Chapitre 14

J’étais à peu près aussi éloigné de mon lit qu’il était possible à Moscou. Tandis que je m’en retournais, l’air était lourd des relents de fumée. Des bâtiments étaient en feu partout – la moitié de la ville peut-être avait brûlé ou était encore en flammes. Même au sud de la rivière, à Zamoskvorechié, des maisons brûlaient.

Les flammes n’avaient pas encore atteint l’étable où je logeais, mais je ne me sentais pas enclin à être surpris dans mon sommeil dans un bâtiment de bois si le feu l’atteignait effectivement durant la journée. Ma nuit de veille m’avait épuisé, et je soupçonnais que la nuit à venir exigerait des efforts similaires de ma part. De l’autre côté de la rue, il y avait une petite église, abandonnée par son prêtre et son entourage avant l’arrivée des Français et, point crucial, construite en pierre. Je rassemblai les quelques possessions que j’avais laissées dans l’étable et me rendis en face. Pénétrer dans la crypte ne me demanda guère d’efforts et je me glissai à l’intérieur.

Il faisait froid et sombre. À l’extérieur, même si c’était maintenant le milieu de la matinée, la ville baignait dans un sinistre crépuscule causé par la fumée épaisse qui flottait au-dessus d’elle. Je parvenais à peine à distinguer le brillant disque solaire, affaibli par le mélange de brouillard et de fumée que les incendies tout autour renouvelaient constamment. À l’intérieur de la crypte, il faisait encore plus sombre. C’était un endroit idéal pour quiconque voulait dormir durant la journée sans être dérangé.

Je marquai une pause, me rappelant qu’il restait en ville encore sept autres créatures ayant besoin d’un endroit sombre et isolé pour dormir durant les heures du jour. Et si, par quelque malchance, un ou plusieurs des Opritchniki avaient choisi cet endroit pour dissimuler leurs cercueils ? Allais-je m’éveiller pour découvrir que j’avais dormi aux côtés des créatures que je souhaitais anéantir ?

D’un autre côté, il y avait de très, très nombreuses églises dotées de cryptes à Moscou, et de nombreux autres endroits pareillement sûrs qui n’étaient pas des cryptes. Cela m’aurait surpris que les Opritchniki puissent même s’approcher d’un lieu saint tel qu’une église, mais je me rappelai immédiatement que Foma et Ioann m’avaient retrouvé devant une église moins de deux jours auparavant. J’étais toutefois très fatigué. Pour autant que je sache, la fumée dehors était si épaisse que les Opritchniki pouvaient tout à fait être en mesure de se promener à l’air libre sans avoir à craindre le soleil. Je m’allongeai, une marche de pierre en guise d’oreiller, mais, malgré mon épuisement, je ne pouvais pas dormir.

Depuis la dernière fois que j’avais fermé les yeux, ma conception du monde avait été déchirée. Tant de choses qui avaient paru mystérieuses au sujet des Opritchniki pouvaient maintenant être expliquées : leur incroyable force, le fait qu’ils évitaient la lumière du soleil, les récits de mort qui avaient suivi leur progression le long du Don. Avant tout, je comprenais maintenant leur motivation. Ils ne se battaient ni pour leur pays ni pour le mien, mais pour l’instinct le plus primitif qui soit : ils se battaient pour de la nourriture. Mais même cela ne correspondait pas tout à fait. Ils tuaient plus que ce dont ils avaient besoin, certainement, pour se nourrir. À la ferme de Goriatchkino, à trois, ils avaient tué trente hommes. Leur en fallait-il dix à chacun pour satisfaire leurs envies ?

« Satisfaits ». C’était le mot qu’avait utilisé Pierre quand il avait décrit leur attaque contre son camp. Ils avaient continué à tuer même s’ils étaient satisfaits – même s’ils avaient déjà ingurgité tout ce qu’ils pouvaient. Alors peut-être tuaient-ils pour d’autres raisons, qui allaient au-delà de l’alimentation : pour le plaisir, tout comme les hommes riches et oisifs (et je dois parfois m’inclure dans cette catégorie) chassent des animaux qu’ils ne pourront jamais manger. Ou peut-être tuaient-ils tant d’hommes pour une raison comparable à celle de l’armée russe – parce qu’ils étaient des ennemis sur notre terre. Peut-être faisaient-ils simplement ce que nous leurs avions volontiers demandé de faire – nous aider à tuer nos ennemis. Pouvais-je réellement leur reprocher de faire ce que j’avais demandé et d’en retirer une certaine jouissance ? J’avais choisi de rejoindre l’armée, tant d’années auparavant, parce que je voulais voyager. J’avais tué, je suppose, un homme pour chaque vingtaine de verstes que j’avais parcourue en Europe. Leur justification – le fait qu’ils aient besoin de se nourrir – n’était-elle pas meilleure que la mienne qui était, pour la réduire à sa plus simple expression, que j’étais curieux ?

J’écartai de telles pensées de mon esprit. Je savais au fond de moi-même que ces créatures étaient le mal. Il y avait beaucoup de choses dans les connaissances des générations passées qu’un homme éclairé du XIXe siècle pouvait considérer comme primitives – en science, stratégie militaire, littérature et musique –, mais cela ne signifiait pas qu’elles devaient être entièrement rejetées. J’avais été assez arrogant pour rire des histoires de ma grand-mère – je riais pour cacher ma peur – mais, désormais, j’avais eu la preuve irréfutable qu’elle avait raison. Il me restait encore à découvrir certains détails, mais elle avait eu raison à propos de l’existence des vampires, et je n’allais pas contester leur nature abominable. Je n’allais pas entrer en désaccord avec des siècles de sagesse accumulée sur le bien et le mal, sur la justice et l’injustice. Tout, dans mon expérience et la sagesse qui m’avait été transmise par mes ancêtres, me dictait comment je devais voir ces créatures, et aucun examen logique et rationnel de leur comportement ne pouvait changer cela. Ils étaient des abominations envers Dieu et ils devaient mourir. J’avais entrepris cette tâche la nuit précédente et j’allais continuer la nuit prochaine, et la suivante, et celle d’après, jusqu’à ce que ce travail soit achevé.

Je tentai une fois encore de dormir et, cette fois, constatai que la somnolence me gagnait rapidement. Je pensai aux sept autres corps allongés quelque part dans la ville, dans des endroits sombres, similaires, cherchant également à se revigorer par le sommeil. Tandis que je m’endormais, une pensée me vint : je me demandai comment ils étaient parvenus à dormir dans la campagne lorsque nous étions partis vers l’ouest pour retrouver les Russes dans leur avancée, sans la moindre certitude quant à l’endroit où nous serions le lendemain. La question n’occupa pas mon esprit assez pour me tenir éveillé.

Pas plus que les implications de ce qu’avait fait Max, ou de ce qui s’était abattu sur lui. J’avais compris presque aussitôt après avoir découvert que les Opritchniki étaient des vampires que Max pouvait fort bien avoir fait tuer Simon, Iakov Alfeïinitch et Faddeï non pas en raison de sa loyauté envers la France, mais de sa loyauté envers l’humanité. «L’humanité». C’était le terme même qu’avait utilisé Max la dernière fois que nous avions parlé, quelques instants avant que je l’abandonne à ces créatures. Il semblait quasiment certain qu’il avait su ce qu’ils étaient. Il n’y avait pas non plus de doute quant au fait que sa mort avait été la plus horrible imaginable. Et pourtant, je parvins à dormir.



Lorsque je m’éveillai, j’étais dans l’obscurité totale. Je bondis sur mes pieds, craignant d’avoir dormi toute la journée, mais tandis que je reprenais conscience, je me rendis compte qu’il faisait sombre parce que j’étais encore dans la crypte. Une douleur lourde et lancinante rongeait le côté droit de ma poitrine. Les événements de la nuit précédente me revinrent en une vague de souvenirs qui me submergea. La douleur dans ma poitrine était due au pieu qui avait perforé le corps de Varfolomeï. Je me dirigeai vers la porte et regardai dehors pour découvrir qu’il faisait encore jour : c’était le milieu de l’après-midi. L’odeur d’une ville en train de brûler flottait dans l’air.

Je n’avais pas grand-chose à faire jusqu’à la rencontre du soir. J’arriverais tôt, espérant que Vadim et Dimitri seraient également en avance – avant qu’aucun des Opritchniki arrive. Nous aurions plus de chances à trois contre sept. C’était, d’une certaine façon, une bénédiction que mon esprit soit occupé par la nuit à venir car j’aurais sinon pu m’effondrer devant l’état auquel avait été réduite la ville. Des quartiers entiers de bâtiments autrefois grandioses n’étaient plus que des tas fumants de restes carbonisés. Les feuilles des arbres, certaines déjà brunies par l’arrivée de l’automne, étaient devenues grises, couvertes d’une fine couche de cendres. Se pouvait-il, me demandai-je, qu’une partie de ces cendres soit en fait des grains de la poussière provenant des corps désagrégés de Matfeï et Varfolomeï, balayée par le vent et mélangée à la fumée provenant des incendies ? Combien de temps faudrait-il à leurs restes pour être éparpillés dans l’ensemble de la ville, du pays, de la planète ? Quelle quantité de la poussière qui remplit nos maisons, que l’on extrait de nos tapis en les battant, que nous inhalons par inadvertance chaque jour, provient d’autres créatures de ce type, tuées il y a longtemps par des hommes vertueux, leurs restes propagés aux quatre coins de la terre ?

Ici et là, parmi les bâtiments incendiés, des souvenirs des âmes y ayant jadis habité avaient survécu au feu. Des bols et assiettes de porcelaine jonchaient le sol où s’étaient trouvés, autrefois, les vaisseliers qui les contenaient. Dans une maison, une lourde table en chêne était indemne, tandis que tout autour d’elle avait été consumé. À l’intérieur d’une autre, il y avait une pile de reliures vides, leur contenu ayant brûlé tandis qu’elles avaient, par quelque hasard, survécu. Peu de gens avaient trouvé la mort dans les incendies. Même si Moscou n’avait pas déjà été abandonné par ses habitants, le feu dans une ville densément peuplée est toujours plus dangereux pour les bâtiments que pour les hommes. L’incendie est identifié à une extrémité de la rue. Les voisins crient. Les habitants s’enfuient de leur maison et restent sur la route pour regarder. Et pendant ce temps, les flammes ont progressé dans la rue de moins de la largeur d’une seule maison. Le brasier se déplace aussi lentement que la marée, mais avec la même détermination. Le plus grand risque pour les spectateurs n’est pas les flammes ou la fumée, mais la possibilité qu’un bâtiment tout entier s’effondre vers l’extérieur, dans la rue, écrasant ceux qui se tiennent là bouche bée.

Là où je me trouvais, parmi les ruines, cette scène de brasier s’était déroulée plusieurs heures ou même plusieurs jours auparavant. Ailleurs dans la ville, elle avait lieu en ce moment même. Dans les décombres de certaines des maisons plus grandioses – plus grandioses avant que l’incendie ait remis au même niveau les maisons des riches et des pauvres –, des silhouettes accroupies fouillaient parmi les débris, cherchant à récupérer tout ce qui pouvait avoir de la valeur. Certaines familles riches avaient laissé derrière elles leurs plus beaux bijoux, cachés sous une latte de plancher ou derrière un mur lambrissé. Mais ils ne pouvaient pas les dissimuler à l’incendie. Les parquets et les murs disparus, tous ces objets tombaient au sol. Les pierres précieuses survivaient aux flammes, intactes ; les métaux précieux fondaient et se recomposaient, mais perdaient peu de leur valeur dans le processus. Les charognards qui les ramassaient risquaient de se brûler les doigts sur les braises, mais ils considéraient que c’était un prix acceptable à payer. D’autres étaient plus malins et envoyaient leurs enfants assurer les fouilles.

Plus intelligents encore étaient ceux qui partaient en quête non de richesse, mais simplement de subsistance. Dans les jardins potagers – accessibles depuis la rue maintenant que les maisons auxquelles ils appartenaient autrefois avaient été rasées –, des hommes, des femmes et des enfants cherchaient à tâtons les quelques choux et pommes de terre pourrissants qui restaient, qu’ils mangeaient crus immédiatement ou qu’ils cachaient dans leurs manteaux pour les savourer plus tard. Alors que les Russes fouillaient aussi bien l’intérieur pour y trouver des bijoux que l’extérieur pour de la nourriture, les troupes françaises ne songeaient pas à la famine et se focalisaient, dans leur pillage, sur ce qui était traditionnellement précieux. Dans les semaines à venir, nombre d’entre eux découvriraient qu’ils échangeraient avec bonheur un rubis contre une betterave, ou un diamant contre une pomme de terre. Quelques-uns s’accrocheraient à jamais à leur butin, se berçant jusqu’au bout de l’illusion qu’un homme riche ne peut jamais souffrir de la faim.



Nous étions jeudi et notre lieu de rendez-vous était donc la porte de la Résurrection, l’entrée nord de la Place Rouge. J’arrivai peu après 20 heures, presque une heure avant l’heure prévue pour notre rencontre. Le soleil s’était déjà couché et, pendant que j’attendais, contemplant les icônes de mosaïque battues par les vents, au-dessus de chaque arche de la porte, j’étais soulagé que les incendies ne soient pas arrivés aussi loin – du moins, pas encore.

Une icône représentait saint Georges, le saint patron de la ville, dardant sa lance à travers la gueule de son monstrueux ennemi, le dragon étalé, les ailes déployées, presque suppliant, sous les sabots de l’étalon du saint. Cela semblait une conclusion incontestable : le bien, comme il est juste et approprié, triomphant du mal. Mais était-ce vraiment tout ? Le dragon avait enroulé sa longue queue serpentine autour de la patte arrière du cheval. Était-ce juste une dernière contorsion due aux souffrances de la bête en train de mourir, ou le dragon avait-il fomenté un plan pour désarçonner son ennemi et, contre toute probabilité et en contradiction avec la légende, dévorer le saint ? L’icône n’illustrait qu’un unique instant. Nous ne pouvons voir ni comment le dragon et le saint en étaient arrivés à cette confrontation, ni comment celle-ci allait se résoudre. Pour le découvrir, nous ne disposons que des récits mythologiques, écrits par les hommes et non par les dragons.

Avec un sourire, je m’autorisai le plaisir de me représenter moi-même – Alexeï Ivanovitch Danilov – en saint Georges moderne, sauvant Moscou d’une nouvelle engeance de monstres qui la menaçaient. Ce n’étaient pas des dragons, mais la pensée me revint qu’ils avaient été amenés ici par Zmiéïévitch, le fils du dragon. Était-ce son père que Georges avait tué ? Avait-il conduit les Opritchniki à Moscou pour prendre sa revanche ? Je ris à haute voix du cheminement qu’avait choisi mon imagination, puis je jetai un coup d’œil alentour : personne n’avait pu m’entendre. Je me demandai à quoi ressemblerait une icône me représentant, bataillant contre Matfeï et Varfolomeï dans cette cave. De nouveau, les iconographes ne seraient en mesure de ne capturer qu’un instant. Ils ne montreraient pas que c’était moi qui avais, en partie, invité les monstres dans la ville, non plus qu’ils ne pouvaient montrer, en l’état actuel des choses, la scène finale de l’histoire. Quand et comment sentirai-je la queue de serpent s’enrouler autour de ma cheville et me conduire à ma perte ?

— J’ai l’impression de ne pas t’avoir vu depuis bien longtemps, Alexeï Ivanovitch.

Je me retournai. C’était Dimitri. Cela faisait six jours que je lui avais parlé, et j’avais alors ressenti à son égard une haine que je ne pensais jamais pouvoir surmonter. Celle-ci avait commencé à s’estomper presque immédiatement, mais ç’avaient été six longs jours et désormais mon opinion à son égard était suspendue à une simple question : savait-il déjà ? Je travaillais aux côtés des Opritchniki depuis quelques semaines et, bien qu’il y ait eu de nombreuses petites choses qui m’avaient mis mal à l’aise à leur sujet, ce n’était que lorsque j’avais vu Matfeï dans cette cave – en fait, un peu plus tard, lorsque j’avais vu son corps tomber en poussière – que j’avais su avec certitude ce qu’ils étaient. Dimitri les connaissait depuis bien plus longtemps. Se pouvait-il que la vérité lui ait échappé ? J’avais soupçonné, dès le départ, qu’il nous cachait quelque chose au sujet des Opritchniki, mais jamais quelque chose de cette ampleur. Peut-être avait-il ses propres soupçons et les avait-il écartés, les trouvant ridicules. S’il était effectivement au courant, je n’avais alors aucune idée de ce que je devais lui dire. S’il ne l’était pas, il devait être averti.

Mais lorsque je le regardai, je me forgeai une autre certitude. C’était simplement ce bon vieux Dimitri, un homme d’une simplicité fiable, presque banale. Il n’était pas conscient de vivre dans un monde de vampires. S’il avait été au courant à leur sujet, cela l’aurait changé et je l’aurais su. Je m’avançai vers lui et l’embrassai chaleureusement.

— Oh, Dimitri ! marmonnai-je contre son épaule.

Il tressaillit. Il semblait que six jours aient fait davantage pour guérir mon opinion à son égard que pour soigner les blessures physiques que je lui avais infligées lors de notre dernière rencontre.

Je reculai d’un pas.

— Est-ce que tu vas bien ? lui demandai-je.

— Cela fait encore un peu mal, répondit-il sans amertume. Tu savais ce que tu faisais. (Je crois que c’était censé être un compliment. Il m’observa intensément et son visage afficha sa préoccupation.) Je te retourne la question. Est-ce que toi tu vas bien ?

— J’ai été… occupé.

— Tu as une mine épouvantable. As-tu dormi ? As-tu mangé ?

Au cours des derniers jours, je n’avais pas pensé à étudier ma propre situation. J’avais acheté de la nourriture, à des prix grotesques, sur les marchés lorsque j’en avais eu l’occasion. J’avais dormi, mais mon repos avait été perturbé lorsque j’avais ajusté mon sommeil de façon à le synchroniser avec celui de l’ennemi ; non pas les Français, mais mon nouvel ennemi, les Opritchniki. Mon corps était encore douloureux des contusions occasionnées par mes rencontres avec Varfolomeï et Matfeï. Je ne m’étais pas lavé. Je n’avais pas changé de vêtements. J’avais dormi tout d’abord dans une étable, puis dans une crypte. Depuis des jours, je n’avais pas trouvé le moindre miroir dans lequel me regarder, mais l’expression de Dimitri était un miroir suffisant.

Dimitri fouilla dans sa poche et en sortit un bloc de quelque chose, enveloppé dans du papier. Il me l’offrit. C’était du fromage. Je m’assis, tournant le dos à la porte de la Résurrection, et le mangeai avec une faim que j’avais ignorée jusque-là.

— Je n’aime pas pavoiser, dit Dimitri en s’asseyant à côté de moi. Mais jusqu’à présent je trouve que c’est l’une des missions les plus faciles qu’on m’ait jamais confiées. Retrouver les Opritchniki en soirée, avoir une discussion rapide, et ensuite les laisser faire. Ils font bien plus de ravages que nous ne pourrions jamais en causer.

— Oui, dis-je avec énergie, en mâchant une bouchée de fromage. Et j’ai découvert pourquoi.

— « Pourquoi » ? En quoi y a-t-il un « pourquoi» à ce sujet ?

Je le regardai gravement, me demandant si j’avais les mots pour expliquer ce qui serait – et qui avait été pour moi jusqu’à récemment – inconcevable. Les mots dont nous disposons pour parler de ces choses sont ceux que l’on utilise pour raconter des histoires, non pour transmettre la vérité. Je me rappelai la façon dont Vadim m’avait annoncé que Max était un espion. Il me fallait lui parler franchement.

— Ils ne sont pas humains, Dimitri. Ce sont des monstres. Ils tuent afin de pouvoir se nourrir de la chair de leurs victimes.

Ce fut un soulagement d’en parler. Tant que mes pensées restaient inexprimées, mon équilibre mental était suspendu au fil fragile de cette vérité. En les dévoilant, je fus de nouveau certain que cette connaissance était réelle, étrangère à mon esprit, et non le fruit de mon imagination.

Dimitri resta de glace : ni choqué ni incrédule, et pourtant il semblait comprendre. Pour dissiper le moindre doute, je décidai d’utiliser le mot que ma grand-mère avait prononcé avec peur, mon père avec mépris. J’employai le terme avec précision.

— Dimitri, ce sont des voordalaki.

Dimitri secoua la tête, comme sous l’effet d’un spasme momentané.

— Et alors ? demanda-t-il. Nous nous battons aux côtés de Prussiens, d’Autrichiens, d’Anglais. Nous ne nous préoccupons pas de qui ils sont, tant qu’ils sont de notre côté.

Il n’avait même pas pris la peine de me demander comment j’étais au courant. Ce que je lui avais dit relevait de la superstition ridicule et sa réaction n’était pas de le nier, mais de le dénigrer. Il ne me disait ni « Ne sois pas ridicule » ni « Ne sois pas sentimental ». Il apparut soudainement évident que je m’étais trompé à son égard.

— Alors tu savais ? lui demandai-je.

— Oui, je savais. (Sa réponse était dédaigneuse, mais qu’il ait besoin d’en dire plus montrait qu’il était également sur la défensive.) Je savais qu’ils étaient les tueurs les plus accomplis que j’aie jamais rencontrés. Je savais que mon pays était menacé d’invasion. Je savais qu’ils pouvaient tuer une dizaine de Turcs où tous nos fusils et canons n’en tueraient qu’un. Je savais que nous avions besoin d’eux et surtout, Alexeï, je savais que nous pouvions leur faire confiance. C’est pour notre pays que nous nous battons, ce n’est pas le moment d’être pointilleux sur la façon de se battre. Les Français en feraient autant, mais c’est nous qui sommes chanceux : ils travaillent pour nous et ils font ce que nous leur disons de faire. Si nous leur demandons de ne tuer que des Français, alors ils ne tuent que des Français, et par centaines.

Nous fûmes interrompus par une troisième voix.

— Ils ont tué Maxime. (C’était Vadim qui avait pris la parole, sortant de l’ombre. J’ignorais depuis combien de temps il écoutait.) Il était russe.

J’aurais préféré que ce ne soit pas le cas, mais il était bien trop facile de réfuter cet argument.

— Ils ont tué Maxime avec notre consentement, répondis-je. Il ne valait pas mieux qu’un Français.

Vadim hocha la tête d’un air grave.

— Peut-être que tu devrais me dire tout ce que tu as découvert, dit-il. Dimitri Fétioukovitch a peut-être ses propres raisons de se fier aux… (il hésita à employer un mot si superstitieux) voordalaki, mais j’ai besoin d’être un peu plus convaincu.

L’arrivée de Vadim avait si rapidement pris la tournure d’une discussion que je n’avais pas eu l’occasion de le saluer, comme je l’avais fait avec Dimitri, avec l’affection qui s’était accumulée en moi ces derniers jours. Mais, s’il y avait eu un moment approprié, il était maintenant passé.

— Je te raconterai, dis-je. Mais nous ferions mieux de marcher. Les Opritchniki peuvent arriver ici à tout moment.

Nous marchâmes sur la Place Rouge. Lorsqu’elle est presque vide, comme c’était le cas en cet instant, c’est un endroit parfait pour une conversation privée, si l’on reste proche de son centre. Personne ne peut approcher sans être vu ; personne ne peut arriver à portée de voix. Les cachettes les plus proches seraient au milieu des étals de marché et des boutiques sommaires qui entouraient le périmètre de la place et qui – à mon sens – nuisaient à sa grandeur. Personne ne faisait de commerce à cette heure et les échoppes qui n’avaient pas encore brûlé étaient abandonnées. Nous étions libres de parler en privé. Une voix forte pouvait résonner d’un bout à l’autre de la place, mais nul ne pouvait entendre un murmure sinon ceux à qui il était destiné.

Je pris conscience que je devais être prudent quant à ce que je leur disais – plus particulièrement, ce que je disais à Dimitri. Si la véritable nature des Opritchniki n’était pas une grande surprise pour lui, la découverte de mes deux meurtres pourrait le choquer davantage. Je n’étais pas sensible au point de m’inquiéter de choquer Dimitri, mais j’étais assez certain qu’il allait tôt ou tard révéler aux Opritchniki ce que j’avais fait. Et cela, je pouvais m’en passer.

Je leur racontai la façon dont j’avais suivi Foma. Peu de chose dans mon récit pouvait contribuer à la condamnation que je portais sur eux, mais cela décrivait les motivations qui seraient ultérieurement celles Matfeï. Je leur relatai ensuite ma poursuite de Matfeï et ce que j’avais vu sous la taverne : la façon dont il avait déchiré la gorge de ce Français avec ses dents et les blessures que j’avais trouvées sur le corps lorsque je m’étais approché. Après cela, je dus rester proche de la vérité, mais ne pas tout révéler.

— Je l’ai suivi plus loin, poursuivis-je, jusqu’à une autre cave, au nord de Tverskaïa. J’ai attendu à l’extérieur et, rapidement, j’ai vu Varfolomeï arriver. J’étais déjà assez sûr de ce à quoi j’avais affaire et j’ai donc attendu jusqu’à ce qu’il fasse complètement jour avant de les suivre en bas. À l’intérieur, je les ai vus. Ils dorment dans des cercueils. J’ai pu les observer d’assez près pour voir leurs dents. Les histoires que l’on entend sont vraies : ils ont des crocs comme des loups.

La preuve la plus évidente de la nature de ces créatures résidait, naturellement, dans la façon dont ils étaient morts, mais je n’étais pas en mesure de révéler cette partie de l’histoire. Au lieu de cela, j’improvisai. Matfeï et Varfolomeï n’étaient pas en position de me contredire.

— Ils se sont réveillés et sont venus vers moi. Je ne sais pas s’ils allaient m’attaquer, mais je me suis éloigné, repassant la porte, vers la lumière. Ils se sont arrêtés, comme si la porte constituait pour eux une barrière. Ils n’ont pas osé entrer dans la lumière.

J’étais néanmoins face à un problème. Leur crainte de la lumière n’était pas suffisante pour convaincre Vadim du genre de créature qu’ils étaient. Je les avais vus face à face – ce qui avait été suffisant pour moi – mais, sans décrire comment ils étaient effectivement morts, quelles preuves avais-je ? Je réalisai que la meilleure façon de condamner des hommes morts était aussi la plus traditionnelle : prétendre qu’ils m’avaient tout avoué.

— Ainsi je me suis senti plus en sécurité, et nous avons commencé à parler, poursuivis-je. Ils n’ont pas honte de ce qu’ils sont ; ils l’ont spontanément admis. Ils ne comprenaient en quoi cela me choquait.

La réaction que je décrivais était, de fait, proche de celle que Dimitri avait affichée quelques instants plus tôt, mais j’aurais parié qu’ils auraient réagi ainsi si je leur en avais donné l’occasion.

— Et tu les as crus ? demanda Vadim, comme si j’étais un imbécile. (Je me tournai vers lui, mon visage exprimant quelque peu mon indignation.) Je ne me serais pas attendu à une telle crédulité de ta part, Alexeï.

— Je ne suis pas crédule.

— Oh, allons ! (Vadim éleva la voix, puis se radoucit, observant alentour au cas où il aurait été entendu.) D’un côté, je peux accepter que toutes ces bêtises auxquelles les paysans croient à propos des morts s’élevant de leurs tombes et s’abreuvant du sang des vivants – des choses qu’aucun homme intelligent n’a soutenues depuis des siècles – soient vraies, ou alors croire qu’un de mes officiers s’est fait piéger par deux mercenaires étrangers dotés d’un sens de l’humour tordu. C’est assez dur à avaler, mais c’est la meilleure option.

— Mais j’ai vu Matfeï, arrachant de ses dents la chair de la gorge d’un homme !

C’était désormais moi qui élevais la voix.

— Tu n’as pas dû bien voir.

Je repris mon souffle. Il semblait que je doive leur exposer ce que j’avais vu de mes propres yeux, quel qu’en soit le risque. Avant que je puisse parler, Dimitri vint à mon secours.

— C’est vrai, Vadim. J’ai vu bien davantage qu’Alexeï. Pas ici, mais en Valaquie. Je savais ce qu’ils étaient lorsque je les ai appelés ici.

— Et tu as décidé de ne pas nous le dire, déclara Vadim.

— Je leur avais promis de garder leur secret.

— Ce n’était pas à toi de prendre cette décision.

— Cela faisait partie de l’arrangement. Ils ne seraient pas venus sinon. (Il pouvait voir que Vadim n’était toujours pas convaincu.) Nous avons besoin d’eux, Vadim. Au fond, ce sont des soldats très efficaces. Ils ont tué ceux que l’on voulait leur faire tuer. Ils vont nous aider à chasser les Français. Tu ne veux quand même pas gâcher tout cela, non ?

Il parlait uniquement à Vadim. Cela n’avait guère de sens d’essayer de me persuader.

— Oublions-les un instant, déclara Vadim. Je n’ai aucun différend avec eux, capitaine Petrenko. (Son ton était des plus formels et, par conséquent, des plus furieux.) Mon problème est de savoir pourquoi tu as choisi de ne pas nous dire ce que tu prétends savoir.

— Dans ce cas, réglons ce problème plus tard. Nous sommes en pleine guerre.

Je n’avais jamais entendu Dimitri – ni aucun d’entre nous – parler à Vadim de manière aussi ouvertement contestataire auparavant. Vadim n’était pas du genre à régner sur ses subordonnés, mais Dimitri entrait en territoire inconnu quant à ce qu’il pourrait accepter.

Vadim se couvrit le visage de ses mains et respira profondément.

— C’est de la folie, dit-il, de se quereller pour savoir si tu aurais dû me dire qu’ils étaient des vampires ! Je devrais vous passer un savon à tous les deux pour être aussi crédules !

— Peut-être ferions-nous mieux d’en discuter plus tard, interrompis-je, faisant un signe de tête vers l’autre côté de la place, où j’avais vu deux silhouettes approcher.

À cette distance, je ne voyais pas bien qui était le plus petit des deux, mais c’étaient indubitablement des Opritchniki et le plus grand ne pouvait être nul autre que Iouda.

Vadim et Dimitri se séparèrent, essayant d’adopter une certaine nonchalance vis-à-vis des créatures qui s’approchaient de nous.

— Nous en reparlerons, Dimitri Fétioukovitch, murmura Vadim avec un sourire artificiel. Si ce que tu dis est vrai, ce n’était vraiment pas une façon pour Maxime de mourir.

— Alors quelle est la bonne manière de mourir pour un traître ? répondit sèchement Dimitri.

Avant que quiconque ait pu ajouter quoi que ce soit, les Opritchniki nous avaient rejoints.

C’était Ioann qui l’accompagnait mais, comme à l’accoutumée, Iouda assura toute la conversation.

— Bonsoir, Vadim Fiodorovitch, Dimitri Fétioukovitch, Alexeï Ivanovitch.

Chacun de nous lui rendit son salut.

— Comment progresse votre travail ? demanda Vadim.

— Conformément aux plans, répondit Iouda. Nous nous restreignons pour ne pas provoquer la panique. À l’heure actuelle, les incendies causent autant de difficultés aux Français que nous-mêmes.

— Je pense qu’ils sont maintenant presque éteints, dit Vadim. Les Français se sont suffisamment organisés pour y faire face. De plus, il ne reste pas grand-chose à brûler.

Il dit cela avec une désinvolture qui déguisait la profondeur de nos sentiments face à la dévastation de la ville.

— Bien. Ils ont été une source de grande inquiétude pour moi et mes amis. En fait, nous n’avons pas vu certains de nos amis depuis plusieurs jours, dit Iouda. Y en a-t-il qui sont venus à vos rendez-vous ?

— Nous avons vu Matfeï et Varfolomeï la nuit dernière, déclara Dimitri.

— Nous ?

— Vadim Fiodorovitch et moi-même.

— Ainsi vous n’étiez pas à ce rendez-vous, Alexeï Ivanovitch, dit Iouda en se tournant vers moi.

Je me demandai s’il savait déjà ce qui était arrivé à Matfeï et Varfolomeï et s’il tentait de lire dans mes pensées. J’étais soulagé que Dimitri n’ait pas mentionné le fait que je les avais suivis.

— Non, je n’ai pas pu. Mais la nuit précédente, j’ai vu Foma et Ioann, répondis-je en faisant un signe de tête en direction de Ioann, qui se tenait toujours silencieusement aux côtés de son camarade. Ce n’est pas toujours facile de traverser la ville, même de nuit. Je suis sûr que les autres sont parfaitement en sécurité.

— Vous avez sans doute raison, Alexeï Ivanovitch : ceux que vous n’avez pas vus sont tout à fait en sécurité, j’en suis certain. J’ai moi-même vu Piotr et Andreï pas plus tard que la nuit dernière.

Ioann balayait le sol de ses pieds avec impatience et regardait autour de lui.

— Je crois que nous ferions mieux de nous remettre au travail, déclara Iouda, notant la nervosité de Ioann. Nous nous reverrons sûrement tous bientôt.

Il jeta un coup d’œil à chacun d’entre nous, tour à tour, au cas où nous ayons quelque chose à ajouter. Constatant que nous n’avions rien à dire, ils firent demi-tour et s’en furent.

Une fois qu’ils furent hors de portée de voix, j’entendis le timbre de Vadim dans mon oreille.

— Alors, lequel veux-tu prendre ?

L’idée de poursuite qui avait flotté dans mon esprit avait évidemment traversé aussi celui de Vadim.

— À toi de choisir, dis-je.

— Vous allez les suivre ? demanda Dimitri, comme s’il était étonné que nous puissions envisager quelque chose d’aussi sournois.

— Je veux constater par moi-même ce qu’a décrit Alexeï, déclara Vadim. Je serai alors peut-être convaincu. Je prends Iouda.

— Parfait pour moi, répondis-je.

Mon plan n’était pas simplement de poursuivre l’un d’eux, mais de le poursuivre et de le tuer. À cette fin, je préférais que ce soit Ioann. Aussi étrange que cela soit à admettre, Iouda parvenait à conserver quelque vestige de personnalité – par rapport, du moins, à l’autre Opritchniki – qui rendrait sa mort moins agréable.

— Je prends Ioann.

— Tu n’es pas obligé de te joindre à nous si cela va à l’encontre de ta conscience, Dimitri, dit Vadim avec un sourire entendu.

Il était impensable que Dimitri s’autorise à être exclu de ceci.

— Non, j’en suis. Je vais aller avec Alexeï.

— Ça ira, dis-je, ne voulant pas que Dimitri interfère avec mon véritable objectif. Je vais me débrouiller. Va donc avec Vadim.

— Non, Alexeï. Nous sommes la vieille équipe. C’est ensemble que nous travaillons le mieux.

Je ne pouvais pas protester davantage sans que cela devienne trop évident, et Dimitri le savait.

Les deux Opritchniki étaient encore tout juste visibles, quittant la place à droite de Saint-Basile. Nous nous mîmes tous trois à courir à travers les restes calcinés des échoppes de la place, puis nous contournâmes la cathédrale par la gauche. Iouda et Ioann s’étaient séparés, Iouda venant dans notre direction. Nous nous plongeâmes sous l’une des nombreuses arcades à colonnes sous les marches de la cathédrale. Iouda passa devant nous sans nous voir. Avec un bref sourire et un signe de la main, Vadim se lança à sa poursuite.

Dimitri et moi nous dirigeâmes dans la direction opposée et aperçûmes bientôt Ioann. Il avait tourné vers l’ouest le long des berges entre le Kremlin et la Moskova.

Les pérégrinations de Ioann cette nuit-là ne furent pas très différentes de celles de Matfeï la nuit précédente, ou de Foma la nuit d’avant. Sa proie – comme celle de Foma – provenait d’un groupe concentré de soldats. Au cours de la nuit, il trouva trois casernes distinctes, dont deux que j’avais mentionnées lorsque je les avais informés, Foma et lui, quelques jours plus tôt. Il se glissa silencieusement dans chacune d’elle, ne faisant pas le moindre bruit en entrant ou en tuant. Nous ne fîmes quant à nous aucune investigation au sujet de ce qu’il avait accompli ou de qui il avait tué. Nous savions tous deux fort bien ce qui s’était passé – contrairement à Vadim, nous n’avions besoin d’aucune preuve matérielle supplémentaire.

Attendre et observer tandis que Ioann vaquait à ses activités résumaient l’ambivalence de mon attitude envers les Opritchniki. Mon intention était de tuer Ioann à la première occasion. J’aurais dû être mortifié à chaque meurtre que mon attente lui permettait de perpétrer. En réalité, je ne pouvais que m’en réjouir. Il tuait des envahisseurs français. Leur décès était l’objet même pour lequel nous avions fait venir les Opritchniki à Moscou. Mon désir de tuer Ioann était fondé uniquement sur ce qu’il était, et non sur ce qu’il faisait. Je le soutenais dans ses actes mais condamnais sa nature. C’était dans le but contraire que j’avais laissé Max mourir.

Après ses trois repas, les déplacements de Ioann étaient devenus moins furtifs. Comme je l’avais observé chez Matfeï la nuit précédente, une fois que leur faim était rassasiée, les Opritchniki devenaient un peu moins agiles. Sa démarche était plus raide – plus fière – et, si ce n’était les circonstances dans lesquelles se trouvait la ville, il aurait pu être pris pour un personnage mondain de Moscou, de retour d’une nuit de jeu ou de danse.

Avec l’aide de Dimitri, la poursuite était bien plus simple qu’elle l’avait été seule. Dans une ville, il existe une méthode bien établie pour que deux hommes en poursuivent un troisième. Les poursuivants n’ont jamais besoin de s’approcher de leur proie ; ils n’ont même pas besoin de faire le moindre pas sur le chemin qu’il a suivi. Tandis que l’un reste à l’arrêt pour observer où se rend la cible, l’autre prend en courant une rue latérale pour prendre de l’avance sur lui. Une fois qu’il est parvenu à un nouveau point d’observation, les rôles sont inversés. L’homme poursuivi ne voit jamais les déplacements et ne se rend jamais compte qu’il est traqué.

Cette approche était rendue plus compliquée par le fait que j’essayais instamment de me soustraire à Dimitri tout en gardant la trace de Ioann, parce que je savais que Dimitri tenterait de faire échec à mon objectif de supprimer au moins l’une de ces répugnantes créatures de la nuit. Dimitri sembla deviner que je manigançais quelque chose et il passa ainsi autant de temps à me poursuivre moi qu’à m’aider à traquer Ioann.

En dépit de ces subtilités et de la pluie incessante qui se mit à tomber au cours de la nuit, nous ne perdîmes pas de vue Ioann. Son lieu de repos s’avéra n’être pas très éloigné de l’endroit où nous les avions retrouvés, Iouda et lui, un peu plus tôt cette nuit-là : près du pont Kouznetski, dans le quartier français qui avait pour le moment réussi à échapper aux flammes. Il était situé dans une zone densément bâtie, où les limites entre les différentes propriétés d’un pâté de maisons étaient si indistinctes qu’une même porte d’entrée aurait pu conduire à trois maisons au moins. Fait remarquable, ces bâtiments avaient aussi été – jusqu’à présent – épargnés par les incendies qui avaient déjà consumé bon nombre de leurs voisins. Ioann monta discrètement l’escalier menant à une porte et se glissa à l’intérieur.

— Autre chose que tu as envie de voir ? demanda Dimitri sans enthousiasme.

— Oui, répondis-je. Je veux voir où il va.

— Il est entré là-dedans. Il ne va plus nulle part ce soir. Dans une heure, ce sera l’aube.

Mais j’étais déjà parti pour voir précisément où dans le bâtiment s’était couché Ioann. Le fait que je n’avais pas été en mesure de me débarrasser de Dimitri ne serait pas un obstacle permanent à mon objectif. Si je pouvais voir où il dormait, je bénéficierais alors d’une journée complète éclairée par le soleil pour revenir et annihiler Ioann avec la méthode de mon choix.

J’atteignis la porte, encore entrouverte, comme l’avait laissée Ioann, et je jetai un coup d’œil à l’intérieur. Je ne pus rien voir d’autre qu’un corridor vide. J’entendis des pas derrière moi. C’était Dimitri, refusant clairement (et de façon censée) de me laisser seul avec Ioann, même pour quelques minutes.

— Tu vois quelque chose ? demanda-t-il.

Je secouai la tête et poussai la porte pour l’ouvrir. Il y avait trois portes donnant sur le couloir, ainsi qu’une volée de marches. Sous l’escalier, une quatrième porte, ouverte, conduisait indubitablement à la cave. C’était sûrement là que Ioann s’était rendu.

Mieux préparé que la nuit précédente, j’avais apporté une bougie, que j’allumai. Je la tins devant moi tandis que nous descendions l’escalier. Dimitri me suivait de près, sa main posée sur mon dos. Une crainte soudaine m’étreignit. Si nous devions faire face à Ioann – et peut-être aussi à d’autres Opritchniki –, quel camp Dimitri choisirait-il ? Cette main sur mon dos, était-elle là pour me calmer et me rassurer, ou se pouvait-il que, si je faisais demi-tour pour échapper aux voordalaki auquel nous devions faire face, la main de Dimitri me repousserait sans pitié vers eux ? Dimitri m’avait sauvé la vie sept ans auparavant. Nous avions été les plus proches des amis avant cela et depuis lors. J’avais donné son nom à mon fils. C’était une idée choquante pour l’un de nous, ou les deux, qu’en ce moment même je puisse douter de lui.

En bas de l’escalier, ma bougie illumina d’un côté une arcade donnant vers une petite cave et, de l’autre, une double porte fermée. Je constatai d’un coup d’œil rapide qu’il n’y avait rien de l’autre côté de l’arcade. Le plafond s’était partiellement effondré et personne n’avait pris la peine de le réparer depuis des années. C’était un miracle qu’aucun dîner tenu dans la pièce au-dessus — tables, chaises, soupières, assiettes, domestiques, invités et autres — ne soit jamais passé au travers pour atterrir ici. Ioann n’y avait pas non plus établi son couchage.

Dimitri resta dans l’escalier, bloquant de nouveau presque délibérément ma sortie. J’ouvris la porte de gauche et scrutai dans l’obscurité au-delà. Cette cave était plus grande que l’autre, moins délabrée mais tout aussi inutilisée par les occupants de la maison. Aucune fenêtre ne laissait passer la moindre lumière vers l’intérieur, et il n’y avait pas d’autre sortie que celle où je me tenais. De manière assez similaire à ce que j’avais vu, vingt-quatre heures plus tôt, deux cercueils étaient posés au centre de la pièce. Cette fois, il ne s’agissait pas des caissons de fortune de la nuit précédente. Ceux qui se reposaient ici dormaient dans le luxe. Les cercueils étaient en chêne massif, avec des poignées de laiton. Je ne pouvais deviner où les vampires se les étaient procurés.

Je m’approchai d’eux. À mi-chemin, j’entendis un bruit dans mon dos. Je venais de pénétrer dans une cave dotée d’une unique sortie. Si quelqu’un m’avait attendu, il aurait facilement pu se cacher à côté de la porte et refermer le piège sur moi. Je me retournai. C’était Dimitri, qui regardait à la dérobée par la porte. Pour un homme si familier des us des Opritchniki, il était remarquablement timide à l’idée de les rencontrer dans leur propre environnement. Je lui fis signe de me suivre, mais il resta où il était.

Je fis un pas vers le premier cercueil. Il était vide. Me déplaçant plus loin, je regardai dans le second.

Ioann y était allongé, son visage ayant la même teinte rosée de satiété que j’avais observée sur Matfeï. Ioann n’avait même pas pris la peine de ramener au-dessus de lui le couvercle du cercueil. Dans cette cave aveugle, il y avait peu de chances pour que la lumière du soleil vienne perturber son sommeil.

— Qu’y a-t-il dedans ? siffla Dimitri depuis la porte.

Je n’osai émettre le moindre son, même le plus faible. J’articulai juste silencieusement à son intention.

— Ioann est dans celui-ci. L’autre est vide.

— Alors dépêchons-nous de partir d’ici, bon Dieu, avant que l’autre revienne.

Dimitri parla plus fort cette fois et, une fois qu’il eut parlé, il disparut. Je ne pus que me fier à son expérience et supposer que ces créatures n’aimaient pas voir leur sommeil dérangé.

Je remontai l’escalier vers le couloir, puis sortis, regardant alentour pour voir où se trouvait Dimitri. J’entendis un sifflement et avisai sa source. C’était Dimitri, installé sur la toiture basse d’un bâtiment de l’autre côté de la rue, d’où il pouvait observer la maison sans être vu. Je traversai la rue en courant et grimpai sur le toit pour m’allonger à côté de lui.

— Ce n’est pas trop tôt, dit-il en désignant l’extrémité la plus éloignée de la rue.

La silhouette caractéristique de Iouda était apparue. Contrairement à Ioann, il avait conservé sa posture furtive et agile. Peut-être n’avait-il pas mangé. Peut-être était-il assez raisonnable pour comprendre la nécessité de continuer à faire preuve de prudence après son repas. Quelle qu’en soit la raison, il resta à proximité des murs, dans l’ombre, tout le long de sa progression dans la rue.

— Aucune trace de Vadim, par contre, murmura Dimitri d’un ton suffisant. De toute évidence, il a perdu sa trace.

— Ou il est tellement doué pour éviter de se faire repérer qu’il reste caché aussi bien de nous que de Iouda, répondis-je.

Pour ma part, je n’étais pas certain de l’option la plus probable. Vadim était un peu plus âgé que nous, et ses compétences dans ce type de travail n’avaient jamais été tout à fait au niveau des capacités dont Dimitri, Max ou moi faisions preuve. Max y avait toujours excellé : aussi bien à traquer qu’à éviter de l’être. Nul ne pouvait s’approcher de lui à moins qu’il l’ait souhaité – à moins qu’il leur fasse confiance. Je me repris. Je ne voulais pas pousser ce raisonnement plus loin.

Iouda avait atteint les marches de la maison. Après un rapide coup d’œil à la ronde, il y entra.

— J’espère que tu ne veux pas le suivre lui aussi et vérifier où il va, Alexeï ? dit Dimitri.

Je souris.

— Non, je pense que nous pouvons le deviner.

Nous descendîmes du toit et remontâmes la rue.

— Eh bien, dit Dimitri, si Vadim est quelque part dans le coin, nous ne pourrons pas le rater, maintenant.

Mais de Vadim, il n’y avait pas la moindre trace.

— Iouda a dû le semer, dis-je.

Le soleil commençait tout juste à pointer à l’horizon lorsque nous tournâmes au coin de la rue suivante. Iouda avait repoussé son retour jusqu’à la toute dernière minute.

— Et si nous allions petit-déjeuner ? demanda Dimitri d’une façon si désinvolte que l’on aurait pu croire que les mystères de ces derniers jours n’avaient jamais eu lieu.

— Non, dis-je. Je suis fatigué. Je te reverrai ce soir.

Sur ce, je le quittai, choisissant au hasard une direction opposée à la sienne.



J’errai dans les rues de la ville pendant une heure environ. J’avais toute la journée pour revenir et détruire les créatures qui dormaient dans cette cave, mais je me sentirais mieux si j’en finissais au plus tôt. Faisant demi-tour en direction des pâtés de maisons situés à l’est de la Place Rouge, j’aperçus la lueur désormais bien trop familière des flammes. La plupart des incendies, grâce à la pluie de la nuit précédente, étaient en train de mourir. Mais la pluie avait maintenant cessé et il y avait encore à Moscou des quartiers qui étaient restés épargnés par les flammes et étaient donc encore prêts à être consumés.

Je me mis à courir pour revenir où Ioann et Iouda reposaient. Bien que j’aie légèrement moins envie de tuer Iouda que les autres, je savais néanmoins que cela devait être fait. L’incendie dans ce quartier, toutefois, rendrait mon travail beaucoup plus simple. Même ainsi, je devais m’assurer que les vampires ne trouvent pas la moindre échappatoire.

Quand j’arrivai, la moitié du pâté de maisons sous lequel se trouvaient les deux Opritchniki était déjà en feu. D’ici cinq minutes, leur cave serait elle aussi un brasier. Je ne pouvais pas me rappeler les contes populaires en détail, mais je me souvins de la légère peur dont Foma avait fait preuve lorsque j’avais mentionné les incendies devant lui. Je me doutais que le feu était l’une des méthodes par lesquelles un vampire pouvait être détruit. Même s’ils tentaient d’échapper au feu, ils devraient pour cela quitter la sécurité de leur cave. Si les flammes ne les achevaient pas, lorsqu’ils atteindraient la rue, la lumière du soleil s’en chargerait.

Toutefois, cela ne suffisait pas. Leur cave se situait sous une vaste étendue de bâtiments. Il était concevable que, avec un peu de chance, ils trouvent un chemin pour se mettre en sécurité sans jamais devoir s’exposer à la lumière du jour. Je ne voulais pas prendre ce risque.

Je me précipitai dans la maison et descendis l’escalier de la cave sans éprouver l’inquiétude qui m’avait saisi au cours de la nuit. Les portes derrière lesquelles se trouvaient les deux cercueils étaient fermées. Je pouvais déjà sentir la fumée se glissant depuis les maisons voisines. Je regardai tout autour de moi. Dans la cave effondrée qui me faisait face, je vis une petite poutre de bois. C’était parfait. Les portes de la cave possédaient deux larges poignées à travers lesquelles la poutrelle passerait idéalement, bloquant ainsi la porte de façon sûre.

Je me retournai et soulevai la poutrelle de bois. Lorsque je revins, je constatai que les portes avaient commencé à bouger. Quelqu’un tentait de les pousser de l’intérieur. Les vampires s’étaient éveillés et étaient sur le point de tenter le tout pour le tout afin de se libérer. J’appuyai de tout mon poids la poutre contre les battants. Celui qui tentait de les ouvrir fut totalement pris au dépourvu et les portes se refermèrent dans un claquement. Je n’avais que quelques instants avant qu’il se ressaisisse. Je ne pouvais pas à la fois m’appuyer contre les battants et utiliser la poutrelle pour les fermer de façon définitive. Je cessai de peser sur les portes et glissai la poutrelle entre les deux poignées de fer, craignant à tout moment que les portes s’ouvrent en grand avant que je les aie sécurisées. Ce ne fut pas le cas et, la poutre désormais en place, cela ne risquait plus de se produire. Je repris ma respiration.

Je savais que je devais partir, que j’avais autant à craindre du feu que les vampires eux-mêmes, mais je ressentais le besoin d’attendre, de m’assurer qu’ils avaient péri. Je m’assis sur les marches. Presque immédiatement, j’entendis quelqu’un cogner contre les portes. Au début, c’était le battement rapide de quelqu’un qui exigeait de l’attention, puis ce fut le bruit sourd, plus lent, plus lourd, d’une épaule tentant de briser une barrière. La porte tint bon. Bientôt, il y eut des quintes de toux. Je pouvais voir de la fumée commencer à filtrer sous la porte. Je me rappelai l’une des histoires de ma grand-mère, dans laquelle un voordalak pouvait se transformer en brume ou en fumée à volonté. Cela pouvait-il être vrai ? Si c’était le cas, ils en auraient certainement déjà fait la démonstration. La toux ainsi que le martèlement n’avaient pas cessé, je me sentis donc en sécurité.

Le feu était très proche désormais, et je me décidai à partir. Tandis que je commençais à remonter les marches, les coups sur les portes reprirent au rythme rapide qui réclamait l’attention. Maintenant, entre les quintes de toux, ils étaient accompagnés d’un cri tourmenté.

— À l’aide ! À l’aide !

Je ne pus m’empêcher de sourire à l’idée que Iouda ou Ioann, lequel que ce soit, allait mourir dans de telles souffrances après ce qu’il avait infligé à d’autres. Je n’eus pas conscience que le cri était en russe. Rapidement, la voix perdit la force même de crier. J’entendis le bruit d’un corps s’affaler au sol et les cris se muer en prière.

— Mon Dieu, ayez pitié de moi.

C’est seulement à ce moment-là que je reconnus la voix de Dimitri.