SÉQUENCE 7
URDIDACTE
Sur le pont de contrôle, la gravité avait été désactivée afin d’économiser de l’énergie et d’éviter les accidents. Tandis que nous flottions au milieu des écrans clignotants, je me sentis soudain prisonnier. Voir nos ennemis était tout aussi oppressant, mais je préférais utiliser mes yeux plutôt que de me reposer entièrement sur le vaisseau.
D’après Affûté, tous les bâtiments envoyés dans la Brûlure – le nôtre y compris – avaient été retirés de la liste des vaisseaux en service et déclarés détruits ou envoyés à la casse. Officiellement, ils n’existaient plus. Nous étions abandonnés, au rebut… Toutefois, il s’avérait que j’avais hérité d’un équipage fort ingénieux. Ingénieux, et motivé.
De plus en plus motivé à mesure que la boule des Précurseurs se rapprochait.
Cependant, malgré la célérité avec laquelle Faiseuse s’activait, son travail n’avançait pas encore assez vite ; le système interne du vaisseau peinait toujours à s’exécuter correctement, et l’auxilia ressuscitée montrait des signes alarmants d’autonomie et de démence.
— Les vaisseaux se placent en formation autour de la boule, observa Affûté.
Comment avions-nous pu nous croire capables de comprendre une technologie si ancienne ? Quelle naïveté que d’avoir ne serait-ce qu’imaginé qu’elle n’était plus active… Elle n’était pas morte ; elle avait simplement attendu son heure, guettant l’instant propice. Des événements similaires étaient peut-être en train de se produire à travers toute la galaxie.
Je me remémorai ce que nous avions vu sur Charum Hakkor, lorsque le Maître-Bâtisseur avait honteusement décidé de tester l’armement des Halos… Toutes les structures des Précurseurs avaient été désintégrées, y compris les voies spatiales. Les radiations produites par les Halos annulent les lois de la physique médullaire, qui régissent les artefacts technologiques des Précurseurs. Cette physique se fonde sur l’idée que l’espace-temps est une sorte d’organisme se nourrissant de lui-même… et apparemment vulnérable aux rayons destructeurs des Halos.
— Quelle que soit cette chose, elle n’est peut-être pas invulnérable, dis-je.
Faiseuse me jeta un regard sceptique.
— En matière de constructions capables de voyager dans l’espace, les Forerunners n’ont jamais rien bâti d’aussi grand, fit-elle remarquer.
— Nous ne sommes pas sûrs qu’elle voyage dans l’espace, intervint Affûté d’un ton où l’espoir le disputait au doute.
— Elle « voyage » bien vite dans notre direction, pourtant, rétorqua Faiseuse en s’éloignant de l’endroit où elle travaillait.
Catalogue étendit ses multiples yeux et appendices mobiles.
— J’ai transmis mon rapport et obtenu une réponse. Les Juristes aimeraient énormément que vous surviviez, afin de témoigner. Dans ce but, ils vont étendre à ce vaisseau leur accès privilégié aux réseaux de communication. Nous allons peut-être pouvoir établir un lien direct avec la capitale et le Conseil, ou avec quiconque que vous jugerez plus apte à nous conseiller sur le moyen de regagner le complexe d’Orion.
— Comme c’est aimable, commentai-je. Êtes-vous certain que les Juristes ne sont plus alliés avec le Maître-Bâtisseur ? Que nous n’avons pas été envoyés ici pour y mourir, ou pour y être absorbés par les Floods ?
La surface de Catalogue redevint lisse, comme la fourrure d’un animal faisant le dos rond.
— Ces vaisseaux sont en train d’adopter une formation tactique, déclarai-je. Ils ne vont plus tarder à agir.
Affûté m’étudia avec intensité.
— Je reconnais votre regard, remarqua-t-il. J’aimerais comprendre votre raisonnement, Didacte, si vous voulez bien m’en révéler une partie.
— Pas encore.
Les autres me considérèrent avec inquiétude.
Faiseuse soupira, s’étira, et demanda :
— Et comment savez-vous tout cela ?
J’éludai également cette question, fort sensée au demeurant.
— Il faut que nous découvrions qui contrôle ces vaisseaux, répliquai-je.
— Le lien que nous ont accordé les Juristes ne restera peut-être pas ouvert très longtemps, nous avertit Catalogue. La circulation au sein de l’écoumène est extrêmement intense à l’heure actuelle. Des évacuations de masse sont en cours. Et si ces… anneaux se déplacent de nouveau, ajouta-t-il, alors je ne réponds plus de rien.
Nous nous plongeâmes tous un moment dans une méditation accablée. Des milliards de Forerunners, fuyant les Floods à bord de millions de vaisseaux… Avant mon exil, j’avais aidé à planifier ces évacuations.
Les muscles pectoraux d’Affûté frissonnèrent brièvement.
— Il suffira de quelques heures aux Floods pour s’emparer de nous, dit-il. Je préférerais les affronter avec la certitude que notre sacrifice a un sens.
— Je ne suis pas encore sûr qu’il en ait un, répondis-je.
Je contemplai l’orbe d’Uthera, plongée dans l’obscurité de la nuit. Mon regard passait de l’écran à la vue immédiate, comme si l’un ou l’autre détenaient des réponses aux questions que je n’avais pas envie de poser.
Je concentrai mon attention sur Catalogue.
— Très bien. Votre flux est donc ouvert. Comment les Floods se sont-ils emparés de ces systèmes ? Demandez donc aux Juristes de vous l’expliquer. Ont-ils fait arrêter les commandants chargés de défendre la zone ?
Catalogue parut d’abord incapable d’accéder à ma requête. Il rétracta une nouvelle fois ses yeux et ses senseurs, et sa carapace redevint lisse. Toutefois, il finit par se hérisser.
— Toutes ces réponses sont à notre disposition, à condition qu’elles servent à nous sauver. Votre témoignage est d’une importance cruciale.
Je me tournai vers Affûté.
— Vous êtes déjà venu ici, n’est-ce pas ? C’est pour cela qu’on vous a envoyé vous aussi. Pourquoi ne nous raconteriez-vous pas ce qui s’est passé ?
Affûté, suspendu en apesanteur, plia les jambes comme pour s’asseoir, et son visage passa par différentes expressions. Enfin, il dit :
— Ce système se trouve au-delà de la frontière protectrice de Jat-Krula [TT : la « sphère Maginot »]. Tous les systèmes à l’extérieur de cette frontière sont désormais livrés à eux-mêmes. L’écoumène, aux dernières nouvelles, concentrait ses efforts sur la protection de la zone contenue par la frontière.
Je ne connaissais que trop bien Jat-Krula. C’est durant l’une de nos interminables guerres civiles, un demi-million d’années avant ma naissance, que fut élaborée cette stratégie de défense hors du commun : un rempart conçu pour contrôler les voies de passage les plus fréquentées du complexe d’Orion.
La clé de Jat-Krula était sa surveillance de toutes les entrées et de tous les portails sous-spatiaux, qui se trouvaient être les moyens les plus efficaces de voyager dans le Sous-espace. Des millions de fortifications fixes avaient été déployées, comme des rideaux de perles, sur des centaines de systèmes. Elles montaient la garde aux points de saut, protégeant ainsi des routes historiques utilisées pour le commerce, mais aussi pour effectuer des manœuvres offensives et contre-offensives.
Le raisonnement était que toute puissance ennemie, pour nous attaquer, devrait traverser cette frontière hypersphérique. Et cette dernière, juraient les instigateurs du projet, pouvait en l’espace d’un instant se transformer en un véritable mur, lisse, compact… bref, infranchissable.
Puis une légion de Combattants révolutionnaires décida qu’elle pouvait se passer des cristaux du Sous-espace, et préféra envoyer vingt escadrons armés traverser « naturellement » la frontière, dans une zone où il n’y avait habituellement aucune circulation. Les défenses de Jat-Krula ne les détectèrent pas. Leur passage ne fut pas facile pour autant, et les escadrons subirent cinquante pour cent de pertes… mais les vaisseaux restants émergèrent à l’intérieur de la frontière et s’emparèrent rapidement de quatorze systèmes parmi les plus importants.
Cette action terrible et héroïque aurait dû changer pour toujours la stratégie des Forerunners. De fait, Jat-Krula devint une leçon édifiante qu’on répétait aux Serviteurs-Combattants à tous les niveaux de formation : il n’existe pas de défense imprenable.
Cependant, à en croire cet ancien Serviteur-Combattant, ce qui était naguère obsolète et démodé était redevenu nouveau et excitant… en dépit de la leçon morbide enseignée par l’histoire.
— Nous sommes gouvernés par des imbéciles, murmurai-je.
— Ce n’est pas fini, poursuivit Affûté. Le Maître-Bâtisseur semblait croire qu’en faisant une démonstration publique de la puissance des Halos, nous avertirions les Floods – et par là, je suppose qu’il voulait parler des Fossoyeurs – que nous étions prêts à nous détruire plutôt que de nous rendre.
Voilà qui pouvait expliquer l’acte sacrilège commis sur Charum Hakkor. Une démonstration tactique, analogue à la menace de se trancher la gorge si un agresseur s’approchait de trop près. L’histoire de Jat-Krula… combinée à des intentions suicidaires.
Je sentis ma peau s’échauffer.
— Folie ! lâchai-je.
— Je les avais prévenus, commenta doucement Faiseuse.
Il me fallut de nombreuses minutes pour digérer tout cela. Faiseuse fit de son mieux, avec l’aide d’Affûté, pour rendre au vaisseau ses facultés de déplacement, mais les systèmes mouraient quelques instants seulement après avoir été réveillés.
Nous n’allions pas pouvoir échapper à l’immense boule de voies spatiales ressuscitées, qui roulaient et ondoyaient comme des serpents au cœur d’un nid géant… Ces structures gracieuses et fascinantes, surgies de notre passé immémorial, s’étaient muées en un cauchemar cruel et terrifiant.
La boule contourna Uthera, évitant habilement la collision. Pourtant, sous nos yeux ébahis, la planète se fissura et se tassa, comme pressée par un poing gigantesque. Notre trajectoire orbitale s’en vit altérée, et nous fûmes projetés en direction de la masse. Une planète entière allait être détruite… simplement pour nous attirer plus près.
— C’est ainsi que les Précurseurs déplaçaient les étoiles, chuchota Faiseuse.
Les vaisseaux accompagnant la boule étaient à présent assez proches pour que nous distinguions leur fuselage. Je reconnus de manière approximative quatre classes de vaisseaux. Leur forme, récente, ne m’était pas familière, mais ils étaient tous d’origine forerunner.
— Les flux de communication sont toujours ouverts, rappela Catalogue. Il est encore temps de témoigner…
— Oh, la ferme, coupa Affûté.
Je n’avais pas le choix : je devais considérer cette situation comme un moyen – pas le meilleur, loin de là – de découvrir ce qui se passait réellement dans notre galaxie. Les autres, décidai-je, devaient tenter de s’enfuir, si du moins il existait une issue à ce guêpier ; quant à moi, je servirais d’appât. J’avais au moins le réconfort de savoir que mon double, à qui j’avais légué mon empreinte, était capable d’affronter la plupart des épreuves auxquelles j’aurais fait face, si j’avais survécu. Une partie de moi continuerait à vivre, libre et indemne.
— Est-il possible de recharger les bulles de stase ? demandai-je à Affûté.
— Le vaisseau devrait pouvoir générer l’énergie nécessaire. Mais pourquoi… (Il comprit soudain.) Les bulles ne laissent pas de traces sensorielles. Nous pourrions faire détruire le vaisseau, et survivre tout de même. Ils ne nous captureraient peut-être pas… pas tout de suite. Ils pourraient même ne pas s’apercevoir que nous sommes là.
— Perdus pour toujours en orbite, commenta Faiseuse.
— C’est toujours mieux que d’être intégré à un Fossoyeur, répliqua Affûté.
— Je me le demande, grinça Catalogue.
— Allez-y, dis-je.
Juste avant de disparaître dans le cylindre, Faiseuse se retourna vers moi.
— Vous ne venez pas ?
— Pas tout de suite.
Elle comprit.
— Vous avez l’intention de vous rendre ? demanda-t-elle.
— Ce n’est pas un plan très brillant, et c’est sans doute le dernier que je mets au point. N’envisagez même pas de venir avec moi.
Elle me regarda un instant en silence.
— Vous n’avez jamais beaucoup aimé les Bâtisseurs, pas vrai ?
— Pas beaucoup, non.
— Eh bien… vous allez avoir besoin de ceci, dit-elle en retirant son armure.
Celle-ci se détacha et s’éloigna de ses membres et de son torse, encore frissonnante, comme si elle rechignait à laisser sa propriétaire sans protection. Faiseuse poussa l’armure recroquevillée vers moi.
— Elle ne me sera pas très utile, en stase. Mais… vous saviez que je vous la laisserais, n’est-ce pas ?
— Je l’espérais. Il n’est pas facile de survivre à l’explosion d’un vaisseau lorsque l’on ne porte que ses sous-vêtements.
— Je préférerais rester avec vous, ajouta-t-elle.
— Je n’en doute pas.
— Ou alors, vous pourriez entrer en stase, et ce serait moi qui me chargerais du vaisseau.
— Ce n’est pas envisageable.
Pendant toute la durée de notre échange, Catalogue n’avait pas bougé.
— J’ai reçu l’instruction de rester en compagnie du Didacte, quoi qu’il arrive, déclara-t-il. Ma carapace est capable de résister au vide spatial et à des conditions extrêmes. Elle est peut-être même plus robuste que votre armure.
Ces paroles traduisaient un réel courage. Malgré moi, j’en fus touché.
— Un tel exemple nous couvre de honte, affirma Affûté, les yeux baissés.
— Nous faisons tous notre devoir, dis-je.
Je me tournai ensuite vers Catalogue :
— Restez, dans ce cas.
— Je leur dirai ce que vous avez fait, si je survis, promit Faiseuse.
— Faites-le, répondis-je.
Les bruits sifflants des grappins résonnèrent autour de nous. Faiseuse disparut dans le cylindre, suivie d’Affûté, qui leva une main pour se toucher le menton.
— Ce fut un honneur de vous servir, Didacte.
— Partez… ami, répondis-je.
Je ne les ai plus jamais revus.
Catalogue était resté avec moi. Je fus soudain heureux de ne pas être seul. Pour la première fois depuis des millénaires, j’avais véritablement peur. Je n’en concevais aucune honte. J’avais vu ce que les Floods infligeaient aux Forerunners.
Catalogue et moi nous mîmes alors en quête d’un moyen de détruire le vaisseau.