SÉQUENCE 8
BIBLIOTHÉCAIRE
Audacity s’introduisit dans une large orbite de forme elliptique, qui entourait la plus proche des grandes masses. Nous arrivâmes ainsi au-dessus d’une surface parfaitement réfléchissante. Tandis que nous émergions de notre immobilité de verre, nous vîmes bouger une petite étincelle verdâtre, située loin à l’intérieur de la sphère, qui semblait imiter notre progression.
Soudain, elle bondit en avant, comme pour nous supplier de la pourchasser…
Manifestement, il ne s’agissait pas du simple reflet de notre vaisseau.
Gardien parla le premier, l’excitation illuminant son visage :
— Il pourrait s’agir d’un miroir de probabilités, qui reflète la lumière sur une courte durée dans le temps, et pas seulement dans l’espace. S’il traite ainsi notre lumière immédiate… Reformant nos traces, corrigeant nos entrelacs à court terme… Les sphères pourraient être un ancien outil de réconciliation !
— Un outil des Précurseurs ? proposa Chant.
— Non, je ne pense pas, dit-il. Il me semble que les Précurseurs avaient d’autres moyens de régler les problèmes de causalité.
— Moyens dont nous ne savons rien, ajouta Destruction.
Gardien haussa les épaules pour toute réponse. Il n’avait pas l’intention de laisser les sous-entendus du Mineur au sujet des connaissances limitées des Bâtisseurs saper son excitation grandissante.
L’image trembla, s’agrandit, puis rétrécit. Il était impossible d’en distinguer clairement les contours. Il pouvait s’agir du reflet de notre vaisseau, quelques secondes plus tard… ou bien de celui d’un autre bâtiment ne ressemblant que vaguement au nôtre, passé par là plusieurs milliards d’années plus tôt.
Destruction s’excusa par avance de sa présomption, et flotta jusqu’à moi sur le pont translucide.
— Biocréatrice, j’ai une idée… Elle n’est pas très bonne, je le crains… mais elle peut être intéressante.
Gardien nous rejoignit.
— Voyons donc cette idée, dis-je.
— Si ces masses sont bien des miroirs à dimension temporelle, alors leur puissance aura pu servir de contrepoids, afin de compenser la construction d’une série de très grands portails. Cela n’a rien à voir avec les techniques que nous employons aujourd’hui… mais c’est peut-être encore plus efficace.
— Bien sûr ! s’exclama Gardien. Cela relève du génie. Réconcilier et ancrer tout à la fois.
— Il se peut que ce dispositif ait été utilisé par des Forerunners… nos ancêtres, compléta Destruction.
Aube et Chant lui tapèrent sur l’épaule pour le féliciter. Face à l’approbation de ces membres de castes supérieures, Destruction secoua la tête en une démonstration d’humilité assez peu convaincante.
— C’était juste une idée, ajouta-t-il. Je ne sais pas d’où elle m’est venue.
— Est-ce que cela n’impliquerait pas le déplacement d’un nombre exceptionnel de vaisseaux ? demandai-je.
— Je n’avais pas pensé à cela, avoua Destruction.
Gardien murmura :
— Ils contiennent peut-être toute la causalité accumulée par nos ancêtres au fil de leurs voyages. D’énormes ramassis de contradictions…
J’avais la sensation de m’enfoncer peu à peu dans les ténèbres… ou peut-être de me laisser diriger par elles. L’énorme sphère noire ne répondait ni aux sondes, ni aux signaux ; elle se contentait de produire l’écho de ce que nous envoyions, le projetant en avant puis en arrière sur quelques secondes… sans rien révéler de sa propre composition ou de sa structure interne, si elle en possédait seulement une. Il était fort probable, pensai-je, que les autres sphères qui se trouvaient dans le système réagissent de la même manière.
— Ces étoiles sont hantées, dit tout bas Chant de Verdure.
Les autres lui jetèrent des regards de dégoût.
À ma suggestion, nous demandâmes à Audacity de rendre le pont opaque. L’objet visible en contrebas troublait notre concentration et s’avérait trop… décourageant.
— Pour le moment, nous allons quitter cet endroit et nous intéresser plutôt aux planètes, annonçai-je. Si ces sphères sont d’origine forerunner, ce système pourrait nous réserver d’autres surprises.
— Des choses qu’Audacity ne voit pas ?
— Peut-être.
Nos armures ralentirent nos corps une fois de plus, tandis que nous effectuions un voyage de plusieurs centaines de millions de kilomètres en direction de l’étoile. J’avais ordonné à l’auxilia d’Audacity de faire preuve d’une vigilance accrue et de me réveiller – mais pas le reste de l’équipage – si un phénomène remarquable se produisait.
Ce fut le cas.
Après m’avoir tirée de mon sommeil, Audacity me révéla qu’à moins de sept cents millions de kilomètres de l’étoile, les analyses des senseurs s’étaient mises à changer de manière abrupte et désordonnée. Lorsque nous étions en orbite éloignée, certains détails cruciaux nous avaient été dissimulés. Nous pouvions à présent mieux évaluer la nature des mondes au centre du système.
La foi poussait certains Bâtisseurs à croire que les Forerunners avaient jadis maîtrisé des technologies supérieures, désormais perdues. Si nos ancêtres avaient bel et bien créé ces sphères, puis placé un voile occultant sur ce système – un voile qui persistait depuis dix millions d’années –, alors cette vision des choses semblait parfaitement justifiée.
Tout cela était très intrigant. Toutefois, nos plus grandes questions restaient sans réponse : que s’était-il passé ici, autrefois ? Pourquoi ? Et comment cela s’était-il terminé ?
Mon équipage et moi étions venus enquêter sur les origines des Floods, mais de nouveaux mystères ne cessaient de s’amonceler.
L’équipage s’anima à son tour. Audacity avait adopté une trajectoire orbitale presque circulaire autour de la cinquième planète, une géante gazeuse aux contours troubles que ceignaient sept anneaux de débris glacés.
— Une voie spatiale ! s’exclama Destruction, émerveillé. Elle est immense !
Depuis les sept anneaux, une bande étroite s’élançait vers la planète pour en frôler les couches supérieures, froides et molles. En contournant le globe, nous repérâmes une autre voie qui s’élevait sous les anneaux, puis s’arquait pour plonger en direction de l’étoile selon une courbe gracieuse, tel un fil arachnéen tendu entre deux corps célestes « voisins »… dans le sens où ils n’étaient séparés que de quarante millions de kilomètres.
Nous suivîmes des yeux la voie spatiale qui décrivait un arc majestueux vers le centre du système, s’ajustant de manière automatique aux modifications des forces qui l’entouraient, jusqu’à atteindre un petit morceau de roche qui frôlait presque l’étoile.
Et ce n’était pas la seule voie. De nombreuses autres avaient été tissées entre les planètes centrales, dessinant une gigantesque toile… laquelle souffrait cependant de lacunes considérables, de trous là où l’ajustement automatique n’avait pu suffire, et où même la technologie des Précurseurs ne pouvait corriger les déséquilibres attaquant les filaments. Toutes les planètes avaient jadis été reliées, cousues les unes aux autres. Pour certaines, qui se trouvaient de part et d’autre de l’étoile, les filaments devaient tourner autour de l’astre, comme les cordes à sauter que manient les enfants.
Sauf que ces enfants-là jouaient à des jeux colossaux.
La toile était sans aucun doute l’œuvre des Précurseurs. Elle était bien plus impressionnante et probablement plus vieille que tout ce qu’on pouvait admirer dans notre galaxie, mais tout aussi stagnante. Tout aussi morte et abandonnée.
Du moins, c’était ce que nous assuraient les scientifiques forerunners. Combien de fois des Biotechniciens sceptiques avaient-ils dû subir les sermons des Bâtisseurs à ce sujet ? Cette affirmation dogmatique selon laquelle une structure pouvait s’ajuster et s’adapter, sans pour autant posséder de réelle vie intérieure ou de fonctionnement propre…
Et parce que les voies spatiales, de même que d’autres artefacts des Précurseurs, se contentaient de s’adapter sans jamais changer de manière significative, nous l’acceptions. Nous y croyions.
Gardien jubilait.
— Les Forerunners ont dû collaborer avec les Précurseurs, autrefois ! Quelle gloire pour les Bâtisseurs… quelle gloire pour nous tous !
Je ne parvenais pas à suivre son raisonnement… mais il n’avait peut-être pas tort. Tout semblait possible, ici : les miroirs de probabilités à dimension temporelle, les voiles jetés aux frontières du système, les énormes réseaux de voies spatiales…
Chant, Gardien et Destruction gagnèrent le côté opposé du pont afin de poursuivre leurs analyses. Tous ne se réjouissaient pas de ce surcroît d’information.
— Près de l’étoile, au niveau des planètes centrales rocheuses… on peut voir des engins de conception très différente, annonça Aube. Beaucoup plus petits.
— Ce sont des vaisseaux forerunners, j’en suis convaincu, déclara Gardien. Il semble s’agir de bâtiments déserts. Aucune trace d’activité. Ils sont très certainement préhistoriques. J’en ai vu des semblables parmi les symboles employés dans les rituels des Bâtisseurs. (Il jeta un coup d’œil rapide dans ma direction, gêné de révéler des informations secrètes.) Les professeurs nous les avaient décrits comme des vaisseaux sacrés. Personne ne pensait que nous pourrions un jour les trouver.
— Pas de signature énergétique. Ils sont inactifs, confirma Audacity. Il est possible, mais peu probable, qu’ils soient dormants.
L’expression de désir émerveillé qu’arborait Gardien était instructive. Il avait manifestement été initié aux mystères de sa caste. Il était donc destiné à s’élever très haut dans la hiérarchie des Bâtisseurs. C’était certainement pour cette raison qu’il avait été envoyé ici avec nous.
À contrecœur, comme s’il se donnait à voir dans une nudité inédite, il agrandit et déplaça les images afin que chacun puisse les voir. Des milliers de vaisseaux étaient rassemblés en grappes autour des arcs immenses formés par les voies spatiales. Ces vieux bâtiments étaient assez grands, de l’ordre d’un à deux kilomètres pour la plupart, mais leur puissance manifeste leur conférait néanmoins une certaine élégance. Leur allure intimidante laissait supposer, à mes yeux du moins, un redoutable potentiel de destruction. Et ils me parurent en effet étrangement familiers, comme si même des Forerunners aussi anciens n’avaient pu construire quelque chose qui ne soit pas reconnaissable par leurs descendants, des millions d’années plus tard.
— Les amener jusqu’ici a dû coûter affreusement cher, fit remarquer Chant de Verdure.
— Oui, c’est très probable… surtout quand on pense que le voyage de notre petit vaisseau a presque ruiné l’écoumène ! acquiesça Gardien. Mais pourquoi ? Qu’étaient-ils venus faire dans les parages ?
— Cela coûtait moins cher de les abandonner ici, une fois leur travail terminé, suggéra Destruction en émergeant de sa transe.
— Mais quel était ce travail ? demanda Gardien, visiblement frustré et en proie à un conflit intérieur.
— Une douzaine d’entre eux aurait pu surveiller un système entier, dis-je. Et pourtant, ils sont ici par centaines de milliers.
— Une flotte colossale, et clairement destinée à la guerre, commenta Destruction. Envoyée ici pour tuer… à grande échelle.
En effet, cette flotte aurait pu prendre pour cible une myriade d’étoiles et de planètes… et combien de ces mondes avaient jadis été habités par les Précurseurs ?
Gardien passa en un instant de la frustration à la colère.
— Nous n’en savons rien ! Les Bâtisseurs n’auraient jamais donné un tel ordre !
Destruction acquiesça, mais poursuivit :
— À l’époque, les castes n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Les Combattants se trouvaient peut-être au sommet de la hiérarchie. Les Bâtisseurs auraient alors dû les servir.
— Et les Mineurs ? le provoqua Gardien. Quelle aurait été leur place, dans tout cela ?
Destruction ne mordit pas à l’hameçon.
— Ce n’est pas ce que nous sommes venus étudier, intervint Chant de Verdure. Nous sommes ici pour découvrir l’origine des Floods. Les Forerunners n’ont rien à voir là-dedans… n’est-ce pas ?
Il y eut un silence.
— Nous devons nous rapprocher, décrétai-je. Vaisseau, avance-toi jusqu’à une distance raisonnable.
— Qu’entendez-vous par « raisonnable » ? demanda Audacity.
— Dix millions de kilomètres. Envoie des salutations en ancien digon. Peut-être Gardien pourrait-il t’enseigner quelques bribes d’une grammaire secrète propre aux Bâtisseurs.
Gardien acquiesça avant de se rendre compte de ce qu’il allait faire. Nos regards se croisèrent. La curiosité était plus forte que toute notion de loyauté envers une société secrète.
— Les Bâtisseurs voudront connaître la vérité, tout autant que nous tous, dit-il.
— Si ces vaisseaux s’avéraient toujours actifs, précisai-je, ramène-nous d’un saut en périphérie du système. Si nécessaire, fais-nous passer de l’autre côté de la frontière.
— Vous n’avez pas confiance en nos ancêtres ? s’étonna Chant.
— Elle connaît bien les Combattants, répondit Gardien à voix basse.
Je n’aime pas beaucoup que l’on formule mes pensées à ma place, mais je ne pouvais lui donner tort.
De toutes les choses qui nous entourent, les plus immuables sont sans doute les plus fiables, mais aussi les moins raffinées. L’ensemble de leurs choix a été gravé dans leur programme et dans leur instinct. Elles agissent vite et sans réfléchir.
L’efficacité de ces anciens vaisseaux était évidente. Nous ne pouvions qu’espérer qu’ils soient réellement morts.
Audacity nous rapprocha de l’étoile. L’ampleur des constructions des Précurseurs écrasait tout le reste. Comparée aux artefacts de ce système, Charum Hakkor avait l’allure d’un village primitif. Et pourtant, aux abords de ces vastes ponts interplanétaires, les anciens vaisseaux – des bâtiments forerunners – se trouvaient rassemblés en rangs disciplinés, comme toujours en alerte, avec une vigilance sans faille, une patience infinie.
Chant de Verdure dit tout haut ce que tous pensaient tout bas.
— Ces vaisseaux sont peut-être plus vieux que le plus ancien langage connu. Nous n’avons qu’une vague idée de ce qu’étaient les Forerunners à cette époque. Les données les plus archaïques ont disparu depuis longtemps.
L’ère dont nous parlions avait certainement employé la méthode du stockage numérique, de toutes la moins durable, la plus sujette à la centralisation et à l’échec.
Mais ce n’était là que le cadet de nos soucis.
— Nous devons choisir un vaisseau qui nous paraisse fiable et trouver un moyen de l’aborder, déclarai-je. Il n’est pas impossible que ces bâtiments aient voyagé jusqu’ici pour accomplir une mission analogue à la nôtre.
Mon équipage réfléchit gravement aux conséquences d’une telle hypothèse.
— Sous forme de spores, les Floods pourraient survivre durant des millions d’années…, avança Chant.
— Nous enverrons des veilleurs en reconnaissance, dis-je.
Destruction ne fut pas convaincu par cette idée.
— Nos machines ont moins de chances d’être reconnues que l’un de nous, fit-il remarquer. Nous avons moins changé qu’elles.
— Est-ce qu’ils portaient seulement des armures, à cette époque ? interrogea Chant.
— Nous l’ignorons, dis-je. Les rituels des Bâtisseurs sont les plus anciens de tous. Peut-être Gardien a-t-il connaissance de quelque chose qui remonte jusqu’à ces temps oubliés. D’anciennes maximes, qui ne signifient plus rien aujourd’hui.
— Je viens à peine d’atteindre ce degré de formation, avoua Gardien, embarrassé d’être pris à parti une fois de plus. Les autres castes ont leurs traditions et leurs rituels, elles aussi.
— Les Combattants ont été dépossédés de leurs rituels au cours des guerres civiles, rappelai-je. Quant aux Mineurs…
Je me tournai vers l’unique membre de cette caste, au sein de notre groupe.
— Perdus également, répondit-il avant de jeter un coup d’œil rapide à Gardien. Les Bâtisseurs les ont interdits.
— Les Biotechniciens n’ont jamais célébré la grandeur du passé, dis-je en espérant désamorcer un éventuel débat sur les sévices que les castes s’infligeaient les unes aux autres. L’ère de la perfection n’a jamais existé.
— Vous dites cela, même face à une telle œuvre ? s’indigna Gardien comme nous survolions un segment de voie spatiale.
Celle-ci était incroyablement légère, merveilleusement robuste… et totalement inanimée. Les voies spatiales entouraient les mondes centraux comme un nid d’oiseau dramatiquement amaigri.
— La moitié de la masse totale du système a été convertie en structures par les Précurseurs, poursuivit-il. On se croirait au cœur d’un gigantesque puzzle.
— La grandeur ne se mesure pas toujours à la taille, rétorquai-je. Les plus petites vies ont le pouvoir de régner.
— Je me demande ce qu’ont pensé nos ancêtres en voyant cela, médita Aube. Peut-être étaient-ils venus ici en pèlerinage…
Mais aucun de nous ne parvint à se persuader qu’une telle flotte avait été réunie en vue d’un acte de vénération. L’explication qui s’imposait à nous était la plus évidente. Les Forerunners étaient venus ici en force afin de répondre à un défi suprême… ou pour accomplir une sorte de vengeance. Ils avaient ensuite abandonné leurs vaisseaux. Avaient-ils également sacrifié leurs vies ? Si l’épreuve à laquelle ils avaient été confrontés était liée aux Floods, ou à une précédente version du même parasite…
Tout était possible. En tout cas, s’il y avait encore des Forerunners ici, ils étaient extrêmement bien cachés.
Nous choisîmes un groupe de sept vaisseaux légèrement à l’écart et nous en approchâmes prudemment. La flottille ne réagit pas, même lorsque nous fûmes largement à portée de tir. Elle était constituée de deux vaisseaux de premier ordre, longs d’environ cinq kilomètres – des géants, comparés à Audacity –, et de cinq vaisseaux de sixième ou de septième ordre, longs de quatre cents mètres, aux coques sombres et fuselées : il pouvait s’agir de bâtiments de soutien logistique, ou bien d’intercepteurs dédiés à la protection des deux grands vaisseaux.
Nous n’avions aucune idée du type d’armement dont ils avaient pu être équipés.
Audacity continua son approche. Nous parvînmes à un kilomètre de l’un des vaisseaux de sixième ordre, et nous immobilisâmes sur une orbite légèrement plus haute.
— Pas de réponse, annonça Audacity.
Chant et Gardien poursuivirent leurs analyses des plus proches bâtiments, passant au peigne fin les informations extraites de la lumière immédiate.
Rien de significatif. Pas de changements.
Mon auxilia et moi cohabitions depuis plus de deux mille ans. Durant ce voyage, je lui avais demandé de me tenir constamment informée, mais avec discrétion, du moindre problème, y compris en ce qui concernait le comportement de l’équipage.
À cet instant, elle me surprit. Pour la première fois depuis des décennies, elle m’apparut soudain sous une forme personnifiée, me bloquant la vue et me priant de lui accorder toute mon attention.
— L’analyse statistique des entrelacs de longue portée semble indiquer l’existence d’une forme de vie dans un système proche, m’annonça-t-elle.
Elle me montra l’image d’une étoile située à environ dix années-lumière de nous, simple petite tache orange à combustion lente, à peu près à mi-chemin du rayon de l’Araignée.
— Trois petits mondes rocheux et une géante de glace extrêmement froide. La vie n’existe que sur le monde le plus proche du centre, et elle est très faible. La température ambiante, à cette distance de l’étoile, permet à l’eau de demeurer au stade liquide sur la plus grande partie de sa surface. Oxygène, méthane, divers composés de soufre, des traces – presque imperceptibles à cette distance – de chlorophylle.
— Quel type de vie ? m’enquis-je. Il ne peut s’agir d’une civilisation avancée technologiquement.
— Non. La nature des combinaisons évoque des circonstances profondément inhabituelles.
— Qu’ont-elles d’inhabituel ?
— La vie est active du point de vue organique, mais son profil est exclusivement forerunner. Aucune autre signature génétique.
— C’est tout ?
— Nos recherches ont été minutieuses. Il n’existe aucune autre signature organique au sein de la nébuleuse, pas plus qu’à travers tout Path Kethona.
Extraordinairement curieux ! La vie naît partout où elle trouve les composants chimiques ainsi que l’énergie nécessaires, un havre humide que les radiations peuvent réchauffer avant de s’évanouir dans l’obscurité de l’espace. Une grappe d’étoiles de cette envergure aurait dû receler des milliers de mondes actifs du point de vue organique, des lunes tapissées de glace aux planètes rocheuses, en passant par les géantes gazeuses produisant leur propre chaleur. Et pourtant, Path Kethona – à l’exception d’un seul système – était totalement morte.
D’une certaine manière, cela facilitait notre travail… mais je trouvais ces conclusions quelque peu dérangeantes. Si les faibles traces de vie près du petit soleil orange étaient de nature purement forerunner, alors l’hypothèse la plus probable voulait qu’il s’agisse des descendants de ceux qui avaient voyagé jusqu’ici, il y a dix millions d’années.
Et cela ne pouvait signifier que deux choses : soit Path Kethona avait connu un phénomène d’extinction de très grande ampleur, soit les écosystèmes locaux n’avaient jamais évolué.
Gardien attira de nouveau mon attention sur le vaisseau le plus proche.
— Toujours inerte. Il n’est probablement pas dangereux de s’approcher pour l’aborder.
La surface du bâtiment était couverte de rayures micrométéoriques qui la faisaient ressembler à du quartz poli par le sable. Par endroits, des centimètres entiers du fuselage avaient été détachés par l’érosion, nous prodiguant des informations relativement inutiles sur le grand nombre de comètes poussiéreuses à avoir effleuré les vaisseaux.
Les vieilles choses s’usent.
— Il existe peut-être une trappe invisible à l’avant des enlacements de propulsion, déclara Gardien. Voyez ces rainures plus profondes. Les trappes servaient probablement de ports de secours, et leur surface n’était peut-être pas aussi dure que le reste du fuselage.
Audacity souligna un point d’entrée possible.
— Envoie des veilleurs s’en assurer, ordonnai-je.
— Peut-être devrions-nous nous écarter pendant qu’ils travaillent ? suggéra Aube.
— C’est inutile, répondit Gardien. Si le piège est efficace, il balaiera le système dans son intégralité.
Je convins qu’une telle prudence s’accordait peu aux circonstances. Nous étions décidés à exécuter notre plan jusqu’au bout. Un groupe de dix veilleurs quitta Audacity et s’approcha lentement du vieux bâtiment. S’il donnait le moindre signe de réveil, nos envoyés feraient demi-tour pour tenter de regagner notre vaisseau… ou, si le danger s’avérait bien réel, ils créeraient une diversion afin de nous laisser battre en retraite.
Deux des veilleurs déplièrent leurs senseurs. L’un d’eux frôla très légèrement la surface usée du vaisseau.
— Pas de réponse, annonça Audacity.
De tous les bâtiments de la flottille, ou même de la flotte tout entière, aucun, petit ou grand, ne fit montre de la moindre réaction.
À l’échelle des machines, dix millions d’années représentent une très longue période, mais ce même laps de temps n’est rien pour une planète abritant la vie. C’est pourquoi, même lorsque nos veilleurs parvinrent à déclencher une ouverture à la surface du vaisseau, mes pensées se tournèrent vers la petite étoile orange et son unique planète porteuse de vie.
C’était là que nous trouverions nos réponses.