Chapitre 25

Mon cheval était encore à Kourilovo. C’était presque à deux verstes. Je courus de toutes mes forces sur la route enneigée, glissant et trébuchant. Je fis une pause au carrefour, épuisé, le souffle court. La corde était toujours enroulée autour du poteau brisé où j’avais attaché Filipp, mais il n’y avait en dehors de cela aucun indice des aventures de la nuit précédente. Je poursuivis mon chemin, tellement essoufflé que je courais probablement plus lentement que j’aurais marché en temps normal. Lorsque je parvins à son niveau, la voiture était toujours renversée dans le fossé. Le cheval mort était resté sur la route, mais l’autre avait disparu, libéré de l’épave par un bon Samaritain ou un voleur de chevaux.

Je continuai jusqu’au village. Dans la rue, je croisai l’homme roux avec qui j’avais parlé la veille au soir. Il me reconnut et me héla.

— Eh ! C’est vous qui avez volé Napoléon ? Vous avez vu ce qui est arrivé à la voiture ?

Je ne m’arrêtai pas pour répondre. Je retournai à la taverne, payai le palefrenier et, sans même attendre la monnaie, me mis en selle. Il s’était écoulé près de quinze minutes depuis que j’avais quitté la grange. J’éperonnai mon cheval pour le lancer au galop et profitai de ma première véritable occasion de réfléchir.

Mon seul espoir résidait dans l’incapacité de Iouda à voyager de jour. Il était parti environ trois heures avant l’aube. Cela ne pouvait pas être assez pour parvenir à Moscou. J’avais huit heures de jour – un peu moins maintenant – pour le rattraper et rejoindre Domnikiia avant qu’il puisse se réveiller dans les ténèbres et l’atteindre. Le trajet qui m’attendait était d’environ quatre-vingts verstes, sur des routes verglacées et traîtresses. C’était réalisable, mais difficile. Je n’y parviendrais pas du tout si je tuais mon cheval. Je tirai les rênes pour le ralentir un peu et nous poursuivîmes à une allure moins dangereuse.

Si je n’arrivais pas à Moscou à temps, mes chances étaient minces, et celles de Domnikiia, nulles. À l’idée des souffrances qu’elle endurerait en mourant, de la façon dont j’avais vu mourir ce paysan et son épouse, de la façon dont je savais maintenant que Max et Vadim et tant d’autres avaient dû mourir, une rage nauséeuse me submergeait. Si cela devait arriver, je ne trouverais jamais la paix tant que Iouda ne serait pas anéanti. Je le traquerais à travers la Russie, à travers l’Autriche, à travers l’intégralité de l’Empire ottoman s’il le fallait. Je franchirais chacune des maudites montagnes des Carpates si je le devais, mais je le trouverais et il mourrait. Je n’allais pas le faire souffrir trop violemment – cela me rabaisserait à son niveau –, mais il saurait que c’est moi qui prendrais sa vie et pourquoi je le ferais.

Pendant mon voyage, je fantasmai de le découvrir dans le donjon de quelque mystérieux château des montagnes de Valaquie, peut-être dix ou vingt ans plus tard ; de soulever le lourd couvercle de pierre de son cercueil et d’élever ma lanterne pour observer le visage toujours jeune du monstre que je traquais depuis tant d’années ; de voir ses yeux s’ouvrir grand et étudier mon visage usé par le monde ; de voir l’expression que ses yeux afficheraient en me reconnaissant, lorsqu’il verrait en moi le visage de l’homme à qui il avait été confronté, des années auparavant ; de voir le souvenir de ce qu’il avait fait à Domnikiia lui revenir, à l’instant même où mon pieu plongerait dans son cœur et mettrait fin pour toujours à son existence putride ; de voir son corps terrestre s’évanouir en poussière sous le poids de la corruption qu’il avait portée au cours de sa longue et répugnante existence.

Il y avait plus que de la complaisance dans mon désir de remplir mon esprit de ces pensées, il s’agissait de garder à distance d’autres réflexions. Il y avait une autre possibilité, que Piotr avait mentionnée : le revers de la médaille. Iouda allait tenter de persuader Domnikiia de se joindre à eux.

C’était une idée risible, mais elle avait jeté une terreur glaciale dans mon cœur. Domnikiia était une femme, et une femme futile de surcroît. Elle avait déjà parlé de la joie que serait, pour elle, l’immortalité. Avec quelle facilité Iouda pourrait-il la persuader que sa vision idyllique de la vie de vampire était proche de la réalité ? Quels mensonges allait-il mettre en œuvre pour l’influencer ; des mensonges non seulement à propos de lui mais aussi de moi ?

Mais cela ne pouvait pas arriver. Bien que romantique et fantasque, Domnikiia était une femme bonne et intelligente. Elle ne choisirait jamais une telle voie, quels que soient les mensonges pernicieux qu’on lui débiterait. Et pourtant, si elle acceptait, que pourrais-je alors faire ? Ma revanche envers Iouda resterait la même, mais qu’en serait-il de ma vengeance contre Domnikiia ? Car il s’agirait bien de vengeance, étant donné qu’elle serait au-delà de tout espoir de salut. Au moment où elle goûterait le sang de Iouda, son âme serait condamnée à l’enfer. J’ignorais si elle y serait envoyée immédiatement ou au moment de la destruction finale de son corps mortel. Je connaissais maintenant de nombreuses manières de tuer un vampire. Laquelle, me demandai-je, devrais-je utiliser sur ma chère et douce Domnikiia ?

Je poussai ma monture au grand galop, chassant de mon esprit toutes ces pensées et me concentrant plutôt sur ma chevauchée en terrain glissant. Le geste causa une douleur aiguë dans mon bras où la fourche m’avait frappé. J’avais tout oublié de ma blessure, et maintenant je n’osais pas vérifier si elle était sérieuse, de peur que cela me retarde. Mon bras était encore assez fort pour me permettre de tenir les rênes ; c’était tout ce dont j’avais besoin pour le moment. Nous poursuivîmes au galop pendant plusieurs minutes, dans l’air froid de l’hiver, mon cœur battant de l’excitation de la chevauchée. Je ramenai mon esprit aux jours plus insouciants de ma jeunesse, lorsque je chevauchais librement à travers les champs et les collines aux alentours de Pétersbourg, des jours où le nom de Bonaparte avait rarement été prononcé à l’extérieur de la Corse et jamais en dehors de la France. Pouvais-je réellement reprocher l’ensemble de mes malheurs actuels à ce seul homme ? Il n’avait pas transformé les Opritchniki en vampires, pas plus qu’il ne leur avait demandé de venir à Moscou. Ce premier événement était le fait de Satan, tandis que l’autre était celui de Dimitri, avec notre consentement à tous. Et pourtant, il fallait se rappeler que les Opritchniki, malgré leur capacité à tuer, étaient au fond des charognards et non des prédateurs. Pour prospérer, ils devaient exister dans une matrice de mort et de peur. Pour sûr, en temps de paix, ils pouvaient assurer leur subsistance en Valaquie, tuant juste assez de paysans pour survivre sans attirer trop d’attention sur eux-mêmes ; mais, en temps de guerre, où la mort était monnaie courante, ils pouvaient s’adonner à leurs inclinations les plus carnassières. La guerre créait une atmosphère dans laquelle tous les autres maux pouvaient foisonner, paraissant triviaux en comparaison du tribut quotidien versé à la mort et aux carnages. Une guerre est un endroit idéal pour dissimuler un crime – un arbre de plus dans la forêt. Et qui pouvait être assez prosaïque pour se focaliser sur, peut-être, une centaine de morts causées par les Opritchniki, comparées aux centaines de milliers de personnes tuées par la guerre dans chaque camp ? Bonaparte n’était pas juste responsable de ces centaines de milliers de morts, il dévalorisait aussi le moindre autre décès, la moindre autre tragédie survenant en Russie, sinon dans le reste de l’Europe, durant cette période. Lorsque tant d’hommes meurent comme des héros, qui se souvient de ceux qui meurent seuls et effrayés ?

Je changeai de monture à Troïtskoïe. Ils n’en avaient pas de ferrée, et je dus attendre presque une demi-heure avant de pouvoir me remettre en route. Il était tentant de poursuivre sur mon cheval précédent, mais il était fatigué et parvenait à peine à se maintenir au trot. Une fois que je me remis en chemin, le retard fut rapidement rattrapé. Même ainsi, le soleil était déjà en train de se coucher lorsque je parvins à la périphérie de Moscou. Je continuai jusqu’à la ville et attachai mon cheval non loin de la rue Degtiarni, afin de m’approcher à pied.

Je frappai à la porte avec impatience. Ce fut Piotr Piétrovitch qui l’ouvrit. Il me toisa du regard de haut en bas, notant ma tenue débraillée, grimaçant avec un dédain qui ne convenait guère à un homme de sa profession.

— Mlle Dominique est indisponible ce soir, me dit-il avant que j’aie prononcé le moindre mot.

— Avec qui est-elle ? demandai-je.

— Par « indisponible », j’entends qu’elle n’est pas là. Vous devriez réessayer demain.

— Où est-elle ?

— Je n’en ai aucune idée. J’aurais pensé que vous seriez homme à savoir où elle se rend en soirée.

J’aurais pu l’écarter de force de mon chemin et me précipiter vers la chambre de Domnikiia, mais je n’avais aucune raison de douter de sa parole. Lorsque, précédemment, Domnikiia avait été occupée avec un client, il me l’avait annoncé sans détour, retirant du plaisir du fait que je doive la partager.

— Margarita est-elle là ? demandai-je, espérant qu’elle puisse avoir une meilleure idée de l’endroit où s’était rendue Domnikiia.

L’attitude de Piotr Piétrovitch changea légèrement. Je n’étais plus une menace potentielle pour sa source de revenus – le prétendant tenace qui risquait de lui voler son attraction vedette –, j’étais redevenu un simple et banal client, prêt à opter pour Margarita si mon premier choix était indisponible.

— Ah, je vois que monsieur apprécie les brunes. Mais je crains que Margarita soit indisponible elle aussi. Raïssa est libre mais, s’il vous plaît, capitaine, allez vous changer avant. Et peut-être vous laver, aussi. Si ce n’est pour Raïssa, au moins pour les autres clients.

J’eus un sourire calme et contemplatif qui, je l’espérais, donnait l’impression que j’étais sur le point de lui briser le nez, puis je fis demi-tour et m’en fus. J’ignorai complètement où commencer à chercher Domnikiia. Il y avait une petite chance pour qu’elle soit allée me retrouver à l’auberge, mais elle n’avait aucune raison de s’attendre à ce que je sois de retour à Moscou si tôt et, même si elle s’y était rendue, elle n’attendrait pas une fois qu’elle aurait appris mon absence. Mon plus grand espoir était d’attendre et de surveiller la maison close. C’était le seul endroit où je pouvais être sûr que Domnikiia reviendrait, et également le lieu où Iouda finirait par se montrer. Iouda ne pouvait voyager de jour et je supposai que, lorsqu’il se déplaçait, sa progression était au mieux aussi rapide que la mienne ; je pouvais donc compter sur sa venue dans approximativement cinq heures, aux environs de 22 heures.

Je jetai un coup d’œil circulaire à la place, pour trouver un endroit où attendre, observer et me cacher. Plusieurs des bâtisses faisant face à la maison close semblaient ne pas encore avoir été réinvesties par leurs habitants. Pénétrer dans l’une d’elle par effraction – ce qui avait déjà été fait plusieurs semaines auparavant par les Français en plein pillage – ne me demanda pas le moindre effort, et je montai à l’étage pour avoir une meilleure vue de la place. Tandis que je grimpai l’escalier dans la maison sombre et abandonnée, je ne pus empêcher mon esprit de revenir quelques jours en arrière vers la maison où j’avais trouvé tant de cadavres profanés – russes, français et autres, Vadim parmi eux –, partiellement dévorés puis jetés comme de vieux os de poulet. Mais il n’y avait aucun remugle, aucun bruit de rats. C’était juste une maison vide, pillée ; une des quelques chanceuses qui avaient survécu aux incendies.

Dans une pièce à l’étage, côté façade, j’eus le bonheur de trouver quelques meubles. Je m’assis sur une vieille chaise de salle à manger et contemplai la place en contrebas, m’attendant à une longue veille.

Je fus pris par surprise. À peine m’étais-je assis que, de l’autre côté de la place, je vis une lampe s’allumer dans la chambre de Domnikiia. Je sortis ma longue-vue et la réglai sur la fenêtre sans rideaux. Domnikiia et son client entrèrent dans mon champ de vision. Manifestement, Piotr Piétrovitch m’avait menti. Elle était nue et s’était enroulée autour de l’homme. Pendant qu’il traversait la chambre pour s’approcher de la fenêtre, ses bras étaient fermement serrés autour de son cou et ses jambes l’enlaçaient au niveau de la taille, afin qu’il puisse se déplacer librement alors qu’il supportait tout son poids. Elle tournait la tête de droite à gauche, cachant son visage tandis qu’elle embrassait ses lèvres. Sa chevelure sombre et chatoyante descendait sur son cou puis disparaissait par-dessus son épaule, entre leurs deux corps, laissant dégagé son élégant dos blanc.

Moins de vingt-quatre heures auparavant, j’avais été le spectateur clandestin d’une autre scène dont d’autres se seraient peut-être détournés. J’étais ensuite resté pour contempler les souvenirs de ma propre souffrance, malgré la nausée qui était montée en moi. Mes motivations étaient maintenant beaucoup plus disparates. Assurément, je devais surveiller Domnikiia pour garantir sa sécurité, mais de nombreux hommes auraient choisi de se détourner plutôt que de voir la femme qu’ils aimaient dans les bras d’un autre. Bien que je me sois depuis longtemps réconcilié avec la réalité de la profession de Domnikiia, et même si je croyais sincèrement que ces hommes ne représentaient rien pour elle, j’aurais certainement dû néanmoins détourner le regard et tenter de contenir le monstre jaloux qui enflait en moi.

Au lieu de cela, je ne ressentis que de l’excitation, pas seulement à la vue de deux autres êtres humains engagés dans une activité si intime et privée, mais spécifiquement à observer la femme que j’aimais se comporter de façon si contraire à son devoir – selon ce que j’avais été élevé à croire –, si totalement animale et sauvage. Cela me réjouissait aussi de voir l’homme dupé à ce point, de le voir si prisonnier de ses propres instincts primitifs et de savoir que, s’il avait pendant un moment tout ce qu’il pouvait souhaiter avoir, sur le long terme il n’avait rien. C’était moi qui possédais le cœur de Domnikiia, l’amour de Domnikiia et l’âme de Domnikiia. Même s’ils s’alignaient pour elle en une file d’attente jusqu’à Saint-Basile, une simple caresse de ma main représenterait pour elle plus que tous leurs efforts suants.

L’homme était déjà nu jusqu’à la taille, à l’exception d’un bandage à son bras. Tandis qu’il traversait la pièce avec Domnikiia enroulée autour de lui, il glissa les mains sous ses fesses pour la soutenir. Ensemble, ils parvinrent jusqu’à la fenêtre, et la chair de son dos fut lissée et aplatie, pressée contre les vitres, lorsqu’il s’appuya sur elle. Ils s’écartèrent légèrement de la fenêtre et restèrent là quelques instants, leurs bouches inséparables, ses doigts à lui se promenant le long de sa colonne vertébrale à elle. Puis il recula et Domnikiia retomba sur ses pieds, levant les yeux vers son visage, que je pouvais maintenant voir pour la première fois.

C’était Iouda. Il fixait Domnikiia avec une expression d’horrible tendresse et pencha la tête comme pour l’embrasser, mais je sus instantanément quelle était son intention réelle. Je me levai d’un bond, mais il n’y avait rien que je puisse faire. Si je criais, je ne serais pas entendu et, même si je l’étais, cela ne l’arrêterait pas. Il me faudrait plus d’une minute pour redescendre l’escalier, traverser la place et arriver jusqu’à eux. Si j’avais apporté une arme à feu, j’aurais pu lui tirer dessus, mais même cela n’aurait eu aucun effet sur un vampire.

Je ne pouvais que rester debout et observer tandis qu’il ouvrait la bouche et se préparait à planter délicatement ses crocs dans la gorge de Domnikiia. Il repoussa sa longue chevelure derrière son épaule et la tira de côté, afin de dégager la chair de son cou pour sa morsure, ainsi que – du moins me le semblait-il dans ma terreur engourdie – pour m’offrir une meilleure vue. Ses lèvres descendirent et la tête de Domnikiia se pencha légèrement en arrière lorsqu’il la toucha. Par-dessus son épaule, je ne pouvais voir que ses yeux gris diaboliques regardant à travers la nuit dans ma direction. Il ne but pas longtemps, mais releva rapidement la tête et recula d’un pas. Elle se rassit difficilement sur le rebord de la fenêtre, tendant ses mains de côté à la recherche d’un soutien. Sa tête était relevée pour regarder son visage, mais j’étais incapable de voir si l’expression qu’elle affichait exprimait la terreur, la soumission ou l’extase.

Iouda sortit son couteau de sa poche. Ma crainte soudaine et risible qu’il puisse lui faire du mal fut immédiatement annihilée par la conscience du mal qu’il avait déjà fait. Il plaça la double pointe du couteau sur sa propre poitrine et, fermant brièvement les yeux, la fit glisser latéralement, traçant deux lignes rouges et nettes sous son mamelon droit. Des filets de sang se mirent à sourdre des blessures et à couler le long de son ventre ferme. Domnikiia se leva et s’approcha de lui, pliant légèrement les genoux pour amener sa bouche au niveau des lésions. Elle plaça une main sur son sein gauche, l’autre sur son épaule, se rapprochant de lui tandis qu’elle pressait sa bouche contre sa poitrine et, quelques instants seulement après qu’il eut bu son sang, elle s’abreuva du sien.

Iouda posa sa main derrière le crâne de Domnikiia, l’attirant contre lui. Il ferma les yeux et leva la tête vers le plafond, un sourire d’exaltation sexuelle sur ses lèvres. Puis sa tête retomba et ses yeux se rouvrirent brutalement, brillants de victoire à travers la fenêtre et la place.

Et bien que la pièce dans laquelle je me trouvais soit dans une obscurité totale, et même s’il n’y avait aucun moyen que Iouda puisse être conscient de ma présence, je savais pourtant qu’il me regardait droit dans les yeux.