Chapitre 10
— Pour l’amour de Dieu, parle russe si tu veux vivre cinq minutes de plus, lui chuchotai-je farouchement.
— Que veux-tu dire ? demanda-t-il, toujours en français.
Il avait fait quelque part l’acquisition d’un uniforme de cuirassier russe et avait donc manifestement, à un moment ou à un autre, tenté de se faire passer pour un Russe, mais cela semblait avoir été temporairement oublié.
— Tu es en plein centre de Moscou, Pierre. Parle russe, continuai-je dans un souffle, espérant que même s’il ne comprenait pas où il était, il répondrait instinctivement à mon russe dans la même langue.
— Pourquoi suis-je à Moscou ? demanda-t-il en employant enfin la langue vernaculaire.
— Tu dois avoir été pris pour un blessé.
Je parlais encore doucement. Bien qu’il n’utilise plus le français, quiconque entendait par hasard notre conversation pourrait rapidement découvrir sa véritable nationalité. Nul ne semblait toutefois s’y intéresser particulièrement. La majeure partie de la foule poussait pour voir ce qui était la cause du dernier ralentissement.
— Où as-tu obtenu ton uniforme ?
— Uniforme ? (Il baissa les yeux sur son propre corps et vit ce qu’il portait. Même alors, il sembla considérer ma question comme triviale.) Je l’ai pris sur un cadavre après vous avoir échappé. (Il me regarda de nouveau et le vitriol refit surface.) Vous ! Pourquoi avez-vous fait cela ? Nous sommes peut-être l’ennemi, mais nous ne sommes pas des bêtes.
Il avait une blessure à la joue droite qui lui infligeait un supplice à chaque mot. Cela signifiait au moins qu’il n’était pas en mesure d’élever la voix. La joue n’était pas coupée à proprement parler, mais l’essentiel de sa peau manquait, tranchée par deux marques parallèles et déchiquetées. Quelle que soit l’arme employée, elle avait à la fois coupé la peau et commencé à l’écorcher en un seul coup. Il avait une blessure similaire sur le côté de son cou – un peu plus en avant, elle aurait été fatale.
— Ce n’était pas moi, lui dis-je. Quand nous vous avons quittés, vous alliez bien. Tu venais d’insulter le tsar, poursuivis-je, l’encourageant à se remémorer.
J’étais prêt à tout pour savoir comment travaillaient les Opritchniki.
Il porta la main à ses blessures, comme s’il essayait de se souvenir. Son avant-bras portait une balafre identique. Visiblement, Pierre avait tenté de repousser son agresseur. Là encore, un morceau de peau et de chair avait été arraché sur une bande de la largeur de deux doigts. Cette blessure aurait pu avoir été infligée par des griffes ou des dents mais, sachant qui l’avait attaqué, je me rappelai instantanément la vision furtive que j’avais eue de l’étrange couteau à double lame de Iouda.
Il me regarda attentivement.
— Tu as raison, dit-il. Toi et l’autre, vous êtes partis, et puis d’autres sont venus. Mais tu étais forcément là ! (Il tenta d’élever la voix. Je secouai la tête et posai ma main sur son épaule pour le calmer.) Ou, du moins, vous leur avez ouvert la voie.
Cela, je ne pouvais entièrement le nier.
— Que s’est-il passé lorsqu’ils sont arrivés ? demandai-je, le pressant.
Il me fixa du regard mais il voyait en réalité le campement près de Borodino, cinq jours auparavant. Sa description vacillait entre lucidité et incohérence.
— Nous ne les avons pas vus. Des hommes ont commencé à disparaître : ç’a été l’affaire de minutes, pas d’heures. Nous étions en train de manger, et eux aussi. Tu te retournais pour prendre quelque chose, puis tu revenais, et ton voisin n’était plus là. Ensuite, Louis les a trouvés, enfin, leurs corps parmi les cadavres. Nous étions alors si peu nombreux. Ils nous ont encerclés. Traqués. N’étaient-ils pas satisfaits ? Ils se déplaçaient si rapidement. Et ils tuaient. Ils pouvaient voir dans l’obscurité. Je me suis battu contre l’un d’eux. Louis s’est battu.
Il en a fallu deux d’entre eux pour en venir à bout. J’ai couru. Ils m’ont poursuivi, se sont déployés comme des loups. S’appelant les uns les autres comme des chasseurs. Mais j’étais rapide – si rapide – si effrayé. Ils ont abandonné. Louis a hurlé, mais j’étais rapide.
Il semblait fier de sa vélocité. Il avait la constitution d’un coureur, et les Opritchniki me semblaient du genre à vite abandonner une poursuite si elle devenait trop intense.
Les yeux de Pierre se fixèrent sur moi une fois encore. Il secoua la tête, de façon presque imperceptible.
— Vous n’étiez pas là. Vous ne pouviez pas avoir fait cela. Mais vous saviez. Vous le devez. (La compréhension se fit jour dans ses yeux.) Vous les avez envoyés ! Ils n’étaient pas russes. Nous n’étions pas leurs ennemis. Ils n’avaient aucune raison de faire cela, pas après qu’ils ont été satisfaits.
C’était la seconde fois qu’il avait employé ce mot.
— Qu’entends-tu par « satisfaits » ? lui demandai-je, mais il s’était de nouveau effondré sur la charrette.
Ses yeux étaient toujours ouverts mais sa respiration était faible et il ne montrait aucun signe de reconnaissance du monde qui l’entourait.
— Pierre, insistai-je, qu’as-tu voulu dire ?
Il n’y eut pas de réponse. Comment les Opritchniki pouvaient-ils être satisfaits ? Qu’avait-il voulu dire par cela ? Un soldat n’est satisfait que lorsque l’ennemi est vaincu ou se rend. Impliquait-il qu’ils n’avaient pas accepté de reddition lorsque celle-ci avait été proposée ? ou signifiait-il que les Opritchniki avaient été en quête d’une information quelconque – qu’ils avaient été satisfaits une fois qu’on leur avait dit ce qu’ils voulaient savoir ? Je tentai d’imaginer ce que les Opritchniki pouvaient bien souhaiter découvrir des occupants d’un camp français – et ce qu’ils feraient de cette information s’ils en disposaient.
Il y eut une légère agitation dans la foule et je vis que la circulation commençait à reprendre devant nous. Il était clair que je n’obtiendrais rien de plus de Pierre. Je me penchai et murmurai à son oreille, ne sachant pas s’il pouvait m’entendre.
— La prochaine fois que tu reprendras connaissance, rappelle-toi de parler russe.
La charrette se mit en branle. Il ne m’avait même pas traversé l’esprit que c’était un soldat français déguisé en soldat russe – un infiltré et un espion, et qu’il devait pour cela être arrêté et exécuté. Mais je ne m’étais pas senti trahi personnellement comme ç’avait été le cas avec Max. Il m’apparut clairement de nouveau qu’il n’y avait aucun cheminement de pensée que je pouvais suivre qui n’aboutisse, en fin de compte, à Max.
— Alexeï !
La voix de Vadim était pleine d’enthousiasme, et il me saisit dans une étreinte chaleureuse que je rendis avec gratitude. Cela faisait deux longues journées que je l’avais vu. Dimitri se tenait à côté de nous. Il n’avait peut-être jamais montré son affection de cette manière en des moments meilleurs mais, ce jour-là, il était circonspect. Nous nous évaluâmes l’un l’autre silencieusement ; lui, essayant de déterminer ce que je savais exactement ; moi, tentant d’identifier mes véritables sentiments à son égard. Au fond, il n’était que Dimitri – le même Dimitri que je connaissais depuis des années ; un peu distant, parfois égoïste, parfois aveugle, mais fondamentalement fiable. Je dus me rappeler qu’il avait envoyé les Opritchniki à ma poursuite à Desna et que c’était pour cela que Max était mort ou, du moins, mort prématurément et moins convenablement que prévu. J’avais maintenant de nombreuses preuves de la façon dont les Opritchniki travaillaient. Je n’avais que peu d’espoir qu’ils aient traité Max différemment. Je dus me rappeler que c’était Dimitri qui avait meurtri et ensanglanté Domnikiia afin d’obtenir les informations qu’ils ne pouvaient me soutirer. Comme nous parlions, je laissai les souvenirs et les images de Max et Domnikiia affluer en moi comme une marée montante de venin dont je savais que j’aurais besoin si je comptais entreprendre quoi que ce soit à son encontre.
— Alors, où est Max ? demanda Vadim.
— Pourquoi ne lui demandes-tu pas à lui ? répondis-je en faisant un signe de tête en direction de Dimitri.
— Non, Alexeï, déclara Vadim sévèrement, devinant qu’il était nécessaire de maintenir l’ordre. Je te le demande à toi.
— Je suis allé à Desna – c’est là que Max s’était rendu – et je l’y ai trouvé. (Tout du long, j’observais Dimitri, essayant d’évaluer sa réaction à chacune de mes paroles, recherchant quelque chose qui pourrait m’aider à le haïr.) Nous avons parlé un moment.
— A-t-il avoué ? demanda Vadim.
Et ceci était, bien entendu, la réalité. Quelle que soit la force avec laquelle je pouvais déplorer l’injustice de ce qui s’était produit, il n’y avait aucun doute quant à sa culpabilité.
— Oui, il a avoué. Tu connais Maxime. Il ne perdrait pas de temps à mentir sur quelque chose que nous savons déjà.
— Était-il honteux ? repentant ?
Vadim voyait bien que mon récit ne serait pas totalement sincère.
— Non. (J’aurais pu sourire au souvenir de la cohérence de Max, mais je savais que je ne pouvais me permettre la moindre complaisance qui risquait d’affaiblir ma détermination vis-à-vis de Dimitri.) Pour lui, c’était simplement la conclusion logique d’un long raisonnement. Pour le détourner de ce chemin, il aurait fallu le dissuader de croire que deux et deux font quatre.
— Alors où est-il, Alexeï ? (Vadim était maintenant ouvertement soupçonneux.) Je comprends qu’il n’aurait pas été judicieux de le ramener ici à Moscou. Es-tu parvenu à trouver quelque prison pour le prendre ?
— Non, Vadim. Il est encore à Desna. Il y restera toujours.
— Encore à Desna ? (Il saisit alors.) Alexeï, tu ne l’as pas… ?
— Non, Vadim, pas moi. (Ma voix se durcit et je me mis à tourner autour d’eux jusqu’à ce que je me retrouve derrière Dimitri.) Mais Max et moi ne sommes pas restés seuls longtemps, n’est-ce pas, Dimitri Fétioukovitch ? Rapidement, tes amis les Opritchniki ont débarqué, n’est-ce pas ? et ils voulaient exercer leur vengeance eux-mêmes. Et comment ont-ils su où nous nous trouvions ? (À ce stade, je hurlais dans l’oreille de Dimitri.) Parce que Dimitri Fétioukovitch le leur a dit. Et comment savait-il ? Parce qu’il a brutalisé une pauvre femme pour la forcer à le lui dire. Et les Opritchniki ont donc très clairement indiqué que je devais leur laisser Max sous peine de ne pas pouvoir repartir moi-même. Et je suis donc parti… non pas pour sauver ma propre peau, mais pour me donner une chance de mettre la main sur Dimitri Fétioukovitch et de faire ceci !
Je le frappai violemment dans les reins. Il se pencha en avant, les mains pressées sur son flanc. Je posai les mains sur son dos, le tirant vers mon genou que j’élevai brutalement vers sa poitrine. Il en eut le souffle coupé, mais n’offrit toujours pas la moindre résistance. C’était un homme plus costaud que moi et, pour ce que j’en savais, un meilleur combattant. Je devinai qu’il avait décidé d’endurer avec stoïcisme. S’il s’attendait à de la compassion de ma part, il allait être bien surpris. De fait, tout comme moi. Je m’étais laissé envahir par la colère due à ce qu’il avait fait à Domnikiia et Max et, désormais, comme cela m’arrivait rarement, je ne me contrôlais plus. Je le frappai dans les jambes et il s’effondra au sol, délibérément à la merci de mes violents coups de pied répétés dans sa poitrine et son estomac.
À chaque coup, je criais en moi-même « Max ! » et « Domnikiia ! » et chaque fois j’éprouvais la même joie, comme si j’étais avec eux plutôt qu’ici. Je sentais une énergie vibrante circuler dans ma jambe tandis que je le frappais ; une énergie voulant désespérément sortir de moi et entrer en lui. Mon corps et mon esprit tout entiers s’abandonnèrent à cette sensation. Je ne voyais plus rien, je n’éprouvais plus rien en dehors de cette exaltation chaque fois que mon pied martelait son torse. Elle inonda tout mon être, non pas comme une sensation agréable, mais plutôt comme quelque chose de dévorant. C’était comme le spasme qui déchire le corps lors d’un vomissement, alors que je régurgitais sur Dimitri la haine que j’avais nourrie pour lui dans mes tripes.
— Alexeï ! Alexeï ! Capitaine Danilov !
J’avais dû entendre mon nom hurlé une demi-douzaine de fois avant qu’il pénètre ma conscience. Vadim m’avait entraîné à distance de Dimitri, bien que je tente toujours d’envoyer des coups de pied dans sa direction. Une petite foule de passants s’était rassemblée tout autour. Certains étaient penchés sur Dimitri, et vérifiaient qu’il allait bien.
Je respirai profondément. Je me sentais satisfait – physiquement satisfait. Chaque extrémité de mon corps sentait qu’elle avait accompli son travail et je – ou devrais-je dire « nous» – commençais à me calmer. Je me tournai vers Dimitri et je sentis une onde de culpabilité passer en moi. Non, pas de culpabilité : de pitié. J’avais pitié de la souffrance de Dimitri, sans ressentir de culpabilité pour en avoir été la cause. Le regard angoissé de Dimitri, tout comme ma raison, me disait que ce que j’avais fait était admissible. Vadim lui-même le confirma.
— Ça suffit, Alexeï Ivanovitch. Cela t’était dû – Dimitri le sait lui aussi –, mais nous avons toujours une guerre à mener. La prochaine fois, attaque-toi à un Français.
Dimitri essayait de se remettre debout. Il me tendit la main pour que je la saisisse et l’aide à se relever, mais je ne le pouvais pas. J’avais été dans l’armée assez longtemps pour voir nombre de bagarres sauvages qui auraient pu se terminer par la mort d’un des deux hommes, et pourtant ces mêmes hommes riaient et buvaient ensemble quelques heures plus tard. Dans ce cas, et en bien d’autres choses, je ne pouvais être aussi frivole. Je ne pouvais pas minimiser ma propre perte de contrôle avec une simple poignée de main. Cela m’avait effrayé et cela devait terroriser Dimitri, et tout autre observateur, au point de les dissuader de déchaîner de nouveau cette colère en moi. Dans le même temps, j’avais conscience que ne pas perdre le contrôle m’effrayait davantage encore. Si la violence effrénée qui venait de jaillir de mon corps l’avait été sous mon contrôle conscient, guidée par mon intelligence et librement lâchée par ma conscience, j’étais une bien dangereuse créature. Mais si ç’avait été une frénésie incontrôlable, pourquoi n’avais-je donné de coups de pied que dans son torse, où je pouvais le blesser, et non à sa tête, où je pouvais le tuer ? Peut-être y a-t-il un instinct viscéral, primaire, qui dicte à un homme comment en faire souffrir un autre sans causer sa mort. Peut-être avais-je appris cela dans cette prison turque de Silistra.
Dimitri s’était relevé sans mon assistance.
— Sommes-nous quittes, Liocha ?
C’était presque une supplique. Il ne m’avait plus appelé Liocha depuis notre première rencontre, quand je lui avais dit que cela me faisait me sentir comme un enfant. J’étudiai, à travers sa barbe, la cicatrice sur sa joue – me rappelant qu’il m’avait sauvé la vie –, et de bons souvenirs déferlèrent dans mon esprit, le purgeant du goût rance laissé par l’évocation de Max et Domnikiia.
— Non, répondis-je, mais cela viendra, Mitka. Cela viendra.
Je n’avais aucune idée du temps que cela prendrait.
Nous quittâmes tous les trois le pont et poursuivîmes sur la berge sud de la rivière, où nous pouvions parler librement, loin du brouhaha des soldats, habitants et mondains en fuite.
— Alors, quel est le plan maintenant ? demandai-je.
— Iouda ne t’en a-t-il pas parlé ? demanda Vadim. Il avait dit qu’il le ferait.
Dimitri ne semblait pas désireux de faire le moindre commentaire. Il étreignait ses côtes meurtries et faisait de son mieux pour garder son souffle régulier. Mon sentiment de pitié était maintenant croissant, pour compenser mon manque de compassion, auparavant. La véritable source de ma rage était le fait que Dimitri m’avait interdit le moindre vestige de miséricorde lorsque j’avais dû confronter Max. Qui serait le prochain à souffrir de ma main pour ce que j’avais fait à Max ? Vadim ? Je croisai le regard de Dimitri et répondis pareillement au sourire qu’il contenait. Il ne s’était écoulé que quelques minutes et pourtant, malgré moi, je commençai à comprendre comment ces jeunes soldats pouvaient boire ensemble si rapidement après s’être battus comme des chiffonniers.
— Oui, je l’ai vu hier soir, répondis-je à Vadim. Tu es satisfait de son plan ?
— Son plan ?
— Se cacher en ville. Attendre jusqu’à ce que les Français arrivent et ensuite leur montrer à quel point Moscou peut-être… inhospitalière pour un hôte indésirable. N’est-ce pas là le plan que Iouda t’a exposé ?
— Non, gloussa Vadim, c’est le plan que je lui ai exposé. Iouda voulait continuer à attaquer leurs lignes d’approvisionnement. Ce n’est pas déraisonnable, mais il ne peut pas comprendre ce que cela implique de les savoir à Moscou.
— C’est étrange de leur part de faire des histoires au sujet de qui se verra attribuer le mérite du plan. Ils ne semblent pas du genre à se soucier beaucoup de leur statut social.
— Ce Iouda est différent, déclara Dimitri avec une respiration sifflante, très différent. Lorsque j’étais avec eux en Valaquie, ils n’étaient que dix – et, comme je l’ai déjà dit, seuls quatre d’entre eux font encore partie du groupe – mais tous avaient cette même qualité de soumission ; à l’exception de Iouda. C’est ce qui en fait de si bons tueurs – comme des boulets de canons : tu vises et tu fais feu, et tout ce qui entre dans la ligne de tir est déchiqueté. Mais pas Iouda ; il a ses propres désirs – de la vanité même. Il vise par lui-même. J’aurais cru que cela affecterait sa capacité à tuer, mais cela le rend meilleur. Il peut choisir quand s’impliquer et quand ne pas le faire. C’est la plus dangereuse des combinaisons.
Nous nous assîmes en silence et méditâmes les paroles de Dimitri. Il y avait peu de commentaires à ajouter.
— Nous sommes donc satisfaits du plan ? pressa Vadim.
— Oui, bien sûr, dis-je.
Dimitri hocha la tête.
Il y eut de nouveau un moment de silence.
— Il y a autre chose d’étrange à propos de Iouda, dis-je.
— Et qu’est-ce donc ? demanda Vadim.
— Eh bien, dis-je, Iouda semble prendre toutes les décisions. Je croyais que Piotr était censé commander.
— Étrange, répondit Vadim. Je croyais que c’était moi.
Vadim commandait tout – tout le temps et seul – lorsqu’il avait besoin de le faire. Lorsque Bonaparte avait pris Vilna, nous – les hussards de la garde sous le commandement du général Ouvarov, ainsi que la totalité de la première armée de l’Ouest – avions battu en retraite à Drissa. Quand les Français avaient pris Drissa, nous nous étions retirés à Polotsk. Deux mois plus tôt, au cours d’un mois de juillet chaud et humide, j’étais allongé sur mon lit dans une chambre d’une auberge à Polotsk – une chambre que je partageais avec quatre autres soldats – lorsque j’entendis une voix familière.
— Garde à vous, capitaine Danilov !
Il se tenait appuyé dans l’encadrement de la porte, le visage ni souriant ni sérieux, mais les yeux exprimant avec assurance l’affection qui, nous le savions tous les deux, nous liait. Je courus le saluer.
— Vadim ! Comment vas-tu ? C’est bon de te revoir. Où étais-tu ?
Il sourit.
— J’étais un peu au sud d’ici, avec Bagration.
Il prononçait le nom du grand général comme s’il le connaissait personnellement, ce qui était tout à fait possible. Vadim était le genre d’officier qui semblait connaître tout le monde. Il avait des contacts dans la société de Pétersbourg dont beaucoup rêvaient. Mais, contrairement à de nombreux autres officiers ayant des relations, Vadim choisissait d’utiliser ces amitiés pour pouvoir vraiment remplir des objectifs militaires et non simplement pour faire avancer sa propre carrière. Les faveurs qu’il demandait discrètement à Bagration porteraient sur des rations ou des armes supplémentaires pour ses hommes, et non une promotion ou une affectation en sécurité, bien loin du front.
— Alors comment a-t-il réussi à se débarrasser de toi ? demandai-je.
— Je lui ai dit que j’avais du travail à accomplir. À ce sujet, es-tu occupé ?
— Occupé à battre en retraite, dis-je amèrement. Qu’est-ce que tu avais en tête ?
— Sauver la Russie.
— Rien que cela ?
Il haussa les épaules, tenant mon consentement pour acquis.
— Je te retrouve ici ce soir à 20 heures. Oh, et vois si tu peux amener Maxime Serguéïevitch avec toi.
Je savais où Max était cantonné. Il me fut facile de le trouver, mais étonnamment difficile de le convaincre de se joindre à nous.
— Cela fait longtemps que nous n’avons pas travaillé ensemble, Alexeï. C’était avant Austerlitz, et je ne m’en suis pas très bien sorti, n’est-ce pas ? Je crois que je ferais mieux de m’en tenir aux activités d’un soldat régulier. Je vous ferais courir des risques.
Je compris maintenant exactement comment, en tant que traître au sein de notre groupe, il pouvait se sentir lui-même en danger mais, à l’époque, cela semblait tout à fait inhabituel.
— Toi, Max ? Un soldat régulier ? demandai-je dans un éclat de rire. (Quand je l’avais rencontré pour la première fois, il avait semblé le plus improbable des guerriers. Ce ne fut qu’une fois qu’il nous eut rejoints, Dimitri, Vadim et moi, qu’il commença réellement à s’adapter.) Tu t’ennuierais à en mourir.
— C’est vrai, mais cela n’en fait pas pour autant une mauvaise décision.
Voilà qui lui ressemblait davantage.
— Mais nous avons besoin de toi.
Il ne dit rien. Il avait l’air partagé. Je pouvais voir que, dans son cœur, il n’y avait rien qu’il souhaite davantage que de rejoindre l’ancienne épique, mais quelque chose le retenait.
— Vadim m’a dit de te ramener, dis-je.
— Il te l’a ordonné ?
Une expression fugace de fierté traversa son visage à la mention du nom de Vadim. Je fis la moue.
— Tu connais Vadim, dis-je.
— Dans ce cas je vous verrai à 20 heures, répondit Max.
Max était arrivé le premier ce soir-là, vite suivi par Vadim qui avait amené avec lui Dimitri. Ce dernier était également à Polotsk avec la première armée, et Max et moi l’avions donc beaucoup vu. Les seules retrouvailles étaient donc celles entre Max et Vadim.
— De retour au bercail, hein, Maxime ? dit ce dernier en lui serrant la main.
— Avec toi dans le rôle du vigilant berger ? demandai-je en regardant Vadim.
— Plutôt le loup que le berger, murmura Dimitri.
— Nous allons tous être des loups, et prendre pitié des pauvres petits agneaux français, dit Vadim.
— Alors c’est plutôt de retour au sein de la meute de loups ? demanda Max.
Et ainsi, sept ans après sa constitution, la meute de loups s’était régénérée. Peu de temps après, Polotsk était tombé et nous avions une fois de plus battu en retraite. Ce ne fut pas avant que Smolensk soit prise que Barclay de Tolly parla à Vadim (ou peut-être fut-ce l’inverse) et que nous fûmes affectés à notre mission présente. Et désormais, à Moscou, en septembre, la meute de quatre était réduite à trois. Max ne risquait plus jamais de s’ennuyer.
Debout le long de la rivière Moskova, au cœur de Moscou, notre petit groupe – Vadim, Dimitri et moi – prit quelques dispositions plus détaillées. Au cours de ses discussions antérieures avec Iouda, Vadim avait sélectionné sept lieux de rendez-vous parmi ceux de notre liste qui se trouvaient à Moscou même. L’organisation la plus simple consistait à avoir un lieu de rendez-vous différent pour chaque jour de la semaine. L’heure serait toujours la même : 21 heures.
— Et nous nous retrouverons tous les soirs ? demandai-je.
— Iouda a affirmé qu’au moins un d’entre eux tenterait d’être là chaque soir, répondit Vadim. Quant à nous, je crois que nous devrions tous les trois essayer de tenir le rendez-vous chaque fois que nous le pouvons. Le reste du temps, nous ne nous verrons pas.
— Pourquoi ?
— Nous devons tous rester à couvert, et rester séparés. C’est à vous de voir ce que vous allez faire. Vous pouvez être un officier français ou un condamné russe évadé : je n’ai pas besoin de le savoir. Nous devons être les yeux et les oreilles des Opritchniki. Nous devons identifier où vont les Français et ce qu’ils font. Puis nous devons indiquer aux Opritchniki où frapper.
— Ou frapper nous-mêmes, glissai-je.
— Non ! intervint Dimitri avec une soudaine véhémence. (Vadim et moi l’observâmes tous deux.) Ce n’est pas leur style, ajouta-t-il. Ils préféreraient que nous les laissions faire.
Je l’aurais volontiers pressé de nous en dire plus, mais Vadim était d’accord avec sa conclusion, sinon avec son raisonnement.
— Dimitri a raison, dit Vadim. Indépendamment de leur « style », le nôtre est de ne pas nous faire tuer. Pour dire les choses crûment, les Opritchniki sont bien moins indispensables que nous le sommes. Je suis désolé, Dimitri, je sais que ce sont tes amis, mais c’est la vérité.
Dimitri eut un petit sourire douloureux en coin.
— Oh, tu me connais, Vadim. N’importe qui est bien moins indispensable que moi.
— Alors, commençons-nous nos réunions à partir de ce soir ? demandai-je.
— Non, déclara Vadim. Enfin, pas nécessairement. Nous pouvons attendre jusqu’à ce que les Français arrivent effectivement. Je ne pense pas que ce sera ce soir. Prenez cela. (Il nous tendit à tous les deux une bourse. À l’intérieur se trouvait une petite fortune en pièces d’or.) Ce n’est pas votre argent, ni même mon argent : c’est l’argent du tsar. Nous aurons peut-être des dépenses à faire au cours des quelques semaines à venir. Si vous n’avez pas besoin de le dépenser, ne le dépensez pas. Je compte en récupérer l’essentiel une fois que nous aurons mis Bonaparte dehors.
Nous plongeâmes dans le silence, réalisant que nous pouvions ne pas nous revoir avant longtemps et que, lorsque ce serait le cas, ce serait dans une ville sous occupation française.
— J’ai écrit à la mère de Max, annonçai-je.
— Merci, dit Vadim. J’imagine qu’il est mort en héros.
J’acquiesçai.
— Des nouvelles de Yelena Vadimovna ?
— La dernière fois que j’en ai eu, elle allait bien, mais c’était il y a presque un mois déjà. Son accouchement est prévu pour dans quelques semaines.
— Donc nous ne pouvons pas encore t’appeler « grand-père » ?
— Pas encore, répondit Vadim d’un ton égal. Ni jamais.
De nouveau, nous sombrâmes dans une contemplation silencieuse, assis sur le muret et fixant la rivière du regard, réticents à faire nos adieux. Nous étions comme trois hommes âgés qui se sont dit, au fil des ans, tout ce qu’il était possible de se dire, qui restent assis dehors toute la journée, observant le monde passer devant eux, craignant de partir de peur que l’un d’eux ne revienne jamais ; trois hommes qui se rappellent que, dans leur jeunesse lointaine, ils avaient été (et s’était toujours attendus à être) quatre. Dans un moment tel que celui-ci, nous ne pouvions même pas être assurés du luxe de vieillir.
— À qui parlais-tu sur le pont ? demanda Vadim.
— Quand ?
— Lorsque nous t’avons trouvé ; le soldat blessé.
— Tu ne l’as pas reconnu ?
Vadim secoua la tête.
— Je l’ai à peine vu.
— C’était Pierre. (Vadim eut un regard vide.) Le Français. Tu te souviens, il nous avait parlé de la Tsarine Catherine et du cheval.
— Il se faisait passer pour un Russe ? demanda Vadim, légèrement en colère. Pourquoi n’as-tu pas…
Mais je crois qu’il comprit que je n’étais pas d’humeur à démasquer d’autres espions français pour le moment, et laissa sa question en suspens.
— Vadim t’a-t-il parlé du camp ? demandai-je à Dimitri. Et de Iouda, Matfeï et Foma qui ont débarqué ? (Dimitri acquiesça.) Le point intéressant, naturellement, poursuivis-je lentement, observant Dimitri pour évaluer sa réaction et voir s’il allait révéler quelque chose, est qu’il s’est échappé – Pierre, j’entends.
— Ainsi donc les Opritchniki ne sont pas aussi infaillibles que nous le pensions, déclara Vadim.
— Non, en effet, poursuivis-je. Ce n’est pas leur genre de laisser un survivant s’en aller et raconter tout ce qui lui est arrivé.
Dimitri se tourna vers moi, le regard horrifié et scrutateur, luttant pour tourner son corps meurtri. Pierre avait pu me révéler quelque chose, quelque chose de terrible, et Dimitri fouillait mon âme même pour voir si Pierre m’en avait effectivement parlé ; pour déterminer ce que je savais. Naturellement, tout ce que j’avais entendu de Pierre était ses divagations confuses et délirantes, mais je savais désormais grâce à Dimitri qu’il y avait quelque chose que j’aurais pu apprendre et que j’avais maintenant l’intention de découvrir.
Peu de temps après, nous prîmes congé les uns des autres. Cette fois, il y eut peu d’effusions. Nous étions tous trop préoccupés par nos projets personnels des prochains jours. Vadim avait une dernière chose à dire.
— Nous n’en viendrons peut-être pas là, vous savez. Je ne veux pas l’envisager, mais nous aurons à affronter une grande armée. Je veux juste vous dire que si l’un de nous est blessé, ou si la situation devient trop tendue pour nous ici en ville, nous ne devrions pas avoir peur de quitter les lieux. Si nous pouvons prévenir les autres, c’est d’autant mieux, mais la survie est tout aussi importante que l’héroïsme. C’est noté ?
Dimitri et moi acquiesçâmes tous deux gravement, puis nous nous séparâmes. Vadim nous avait indiqué que le lieu et la manière de nous cacher était notre propre affaire mais, par quelque instinct que nous avions établi au fil des années passées à travailler ensemble, nous prîmes immédiatement des directions différentes. Vadim s’en fut vers l’ouest, le long des berges de la rivière. Dimitri et moi partîmes silencieusement dans la direction opposée, mais moins d’une minute s’écoula avant que Dimitri tourne en direction du nord pour revenir vers le pont.
Je continuai vers l’est. Mon plan d’action avait été, de façon quelque peu oblique, inspiré par la vue du fantassin français se faisant fouetter. Je tournai rapidement en direction du sud et me dirigeai vers le canal dans la zone de Zamoskvoretchié. Il fut assez facile de trouver une maison abandonnée, des planches clouées à la hâte sur les portes et les fenêtres, et plus facile encore de briser ces défenses naïves. Qui que soit l’occupant ayant abandonné cette maison, il avait été assez généreux pour emmener avec lui ses domestiques, mais pas assez, par chance pour moi, pour prendre aussi tous les biens de ces serviteurs. Il ne me fut donc pas difficile de trouver un uniforme de majordome qui m’allait. Je comptais sur le fait que, une fois les Français arrivés, un serviteur russe serait en mesure de se déplacer en ville relativement en sécurité. Si ce n’était pas le cas, ce ne serait que le travail d’un instant de me transformer en un domestique français émigré, accueillant à bras ouverts l’armée de libération qui l’avait sauvé de ses cruels maîtres.
La maison vide constituait également un bon endroit pour me loger, au moins pour le moment, bien que je doive me méfier dans la mesure où la foule des envahisseurs serait également à la recherche de bâtiments abandonnés où ils pourraient être cantonnés. Il y avait une foule de sorties de secours si jamais j’avais besoin de partir en catastrophe.
Et ainsi j’attendis. Moscou devint plus silencieux et vide lorsque ceux qui étaient restés en arrière partirent finalement, mais les Français n’arrivaient toujours pas. J’errai dans les rues de ma ville bien-aimée durant les quelques jours qui suivirent, abasourdi par l’horreur de sa quiétude. Peu de gens étaient restés, peut-être un cinquantième de la population, et tous avaient le moral sapé par la distance qui les séparait de la prochaine personne qu’ils pouvaient croiser. Une semaine plus tôt, les Moscovites avaient dû pousser et bousculer pour se frayer un chemin dans les rues bondées – et ils s’étaient probablement aussi plaints de la foule excessive – mais, désormais, c’était presque comme de vivre à la campagne, sans toutefois connaître les règles d’une telle vie. À la campagne, on peut passer des heures sans croiser âme qui vive mais, lorsque cela se produit, c’est toujours un ami, toujours quelqu’un avec qui l’on peut converser. Dans Moscou déserté, les autres humains étaient d’une semblable rareté, mais ceux qui restaient étaient habitués à ignorer les milliers d’individus qu’ils pouvaient être amenés à croiser en l’espace d’une heure seulement, et ils ignoraient donc les rares personnes qu’ils voyaient encore. Par conséquent, même ceux qui étaient restés, ce cinquantième de la population, étaient affaiblis par leur isolement à un cinquantième de leur vitalité habituelle.
C’était comme si la ville tout entière avait cessé de respirer. L’entité physique qu’était Moscou existait toujours, mais l’esprit qui l’avait fait vivre avait disparu. Pour le moment, le corps qui restait ne montrait aucun signe de dégradation, mais même le moins subtil des observateurs serait bientôt en mesure de voir qu’il était mort. Bientôt, les vers de l’armée française arriveraient pour festoyer sur cette dépouille.
Curieusement, toutefois, il leur fallut encore trois jours entiers pour arriver. De ce que je pus apprendre plus tard, Bonaparte s’était attendu que Koutouzov oppose une dernière résistance aux portes de la ville et il avait par conséquent hésité. Koutouzov ne mena pas une telle défense – qui aurait été vaine – et, au soir du 1er septembre, il était clair que les troupes françaises entreraient dans la ville le lendemain.
Cette nuit-là, je fis un rêve.