Chapitre 12
Je me dégoûtai quand je découvris à quel point il m’était agréable – et je crains que ce soit effectivement le mot correct – de voir ces visages familiers. Sans aucun doute, je voulais retrouver Vadim, ou même Dimitri, mais être en mesure de parler librement avec des gens que je connaissais, même depuis quelques semaines seulement, était un soulagement. La pression constante de la dissimulation, pour un patriote à couvert parmi un essaim d’envahisseurs, est débilitante. Bien qu’une part de moi ait espéré que si ce devait être un Opritchniki, ce serait Iouda, je crois que mon sourire fut sincère lorsque je serrai la main de Foma et de Ioann.
— Je suis heureux de vous voir, leur dis-je.
Ils sourirent et hochèrent la tête, comme s’ils n’avaient pas tout à fait compris les nuances du français que je venais de prononcer à leur intention, mais qu’ils appréciaient le sentiment.
Je ralentis le débit de mon discours et, je crains, introduisis ce ton de condescendance que l’on utilise pour parler à des gens qui ne comprennent ni le français ni le russe.
— Où est-ce que vous logez ?
— Nous avons trouvé une cave, dit Foma. C’est une tanière parfaite.
Je lui pardonnai son curieux choix de mots. J’avais appris le français depuis mon plus jeune âge, parallèlement au russe. Pour quelqu’un qui l’avait assimilé plus tard, il est facile de négliger les subtiles ambiguïtés sémantiques.
— Avez-vous vu l’un de vos camarades ? demandai-je.
Ils discutèrent de ce point entre eux, utilisant leur propre langue, avant que Foma réponde.
— Nous en avons vu un ou deux, et, plus important encore, nous avons vu leur travail.
Je compris que, par « travail », il entendait les soldats français tués. À ce moment-là, plus qu’en n’importe quelle autre occasion auparavant ou, assurément, depuis lors, j’approuvais entièrement leurs réalisations et étais totalement indifférent quant à leurs méthodes.
— J’en ai aussi entendu parler, leur dis-je. Les Français ont très peur de vous.
— À ma connaissance, nous n’en avons tué que vingt pour le moment, dit Foma. (Il s’expliqua rapidement.) Il vaut mieux s’en tenir à des nombres sans conséquence. Même avec si peu de morts, vous avez déjà entendu des rumeurs ; un peu plus et il y aurait des foules déchaînées dans les rues à notre recherche.
— Des amis nous ont appris cette leçon à leurs dépens, intervint Ioann. Nous aurons beaucoup de temps dans cette ville. Nous ne nous gavons pas comme des chiens sans penser à demain.
— Vous avez quelque chose à nous dire ? demanda Foma, interrompant son ami.
Je résumai brièvement ce que j’avais vu et entendu de la répartition des troupes, mais cela semblait superflu – tout comme je l’étais. Moscou était plein – plein à craquer – de Français et de leurs alliés. Les Opritchniki n’avaient pas davantage besoin de directions qu’un faucheur n’a besoin qu’on lui indique un champ de blé luxuriant. Ou qu’un renard qu’on lui désigne un poulet comme sa proie une fois qu’il a trouvé le poulailler. D’un autre côté, malgré leurs slogans révolutionnaires, tous les Français n’étaient pas égaux et ne constituaient pas tous la même menace pour nous. Les officiers étaient de toute évidence des cibles plus fructueuses que leurs hommes, et les officiers spécialistes – de l’artillerie ou du personnel général – seraient une plus grande perte pour la machine militaire française. C’était donc vers eux, quand je savais où les trouver, que j’orientai Foma et Ioann.
— Où sont les incendies en ce moment ? demanda Foma une fois que j’eus terminé.
— Voyez par vous-mêmes, dis-je en pointant du doigt. Le long de la rue Pokrovka, et dans d’autres rues aussi. (Si l’on regardait au nord, au-dessus de la ville, le ciel était rougi par la lueur des feux. Les incendies eux-mêmes apparaissaient comme des arcs rougeoyants sur lesquels se découpaient les bâtiments.) J’imaginais que vous les aviez peut-être démarrés vous-mêmes, ajoutai-je.
— Nous ? (Foma fut décontenancé, presque insulté par cette suggestion, mais aussi étrangement effrayé.) Le feu ne nous sert à rien. (Il n’était pas enclin à expliquer davantage ce qu’il entendait par là.) Nous allons y aller, maintenant, poursuivit-il. Nous, ou quelques-uns des autres, ferons de notre mieux pour vous rencontrer de nouveau demain.
Ils m’adressèrent tous les deux un signe de tête en guise d’adieu bref et repartirent vers la rue. Une fois qu’ils l’eurent rejointe, ils échangèrent quelques mots avant de se séparer, Ioann se dirigeant vers le sud et Foma vers le nord.
Je savais que je tenais une occasion. J’avais entendu des récits sur le travail des Opritchniki, et j’en avais vu une version chorégraphiée sur la route près de Borodino, mais j’avais désormais ma première et irrésistible occasion de les voir agir pour de vrai. Foma était seul et je saisis ma chance.
Par le passé, j’avais suivi des hommes à la trace sur de grandes distances, à travers des forêts et des montagnes, et ils m’avaient rarement repéré. La poursuite à travers une ville était quelque peu différente, mais il y avait de nombreux principes communs. Dans une étendue sauvage, on peut parfois poursuivre à une distance d’une verste ou plus, en sachant que toute trace que laisse la proie subsistera quelques heures, et en sachant aussi qu’il est très probablement l’unique autre être vivant à la ronde.
En ville, on doit rester plus près. Si Foma parvenait à s’éloigner suffisamment de moi pour tourner à deux croisements, je pouvais le perdre. Si je me rapprochais au point d’être sur le même tronçon de rue que lui, il n’avait qu’à jeter un coup d’œil par-dessus son épaule et je serais repéré. J’avais toutefois l’avantage de connaître Moscou intimement. S’il descendait le long d’une rue, je pouvais me glisser dans une rue parallèle, parcourir les trois côtés d’un carré dans le temps qu’il lui fallait pour en couvrir un, et me retrouver au croisement suivant avant lui.
Il se dirigeait rapidement vers le nord. Bien qu’il ne connaisse pas Moscou en détail, il savait où il allait. Lorsque j’avais informé les deux Opritchniki, je leur avais indiqué qu’un grand nombre de Français s’étaient cantonnés au nord de la ville, et c’était donc dans cette direction que se rendait Foma. La poursuite était rendue plus difficile par les patrouilles régulières de soldats français, même s’ils entravaient également sa progression. Comme peu de Français parlaient russe, ses lacunes dans cette langue ne seraient probablement pas la cause de sa perte s’il se faisait arrêter. Il pouvait tout simplement leur baragouiner quelque chose dans sa propre langue que je devinais être une forme quelconque de roumain, et leurs oreilles ne feraient pas la distinction entre ce qu’il avait dit et un bafouillage tout aussi incompréhensible réalisé en bon russe. Pour moi, la langue que parlaient les Opritchniki semblait avoir davantage en commun avec l’italien et le français qu’avec le russe, mais c’était commettre une erreur similaire. Quelle que soit la nationalité, française, russe ou japonaise, d’un individu, notre instinct nous pousse à ne pas nous préoccuper des sous-classifications de choses qui ont déjà été considérées comme étrangères.
Foma courait le risque, toutefois, de rencontrer une patrouille comptant dans ses rangs un russophone, et il serait alors découvert. Que ce soit par ce raisonnement ou par instinct, il contournait le problème en évitant d’être vu. Lorsqu’une patrouille (ou, à vrai dire, quiconque) approchait, il s’engouffrait dans une allée ou un porche sombres et attendait que celle-ci passe. Sa capacité à se dissimuler dans les ténèbres était remarquable. À un moment, alors que je l’observais depuis l’autre extrémité de la rue, il entendit des bruits de pas et se jeta dans l’ombre du mur qui marquait la fin d’un bloc de maisons. C’était comme s’il avait disparu sous mes yeux.
Je le surveillais plusieurs minutes pendant que passaient tout d’abord une patrouille organisée puis un groupe excité de soldats ayant fini leur service, et il resta invisible. Je sortis ma longue-vue et observai de nouveau l’endroit où je l’avais vu pour la dernière fois, mais je ne pus rien distinguer à part les formes vagues d’ombres obscures projetées sur le mur. Puis, soudainement, ce que je voyais se transforma ; non pas par un quelconque changement intrinsèque, mais simplement par ma réévaluation inconsciente de ce que je voyais. Je n’étais pas en train de fixer une ombre, mais le côté du visage de Foma, collé au mur dans la plus totale immobilité. C’était cette capacité à rester aussi impassible qui lui permettait, en quelque sorte, de disparaître. Son manteau sombre cachait l’essentiel de son corps. En regardant plus en détail, je parvins également à identifier sa main, appuyée contre le mur, comme tendue vers ceux qui passaient mais, là encore, invraisemblablement immobile. Du bras qui, je le savais, devait se situer quelque part entre sa main et son visage, je ne pouvais rien distinguer.
En étudiant son visage, je remarquai un mouvement infime. Ses yeux allaient et venaient vivement. On dit que lorsqu’un homme rêve, son corps reste totalement immobile et pourtant ses yeux continuent à se mouvoir, indiquant physiquement au monde réel la direction dans laquelle le dormeur regarde dans son esprit. La seule différence était que les yeux de Foma étaient ouverts, suivant les derniers traînards du groupe de soldats ayant terminé leur service lorsqu’ils passèrent en titubant.
Une fois que fut passé l’homme fermant la marche, ses pas s’évanouissant dans la nuit, Foma bougea et fut soudainement de nouveau très visible. Mais il ne poursuivit pas sur son chemin. Il avait aimé ce qu’il avait vu et entreprit de suivre les soldats en remontant la route. Cette fois, ce fut mon tour de reculer dans les ténèbres.
Foma suivit les soldats, je suivis Foma, et nous nous dirigeâmes tous peu à peu vers l’est, dans la périphérie de Kitaï-Gorod. Des flammes nouvelles brillaient au sud-est, mais la zone dans laquelle nous nous trouvions demeurait intacte, épargnée non seulement par le feu mais aussi par les Français. En avant de la petite troupe que nous suivions, nous ne vîmes aucune autre patrouille. Rapidement, les soldats parvinrent à leur destination : un bâtiment d’école abandonné qu’ils utilisaient comme baraquements. Avec les mêmes rires et plaisanteries qui avaient accompagné l’ensemble de leur trajet à travers la ville, ils pénétrèrent dans le bâtiment et fermèrent la porte.
Foma n’était qu’à une courte distance derrière eux mais, de nouveau, il s’était immobilisé, son dos pressé contre le mur, et il était resté invisible aux yeux de tous sauf aux miens. Me dissimulant moi-même au bout de la rue, j’observai Foma pour voir ce qu’il allait faire ensuite. Maintenant que les réjouissances bruyantes des soldats s’étaient arrêtées, ma propre respiration semblait assourdissante. Foma arpenta la rue devant l’école, observant les hautes fenêtres, m’évoquant un chat allant et venant devant un oiseau en cage, ne doutant jamais de sa capacité à grimper et à attraper la créature chétive et gazouillante, mais simplement à la recherche de la meilleure voie pour monter ; celle par laquelle le chat est le moins susceptible d’être découvert.
Après un court moment de réflexion, Foma s’arrêta sous l’une des fenêtres, décidant que c’était la plus facile à atteindre ou peut-être remarquant quelque indice subtil qui suggérait qu’il pourrait l’ouvrir. Sans hésitation, il entreprit d’escalader le mur. C’était un exploit étonnant, que je n’aurais jamais pu accomplir, ni quiconque sauf le plus expert des grimpeurs. Il trouvait les moindres minuscules crevasses et fissures et réussissait, je ne savais comment, à glisser ses doigts ou ses orteils assez profondément à l’intérieur pour y gagner une prise.
Tout comme lorsqu’il s’était caché, son corps était inséparablement collé au mur et, lorsqu’il déplaçait chaque membre tour à tour vers la prise suivante, son corps glissait comme de l’eau coulant sur un rocher, ne s’écartant jamais de la paroi de peur d’être déséquilibré. Il donnait l’impression d’être une sorte de lézard ou d’insecte – non, ni l’un ni l’autre, plutôt une araignée –, mais je me rendis compte que l’exploit de Foma n’était en vérité pas inhumain mais surhumain. Tout homme doté de la force, de la technique et de l’expérience – et aussi, il faut bien le dire, de l’audace – requises aurait pu y parvenir. Je n’étais pas un tel homme et il était difficile d’imaginer qu’un homme aussi peu avenant que Foma puisse être aussi talentueux dans un quelconque domaine d’activité.
Il atteignit la fenêtre et l’ouvrit sans difficulté, se glissa dans le bâtiment avec une rapidité qui donna presque l’impression qu’il avait été aspiré à l’intérieur. Je n’avais pas le moindre moyen de le suivre, et absolument aucune envie de me retrouver pris au piège dans une pièce avec lui lorsqu’il découvrirait que je l’avais suivi.
Je me glissai furtivement vers le bâtiment et écoutai. Tout était silencieux à l’intérieur ; pas le moindre indice quant à ce que Foma pouvait être en train de faire, ou la moindre réaction de la part d’un des soldats qui y dormaient. Je ne pouvais pas faire grand-chose, à part attendre et espérer que Foma quitte les lieux par la fenêtre par laquelle il était entré ou, du moins, par le même côté du bâtiment. La maison d’en face avait un porche assez grand et, par conséquent, je m’y assis, adossé au mur et caché de l’école par l’un des piliers.
J’imagine que j’ai somnolé, mais il sembla ne s’être écoulé que quelques secondes avant que le commandant d’un petit escadron de soldats français m’interpelle dans un russe avec un fort accent.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? aboya-t-il.
— Je dors, commandant !
Je bondis sur mes pieds, m’efforçant de faire preuve de respect, mais je pris conscience que, si je n’étais pas assez prudent, je risquais de trahir mon expérience militaire.
— Vous n’avez pas de maison ?
Tandis que le lieutenant parlait, je remarquai que derrière lui s’ouvrait de nouveau la fenêtre de l’école de l’autre côté de la rue.
— Elle est occupée, commandant, répondis-je, essayant de ne pas regarder la fenêtre et, ce faisant, de ne pas trahir Foma. Par vos compatriotes.
— Et où était-ce donc ?
C’était une question piège. Je tentai de me remémorer un endroit à proximité, où j’avais vu des soldats français cantonnés.
— Chemin de Kolpatchni, commandant.
Derrière lui, la silhouette de Foma se glissa au sol, ni tout à fait sautant ni tout à fait grimpant, mais s’écoulant – plus lentement que de l’eau mais plus rapidement que du miel – comme du sang. Il parcourut le mur comme l’ombre d’un objet immobile projetée par une lumière en mouvement.
— Je vois, poursuivit l’officier. (Il semblait me croire et avoir une certaine sympathie pour ma situation.) Mais je ne peux rien y faire. Mes hommes doivent bien dormir quelque part.
J’acquiesçai. Foma s’éloigna silencieusement dans la rue, semblant presque tituber par rapport à son habituelle démarche furtive, comme s’il était fier de ce qu’il avait accompli à la caserne temporaire. Je ne sais s’il jeta un regard dans ma direction et celle du soldat français. Même si ç’avait été le cas, il avait pu ne pas me reconnaître. Il n’entreprit certainement rien pour venir à mon secours.
— Moi aussi je dois dormir quelque part, dis-je au lieutenant, essayant de ne pas apparaître soumis au point d’éveiller les soupçons.
— Sans doute, mais vous ne pouvez pas dormir ici. C’est une caserne, en face. (Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, mais Foma avait déjà disparu dans la nuit.) On ne peut pas laisser les locaux traîner dans le coin.
— Je suis désolé, commandant, dis-je.
La colère commença à monter en moi, particulièrement en l’entendant prononcer des mots aussi dédaigneux que «locaux», mais ce n’était pas la colère du capitaine Alexeï Ivanovitch Danilov face au comportement bravache d’un sous-officier effrayé dans un pays étranger. C’était la colère du majordome russe sans domicile que j’étais devenu, comme je devenais toujours le personnage que je devais prétendre être. Cela ne convaincrait pas ce lieutenant si le Moscovite en face de lui se contentait de rester calme. Je devais rester calme, mais procéder ainsi malgré moi et lui montrer clairement que j’étais en colère et que je me contenais impérieusement afin de ne pas le montrer. Il est difficile de jongler avec tant de couches de duperie. Il est préférable, simplement, d’y croire soi-même, afin que personne ne puisse mettre en doute notre sincérité.
Il était indigne de lui de me chasser, mais il ne dit rien de plus et je détalai donc à la suite de Foma. Toutefois, la piste était maintenant froide. Foma avait eu à peine une demi-minute d’avance, mais il avait déjà dû avoir le choix entre au moins dix directions. Je n’abandonnai pas – j’étais toujours prêt à jouer un coup à dix contre un – mais, en cette occasion, il s’avéra qu’il avait choisi l’une des neuf autres.
Je m’en retournai à mon étable à Zamoskvorechié et me couchai.
Le jour suivant, je revins à l’école. À ce moment-là, j’avais une allure assez déplorable. Je n’avais pas à proprement parlé dormi à l’extérieur, comme c’était le cas pour certains des habitants de Moscou, mais j’étais pourtant sale et échevelé, et j’avais l’odeur de la rue. Cela me parut un bon prétexte pour lancer une conversation avec les deux gardes qui se tenaient devant l’école.
— Excusez-moi, messieurs, leur dis-je en russe. Auriez-vous de la nourriture ?
Ils me jetèrent un regard vide.
— Du pain, peut-être ?
Ils ne comprenaient toujours pas. Je passai au français.
— Du pain ? Du pain ? 3 plaidai-je, comme si c’était l’unique phrase que je connaissais en français et essayant de la prononcer avec un accent russe.
Mes yeux étaient remplis de vraies larmes et l’un des gardes se rendit à l’intérieur, revenant quelques instants plus tard avec une croûte sale.
— Merci, monsieur, poursuivis-je en français, m’imaginant que la plupart des Moscovites en connaissaient au moins autant.
Je m’accroupis sur le trottoir, le dos au mur, et rognai avidement le pain rassis. Ils se montrèrent peu enclins à me déloger. Un troisième soldat se joignit aux deux gardes.
— Des nouvelles d’Albert ? lui demanda le premier garde.
— Toujours rien, répondit-il.
— Je suis certain qu’il est rentré avec nous la nuit dernière, dit le second.
— Oh, ça oui. Son lit était défait – et taché de sang –, mais il n’y a pas le moindre signe de lui. Même s’il a été assassiné, il devrait y avoir un cadavre.
Une scène me revint en mémoire : quelques jours plus tôt, près de Goriatchkino, lorsque les Opritchniki avaient été si prompts à enlever les corps de tous les soldats qu’ils avaient massacrés à côté de la ferme.
— Une des patrouilles la nuit dernière a croisé un Russe qui dormait à la dure – ou faisait semblant – juste là-bas. (Le premier garde fit un signe de tête en direction du porche où j’avais été trouvé la nuit précédente.) C’était peut-être un guetteur.
— Peut-être, glissa le nouveau venu.
Puis, pour donner libre cours à sa frustration, il me donna un violent coup de pied dans la jambe tout en m’ordonnant hargneusement « Bistro ! Bistro ! ». L’accent était quasiment impénétrable, mais c’était le seul mot de russe que la plupart des envahisseurs avaient pris la peine d’apprendre : «Vite ! Vite ! » Il était utilisé en toute occasion, que ce soit, comme à l’instant, pour me remettre rapidement en chemin ou pour libérer le passage devant eux, ou – avec une urgence croissante à mesure que le temps passa – pour se procurer un repas. Dans ce cas, c’était une occasion pour moi de m’enfuir. Je m’exécutai avec joie.
Je passai la journée à peu près comme la précédente, errant dans les rues, récoltant des bribes d’informations tant des occupants français que des Russes qui étaient restés et qu’ils opprimaient. J’évitai le quartier de Kitaï-Gorod, qui était désormais totalement embrasé. Mais il y avait peu d’endroits où je pouvais m’aventurer en ville sans voir des flammes ou trouver la dévastation qui subsistait où l’incendie s’était déjà épuisé de lui-même. Avant l’occupation, la principale enclave pour les émigrés français avait été la zone autour du pont Kouznetski, enjambant la rivière Neglinnaya, désormais détournée de son cours naturel vers un canal partiellement couvert, avant de servir de douve le long du mur ouest du Kremlin, et de se jeter enfin dans la Moskova. Bien que le brasier ait atteint les limites mêmes de cette zone, il n’était pas allé plus loin. Certains des Français avec qui je discutai croyaient que c’était la volonté de Dieu d’épargner « leur » quartier. La volonté de Bonaparte y avait également contribué : il avait ordonné qu’un piquet soit mis en place près du pont Kouznetski, garantissant que, si les flammes l’atteignaient effectivement, elles seraient repoussées.
Les incendies, les récits de la façon dont les feux étaient partis, et les discussions quant au moment où ils s’arrêteraient, étaient sur toutes les lèvres. Noyées au milieu, il y avait des histoires relatives à d’autres morts et disparitions mystérieuses, qui ne pouvaient être mises sur le compte de la guerre. Celles-ci – cela faisait peu de doute pour moi et je tirais un grand plaisir – étaient le fait de mes amis les Opritchniki. Les autres nouvelles étaient davantage politiques. Bonaparte avait abandonné le Kremlin de peur qu’un incendie l’atteigne, déménageant vers le palais Petrovski à la périphérie de la ville. De surcroît, les Français commençaient à évoquer le prochain objectif de Bonaparte. Le jour précédent, il y avait un air, sinon d’euphorie, du moins d’accomplissement dans leur conquête d’une ville étrangère ; mais désormais, ils se demandaient ce qu’ils allaient bien pouvoir en faire. Peu se réjouissaient de la perspective de marcher sur Pétersbourg, mais rester à Moscou durant l’hiver n’offrait ni sécurité ni confort. On espérait toujours que le Tsar Alexandre Ier accepte de renoncer à sa fierté et entreprenne de négocier la paix sous une forme ou une autre, mais cela laisserait encore la Grande Armée isolée et loin de chez elle.
Ce soir-là étant un mercredi, nous devions nous retrouver au pont de Pierre, à l’ouest du Kremlin. Je ne m’y rendis pas, mais observai de loin à l’ouest, sur la berge sud de la rivière. Mon plan était de suivre de nouveau l’un des Opritchniki. Si je parlais avec Vadim et Dimitri, cela risquait de me ralentir. Je ne pouvais même pas être certain que Dimitri n’essaierait pas de m’en empêcher. La lune était haute et aux trois quarts pleine lorsque j’arrivai, un peu plus tôt que l’heure prévue. Avant peu, je vis une longue silhouette marcher vers le milieu du pont et baisser le regard sur la rivière qui coulait en dessous. C’était Dimitri. Il fut rapidement rejoint par Vadim. Ils discutèrent un moment puis se rendirent ensemble à l’extrémité sud du pont. Quelque cinq minutes plus tard, ils revinrent. Évidemment, ils ne voulaient pas être vus plantés au même endroit trop longtemps et patrouillaient le pont afin de rencontrer tout Opritchniki qui déciderait de se montrer.
Je ressentis une énorme envie d’aller là-bas et de leur parler. Cela faisait cinq jours que je n’avais pas échangé un mot avec l’un d’entre eux et, pendant cette période, je n’avais pas eu une seule conversation honnête et sincère avec qui que ce soit. Mon bref échange avec Foma et Ioann la nuit précédente ne comptait pas. Je pris conscience que je me sentais presque nostalgique, non pas d’un endroit – je voyais désormais Moscou bien davantage comme mon foyer que Pétersbourg –, mais de personnes, de mes amis. Cinq minutes de conversation avec l’un d’entre eux m’offriraient le même soulagement que plonger dans une rivière fraîche par un temps étouffant. Comme il m’était déjà arrivé, dans un endroit public et par une chaude journée, d’être en proie à l’inclination excentrique de déchirer mes vêtements et de me baigner aux yeux de tous dans quelque bassin rafraîchissant, j’éprouvais en cet instant le désir de me laisser tenter par une conversation réconfortante avec mes amis. En de telles occasions, comme alors, je résistais à la tentation. J’avais une tâche plus importante que le soulagement de mon propre inconfort.
J’observai avec un certain plaisir malsain Dimitri et Vadim aller et venir – comme le vrai père inconnu d’un enfant pouvait contempler celui-ci tandis qu’il jouait avec le mari de sa mère, ou comme un amant éconduit pouvait étudier sa bien-aimée à travers sa fenêtre ouverte –, prétendant être avec eux, imaginant la conversation comme si j’y prenais part, mais étant incapable de m’extraire des ombres et de les rejoindre. Ce ne fut qu’alors que je me rendis compte de la profondeur de ma solitude, quand la possibilité de la soulager était si cruellement proche. Bien que j’aie été heureux de voir Foma et Ioann la nuit précédente, je m’étais rapidement familiarisé avec leur absence totale de personnalité. Ils n’étaient pas seulement moroses ; ils n’étaient tout simplement rien – des portraits sans âmes d’hommes venus d’un pays lointain, que j’avais l’impression de n’avoir jamais rencontrés en personne.
Vadim et Dimitri étaient en train de traverser le pont pour la quatrième fois quand ils rencontrèrent deux autres silhouettes provenant de la direction opposée. L’une d’elle était Varfolomeï ; je ne parvins pas à identifier l’autre. Ce n’était pas Iouda, qu’il était facile de reconnaître rien qu’à sa taille, à sa chevelure ou à sa prestance. Les deux Opritchniki parlèrent un peu avec Vadim et Dimitri, mais pas plus de cinq minutes, puis mes amis s’en furent, se dirigeant tous les deux vers le nord. Les Opritchniki attendirent un petit moment pour s’assurer que leurs interlocuteurs étaient partis, puis se mirent en route eux-mêmes. Varfolomeï se dirigea vers le nord tandis que l’autre, une fois qu’il eut franchi l’extrémité sud du pont, tourna à droite et poursuivit le long de la digue où j’étais caché.
Lorsqu’il passa, je vis que c’était Matfeï. Je reculai dans les buissons et il passa devant moi, ignorant ma présence ou, du moins, n’y réagissant pas. Je le suivis, à peu près comme je l’avais fait avec Foma la nuit précédente. Il me semblait qu’il tenait à revenir du côté nord de la rivière, mais il n’était pas encore familiarisé avec la géographie de la ville. Le cours d’eau s’incurvait vers le sud et nous eûmes à parcourir pratiquement deux verstes avant de parvenir au pont de Crimée et d’être en mesure de traverser. Presque immédiatement, Matfeï repéra une patrouille française que, comme Foma, il suivit à bonne distance. Nous poursuivîmes ainsi pendant environ une demi-heure, mais Matfeï ne fit pas la moindre tentative pour attaquer la patrouille. Pour autant que je puisse dire, il était encore tôt dans leur tour de garde et ils pouvaient ne pas retourner à la caserne avant plusieurs heures.
Finalement, Matfeï dut parvenir à cette conclusion lui aussi, car il fut distrait par le son d’un agréable baryton français émanant de l’une des plus grandes maisons devant lesquelles nous étions passés. Il y avait de la lumière à la fenêtre, mais je ne pouvais voir qui était à l’intérieur. Matfeï s’approcha furtivement et regarda avec attention à travers la vitre. Soudain, il se lança. Une fois encore, comme ç’avait été le cas avec Foma, il me rappela un chat qui se crispe lorsqu’il aperçoit sa proie. Soit la porte était déverrouillée, soit il avait une technique quelconque pour l’ouvrir, car il fut bientôt à l’intérieur de la maison, me laissant observer et attendre dehors dans les ténèbres, l’oreille aux aguets.
La voix agréable du Français poursuivit sa sérénade nocturne. À notre arrivée, il avait chanté une aria que j’avais reconnue comme étant tirée du Fidelio de Beethoven. À Austerlitz, des chants de cet opéra alors nouveau avaient été sur les lèvres de tous les soldats, français aussi bien qu’autrichiens, ainsi que sur celles de certains des Russes les plus cosmopolites. Le chanteur invisible était maintenant passé à ce vieux succès (dans certains quartiers) qu’était La Marseillaise. Je souris pour moi-même ; je pouvais très bien imaginer Vadim outré à l’idée d’entendre cette chanson dans une maison de Moscou, mais je crois que ç’aurait été de la fanfaronnade. Dans son cœur, je ne suis pas certain que Vadim aimait son pays davantage que moi, ou que Dimitri, ou… Eh bien, pas plus que Dimitri ou moi, de toute manière, mais Vadim aimait à ce que tout le monde constate son patriotisme. Il chérissait les emblèmes de la Russie et haïssait ceux de l’envahisseur. Comme j’aurais aimé l’avoir à mes côtés en cet instant, soufflant comme un bœuf, outragé de voir l’air de Moscou pollué par une telle musique. En vérité, Bonaparte lui-même n’aurait pas été beaucoup plus satisfait. Il trouvait La Marseillaise un peu trop évocatrice de la Révolution pour sa nouvelle dynastie impériale, mais elle restait populaire parmi les hommes.
Pour ma part, j’appréciais ce morceau. J’appuyai ma tête contre le mur derrière moi et je profitai de cette interprétation. Le Français à l’intérieur de la maison chantait d’un ton sucré et il venait d’arriver à la partie évoquant les soldats mugissants venant égorger ses fils et ses compagnes lorsqu’il fut, lui aussi, interrompu brutalement. La chanson se termina par un glapissement laconique et surpris, dont je n’étais devenu que trop familier. Je continuai la chanson en murmurant, réprimant une larme dont je ne parvins pas tout à fait à déterminer la cause :
Aux armes,
citoyens
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu’un sang impur
Abreuve nos sillons !
Il était inexplicable d’être à ce point submergé d’émotion à l’écoute d’un hymne étranger – loin d’être la plus belle musique ou les plus beaux vers jamais écrits – mais, pour l’homme à l’intérieur de la maison, dont je venais juste d’écouter la mort aux mains de Matfeï, il comptait énormément. J’avais été témoin de nombreux décès au cours de la dernière décennie, et s’il avait été dressé sur le champ de bataille, soutenant jusqu’au bout un drapeau tricolore, alors sa mort aurait été… respectable, autant pour moi que, je crois, pour lui. Mais depuis que nous avions commencé à travailler avec les Opritchniki, il n’y avait pas eu une seule mort honorable parmi toutes celles, nombreuses, qui avaient eu lieu. La mort de Max, celle d’innombrables Français, même la mort des Opritchniki – Simon, Iakov Alfeïinitch et Faddeï – trahis par Max auprès des Français ; aucun de ces décès n’entrait dans le moule habituel des victimes de la guerre. Peut-être dans les années à venir de telles façons de mourir deviendraient courantes et acceptables, comme le Français – Louis, je crois – l’avait suggéré au camp que nous avions infiltré, mais à ce moment-là j’aspirais uniquement à être témoin d’une morte directe causée par un boulet de canon ou par une épée. Lorsque j’avais choisi ma voie, à l’écart de l’armée régulière, j’avais pensé que l’espionnage était une affaire d’information, qu’il s’agissait de découvrir ce que l’ennemi avait en tête. J’avais rapidement appris qu’il ne s’agissait que de couper ces têtes, de trouver de nouvelles méthodes, moins courantes, pour tuer nos ennemis.
La porte de la maison s’ouvrit et Matfeï émergea. Jetant un regard d’un côté puis de l’autre, il remonta la rue par le chemin que nous avions pris pour venir. Une froideur m’étreignit lorsque, pour la première fois, je remarquai quelque chose de concrètement ignoble chez l’un des Opritchniki. Jusqu’à présent, leurs méthodes et leurs manières étaient désagréables – désagréables pour moi et, par conséquent, le problème était tout autant le mien que le leur ; rien de plus qu’un choc des cultures. Mais ce que je vis à cet instant dépassait le dégoût et faisait un pas vers l’horreur. Je remarquai – et à cette distance, je pouvais à peine le voir, pourtant je n’en étais pas moins certain – qu’il avait du sang sur les lèvres.
Pourtant, il se pouvait qu’il n’y ait rien de fâcheux à cela. Le Français avait pu se battre avant sa mort, donnant un coup de poing au visage de Matfeï, et ainsi le sang pouvait fort bien être celui de Matfeï lui-même. Au bout de quelques pas, l’Opritchnik s’arrêta et porta la main à sa bouche, essuyant la tache. Il observa ses doigts, étudiant le sang qui s’y trouvait. Je ne pus m’empêcher de me rappeler le sang sur mes propres doigts, lorsque ces doigts furent tranchés l’un après l’autre. Peut-être Matfeï n’avait-il pas réalisé qu’il avait été blessé et, maintenant, voyant son propre sang en confirmation de la plaie, il allait simplement essuyer sa main sur son manteau. Il n’en fit rien. Il leva de nouveau les doigts vers sa bouche et les lécha avec délectation jusqu’à ce que le sang ait disparu. Puis il se remit en chemin. Des souvenirs d’histoires oubliées depuis longtemps se frayèrent un chemin dans mon esprit, mais je les réprimai. Je continuai ma poursuite.
Tandis que nous revenions vers le nord-est, le pas de Matfeï était désormais moins furtif – il ressemblait davantage à celui d’un gentilhomme repu rentrant à la maison après une soirée à festoyer. En effet, le caractère direct de son déplacement suggérait qu’il n’errait pas sinueusement à travers la ville à la recherche d’une cible, mais qu’il se dirigeait vers un lieu spécifique qui ne pouvait être que son logis.
Cependant, avoir accompli son travail pour la soirée et rentrer à la maison ne le dissuada pas de garder l’œil ouvert sur toute autre occasion de tuer qui pourrait surgir. Nous marchions depuis une demi-heure environ, toujours à peu près en direction du nord-est, lorsque Matfeï s’aplatit soudainement contre un mur et disparut, de façon très semblable à ce que j’avais vu Foma faire. Son ouïe était clairement plus fine que la mienne : il me fallut plusieurs secondes pour percevoir le bruit des pas réguliers d’une patrouille.
Je plongeai dans une ruelle, étudiant l’endroit où Matfeï avait disparu, espérant, sinon le voir pendant qu’il se cachait, du moins garder les yeux fixés au bon endroit lorsqu’il finirait par bouger. La patrouille passa devant lui, assez près pour sentir son souffle sur leurs joues, si toutefois il s’autorisait la moindre respiration tant son immobilité était grande. Même en cet instant, à peine deux jours après le début de leur occupation de Moscou, je pense que le terme de marche « au pas » était trop flatteur pour les troupes françaises. Au cours des semaines que les Français passèrent à Moscou, le comportement du soldat moyen allait se détériorer et abandonner tout décorum militaire mais, déjà, leurs pas étaient mous et irréguliers. Ils bavardaient et riaient et le dernier d’entre eux fit une pause pour allumer un cigare qu’il avait sans aucun doute volé dans quelque maison moscovite abandonnée, dans le cadre du pillage que les Français appelèrent ensuite la « Foire de Moscou ».
Je retins mon souffle, bien que je sois incapable de dire pourquoi. Avais-je peur que les Français voient Matfeï, que les Français me voient moi ou que Matfeï me voie ? Le résultat fut, je crois, celui que j’avais réellement craint. Le tout dernier homme, qui traînait derrière, allumant son cigare, se tenait involontairement à l’endroit exact dans la rue où Matfeï s’était glissé, camouflé contre le mur. Il avait pris dix, peut-être quinze pas de retard sur ses compagnons.
Matfeï bondit. En un unique mouvement, il se précipita au côté du soldat et lança son poing fermement serré contre le larynx de l’homme. Le coup lui-même aurait pu causer des dommages irréparables au soldat – bien que pas immédiatement fatals – mais, de surcroît, il lui écrasa la tête contre le mur situé derrière lui avec un bruit de craquement étouffé. Matfeï avait fait montre d’une force énorme mais aussi d’une désinvolture indolente, comme un enfant écartant un ballon d’un coup alors qu’il rentre pour son dîner. Le soldat s’effondra à genoux, inconscient, sa respiration produisant un bruit de raclement à travers sa trachée brisée.
Avant que les camarades de l’homme aient le moindre soupçon quant à sa disparition, Matfeï avait trouvé l’entrée sur la rue de la cave d’une taverne voisine et s’était glissé à l’intérieur, traînant avec lui le soldat mourant.
Je me glissai à proximité de la trappe, que Matfeï avait laissée ouverte, n’osant pas m’approcher trop, comme s’il s’agissait de l’entrée de la grotte d’un ours. Pour autant que je le sache, Matfeï y pouvait être à l’affût dans les ténèbres, me surveillant, attendant que je me sois suffisamment approché de lui pour qu’il puisse fondre sur moi et m’entraîner à l’intérieur. Je me tins légèrement éloigné de la cave ouverte, essayant d’identifier le moindre mouvement à l’intérieur et écoutant attentivement. Je ne perçus que de vagues bruits de déplacement, puis le fracas du verre brisé, suivi d’une exclamation que je supposai être un juron.
Soudain, une faible lueur devint visible à l’entrée de la cave. Évidemment, Matfeï était aussi aveugle que moi dans les ténèbres épaisses et il avait besoin d’une lumière supplémentaire. Je m’approchai davantage de l’ouverture, restant debout afin d’être prêt à m’enfuir et également pour éviter d’observer depuis les bords de la trappe et de me retrouver face à Matfeï. De cette manière, j’avais une bonne vision de l’intérieur de la cave tout en restant à bonne distance et, si je voyais enfin Matfeï, je serais encore assez loin pour qu’il ne puisse m’atteindre.
La première chose que je vis était les restes étincelants de plusieurs bouteilles de vodka brisées, probablement celles que Matfeï avait cassées dans l’obscurité. Derrière elles se trouvait une petite lanterne qui éclairait la pièce – Matfeï avait été bien chanceux de la trouver là, ou bien avisé de l’avoir apportée. Une mare de vodka renversée se répandait depuis les bouteilles et détrempait progressivement le sol de terre compacte de la cave, mais je ne pouvais toujours pas voir Matfeï ni sa victime. Je m’approchai encore d’un pas pour améliorer ma ligne de mire et un pied entra dans mon champ de vision ; celui de Matfeï, apparemment. Il était agenouillé ou même à quatre pattes et ainsi la semelle de sa botte était tournée vers le haut. À côté d’elle, la flaque transparente de vodka se mélangeait à un autre liquide sombre qui se répandait, dont je ne pouvais voir la source.
Un pas de plus vers la porte de la cave et le tableau complet se révéla. Matfeï était à genoux, penché sur le corps du soldat français. Il appuyait d’une main sur la poitrine de l’homme, pour le maintenir au sol au cas où il tenterait de lutter, bien qu’il n’en apparaisse que peu capable. De l’autre main, placée sous le menton du soldat, il repoussait sa tête à un angle macabre de sorte que son cou faisait une saillie aguichante vers l’extérieur et vers le haut. Au premier abord, on aurait pu croire que Matfeï l’embrassait ou tentait de le réanimer ; néanmoins, ce n’était pas sur la bouche du soldat que Matfeï avait placé ses propres lèvres, mais sur son cou.
La flaque sombre que j’avais vue était une mare de sang s’écoulant de la gorge du soldat sous la bouche de Matfeï. C’était impensable, mais cela pouvait uniquement signifier que Matfeï buvait le sang de l’homme. Même ainsi, il en gaspillait une grande quantité. Ce n’était toutefois pas, me rappelai-je avec un frisson, son premier repas de la soirée.
Matfeï ajusta légèrement sa position et les jambes auparavant immobiles du soldat se mirent à se démener dans une dernière tentative pathétique et désespérée de résister à l’agression faite à son corps. Matfeï appuya plus fermement sur la poitrine de l’homme et commença à relever la tête, satisfait, pensai-je, et marquant une pause dans son ignoble beuverie.
Mais lorsqu’il leva la tête, le cou et la tête du soldat se déplacèrent avec lui. Matfeï repoussa le corps et je vis que ses dents étaient encore profondément enfoncées dans la gorge de l’homme. Comme il exerçait une tension vers le haut, la peau se rompit brutalement, et la tête de Matfeï partit en arrière, un morceau de chair battant sur sa bouche sanglante.