SÉQUENCE 35
VEILLEUR CHAKAS

Je contemple l’Isodidacte. Son armure a subi d’importants dommages, et il ne s’est pas encore remis des divers traumatismes et blessures que lui ont infligés les débris de la grande Arche et du Halo Oméga lors de leur destruction.

Depuis la mise à feu du Halo, le transporteur de classe Gargantua dont je me suis servi pour le secourir dérive, sans vie.

J’espérais retrouver d’autres survivants à travers le champ de ruines et les embarquer à leur tour, mais je n’en ai détecté aucun. Et je n’ai pas le temps de conduire des recherches poussées. Nous devrons nous contenter des spécimens que la Biocréatrice et moi sommes parvenus à sauver avant l’assaut de l’Urdidacte. Plusieurs centaines d’espèces différentes, pour la plupart sous forme de composés génétiques indexés, ont ainsi été sauvegardées.

Par petites poussées, je parviens à manœuvrer l’énorme vaisseau, mal en point mais très puissant, hors du champ de débris. Je suis en effet bien conscient que nos signatures énergétiques pourraient à tout moment attirer l’attention de nos ennemis.

Enfin, un chemin hors des décombres, de la flotte ennemie et du filet de voies spatiales – dont les mailles brisées se distendent peu à peu –, se présente à nous. Je calcule une trajectoire et trouve le moyen de préparer un premier saut.

Ai-je prouvé ma valeur ?

 

Les ruines de la grande Arche se trouvent à plusieurs dizaines d’années-lumière derrière nous. La distance qui nous sépare encore de tout refuge accessible reste cependant importante, même pour un bâtiment de cette envergure. De plus, je m’aperçois, écœuré, que ses réserves d’énergie ont été considérablement amoindries. La frappe du Halo a manifestement coûté au vaisseau l’essentiel de ses ressources.

Afin de rejoindre un système sûr et non infesté, nous allons devoir trouver un portail. Il en existe peu auxquels nous puissions nous fier, et encore moins qui ne soient pas soumis à l’influence des voies spatiales. Ce qui me laisse en fin de compte bien peu de choix.

Tout au long de ce que je viens de vivre, j’ai ressenti en moi le poids de la machine. Je ne suis plus celui que j’étais… Mais je conserve néanmoins un certain esprit d’initiative. Et, plus étrange, ma loyauté. L’Isodidacte a été mon ami, autrefois… car Chakas aimait les gens qu’il parvenait à duper. Chakas a jadis dupé Novelastre, et c’est parce qu’il y est si bien parvenu que nous sommes ici aujourd’hui. Je me sens redevable. D’un autre côté, cette impression n’est peut-être due qu’au conditionnement imposé aux machines, qui nous dicte de servir les Forerunners. Peu importe.

Lorsque j’ai enfin le temps de lui prêter attention, je découvre que Catalogue a subi des dégâts. Il est en train de se remettre.

Le teint de l’Isodidacte recouvre soudain une couleur encourageante. Son auxilia se connecte à moi, et nous émettons un diagnostic qui s’avère suffisamment positif pour que l’armure autorise son occupant à reprendre connaissance.

Il fouille du regard le vaste centre de commande. Ses yeux se posent d’abord sur moi, puis sur la carapace inerte de Catalogue.

— Où sommes-nous ? demande-t-il.

— Loin, réponds-je. Notre prochain saut est imminent.

— Où nous rendons-nous ?

— Dans un lieu choisi aléatoirement. Loin d’ici. Un endroit sûr.

Il balaie de nouveau la pièce du regard.

— Sommes-nous… sur un transporteur ?

— En effet. De classe Gargantua.

— Comment t’y es-tu pris ?

— Je suis plein de ressources, comme vous avez pu le constater. Cependant, ce vaisseau m’a été fourni par votre épouse et par les Biotechniciens.

— Remarquable. Modifie notre destination, ordonne-t-il. J’ai d’autres coordonnées.

Son armure me les transmet. Elles ne figurent dans aucun de mes fichiers.

— Mon épouse est-elle parvenue à s’échapper ? interroge-t-il.

— Il me semble que oui.

— Elle est sur Requiem, poursuit-il.

— Oui.

— Avec mon prédécesseur.

— Ils voyageaient séparément, précisé-je.

Son expression s’adoucit.

— Mon vieil ami, dit-il. Je te dois la vie.

— Une fois de plus, rectifié-je. Chakas aurait pu vous tuer dans votre sommeil, sur Erdé-Tyrène. Il ne l’a pas fait.

Il semble trouver cela amusant, mais il reprend vite son sérieux.

— Combien d’humains ont survécu, parmi ceux qui se trouvaient sur le Halo ?

— Une poignée seulement.

— Pas assez pour rebâtir ce qui a été perdu ?

— Non, je ne pense pas.

Le visage de l’Isodidacte s’assombrit. Sa colère et son désarroi sont réconfortants. Chakas trouve bon que les Forerunners soient capables d’avoir des remords, surtout lorsque des actes aussi odieux ont été commis.

— Je sais où se rendra la Biocréatrice, déclare-t-il, lorsqu’elle aura rempli son devoir auprès de mon prédécesseur.

— Elle retournera sur mon monde natal, avancé-je, où il reste peut-être encore quelques humains.

— C’est presque certain. J’aimerais pouvoir l’y suivre… mais nous devons nous rendre sur la petite Arche, et vite.

Il lance la commande. Le saut n’est pas aussi éprouvant qu’il pourrait l’être, mais ce n’est pas non plus une partie de plaisir. Nos réserves d’énergie sont presque épuisées lorsque nous émergeons d’un petit portail fixe, à environ mille années-lumière de notre point de départ.

Je dois avouer que l’Isodidacte m’impressionne malgré moi. Il est meilleur que son prédécesseur mais aussi que Novelastre, qui était tout de même un peu idiot. Je me sens plus joyeux désormais, autant que puisse l’être une machine. J’entretiens également l’espoir que l’Isodidacte m’ordonne de retourner sur Erdé-Tyrène, afin de retrouver la Bibliothécaire et de la protéger.

Mon foyer. Un endroit que j’aimerais revoir, au moins une fois.

La station du portail est déserte. La plate-forme et les butoirs cylindriques sont vides ; l’auxilia semble vieille et fantasque, mais fonctionnelle.

Elle rejette ma demande d’informations. Je ne possède pas l’accréditation requise.

— L’auxilia s’enquiert de notre identité, dis-je à l’Isodidacte. Pourquoi y a-t-il un portail ici, et pourquoi bénéficie-t-il d’une telle capacité, alors qu’il n’est jamais utilisé ?

— Au cas où quelque chose tournerait mal, me répond-il. Le Maître-Bâtisseur l’a construit il y a dix mille ans, en secret. Il était extrêmement riche et il craignait que je ne remporte notre duel… que le Didacte ne le remporte, le forçant à s’exiler rapidement dans un endroit sûr. Il m’a transmis les coordonnées de cette Arche secrète, où se trouve un dernier arsenal de Halos. Apparemment, il ne souhaitait plus s’en servir comme refuge.

— Et désormais, elle nous appartient, pas vrai ?

À travers moi, l’Isodidacte transmet à l’auxilia les coordonnées du Maître-Bâtisseur. L’IA exprime son soulagement et nous demande si d’autres Bâtisseurs sont en approche.

— Il nous est si agréable de servir, confie-t-elle.

Je n’ai pas envie de la décevoir. Je lui réponds donc avec l’ambiguïté dont sont parfois capables les machines. J’apprécie sa patience et sa loyauté. Il n’est pas impossible qu’un jour, je subisse un abandon similaire.

Le voyage à travers le portail est beaucoup plus long, mais plus tranquille. Ce sont les avantages de la richesse et du pouvoir. Les images qui s’offrent à nous, lorsque nous arrivons à destination, sont aussi stupéfiantes que terrifiantes.

Partout, des Halos. Il y en a six !

Nous découvrons également l’autre Arche, placée comme son aînée à l’extérieur des marges de la galaxie. Elle est plus petite que celle qui vient d’être détruite, mais reste d’une taille impressionnante. À des milliers d’années-lumière à la ronde, je ne détecte aucun signe de flottes corrompues, de voies spatiales… ou de Floods.

Nous sommes peut-être arrivés à temps !

Notre vaisseau n’est pas reconnu, mais après confirmation de la présence de l’Isodidacte, notre statut est mis à jour, et nous sommes admis dans le périmètre protégé de l’Arche.

Cet endroit nous servira de refuge, pour le moment.

Toutes les communications sont rétablies. L’Isodidacte a reçu un message de la Biocréatrice, ainsi qu’une requête. Tandis que nous quittons le vaisseau pour gagner le Cartographe de l’Arche, afin de passer en revue les préparatifs du Halo, il me met au courant :

— Elle est sur Erdé-Tyrène, mais pas seulement pour sauver les humains. Elle a demandé un vaisseau ! Celui-ci, en fait. Si tu acceptes de t’en séparer.

— Il nous a bien servis. En revanche, nous allons devoir remplir son réservoir d’énergie sous-spatiale avant de le lui envoyer.

» Puis-je me rendre sur Erdé-Tyrène, afin d’y assister la Biocréatrice ?

Je me demande dans quel état se trouve la planète. Tous les humains que je connaissais sont probablement morts… ou infectés. Cette visite pourrait se révéler très douloureuse.

— Non, répond l’Isodidacte. Elle dit qu’elle essaie d’attirer l’attention des Floods, ajoute-t-il d’un air déconfit. Je la crois, mais je pense qu’elle a également d’autres raisons. Quoi qu’il en soit, ce serait pour toi un aller sans retour. Et j’ai besoin de toi. Nous devons déployer les Halos aussi rapidement que possible. Je compte sur toi pour garantir le succès de notre entreprise. Acceptes-tu de faire cela pour moi, mon ami ?

Je lui réponds que oui. L’Isodidacte et moi nous séparons. Toutefois, avant que le vaisseau ne soit rechargé et envoyé en pilotage automatique sur Erdé-Tyrène, je contacte un Biotechnicien proche.

— Vite, lui dis-je. Il y a des spécimens dans la soute. Ils doivent être transférés sur l’Arche.

S’y trouvent en effet Traqueur, Vinnevra, et plusieurs autres que je ne connais pas.

Peut-être les derniers humains dans toute la galaxie.

Catalogue les accompagne, encore un peu désorienté. De nouveau, ma nature de machine me pèse… mais je suis certain que je ressens déjà une grande solitude. Six anneaux alignés se détachent sur le bleu du ciel.

Cet arsenal est différent des autres : il a été conçu pour l’anéantissement total. Le véritable potentiel destructeur des Halos, que le Didacte avait toujours redouté, capable de se déchaîner, enfin. Si les Forerunners font tirer tous ces Halos, seule l’intelligence artificielle survivra dans cette galaxie.

Seuls les êtres comme moi, ou rien du tout.

Solitude.