Chapitre 26
Je retombai sur ma chaise. J’avais été prévenu des intentions de Iouda. J’avais volé depuis Kourilovo jusqu’à Moscou pour arriver à temps. Je m’étais tenu à la porte même du bâtiment dans lequel c’était arrivé. Et pourtant, j’avais observé calmement et sans intervenir Iouda accomplir tout ce que je craignais, détruire une autre personne qui m’était chère, et prendre tout d’abord la vie de Domnikiia puis son âme.
Je me précipitai hors du bâtiment et traversai la place, en direction de la maison close. À mi-chemin, je jetai un coup d’œil vers la fenêtre de Domnikiia. De la lumière brillait toujours à l’intérieur, mais je ne pouvais y voir aucune trace de Domnikiia ou de Iouda. Au moment même où je regardai, la lumière fut éteinte. Je m’arrêtai. Même si je pénétrais dans le bâtiment, je ne pourrais rien faire. Je n’étais pas en état de tuer. Si j’entrais, je serais une proie facile pour Iouda et même pour… Je ne pouvais faire face à cette idée. Je ne pouvais faire face à rien du tout. Je fis demi-tour et m’enfuis dans les rues sombres de la ville. Je la tuerais demain, et la laisserais vivre cette nuit.
Je ne sais pas où j’errai cette nuit-là. Chaque cauchemar éveillé dont j’avais fait l’expérience au cours de mon voyage s’était réalisé. J’éprouvais l’étrange sensation que Iouda avait triché. J’avais soigneusement calculé qu’il ne pourrait pas être à Moscou avant plusieurs heures – assurément qu’il ne pourrait arriver avant moi. Et, par conséquent, si cela n’était pas possible, il ne pouvait pas avoir réussi. Donc il ne venait pas de mélanger son sang à celui de Domnikiia et, ce faisant, de la transformer en une créature aussi infernale que lui-même. C’était un argument d’une logique parfaite, sauf que j’avais été témoin de l’événement dont je venais tout juste de conclure qu’il ne pouvait avoir eu lieu. Domnikiia était devenue un vampire, et aucun recours auprès des dieux de la raison ne pourrait changer cela.
Et après tout, il ne fallait qu’un peu d’imagination pour trouver une dizaine de manières pour Iouda de parvenir à Moscou avant moi. Comment pouvais-je appliquer la moindre loi physique à une telle créature ? Selon certaines légendes, il pouvait se transformer en chauve-souris. À quelle vitesse une chauve-souris peut-elle voler ? Cela n’a aucune importance ; un vampire sous la forme d’une chauve-souris peut voyager bien plus rapidement. Il avait pu se réduire lui-même à la taille d’un insignifiant homoncule et être transporté à Moscou dans ma propre sacoche. Absurde ? Qui étais-je pour en juger ? De surcroît, cela n’avait aucune importance. D’une façon ou d’une autre, Iouda avait atteint Moscou. D’une façon ou d’une autre, cela avait été possible. J’avais, avec ma suffisance, calculé qu’il ne pouvait y arriver, mais j’avais observé des règles auxquelles Iouda n’avait aucun besoin de se conformer. C’était comme jouer aux échecs contre un adversaire pouvant soudain annoncer que sa reine se déplace d’une façon que je n’avais jamais apprise.
Invoquer le surnaturel n’était même pas nécessaire. Tout ce dont Iouda avait eu besoin était d’une autre voiture et d’un cocher humain. Il avait pu s’allonger à l’arrière et dormir dans son cercueil, protégé de la lumière du soleil par des fenêtres obscurcies, tandis que son complice le conduisait au grand galop à son rendez-vous avec Domnikiia. J’avais déjà soupçonné qu’il pouvait avoir un serviteur humain pour s’acquitter des tâches qu’il était impossible d’accomplir à la lumière du jour.
Je n’avais aucun besoin de choisir l’explication correcte. Le problème était que je n’avais pas envisagé ces possibilités précédemment. Si je n’avais pas été aussi arrogant à l’idée que j’avais battu Iouda, j’aurais alors pu empêcher ce qui s’était produit. J’étais horrifié par ma propre stupidité.
Mais l’horreur réelle me venait du fait de la totale absence de coercition de la part de Iouda. Domnikiia avait fait ce qu’elle avait fait de son plein gré. Elle ne m’aimait pas assez, elle n’aimait pas assez Dieu, ou même la vie, pour résister à la tentation de l’immortalité, même si cette immortalité était accompagnée d’une damnation éternelle. Elle savait que les Opritchniki étaient des vampires, je le lui avais dit. Elle savait qu’ils étaient le mal. Toutes les fois où nous en avions parlé – lorsqu’elle avait dit que vivre éternellement était juste un fantasme, lorsque nous avions ri ensemble de la lettre pompeuse de Iouda –, elle m’avait caché quelque chose, quelque idée secrète selon laquelle, en réalité, Iouda avait raison et moi tort.
C’était cette trahison qui m’était si douloureuse. Si ç’avait été quelque étranger qui avait choisi la voie que Domnikiia avait prise, ou même quelqu’un que je connaissais et que j’aimais mais dont je n’attendais pas qu’il ou elle m’aime, ç’aurait été différent. J’aurais ressenti une tristesse passagère pour la personne assez stupide ou corrompue pour souhaiter devenir un vampire, mais cette révélation même de leur nature véritable effacerait toute sympathie sincère de ma part. Tout comme Iouda avait indiqué que le désir d’être un vampire est la seule qualification requise pour en devenir un, ce désir est également suffisant pour se voir ôter le droit d’espérer l’amour du reste de l’humanité. Le meurtrier condamné ne peut s’attendre à être plaint pour ce qu’il est, sauf peut-être par sa mère. Même ainsi, ne se pose-t-elle pas elle-même la question : « Suis-je responsable ? » Et ainsi la peine que je ressentais n’était pas réellement dirigée vers Domnikiia. C’était pour moi-même que je pleurais. Comme dans tant de situations, mon intérêt personnel prévalait dans mon esprit. C’était moi qui avais été trahi. Domnikiia avait choisi Iouda plutôt que moi. J’avais moi-même échoué à faire ce que je pouvais pour l’en empêcher. C’était de la vanité pure et simple. Ma douleur venait de mon humiliation et de l’ascendant de Iouda. Domnikiia était un rouage dans le mécanisme de l’ensemble, mais elle n’était pas le début ou la fin de mes émotions.
Et pourtant rien de cela n’était vrai. Tout dépendait du fait que Domnikiia ne pouvait être digne de ma sympathie et, par conséquent, toute peine que je ressentais ne pouvait être pour elle. Mais c’était elle que je plaignais. Je la connaissais. Je savais que sa décision devait avoir été une petite aberration et que, d’une certaine façon, l’unique fragment de son esprit qui avait murmuré « oui » avait parlé plus fort que les milliers qui avaient hurlé « non ». Ces milliers étaient maintenant réduits au silence pour toujours, j’en étais certain. Je le savais parce que j’avais regardé dans les yeux de Matfeï, Piotr, Iouda et les autres, et j’avais vu combien il restait peu d’eux. Ç’avait été une petite partie bruyante de mon esprit qui m’avait, à l’origine, persuadé de rendre visite à Domnikiia cette première fois, un an auparavant. Les autres voix qui hurlaient en chœur «Marfa» avaient alors été noyées et, désormais, elles avaient été converties. De ce moment jusqu’alors, aucune part de moi n’avait vu ma relation avec Domnikiia autrement que comme quelque chose de bon et de juste. Était-ce ainsi que Domnikiia se sentait maintenant par rapport à son nouvel état ? Cette unique expérience du sang de Iouda l’avait-elle instantanément et pleinement persuadée de la joie de l’existence qui l’attendait, tout comme ma première expérience de sa chair m’avait convaincu ?
C’était une voie dangereuse à suivre. Je pouvais m’autoriser, cette nuit-là, l’indulgence de penser à Domnikiia avec tendresse et de rechercher des raisons de ne pas la juger, mais, à la lumière du lendemain, je savais qu’elle devait mourir et que je devais être celui qui la tuerait. Aussi difficile que cela ait été d’évacuer toute sympathie pour Max lorsque j’avais découvert qu’il était un espion, il serait encore plus difficile pour moi de durcir assez mon cœur pour plonger un pieu en bois dans celui de Domnikiia ; un cœur qui s’était si capricieusement retourné contre moi. Certes, un vampire mérite infiniment plus la mort qu’un espion français, mais mon amour pour Domnikiia était aussi infiniment plus grand que mon amour pour Max. Pas plus grand, différent. Par conséquent, j’avais nourri – et je nourrissais encore – des doutes quant à savoir si la façon dont j’avais traité Max était juste. Des jours, des mois, des années après demain, je me demanderais encore si j’avais eu raison de tuer Domnikiia. C’était pourquoi cette nuit me permettait d’accumuler ma haine, suffisamment pour m’assurer que, le moment venu, je n’hésiterais pas. Une fois que je l’aurais anéantie, je pourrais m’allonger et me baigner dans le luxe du doute. Je ne pourrais nourrir que des regrets.
Je me retrouvai au cimetière de Kitaï-Gorod, où Dimitri et moi étions si brièvement restés avec Boris Mihaïloivitch et Natalia Borissovna. J’étais assis par terre, l’humidité de la neige s’infiltrant en moi, le dos appuyé contre une pierre tombale. Je ne pouvais me rappeler être arrivé ici ou depuis combien de temps j’étais là. J’étais certain de ne pas m’être assoupi et pourtant, d’une manière ou d’une autre, la nuit entière s’était écoulée. Le ciel oriental était imperceptiblement passé d’un noir étoilé à un bleu sombre et lugubre, visible de moi seul et des oiseaux en train de s’éveiller, qui commencèrent à saluer le soleil levant. Cette fois, mon cauchemar ne s’arrêta pas lorsque les oiseaux chantèrent l’aube. Il devint pire. Les horreurs que j’avais vues durant la nuit n’étaient qu’un prélude aux horreurs que le jour amènerait. J’allais tuer Domnikiia. C’était une atrocité rendue bien plus épouvantable par le rôle que j’y jouerais : je ne serais pas seulement spectateur, mais aussi acteur. Je pouvais reculer à tout moment et l’horreur s’en irait, mais uniquement pour être suivie de la perspective inacceptable qu’elle continuerait à vivre. Le prix de mon inaction de la nuit précédente serait payé par mon action en ce jour.
Mais la journée était longue. Il n’y avait aucune raison pour moi d’y aller immédiatement, tout juste au moment où le soleil se levait. La veille, j’avais eu huit heures de lumière du jour pour galoper de Kourilovo à Moscou afin de sauver Domnikiia. J’avais échoué. Aujourd’hui, j’en avais autant, et je n’avais qu’à marcher dans quelques rues de Moscou, monter dans une chambre et insérer une lame de bois dans un cœur déjà mort. Je pouvais attendre jusqu’au déjeuner avant de me mettre en route et d’accomplir ma tâche, et néanmoins avoir encore l’essentiel de l’après-midi pour moi-même.
Je partis immédiatement. Domnikiia n’avait peut-être pas été en état d’apprécier son existence infernale mais, au nom de l’amour que je ressentais encore pour elle, il était de mon devoir d’y mettre fin sans un instant de retard injustifié. Je ramassai une poignée de neige pour me frotter le visage et remarquai alors qu’elle était teintée de rouge. Partout autour de moi, la neige était tachée de sang. C’était mon propre sang. La blessure de mon bras s’était rouverte durant la nuit et avait marqué la neige à mon côté. Je me déplaçai pour trouver de la neige plus propre et j’y baignai mon visage. J’avais déjà assez froid, mais le contact glacé me rafraîchit et me réveilla. Je pris une bouchée de neige et la laissai fondre sur ma langue. Puis je me mis en route pour accomplir ma tâche.
J’étais à peine sorti du cimetière que ma conviction m’abandonna une fois encore. Je ne me mis pas en route vers la rue Degtiarni, ni à son opposé, mais empruntai un chemin qui semblait simplement tourner autour, comme si je tentais de m’amener moi-même sur place par la ruse. Mon orbite n’était ni circulaire, ni elliptique comme une comète, mais en spirale comme une météorite. Chaque virage que je prenais me rapprochait de Domnikiia, mais je ne me déplaçais jamais directement vers elle. Tout comme la première fois que j’étais revenu à Moscou, après Smolensk, j’essayais de me piéger, de tomber sur la maison close comme si ce n’était pas intentionnel. Ainsi le voleur de mon désir pouvait se faufiler devant ma sentinelle du bien et du mal. Ma moralité devait à présent suivre un chemin que mes sentiments ne devaient pas voir.
Avant peu, j’étais de nouveau sous sa fenêtre. Celle du rez-de-chaussée juste sous la sienne donnait directement dans le salon. Il était assez facile de pousser le loqueteau et de grimper dans une pièce dans laquelle, quelques heures plus tard à peine, j’aurais été invité à entrer par la grande porte comme un invité d’honneur. La fenêtre s’ouvrait devant moi. Au-delà, l’escalier conduisait à la chambre de Domnikiia et, par conséquent, à Domnikiia elle-même et donc à sa mort. J’avais encore la possibilité de partir.
J’entrai.
Le silence et l’obscurité qui régnaient à l’intérieur n’étaient ni familiers ni adéquats. Cette pièce, avant toute autre dans la maison, était celle où s’effectuait l’argumentaire de vente. Auparavant, ç’avait toujours été un endroit joyeux, lumineux et bruyant. J’avais rarement souhaité m’y attarder par le passé, ayant en tête un objectif spécifique et unique dans la chambre à l’étage. Par conséquent la devanture de la boutique avait à peine été une distraction pour moi, ne présentant jamais le moindre attrait. Cette fois, j’éclatai presque en sanglots à son souvenir. Je me rappelai l’anticipation que j’avais toujours ressentie en entrant ; le papillonnage timide de mes yeux d’une fille à l’autre jusqu’à ce qu’ils tombent sur Domnikiia ; le fait, parfois, de ne pas l’y voir et de devoir attendre jusqu’à ce qu’elle descende légèrement l’escalier pour me saluer. Même dans la pénombre, la pièce conservait ces souvenirs. Je pouvais entendre le bavardage léger des filles et les murmures calmes et inutilement séducteurs de leurs prétendants, qui avaient autrefois empli la pièce. J’y entrerais pour la dernière fois. Dans son état sombre et silencieux, je m’en rappellerais toujours, je le craignais, comme l’antichambre d’une occasion fort différente. En m’y retenant, je tentais non seulement de revivre des temps plus heureux, mais aussi de retarder ma montée à l’étage pour accomplir ce que j’avais à faire.
Bien qu’il fasse jour à l’extérieur, les lourds rideaux qui recouvraient toutes les fenêtres maintenaient l’intérieur dans une obscurité feutrée. Sur une table se trouvait une bougie, que j’allumai. Les ombres menaçantes projetées par la flamme dansante ne contribuèrent guère à raviver dans la salle la vitalité à laquelle je l’avais toujours associée. Je commençai mon ascension de l’escalier. La troisième et la cinquième marche grincèrent toutes les deux bruyamment lorsque je posai le pied dessus. Il était huit heures et demie passées, mais je savais que personne dans le bâtiment ne se préparait encore à se lever. Les heures d’ouverture s’avançaient tard dans la nuit et, par conséquent, la presque totalité de la matinée était consacrée à un sommeil réparateur. Le bruit de mon approche n’éveilla personne.
Je traversai le palier et posai la main sur la poignée de la porte de Domnikiia. J’écoutai avant de la tourner. À l’intérieur, je ne percevais rien. Je ne savais pas à quoi je m’étais attendu. Quelque part en moi, j’avais ressenti le besoin de frapper. Cette légère pause de politesse apparente s’y substitua en quelque sorte. Je tournai la poignée et entrai.
À l’intérieur, tout était familier. En face de la porte, la coiffeuse de Domnikiia était recouverte de son attirail cosmétique. D’un côté se trouvait sa fenêtre ; la lumière vive du jour luisait à peine à travers les persiennes et les rideaux épais. À l’opposé se trouvait son lit. Je pouvais entendre son souffle léger et je voyais la literie s’élever et redescendre en rythme. C’était une nuit froide, et Domnikiia était abondamment enveloppée de couvertures. Seul son beau visage en émergeait. Ses longs cheveux bruns, tressés en une queue-de-cheval, ornaient l’oreiller à côté d’elle.
Il aurait été facile d’ouvrir simplement les rideaux et les volets et de laisser le jour entrer en cascade par la fenêtre et sur son lit, détruisant ses restes corporels comme je l’avais vu détruire Iakov Zevedaïinitch ainsi que Piotr, mais je me rappelai l’expression de terreur dans les yeux de Piotr lorsque le soleil l’avait touché pour la première fois et le cri effrayé que Iakov Zevedaïinitch avait émis lorsqu’il s’était retrouvé projeté dans la lumière. Cela, me semblait-il, était la mort qu’ils trouvaient la plus terrible et la plus douloureuse. Ce n’était pas ce que je souhaitais infliger à Domnikiia. Dans le cas de ces deux-là, ainsi que pour tous les Opritchniki, j’avais voulu qu’ils soient conscients de leur propre mort, et je voulais qu’ils comprennent que j’en étais la cause. C’était pour cela que j’avais pénétré dans la grange avant l’aube, pour être certain qu’ils soient encore éveillés. Avec Domnikiia, c’était exactement le contraire. Il n’y avait aucune nécessité pour elle d’être consciente de la brièveté de son existence en tant que vampire, ou du fait que j’y avais mis fin. Sa vraie vie, Iouda l’avait interrompue la veille au soir. Je ne faisais que remettre de l’ordre derrière lui.
Je plaçai la bougie sur la table de chevet et je m’assis doucement à côté d’elle. La lumière de la chandelle illumina une pomme posée sur la table, dont deux ou peut-être trois bouchées avaient été croquées. La chair avait déjà commencé à brunir depuis que Domnikiia avait mangé. C’était certainement le dernier repas qu’elle avait pris, la dernière chair savoureuse qu’elle dégusterait jamais. Je tentai de la regarder, mais n’y parvins pas. Je me détournai d’elle et berçai ma tête entre mes mains, sanglotant en silence. Une fois encore, je tentai de mobiliser ma haine. Ce n’était pas une haine dirigée contre elle, même si c’était elle qui était volontairement devenue ce monstre. C’était une haine dirigée contre les vampires et, en particulier, une haine envers Iouda. La créature qui gisait maintenant sur le lit derrière moi n’était pas Domnikiia ; c’était une création de Iouda, un corps qu’il avait consommé puis corrompu en le transformant en un prolongement de lui-même. C’était comme lorsque Moscou avait été sous l’occupation française. Les rues et les bâtiments étaient beaux et familiers, mais ils n’étaient rien sans les gens qui les avaient construits et y vivaient. Si détruire les Français signifiait détruire la ville physique de Moscou avec eux, qu’il en soit ainsi. Si détruire l’esprit monstrueux qui était allongé sur le lit, à côté de moi, impliquait de détruire le corps magnifique et familier qu’il avait volé, qu’il en soit également ainsi. Le corps n’était qu’un souvenir de l’âme qui l’avait autrefois occupé. Le gouverneur Rostopchine (si ç’avait réellement été lui) s’était révélé un véritable patriote en fomentant ces incendies qui, bien qu’ils aient détruit une si grande partie de la ville, l’avaient rendue inhabitable pour les Français en maraude. Il avait compris que l’essence de la ville résidait non pas dans sa structure, mais dans ses habitants. Aucun véritable Russe ne pouvait être en désaccord avec lui.
Je devais maintenant faire preuve de la vertu tenace de Rostopchine. Je devais détruire le physique pour le bénéfice d’un bien supérieur. Le bien supérieur n’était pas l’âme de Domnikiia, perdue pour toujours. C’était son souvenir. Si je pouvais limiter à quelques heures seulement son existence dans cet état altéré, alors au moins la créature qu’elle était devenue ne pourrait rien faire pour avilir ses années de bonté passées.
Je tirai les couvertures pour dévoiler son corps, vêtu d’une simple chemise de nuit. Le crucifix d’argent qui, en dépit de toute superstition, n’avait rien fait pour la protéger, pendait toujours à son cou. Elle murmura doucement et porta une main à son visage pour écarter une mèche de cheveux, mais elle ne s’éveilla pas. Sa main retomba sur sa poitrine et y resta comme pour bercer son cœur. Je la poussai doucement et elle tomba paresseusement le long de son corps, ne laissant aucun obstacle susceptible de me détourner de ma cible. Je sortis mon poignard en bois et le tins à deux mains. Je me rappelai notre conversation la première fois que j’en avais fabriqué un – en fait, son prédécesseur. Je me rappelai l’expression de crainte dans ses yeux lorsque je l’avais dirigé sur elle et que je lui avais hurlé dessus. Avait-elle décidé alors qu’elle choisirait cette voie et deviendrait un vampire ? ou était-ce une décision qu’elle avait prise plus récemment ?
Je m’agenouillai au-dessus d’elle, déposant la pointe de la dague sur sa poitrine, juste au-dessus de son cœur. Je n’avais qu’à laisser tomber mon poids sur mes mains et, ainsi, sur le poignard, et j’aurais mis fin à l’existence maudite d’une autre de ces créatures. Combien de temps, me demandai-je, faudrait-il à la dépouille de Domnikiia pour se décomposer ? Pour elle, il n’était pas question de se réduire en poussière comme ç’avait été le cas pour les autres. Sa mort n’avait eu lieu que quelque douze heures auparavant. C’était à peine une longueur d’avance. Une fois que je plongerais la lame en elle et que j’éteindrais sa vie, son corps resterait aussi parfait qu’avant, se décomposant en autant de jours et de semaines que si elle avait été une femme mortelle. Je fermai les yeux et murmurai une prière pour m’exhorter à accomplir ce que j’étais sur le point de faire. Cela n’exigerait de moi que l’action la plus brève pour transférer mon poids et plonger en elle la lame de bois. J’attendis le moment où la force et la haine me rempliraient et me pousseraient à accomplir mon devoir. J’attendis.
Je n’étais pas Rostopchine. Je n’étais pas davantage capable de détruire quelque chose d’aussi beau que Domnikiia que je ne l’aurais été de réduire en cendres Moscou si l’on m’avait tendu une torche enflammée et indiqué les quartiers de Bonaparte lui-même. J’étais un cousin pathétique d’Othello. Pour moi, la victoire de mon amour sur ma sagesse signifiait que je ne pouvais pas tuer alors que la raison me dictait de le faire. C’était au-delà de mes forces, comme si un pouvoir supérieur ne pouvait supporter de voir Domnikiia quitter la surface de la terre ; que tout l’amour qui avait été investi dans sa création ne pouvait être aussi facilement mis de côté.
Et pourtant, si je ne pouvais pas la tuer, que devais-je alors faire ? Devais-je partir maintenant et ne jamais la revoir, entendant seulement parler de temps en temps de l’étrange décès d’un innocent quelconque dont je soupçonnerais qu’elle en avait été la cause ? Le regret me broierait. Je serais responsable de chaque mort terrible pour n’avoir pas agi aujourd’hui. En choisissant maintenant de ne pas détruire la créature qui était venue habiter le corps de Domnikiia, je porterais le poids de chaque mort qu’elle provoquerait. Si je devais mourir demain sur un champ de bataille, ou même aujourd’hui par ma propre main (la pensée m’avait traversé), alors les décès de toutes ces âmes futures seraient toujours comptabilisés à charge de la mienne lors de mon jugement. Ne pas plonger ma dague dans le corps de Domnikiia revenait à damner ma propre âme éternelle, et pourtant je ne pouvais le faire. J’étais donc damné. Cette certitude ouvrait un nouvel éventail de possibilités. Une nouvelle liberté m’était accordée, qui me permettait d’entreprendre toute action, indépendamment de ses conséquences morales. Comme un homme condamné à la pendaison pour un larcin, j’étais maintenant libre de commettre tout crime de mon choix – plus libre, en fait, car le voleur aurait quand même à craindre ce qui viendrait après sa mort.
Ce concept était excitant mais, tandis que je l’envisageais, je ne pouvais trouver beaucoup d’actes immoraux que j’aurais souhaité accomplir – certainement aucun que je n’aie déjà commis même avant ma récente libération éthique. Je ne me serais jamais considéré comme une personne spécialement bonne, mais il semblait que, d’une certaine façon, au cours de ma vie, j’avais perdu – ou je n’avais jamais acquis – le besoin d’être mauvais. Mon comportement ne m’était pas imposé par une crainte du châtiment ultime, mais c’était en quelque sorte une part innée de mon caractère, entretenue peut-être par l’accumulation de ces craintes toute une vie durant. Mais le fait de n’avoir aucun désir de faire le mal me rendait-il bon pour autant ? Certainement la bonté doit venir de la résistance aux envies obscures, et non de leur simple absence ? C’est le faible qui supplie le Seigneur de ne pas le soumettre à la tentation. Le fort a besoin de la tentation pour tester sa détermination. J’avais été confronté à une unique tentation – laisser vivre la vile créature qu’était devenue Domnikiia – et j’y avais cédé sans un combat. Je savais qu’il n’était pas trop tard, que je n’avais encore qu’à lever la main et à la laisser retomber pour assurer mon propre salut, et pourtant je savais aussi que je ne le pouvais pas et que je n’en serais jamais capable.
Il n’y avait qu’un seul avantage imaginable qui pouvait découler de ma décision de me damner. Si je devais, pour le restant de mes jours, parcourir cette terre en sachant que, lorsque je la quitterais, mon chemin ultérieur se précipiterait vers le bas, au moins je n’aurais pas à être seul. Je pourrais être avec Domnikiia. Je la laisserais me prendre et faire de moi un vampire de la même manière qu’elle en était récemment devenue un, et alors au moins notre descente en enfer s’accomplirait main dans la main. Je savais que je me raccrochais à un dernier fil brillant de vanité : l’idée qu’elle me voudrait à ses côtés. Si ce n’était pas le cas, alors je mourrais de sa main sans renaissance ultérieure en tant que vampire. Ce serait une punition appropriée.
Je posai ma dague de bois sur le bord de son lit et contemplai une dernière fois la beauté de Domnikiia, puis me léchai les doigts et éteignis la flamme de la bougie à côté de nous. J’enlevai mes bottes, mon manteau et mon fourreau, les jetant au sol, et m’allongeai sur le lit à son côté. Sous mon manteau, je vis les dégâts sanglants de mon bras blessé, mais cela n’avait pas d’importance. Quand je m’éveillerais – si je m’éveillais –, ce serait pour devenir une créature du même acabit que Domnikiia, et nous aurions devant nous une éternité à passer ensemble. Une blessure telle que celle-ci ne représenterait rien pour moi. Je n’avais pas fermé les yeux depuis deux nuits et, alors qu’une vague de somnolence me parcourait, je commençai à me demander si j’étais en état de prendre une aussi grave décision. Que cela impliquait-il pour les sentiments que je nourrissais vis-à-vis de mon épouse et de mon fils ? Même si mon âme était condamnée à l’enfer, ne méritaient-ils pas ma présence et mon soutien au moins tant que j’étais en vie ? C’étaient des questions auxquelles j’étais trop fatigué pour répondre.
L’un des aspects intéressants de ce que j’allais entreprendre me semblait être la possibilité de revenir sur ma propre mort. J’avais observé la mort de l’extérieur en de nombreuses occasions – bien qu’il y ait eu d’autres moments où j’aurais souhaité avoir été présent pour l’observer –, mais ce serait un privilège rare que d’être capable, en tant que vampire, de me rappeler ce que c’était effectivement de mourir. Et pourtant, pensai-je, toutes les âmes, qu’elles finissent au paradis ou en enfer, doivent avoir la même occasion. Si je n’appréciais pas cela, alors je devais mettre en doute ma croyance même au paradis et à l’enfer ; auquel cas, comment pouvais-je être aussi certain de ma propre damnation ?
Mais les spéculations étaient superflues. Bientôt, je saurais. Je m’endormis.