Chapitre 8
— Je pense que vous pouvez nous laisser, maintenant, Alexeï Ivanovitch, déclara Piotr. Il se tenait directement à l’opposé de moi, Max assis à mi-chemin entre nous.
— Que voulez-vous dire ?
— Ce sont trois de nos camarades qui sont morts de la main de Maxime Serguéïevitch. C’est à nous de le punir.
— Maxime Serguéïevitch a trahi son serment d’officier de l’armée russe. Je dois le ramener à Moscou pour le faire passer en cour martiale, annonçai-je avec fermeté malgré le fait que je n’étais absolument pas en mesure de leur imposer ma volonté.
Piotr était résolu, et parla presque dans un murmure.
— Il est à nous.
Une pensée me traversa l’esprit.
— Comment saviez-vous que nous étions ici ?
Piotr n’eut pas la présence d’esprit d’ignorer la question ; à la place, il répondit par un mensonge évident.
— Nous vous avons suivi.
— Non, c’est faux, lui dis-je. Sinon vous ne seriez pas arrivés si longtemps après moi.
— Dimitri Fétioukovitch nous l’a dit, déclara Iouda.
— Et comment savait-il ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Pourquoi ne retourneriez-vous pas à Moscou pour le lui demander ? répliqua Iouda.
— Pourquoi ne pas rentrer et demander à votre putain ? dit Filipp, et quelques-uns d’entre eux rirent du même rire grossier que j’avais déjà entendu.
Iouda s’approcha et me saisit le bras, me conduisant à l’écart. Je jetai un coup d’œil vers Max et vis qu’il était assis dans un silence pétrifié, suffisamment intelligent pour savoir qu’il ne pouvait ni courir ni combattre et, par conséquent, recherchant frénétiquement un autre moyen de s’enfuir.
— C’est vraiment la meilleure solution, vous savez, Alexeï, me dit Iouda doucement. Vous savez que c’est un traître et qu’il mérite de mourir. Mais voulez-vous avoir sur votre conscience le fait d’avoir tué votre ami, ou même le fait de l’avoir ramené à Moscou pour qu’il y soit tué ? (Je ne répondis pas.) Doutez-vous qu’il soit un traître ? poursuivit Iouda.
— Non.
— Donc il mérite de mourir.
— Il le mérite.
— Et si vous le laissez ici avec nous (Iouda se mit à murmurer), vous pourrez toujours dire que nous étions plus nombreux ; que tout ce que vous croyiez juste n’avait aucune importance car, si vous aviez résisté, nous aurions tout de même vaincu par la force et vous seriez tous les deux morts.
C’était à la fois une tentative de m’amadouer et une menace, et cela réussit. Je ne cherchai pas à me demander laquelle des deux avait été la plus persuasive.
Je revins auprès de Max et je dégainai son sabre de son fourreau. Il était condamné à mourir et, d’une certaine façon, observer le rituel semblait atténuer la réalité de ce fait. Je me tins devant lui et élevai l’épée au-dessus de sa tête, mes mains largement espacées. Max leva les yeux vers moi, des larmes visibles derrière les verres de ses lunettes.
— S’il te plaît, ne me fais pas cela, Alexeï.
— Voilà ce qui arrive aux traîtres, Max. Tu le sais, répondis-je calmement, en essayant de me pénétrer d’une telle haine pour sa traîtrise qu’elle en chasserait toute sympathie.
— Pas l’épée. Je veux dire, ne me laisse pas avec eux.
— Toutes les façons de mourir se ressemblent, Max, lui dis-je, bien que je sache, même alors, que c’était un mensonge. Préférerais-tu que ce soit fait par des amis ?
Il sourit d’un air résigné puis détourna le regard.
Je n’avais jamais brisé un sabre intentionnellement auparavant et il n’y avait aucune formation dispensée dans l’armée pour ce genre de chose. L’épée se courba, se plia, se tordit jusqu’à ce que la lame soit pratiquement repliée sur elle-même, et pourtant elle refusait toujours de se rompre. Les bras tendus au-dessus de la tête de Max, j’étais à la limite de mes forces. Mes muscles commencèrent à me faire souffrir sous les crampes, me hurlant de les soulager de la tension. Toute mon énergie était mobilisée à maintenir la lame à l’angle que j’avais atteint, mais j’étais rapidement en train de perdre la force nécessaire rien que pour cela, sans parler de la plier davantage vers son point de rupture. Tout à coup, dans un tintement dissonant qui me rappela, d’une certaine façon, le sifflement d’un serpent, l’acier vola en éclats. Mes deux bras furent atrocement secoués lorsque la libération de la tension du métal résonna en eux. Ma main gauche, serrant toujours fermement la lame acérée avec ses deux doigts restants, se mit à saigner à cause d’une coupure à travers la paume.
Deux des Opritchniki, Filipp et Varfolomeï, je crois, firent un pas en avant pour m’aider, mais Iouda leva un bras pour les retenir, comprenant que c’était quelque chose que je devais accomplir seul.
Je me souvins de ce que j’avais été sur le point de dire, quelques minutes plus tôt, lorsque les Opritchniki étaient arrivés.
— Comment peux-tu, Max, toi entre tous, justifier le meurtre de ton prochain en prétendant que c’est au nom de l’humanité ?
Je pris les deux moitiés de l’épée brisée, les plaçai côte à côte et les jetai dédaigneusement sur les genoux de Max. Puis je me détournai et pénétrai dans les ténèbres de la nuit, dehors.
— Mais c’est exactement cela, Alexeï, hurla Max derrière moi, de désespoir. Je croyais que tu comprenais. Ils ne sont pas…
Quoi qu’ils ne soient pas (et qui que soit ce « ils »), je ne l’entendis pas. La voix de Max fut interrompue par un glapissement bref et surpris, lorsque l’un des Opritchniki le frappa ou… je ne voulais pas y penser. Ce ne fut que plusieurs heures plus tard que je me rendis compte que ce son final émis par Max était exactement le même cri que j’avais entendu de la part du soldat français, victime de ce même terrible groupe d’hommes, moins d’une semaine auparavant à Goriatchkino.
La moitié de mon esprit n’avait aucun regret et je me consolai avec la certitude que c’était la moitié avec laquelle Maxime lui-même aurait été d’accord. Avec un peu de recul, le type d’exécution appliqué à Max ou à ce soldat français ne pouvait m’inspirer de pitié, et je ne pouvais pas regretter la mort d’un traître russe davantage que celle d’un patriote français, ou celle d’un mercenaire étranger davantage que celle d’un ami de sept ans. Il n’y a pas de bonne façon de mourir et il n’y a pas de bonne raison de mourir. La mort est momentanément désagréable pour ceux qui en font l’expérience et souvent opportune pour ceux qui la provoquent, mais les détails de l’instant de la mort ne méritent pas que l’on s’en préoccupe.
L’autre moitié de moi savait que je n’avais abandonné Max aux Opritchniki que par lâcheté. Une lâcheté certes pratique et rationnelle (mais en est-il d’autre ?), mais le fait demeurait que mon intention avait été de ramener Max à Moscou et que je ne l’avais pas fait par crainte pour ma propre vie. N’aurais-je pas dû prendre ce risque pour donner à Max une heure ou un jour de plus à vivre ? Cela ne lui aurait-il pas donné une dernière chance de s’expliquer d’une façon que je n’avais jusqu’à présent pas été en mesure de comprendre ?
Tandis que mon cheval suivait son instinct et s’en retournait vers Moscou sans que j’aie besoin de le guider, mon esprit n’était empli que de souvenirs joyeux du beau jeune homme que je venais d’abandonner à la mort. Sa trahison, qui ne m’avait obsédée que depuis six heures tout au plus, et qui avait été la cause de sa mort, était totalement chassée par les souvenirs de ses traits d’esprit, de son exubérance et de son étincelant cynisme.
Aux premières heures du matin, lorsque j’atteignis finalement les faubourgs de Moscou, je réalisai que, bien qu’il ait été vivant lorsque je l’avais quitté et bien qu’il soit, sans le moindre doute, mort à présent, je n’avais aucune idée de l’heure précise de la mort de Maxime parce que je n’avais pas été là. Je me rappelai la mort de mon père et ma méconnaissance similaire, alors, de son instant exact. Je n’étais qu’un enfant et ma mère m’avait tenu à l’écart de sa chambre, pour me protéger, durant les dernières heures de sa maladie. Je me souviens, alors que j’étais assis et que j’attendais, m’être demandé à maintes reprises comment je devais me sentir ; si je devais prier pour qu’il survive ou pleurer sa mort. Je ne songeais pas vraiment qu’une erreur de ma part ait pu avoir la moindre influence réelle sur le sort de mon père, mais cela avait certainement une incidence énorme sur mes sentiments.
J’avais alors juré de ne jamais refaire la même erreur – de ne jamais me retirer et être absent au moment de la mort d’un ami. Et pourtant, aujourd’hui, j’avais échoué à tenir ma promesse, tout comme j’échouerais de nouveau. Je pouvais trouver des excuses rationnelles à la couardise qui avait permis aux Opritchniki de le prendre, mais je n’en avais aucune pour justifier ma lâcheté morale de ne pas être resté avec lui jusqu’à la fin. Je l’avais laissé mourir seul, et c’était tout ce qui importait. Pis encore, il l’avait su.
J’arrivai à Moscou au matin et, pendant mon absence, l’ambiance de la ville avait changé au-delà de l’imaginable. Le reste de notre armée, que Vadim et moi avions si facilement dépassé sur la route en provenance de Borodino, arrivait maintenant dans la ville : non pour se regrouper ou résister, mais simplement parce que les soldats n’avaient nulle part où aller. Les craintes selon lesquelles l’afflux de dizaines de milliers de soldats surpeuplerait la ville étaient infondées. Comme ils entraient, les civils s’en allaient : la confiance s’était envolée, Moscou n’était plus imprenable. Les rues grouillaient de monde, toujours en provenance de l’ouest, toujours en direction de l’est. Des chariots où s’entassaient de hautes piles de meubles, de tissus, d’argent et d’or s’acheminaient hors de Moscou, leurs propriétaires chevauchant en tête et gardant un œil attentif sur leurs possessions. Parfois je pouvais même voir les propriétaires, ou souvent leurs serviteurs, étalés sur les biens dans les carrioles telles des araignées aux maintes pattes, tentant de retenir chaque objet afin qu’aucun ne tombe au bord de la route pour être ensuite ramassé par les Français qui poursuivaient leur avancée et qui, ils en étaient maintenant persuadés, allaient bientôt arriver.
Derrière les carrioles des habitants de Moscou arrivaient les charrettes transportant leurs défenseurs blessés. Les victimes de Borodino emplissaient toutes les rues de la ville qui n’étaient pas encore occupées par les citoyens sur le départ. Dès qu’une carriole chargée de biens somptueux s’en allait vers l’est, elle laissait la place à une autre, chargée de mourants ou même de morts. Où les deux couches se rencontraient, il y avait parfois un mélange, parfois une séparation. Certains des civils trouvaient repoussante la vue de ceux qui avaient si bravement combattu pour les défendre, d’autres déchargeaient avec joie leurs biens les plus précieux afin de faire un peu de place pour mettre en sécurité un soldat blessé. Mais, si de tels sacrifices personnels parvenaient à sauver la vie d’un unique homme, ils ne pouvaient absorber qu’une goutte de l’océan d’êtres humains qui se déversait à présent sur la ville.
Et pourtant, cette goutte d’humanité était plus que je n’étais parvenu à sauver ce jour-là.
Je n’avais aucune envie immédiate de trouver Vadim et Dimitri. Je n’aurais pas de difficulté à leur expliquer à eux pourquoi j’étais revenu, contrairement aux instructions de Vadim, sans Max, mais je n’appréciais pas la voix sceptique qui retentirait dans ma tête quand, je le savais, je le leur dirais. Mais pourquoi aurais-je dû écouter cette voix alors ? Je m’étais complu dans un lâche silence à Desna. La conscience d’un homme crie tellement plus fort au passé qu’elle parvient à le faire au présent.
Si je n’avais pas l’intention de voir Vadim et Dimitri immédiatement, il n’y avait qu’un seul autre endroit à Moscou où je pouvais me rendre. Mon intention était assez simple. Aussi lâche et aussi choquant que cela puisse paraître, les âmes qui fuyaient alors la ville agissaient sagement, et j’allais m’assurer que Domnikiia serait l’une d’elles, m’assurer qu’elle aurait un endroit sûr où se rendre et lui donner assez d’argent pour assurer sa nourriture et son transport jusqu’à ce qu’elle y parvienne. Je craignais confusément qu’elle soit loin de vouloir abandonner Moscou. Tandis que je me frayais un chemin dans les rues bondées, bousculant les citadins ayant le malheur de voyager à pied et repoussant les mains cherchant à l’aveuglette des soldats mourants couchés sur les charrettes, je me rendis compte que la ville serait bientôt remplie de soldats français ; des soldats français riches, victorieux et, par-dessous tout, entreprenants. Domnikiia pouvait gagner davantage avec eux en une journée qu’elle n’y était parvenue, ces derniers temps, en une semaine avec les Moscovites écrasés. Aurait-elle davantage de popularité, me demandais-je, dans son rôle de Dominique, Française accueillante qui leur rappellerait leurs dulcinées restées à Paris, ou en tant que Domnikiia, Russe exotique, érotique et, surtout, vaincue ? Mais je n’étais pas, comme je le savais bien désormais, bon juge du patriotisme d’un Russe. Lorsque j’arrivai, elle était en train de préparer son départ.
Bien qu’il soit déjà plus d’une heure, c’est-à-dire largement dans les heures d’ouverture habituelles de la maison close, je trouvai la porte fermée et verrouillée. Je reculai sur la place et lançai un caillou à la fenêtre de Domnikiia. La fenêtre s’ouvrit et il en sortit la tête de Margarita Kirillovna.
— Nous sommes fermés, lâcha-t-elle.
— Margarita ! appelai-je. (Elle plissa les yeux en essayant de me reconnaître.) Est-ce que Domnikiia est là ?
Sa tête disparut et la fenêtre se referma. J’attendis. Quelques minutes plus tard, j’entendis qu’on retirait les verrous de la porte. Cette fois-ci, le visage qui se risqua à demi à jeter un œil à l’extérieur était celui de Domnikiia. Je m’approchai et tentai de l’embrasser, mais elle m’évita en douceur, m’invitant hâtivement à entrer et verrouillant de nouveau la porte derrière moi. À l’intérieur, je fus confronté à l’une des plus sublimes visions de chaos que j’aurais jamais pu imaginer.
Il y avait dans le salon un assortiment de filles magnifiques en train de ranger leurs beaux vêtements dans des malles. Bien que relativement simples, elles réussissaient d’une certaine manière à assimiler la beauté du ballet environnant. Il y avait huit filles employées au bordel et, bien que je n’aie de sentiments que pour l’une d’entre elles, j’avais des yeux pour toutes. Avec leur allure professionnelle, contrôlée et sage, elles auraient tenté le plus puritain des hommes. Leur panique naturelle de petite fille intensifiait leur charme.
Je suivis Domnikiia à l’étage, dans sa chambre, où une grande malle, à demi remplie de vêtements, occupait la place d’honneur. Margarita allait et venait depuis sa chambre, ajoutant de nouvelles couches d’atours dans le coffre et, dès que nous entrâmes dans la pièce, Domnikiia se dirigea à grands pas vers sa garde-robe et entreprit de faire de même. Elle ne m’avait pas adressé le moindre mot depuis que j’étais arrivé.
Alors qu’elle passait devant moi, je la saisis par le poignet et l’attirai vers moi, mais, cette fois, ce fut moi qui évitai notre baiser. Je n’avais pas remarqué auparavant, dans la mesure où cela avait été caché par la porte un peu plus tôt et parce qu’elle avait évité mon regard direct depuis, que son œil droit et sa pommette, haute et ronde, étaient contusionnés. Sa lèvre supérieure était ouverte juste en dessous de sa narine droite et, bien que ce ne soit pas une blessure récente, elle suintait encore du sang où elle l’avait rouverte en tentant de sourire. Sur sa mâchoire je pouvais également voir, maintenant que je l’examinais attentivement, les meurtrissures légères où une main large et brutale l’avait maintenue.
Bien que cette idée me fit un instant me mépriser davantage même que son assaillant, je sentis un frisson de désir me parcourir, plus fort que tout ce que j’avais éprouvé pour elle auparavant. Sa beauté était accentuée, et non cachée, par la vulnérabilité que lui conféraient ces blessures.
J’embrassai ses lèvres aussi légèrement que je l’osai, ne voulant pas lui faire de mal, mais refusant aussi de suggérer toute diminution de ma passion due à ces imperfections.
— Qui t’a fait cela ?
— Je t’ai demandé qui était Dimitri, répondit-elle d’un ton acerbe. Je l’ai découvert.
— C’est lui qui a fait cela ?
Je tentai de paraître incrédule mais, tout comme je n’avais pas été surpris, au fond de mon cœur, par la découverte du fait que Max avait été un espion, je n’étais pas surpris de découvrir que Dimitri était capable de traiter une femme pour parvenir à ses fins. Par le passé, je n’avais jamais eu connaissance d’un tel comportement de sa part, mais je ne pouvais y trouver aucune incohérence avec ce que je connaissais de son caractère.
— Il voulait savoir où se trouvait Max, je suppose.
Elle ne répondit pas mais enfouit son visage contre ma poitrine et se mit à pleurer. Le silence qu’elle s’était imposé jusqu’à présent était dû à la peur de ne pas être en mesure de se contrôler. Maintenant qu’elle m’avait révélé l’unique fait important qu’elle avait à me transmettre, elle se laissa aller au plaisir d’abandonner tout contrôle, et m’offrit celui d’être son consolateur. Il lui restait toutefois une dernière chose à me dire.
— Mais je ne le lui ai pas dit, Liocha, lâcha-t-elle entre deux sanglots. Je n’ai rien dit. Rien.
Je ne pouvais trouver dans mon cœur aucune raison de lui reprocher d’avoir trahi Max et je fus donc heureux de lui permettre cette supercherie, autant pour moi que pour elle-même. C’était un soulagement de savoir qu’elle n’avait pu faire autrement que parler à Dimitri. J’avais repoussé tout au fond de mon esprit la suggestion faite par Filipp à Desna selon laquelle Domnikiia les avait aidés, mais cela m’avait préoccupé. Toutefois, même à cet instant, j’avais sous-estimé Domnikiia.
— C’est moi qui lui ai dit, déclara Margarita, qui faisait toujours la navette entre sa chambre et la malle.
— Pourquoi ? demandai-je.
Margarita leva le regard du coffre, légèrement surprise. Puis elle fit un mouvement des yeux en direction de Domnikiia avant de revenir sur moi.
— N’en auriez-vous pas fait autant ?
Quelques instants plus tard, Domnikiia se détacha de moi et poursuivit le rangement de ses affaires.
— Où allez-vous ? demandai-je.
Domnikiia était toujours réticente à parler, donc Margarita répondit pour elle.
— À Iouriev-Polski.
C’était un bon choix ; cent cinquante verstes au nord-est et bien loin de la route que les Français prendraient si d’aventure ils avançaient au-delà de Moscou. S’ils devaient poursuivre davantage, on supposait généralement que ce serait vers le nord-ouest, en direction de Pétersbourg. Si la prise de Moscou ne précipitait pas la chute de la Russie, alors la capture de Pétersbourg – suivant le raisonnement français – le ferait assurément.
—Avez-vous besoin d’argent ? demandai-je, sortant de ma poche une liasse de billets de banque que j’avais eu l’intention de leur donner, tout du moins à Domnikiia.
— Non, répondit Margarita. (Puis, réalisant qu’elle paraissait ingrate, elle ajouta : ) Mais merci. Piotr Piétrovitch s’occupe de nous toutes.
Je tentai de ne pas réagir à ce nom. Piotr Piétrovitch était le propriétaire du bâtiment dans lequel je me trouvais à cet instant et – de fait, sinon de droit – le propriétaire de Domnikiia, Margarita et des autres filles. Dans les rares occasions où je l’avais rencontré, il avait semblé tout à fait aimable, comprenant parfaitement les raisons pour lesquelles je rendais visite à Domnikiia. Mais, tout comme les filles elles-mêmes changeaient de personnalité pour satisfaire les goûts du client du moment, je suis certain qu’il pouvait être ce que chacun désirait qu’il soit, simplement pour gagner leur clientèle.
— Il protège ses affaires ?
— Je suppose, répondit Margarita.
Domnikiia se détourna de ses bagages et, murmurant un « merci », prit deux des billets de banque dans ma main. Ce n’était pas un montant énorme, mais c’était étrange de voir comment la signification de l’argent dans notre relation s’était autant inversée au cours des derniers jours. Lorsque je la payais pour le sexe, c’était un symbole de notre distance, de notre indépendance. Maintenant, elle l’acceptait de moi sans rien en échange, pour montrer qu’elle préférait dépendre de moi plutôt que de Piotr Piétrovitch. C’était, du moins, mon interprétation.
— Quand partez-vous ? demandai-je.
— Demain, m’indiqua Margarita. À l’aurore.
— Je viendrai vous revoir ce soir, dis-je en me préparant à prendre congé.
— Je vais vous ouvrir, dit Margarita.
— Non, je m’en occupe, lui répondit Domnikiia, sa voix reprenant maintenant une partie de sa jovialité coutumière.
— Est-ce que cela va aller ? lui demandai-je à la porte.
— Tout va bien se passer, dit-elle avec désinvolture. Iouriev-Polski est loin d’ici et le voyage est agréable.
— Non, je voulais parler de toi.
Je levai la main pour caresser sa joue meurtrie, mais je me retins par peur de lui faire mal. Elle prit ma main dans la sienne et la pressa contre son visage, la caressant et, de nouveau, faisant courir ses doigts sur ce qui restait des miens.
— Ces blessures vont guérir, dit-elle. C’est juste que… cela faisait longtemps. (Elle sourit, presque nostalgique.) Je m’étais habituée à ne pas être battue. C’est ce qui fait que travailler pour Piotr Piétrovitch en vaut la peine.
Je sentis ses doigts contre les miens et je sus ce qu’elle voulait dire. Même des blessures comme les miennes, qui ne guériraient jamais, peuvent être oubliées. Mais il est impossible d’oublier l’horrible façon dont elles ont été infligées. Une profonde haine envers Dimitri grandit en moi. Dans ma préoccupation pour Domnikiia, j’avais presque oublié que c’était mon ami qui lui avait fait subir cela ; mon ami et, par conséquent, ma faute. Et comme il n’y avait pas grand-chose que je puisse faire pour me punir physiquement moi-même, toute ma colère se focalisa sur lui. Il lui avait causé cette douleur, il avait envoyé les Opritchniki après moi et Max, et il avait déchiré mon monde en démasquant, en premier lieu, Max en tant qu’espion.
— Je vais trouver Dimitri, dis-je en laissant entendre, par le ton de ma voix, ce que j’avais l’intention de faire lorsque je l’aurais retrouvé. (Puis je l’embrassai.) À ce soir.
Je m’étais à moitié attendu à ce qu’elle m’implore, d’une manière ou d’une autre, d’être indulgent envers Dimitri, mais rien ne vint. Je l’admirai d’autant plus pour son désir de vengeance. Tandis que je m’éloignais, j’entendis le bruit des lourds verrous de la porte derrière moi.
Je revins à l’auberge et n’y trouvai toujours aucun signe de Dimitri ou Vadim, mais il y avait une note glissée sous ma porte. Elle comportait simplement ceci :
11 – 30 – 8 – Ч7 – ВД
Nous devions nous rencontrer à 11 heures le lendemain, 30 août, à l’emplacement Ч7. Cela signifiait la rive sud de la Moskova, en face du Kremlin. Les initiales «В» et «Д» indiquaient que le message émanait de Vadim et de Dimitri. Avec l’ennemi pratiquement à nos portes, c’était une sage précaution de ne pas être cantonnés tous au même endroit. J’avais de la chance qu’ils aient déjà pris cette décision et, par conséquent, j’étais le seul à ne pas avoir à déménager, du moins pour le moment.
Cet après-midi-là, j’écrivis deux lettres. La première s’adressait à Marfa. Il n’y avait pas grand-chose d’important à lui raconter. Je mentionnai la bataille de Borodino – omettant le petit rôle que j’y avais joué – et le débat dont elle faisait l’objet pour savoir s’il s’agissait d’une défaite ou d’une victoire, et j’entrepris ensuite de minimiser l’évacuation de Moscou. Tout cela n’était au fond que du remplissage avant d’aborder le sujet de Max. Max avait séjourné chez nous à Pétersbourg pendant plusieurs mois après son rapatriement en 1807 et Marfa l’avait rencontré à plusieurs reprises par la suite, se prenant d’amitié pour lui.
Je lui écrivis en m’approchant autant de la vérité que je l’osai ; qu’il avait été un espion à la solde des Français, qu’il avait envoyé plusieurs camarades à leur mort aux mains des Français, qu’il avait avoué et qu’il avait été exécuté. En relisant mon récit édulcoré, je constatai que personne ne pouvait avoir la moindre raison d’éprouver de la sympathie pour Max. Nul ne pouvait douter du fait qu’il méritait de mourir pour sa trahison, ou même me blâmer d’avoir laissé les Opritchniki exécuter la sentence. J’ajoutai donc quelques mots pour la défense de Max, ces mêmes mots qui me conduisaient encore à m’interroger sur mes propres actions. Je parlai de son idéalisme, de son admiration pour la Révolution et pour Bonaparte, et de son refus, en dépit de tout cela, de faire quoi que ce soit qui trahirait ses vrais amis.
La seconde lettre était adressée à la mère de Maxime, Yelizaveta Malinovna. Je ne l’avais jamais rencontrée – elle vivait très loin au sud, à Saratov – mais Max m’avait souvent parlé d’elle, non avec affection (ce n’était pas son genre) mais avec, je suppose, loyauté. Je ris tout seul lorsque ce mot traversa mon esprit, mais je dus admettre que Max n’était pas moins loyal qu’un autre, sa loyauté ayant simplement été placée ailleurs. Le père de Max était mort de dysenterie lorsque Max était très jeune. Ses seuls autres parents proches étaient ses deux sœurs, mais j’ignorais où elles vivaient. Yelizaveta Malinovna leur transmettrait la tragique nouvelle. Dans ma lettre à son intention, je ne fis aucune mention de sa trahison. Maxime était mort comme un héros combattant contre les Français. Je n’étais pas en mesure, expliquai-je, de donner tous les détails, pour des raisons de sécurité nationale, mais je lui transmis suffisamment d’informations pour qu’elle en déduise, une fois que les récits de la guerre seraient publiés, qu’il était mort courageusement à Borodino.
Après avoir écrit ces deux lettres relatant la mort de Max à sa mère ainsi qu’à mon épouse, je me rendis compte que j’avais complètement oublié de le dire à Domnikiia. Avec le recul, ç’avait peut-être été une bonne décision. Il fallait le lui dire, mais le moment et la façon devaient être bien étudiés. Cela n’avait toutefois pas été la raison pour laquelle je ne lui avais rien dit. Cela m’était simplement sorti de la tête. La mort de l’un de mes amis les plus proches, avec ma propre collaboration, sur laquelle j’avais pleuré tout au long de mon trajet de retour depuis Desna, avait été expulsée de mon esprit par la vue de quelques contusions sur le visage de ma maîtresse. J’étais un homme très inconstant.
Fidèle à ma promesse, je revins voir Domnikiia le soir même. Lorsque je traversai la ville, les rues palpitaient encore du flot des gens et de leurs biens et des soldats battant en retraite. La proportion de soldats augmentait à mesure que les blessés arrivaient en ville. Certains pouvaient marcher, d’autres étaient transportés sur des brancards par leurs compagnons et d’autres encore gisaient, conscients ou non, sur des chariots plats, les mourants étant indifféremment mêlés aux morts. Il n’est pas certain que la totalité des trente mille blessés russes parvint en ville au cours de ces quelques jours, mais la réalité semblait très proche de ce nombre.
Lorsque j’arrivai, le bordel était toujours fermé et la porte, verrouillée. Cette fois, un caillou jeté à la fenêtre attira l’attention de Domnikiia elle-même. Elle descendit et je suggérai de marcher un moment. Nous étions à l’écart des principales artères de la ville et, ainsi, les rues et les places étaient un peu plus calmes. Nous n’étions pas le seul couple qui se promenait dans les rues de Moscou cette nuit-là, main dans la main, chacun sachant qu’il serait bientôt séparé de l’autre. Après avoir échangé quelques mots et laissé passer un long silence, j’en vins au fait.
— Max est mort, annonçai-je calmement.
— Je ne voulais pas te le demander.
Nous poursuivîmes notre marche silencieuse un peu plus longtemps.
— Tu ne veux pas savoir ce qui s’est passé ?
— Si, répondit-elle. Mais tu n’es pas obligé de me le dire.
— C’était un traître.
Je ne donnai pas davantage de détails et j’étais certain qu’elle n’en demanderait pas.
— Je l’aimais bien, dit-elle après une pause.
Pour elle, comme pour moi, l’apprécier n’avait rien à voir avec sa qualité d’espion. Il existe des traîtres aimables et des patriotes haïssables.
— Moi aussi.
— Est-ce qu’il le savait ?
— Oui, dis-je avec un rire embarrassé. Nous nous connaissions depuis sept ans.
Sauf, bien sûr, que je ne savais pas tout de lui.
— Je voulais dire : à la fin. Est-ce qu’il savait que tu l’aimais encore ?
Ce qu’un homme ressentait durant les dernières minutes de sa vie avait-il réellement une importance, en comparaison avec toutes les choses qu’il avait ressenties dans les années y ayant conduit ? Peut-être que maintenant, moins d’une journée après la mort de Max, ces dernières minutes avaient plus d’importance qu’elles n’en auraient dix ans plus tard, lorsque toute son existence pourrait être vue avec une certaine distance. Davantage d’importance pour moi, voulais-je dire, pas pour lui. Je doutai du fait que j’aurais pu accepter cela – accepter de le laisser aux Opritchniki – si mes dernières pensées ou mes derniers mots à son intention avaient été des mots d’amitié. J’avais chassé de mon esprit toute idée de cet ordre, pour ne penser à lui que comme à un traître. Bien que notre appréciation de Max puisse être tout à fait indépendante de notre connaissance de sa trahison, dans notre estimation finale du personnage, l’une devait l’emporter sur l’autre. À Desna, la trahison de Max avait été l’élément le plus accablant, mais la balance fluctuait encore d’heure en heure, hésitant à révéler le côté où elle viendrait finalement pencher.
Je ne répondis pas à la question de Domnikiia.
— Qu’est-ce que toi tu vas faire ? demanda-t-elle après un moment.
— À propos de quoi ?
— Vas-tu rester en ville ?
—Je ne sais pas. Je vais en parler avec Vadim et Dimitri demain.
Elle s’arrêta et se tourna vers moi, parlant avec une intensité nouvelle.
— Pourquoi ne pars-tu pas avec moi demain matin ?
C’était tentant, mais je savais que ma lâcheté et mon égoïsme ne pouvaient se révéler qu’en des situations plus subtiles, où ils pourraient se cacher dans un labyrinthe d’analyse introspective. Abandonner mes camarades et mon pays face à l’invasion ennemie, pour l’amour d’une femme, était une trahison bien trop flagrante de mon devoir.
— La Russie a aujourd’hui besoin de moi plus que jamais. (Cela parut prétentieux, mais je le croyais sincèrement.) Il y a beaucoup de choses que nous pouvons faire pour affaiblir l’armée de Bonaparte une fois qu’elle arrivera ici.
— Donc tu restes.
— Je suppose.
— Et si tu dois partir ?
— Je sais où tu seras.
— Et si tu es tué ?
Là encore, Domnikiia avait posé une question à laquelle je ne pouvais fournir la moindre réponse.
Nous étions revenus à la porte de la maison close. Nous nous tenions face à face, ses mains dans les miennes, n’ayant rien de plus à nous dire mais ne voulant pas prononcer les mots qui pouvaient fort bien être nos adieux.
Nous entendîmes le bruit des verrous tirés de l’intérieur. La porte s’ouvrit pour révéler Margarita, qui devait nous avoir vus nous approcher. Elle ouvrit la porte davantage pour révéler une seconde silhouette – grande, blonde et pâle.
— Bonsoir, Alexeï Ivanovitch, dit-il.
C’était Iouda.