SÉQUENCE 11
BIBLIOTHÉCAIRE
La vieille femelle à la fourrure broussailleuse me rejoignit près du second muret, celui qui empêchait le bétail de pénétrer dans le champ cultivé. Quatre autres individus l’accompagnaient, trois femelles et un mâle. Ils se touchèrent nerveusement les mains, comme en quête d’approbation, de soutien… mais aussi pour s’informer mutuellement des événements qui s’étaient déroulés cette nuit dans le village et à travers la vallée, par-delà les montagnes même. Leur contact était porteur d’informations provenant de la planète tout entière.
Je savais tout cela, je le reconnaissais. Je le leur enviais. Il aurait suffi d’un frôlement pour qu’en quelques minutes, ces microbes vecteurs de nouvelles, d’histoire, de langage, s’insèrent entre nos doigts et pénètrent dans notre sang.
Ces petits éclaireurs, ces agents minuscules, étaient leur équivalent des auxilias.
Très intelligents, ces enfants-là.
La vieille femelle ne sourit pas, se contentant de me scruter, une expression inquiète et interrogatrice sur le visage.
— Me comprenez-vous, à présent ? demanda-t-elle.
— Oui… mais parlez lentement, répondis-je.
Mes lèvres me paraissaient comme engourdies, malhabiles.
— Tout danger n’est pas écarté, dit-elle. Les autres ont peur que vous soyez venus pour les punir.
— Après tant de millions d’années ?
Le mot que j’employai se référait à leurs cycles de 244 jours, car la planète ne connaissait ni saisons ni lune.
— Cela fait donc si longtemps ? interrogea-t-elle.
Ses compagnons demeuraient en retrait, mains tendues.
Destruction et Chant étaient restés près des navettes.
— Je suis stupéfaite que vous vous souveniez de cette époque, dis-je.
— Je ne m’en souviens pas, pas personnellement du moins. Pris individuellement, aucun d’entre nous ne s’en souvient. Mais après votre arrivée, nous nous sommes assemblés en un quorum. Une centaine d’entre nous a formé une ronde et nous avons alors fouillé dans nos mémoires. Je vous ai transmis un peu de ces souvenirs… Veuillez excuser nos méthodes.
— Vous avez pris un grand risque, dis-je.
— Je suis vieille, je n’ai rien à perdre, affirma-t-elle. Vous-même n’avez pas l’air âgée, mais votre goût trahit une grande vieillesse… si vous me permettez d’en faire la remarque.
Je tendis le bras et retroussai ma manche.
— J’ai vécu des milliers d’années, révélai-je. Avez-vous besoin de répéter l’opération ?
Elle jeta un regard de côté, puis derrière elle, haussant les sourcils en signe d’étonnement.
— Non, dit-elle. Ce que nous soupçonnions a été confirmé. Avez-vous passé tout ce temps à voyager jusqu’ici, ou…
Elle ne put immédiatement retrouver les mots et les concepts aptes à traduire sa pensée. Ces concepts qui étaient pour eux aussi vieux que l’histoire qu’ils s’étaient remémorée tous ensemble. Son visage se crispa sous l’effort.
— Peu importe, répondis-je. Nous sommes là, à présent, et nous ne souhaitons pas vous punir, mais en apprendre davantage, apprendre tout ce que vous pourrez nous enseigner, et de quelque manière que vous puissiez le faire.
— Devons-nous mordre vos amis ? s’enquit-elle. Nous n’apprécions pas particulièrement cette expérience, vous savez. Seuls les plus ignorants sont traités de cette façon.
— Ce n’est pas nécessaire, la rassurai-je. Je les mordrai moi-même, plus tard.
La vieille femelle sourit et se frotta les coudes, ce qui traduisait un très grand amusement. Elle regarda Destruction et Chant.
— Ils semblent en effet très ignorants. Si raides dans leurs coquilles !
Elle prit mon poignet dans sa main huileuse et le pressa doucement.
— À présent que vous nous comprenez, ce que nous devons faire apparaît comme une évidence. Je le sens au fond de moi. Nous avons tant de choses à vous transmettre. De vieilles instructions, qui nous ont été léguées il y a bien longtemps. Des communications… confuses et délavées, comme des dessins tracés par un bâton dans du sable sur lequel tombe la pluie. Mais elles auront, pour vous, un sens plus évident. Vous les comprendrez peut-être mieux que nous.
Il était visible qu’elle ne se sentait ni privilégiée, ni surprise que nous ayons atterri dans cet endroit, tout près d’elle. J’avais l’intuition que chaque ville ou village de cette planète recelait un être de sa trempe, ou qui pouvait le devenir.
— Quel est votre nom ? demandai-je.
— Lueur des Soleils Anciens, répondit-elle.
— Cela ressemble tant à l’un de nos noms… On m’appelle la Bibliothécaire.
— Comment ce nom vous a-t-il été donné ?
— Mes professeurs m’ont baptisée ainsi dans ma jeunesse, car j’aimais parcourir de grands dépôts de savoir.
— Ici, nous sommes tous des bibliothèques, déclara Lueur.
Elle me retourna, me poussa, puis se mit à marcher près de moi en direction des navettes.
— Les anciens avaient d’autres manières de préserver leurs connaissances. Je vais vous conduire jusqu’à l’endroit dont je vous ai parlé. C’est assez loin d’ici.
— Voulez-vous que nous vous y emmenions ? proposai-je.
— Oui. (Elle fit un geste de la main en direction du ciel.) J’espère que je parviendrai à le voir et à savoir où il faut s’arrêter, depuis là-haut. N’allez pas trop vite, et ne montez pas trop haut. (Elle me tapota le bras avant d’examiner la navette.) Elles ne vous font pas peur, ces choses-là ?
La vieille femelle s’assit avec raideur sur le capitonnage intérieur de la navette, les yeux écarquillés. Elle comprit rapidement en quoi consistaient les écrans et se mit à tourner la tête en tous sens, suivant du regard les couleurs et les symboles qui flottaient autour de nous. Elle m’agrippa le bras lorsque l’engin décolla, mais pas à l’endroit de ma morsure, qui était déjà guérie. La pression de la main de Lueur parut réveiller en moi de nouvelles informations, contenues dans mon sang et dans ma chair.
Petit à petit, je sentis que j’acquérais une conscience plus aiguë de la façon dont ces êtres se considéraient eux-mêmes, puis, comme un vernis superficiel venant s’y ajouter, la façon dont ils nous voyaient, nous.
Ils se sentaient terriblement coupables. Ou plutôt, quelqu’un d’autre que ces gens s’était autrefois senti coupable, de sorte qu’à présent, ces remords se trouvaient répandus en eux. Toutefois, les générations précédentes avaient refoulé ce sentiment, l’avaient emprisonné loin d’eux, et ne s’en étaient que rarement préoccupés.
Jusqu’à notre arrivée.
Elle étudia le paysage tandis que nous montions dans les airs, puis désigna l’est et annonça :
— Par là.
Destruction pilota la navette dans la direction indiquée, à l’altitude recommandée de mille mètres. La vieille femelle ne lâcha pas mon bras un seul instant. Son sens de l’orientation était précis. Peut-être avait-elle escaladé les montagnes et contemplé un spectacle similaire par le passé… mais j’étais plutôt encline à penser qu’elle avait toujours détenu ce savoir en elle.
Chant était restée auprès de l’autre navette. En dépit de mes convictions, il me semblait plus raisonnable de nous ménager des échappatoires. Le pouvoir de la morsure pouvait être plus grand et plus significatif que je ne l’imaginais à l’heure actuelle. Quelles autres facultés ces agents microscopiques possédaient-ils, en termes de protection… ou de persuasion ?
La vieille femelle nous fit décrire une belle courbe.
— Nous suivons les contours d’un ancien champ de force, à mon avis, commenta Destruction. Mais le champ magnétique a disparu. Il n’y en a plus depuis des millions d’années.
Je traduisis ses paroles à l’intention de Lueur, mais elle ne nous prêta aucune attention, se contentant de nous indiquer le chemin d’un doigt noueux. Nous survolâmes d’immenses gorges arides et de larges vallées. De longs lacs zébraient les plaines, comme des marques de griffes. Le terrain était très accidenté, sur des milliers de kilomètres.
Nous arrivâmes en vue d’un étrange phénomène, que nous avions déjà remarqué depuis notre orbite basse. Une large tache d’un jaune terne s’étendait sur une gorge de quatre kilomètres de profondeur. Une fissure énorme et fumante s’y ouvrait sur une longueur de deux kilomètres. La coloration jaunâtre était due à des bactéries microscopiques ainsi qu’à d’autres organismes se nourrissant des composés du soufre. La vallée tout entière était baignée d’une brume légère ; il ne s’agissait pas de fumée, mais de poussière. Cette poussière provenait de spores – des organismes de nature approximativement fongique – qui n’avaient bien entendu rien en commun avec les Floods, mais qui portaient en eux des gènes forerunners.
Absolument remarquable.
— C’est l’endroit où nous devons nous rendre, m’annonça Lueur.
Destruction manœuvra la navette selon ses instructions, observant les mouvements vifs et précis de son doigt. Enfin, elle pointa ce dernier en l’air, scrutant Destruction de ses yeux perçants aux iris gris-bleu, et dit :
— C’est ici.
Nous atterrîmes.
— Voilà, déclara Lueur. Vous allez marcher par là… nue. Marchez avec moi. Pas lui. Dites-lui de ne pas venir. Il n’est pas sage.
Je transmis tout cela à Destruction, qui hocha la tête.
— Pas sage du tout, murmura-t-il. Au moindre signe de danger, je vous récupère immédiatement…
À son expression, je compris qu’il ne tolérerait aucune protestation.
Lueur et moi nous mîmes en route sur le sol dur et rocailleux. Chacun de nos pas soulevait un petit nuage de spores.
— Nous ne pouvons contenir tous les souvenirs de nos ancêtres, affirma la vieille femelle. Nous n’en voulons pas. Nous désirons être nous-mêmes et porter nos propres souvenirs. C’est pour cela qu’ils sont conservés ici. Lorsque nous avons besoin de nous remémorer le passé, ce qui arrive rarement, nous venons ici. Nous y allons à pied, et nous repartons à pied. Nous revenons avec ce qui nous faisait défaut.
— Un Domaine biologique, compris-je.
— Je ne connais pas ce mot, déclara la vieille femme en prenant la tête de notre expédition. Je ne suis venue ici qu’une fois, lorsque j’étais jeune et qu’une dispute avait éclaté au sujet de nos lois et de nos traditions. À notre retour, nous pûmes prouver que les individus qui nous gouvernaient avaient tort, selon les souvenirs de l’ancien temps. Ils se retirèrent de leurs fonctions et furent remplacés. Personne ne contredit cet endroit et ce qu’il contient.
Dépourvus de technologie, abandonnés à leur seule ingéniosité, les anciens Forerunners avaient inventé une méthode purement organique et vivante pour stocker leur histoire.
— Savez-vous jusqu’à quand remontent ces souvenirs ? demandai-je, ébahie par l’ampleur des possibilités qui s’offraient à mon esprit.
— Jusqu’au commencement. Il y a quelques jours, nous avons vu une lumière dans le ciel, comme une étoile filante : c’était vous. J’ai un souvenir…
Elle se tourna et leva les bras en l’air, puis les baissa lentement, de même que sa tête. Ensuite, elle s’agenouilla, non pas devant moi, mais devant les falaises lointaines qui s’élevaient de plusieurs kilomètres dans le ciel voilé.
— Les premiers d’entre nous grattèrent, gravèrent et marquèrent ces falaises à l’aide de tous les instruments disponibles : des rochers, des bâtons…
La poussière jaunâtre recouvrait mes vêtements et ma peau. Elle irritait mon nez et mes poumons. Je me demandai de quoi je rêverais, le soir venu, ou de quoi je me souviendrais dans les semaines à venir.
La vieille femelle se redressa péniblement sur ses jambes et marcha en direction des falaises, puis jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et me fit signe de presser le pas.
Sur les hautes murailles rocheuses s’accrochait une végétation orange et fibreuse, semblable à de la mousse ou à du lichen, qui progressait lentement sur les parois lissées par la nature. Sur son trajet, la mousse se mêlait parfois à des racines saillantes. À certains endroits, morte, elle était tombée par plaques, et on pouvait alors distinguer sur la roche des symboles gravés. Ils s’étendaient sur des kilomètres, alignés sous forme de spirales ou de soleils aux rayons torsadés. Si je reconnaissais à présent cette écriture et si la manière de lire les symboles me semblait familière, le sens des signes eux-mêmes m’échappait toujours, et je ne pouvais compter sur mon auxilia pour les traduire.
— La mousse est notre sœur. Elle voyage sans cesse d’un bout à l’autre de la vallée, m’apprit la vieille femme. Lorsque le vent, la poussière et la pluie effacent ce qu’elle a gravé, elle revient pour retracer les mêmes symboles, décrivant les mêmes souvenirs.
Dix millions d’années auparavant, des Forerunners échoués sur ce monde aride avaient décidé de stocker leur histoire et leurs souvenirs, non seulement dans leur sang et leur chair, mais aussi dans cette végétation rampante et grimpante.
— Que signifient-ils ? demandai-je.
— Ils racontent notre histoire. Ainsi qu’une autre, plus vaste et plus ancienne. (Elle se rapprocha de moi pour étudier mon visage.) Cela prend du temps, en vous. Mais cela viendra.
Et cela vint, en effet, mais pas avant plusieurs jours.
Je restai dans la vallée, accroupie sur le sol dur et couvert de pierres, admirant les levers et les couchers ardents du soleil, cédant de temps en temps à des besoins dont mon armure était habituellement la seule à se préoccuper… Et tout cela me permit, je crois, d’arriver à une meilleure compréhension de la vieille femelle.
Comme nous patientions, je sentis une chaleur grandissante se répandre dans mon corps et dans mon cerveau, à mesure que les connaissances de la vieille femme – ce qui avait été transmis de génération en génération pendant dix millions d’années – s’épanouissaient en moi.
Une nuit, juste au moment où l’aurore projetait ses faibles rayons sur la muraille de roche à l’est, je me levai, étirai mes muscles engourdis, et me mis à marcher jusqu’au bout de la vallée, à plusieurs kilomètres de là. J’y retrouvai les navettes, ainsi que Chant et Destruction, qui me regardèrent approcher d’un air inquiet.
Chant s’approcha pour vérifier que j’étais en bonne santé.
— Comment vous portez-vous, Biocréatrice ? me demanda-t-elle après m’avoir examinée.
— Bien, pour l’instant, répondis-je. Le savoir de la vieille femelle grandit en moi. S’il se transforme en une sorte d’empreinte personnelle, si je commence à lui ressembler et à me comporter comme elle…
— Nous allons surveiller cela de près, promit Destruction. Que devons-nous faire si cela se produit ?
— Remettez-moi mon armure et réinitialisez-moi. Purgez-moi des connaissances de cette vieille femelle.
— Ce ne sera peut-être pas facile, Biocréatrice.
— Je sais. Espérons ne pas avoir à en arriver là.
La vieille femelle m’avait suivie et s’était accroupie en bordure de la vallée pour nous regarder. Elle arborait toujours son sourire hanté.
— Les symboles inscrits sur la falaise me semblent de plus en plus familiers, déclarai-je. Je vais commencer par là.
Je désignai du doigt le point le plus haut de la muraille, où les gravures étaient particulièrement nettes et profondes.
— La mousse avance en gravant la roche, médita Destruction. Mais change-t-elle ce qu’elle écrit ? Effectue-t-elle des révisions ?
— Non, répondis-je.
— Alors cette vallée contient l’intégralité de leur histoire.
— Peut-être, mais une partie de cette histoire, gravée tout au bout du mur, comporte quelque chose qui les dérange tant, qui s’accorde si peu avec le reste, qu’ils ont demandé à la mousse de l’inscrire dans une zone difficile d’accès afin de ne pas avoir à en tenir compte.
Chant me regarda sous des paupières mi-closes.
— S’agirait-il d’un crime dont l’atrocité dépasse tous ceux commis depuis ? Pourquoi ne pas l’avoir laissé s’effacer, tout simplement ?
Un seul regard à la vieille femelle me confirma qu’un tel acte n’était pas dans leur nature. D’autres Forerunners auraient peut-être fui leur histoire… mais pas ceux-là.