prévisible, une version différente : c’étaient les Français qui démarraient les feux, avec l’intention non seulement d’occuper la ville, et de la violer, mais, ultimement, de la détruire. Cela n’avait guère de sens pour moi : aucun ver ne pourrait jamais être heureux de voir incinéré le cadavre dont il se nourrissait. Selon un autre point de vue, les incendies n’étaient que des accidents. Les Français se préoccupaient moins que ses habitants de la ville, et ils étaient donc moins inquiets au sujet d’une bougie renversée ou d’un tison bondissant. De surcroît, sans la moindre autorité civile en place, il n’y avait aucune organisation – ou aucun élan – pour éteindre le moindre incendie causé de cette manière. Auparavant, Moscou avait été bien équipée en tuyaux et pompes, ainsi qu’en hommes qui savaient comment les utiliser, mais tous avaient disparu dans l’évacuation. Les Russes et les Français se regardaient en chiens de faïence de part et d’autre de la ville en flammes, chacun accusant l’autre, et aucun n’était prêt à ciller.

Parmi les récits relatifs aux incendies, je saisis d’autres rumeurs ; des rumeurs effroyablement familières, selon lesquelles il y avait un fléau à Moscou. À mesure que j’entendis davantage de ces colportages, l’idée de fléau commença à se transformer. Les Français se mirent à parler de strangulations, de disparitions, d’une meute d’animaux sauvages.

Les Opritchniki faisaient leur travail. Et pourtant, je me demandais si les deux phénomènes n’étaient pas liés. Les Opritchniki n’avaient aucune idée préconçue de la guerre, et les conventions ou les coutumes ne représentaient pas des barrières infranchissables. Peut-être les incendies étaient-ils eux aussi partie prenante de leur solution peu conventionnelle pour éjecter les Français. Je n’étais pas certain que j’aurais sacrifié la ville elle-même dans cette intention, mais les Opritchniki, en tant qu’étrangers, n’avaient aucun scrupule de cet ordre. Et ainsi j’aurais pu échouer où ils allaient réussir. Avec les Opritchniki, il était très simple (et très agréable) d’hypothéquer ses propres scrupules, sachant qu’après la bataille ils nous reviendraient intacts – ni diminués ni consultés.



Le lieu de rendez-vous du mardi était l’église Saint-Clément, dans la banlieue de Zamoskvorechié, pas très loin de mon nouveau lieu de résidence. Son prêtre l’avait, semblait-il, abandonnée et avait quitté Moscou, convaincu qu’il était au-delà de ses capacités de convertir ces envahisseurs athées à la piété, encore moins au christianisme, et bien moins encore à la religion orthodoxe.

Je frissonnai lorsque je levai les yeux sur les murs rouges de l’église, une sensation de menace m’envahissant, ce qui, j’imagine, n’est pas rare même chez les plus pieux des hommes lorsque l’on est confronté à la présence physique intimidante d’un tel bâtiment. L’église, nous le savons tous depuis nos plus jeunes années, est la maison du Seigneur, un lieu d’amour et de refuge. Et pourtant, le pressentiment d’horreur et de menace qui m’habitait, alors que je me tenais recroquevillé dans la pénombre de l’entrée éclairée seulement par la demi-lune couchante, devait certainement être partagé par tous. Probablement parce qu’une église, quel que soit le degré avec lequel nous l’associons à l’amour du Christ, est un endroit que nous relions aussi aux morts. Cela touche au cœur même de notre foi. Le bonheur du paradis est la récompense ultime vers laquelle tend la vie de chaque chrétien, et pourtant à quel point avons-nous tous peur de la mort ? Nous la craignons tant que nous appréhendons même les créatures les plus invalides : les morts eux-mêmes.

Je jetai un coup d’œil alentour, mais ne vis toujours pas la moindre trace de Vadim ou de Dimitri, ni d’aucun des Opritchniki.

Il ne me sembla s’écouler que quelques instants avant que je regarde de nouveau, pour découvrir que j’avais été rejoint par Ioann et Foma.