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Comme tous les autres, Veltan avait longtemps douté de la théorie d’Arc-Long. Penser que les cléricaux couraient à leur secours sans le savoir était tellement étrange…
L’apparition de la fausse mer d’or, puis l’hystérie collective des Trogites venus du sud l’avaient convaincu que la visiteuse nocturne de l’archer dhrall disait la vérité.
A présent, le maître du Sud se demandait qui était leur mystérieuse alliée, et comment elle avait pu monter une machination aussi colossale. A l’évidence, elle avait des pouvoirs immensément supérieurs aux siens et à ceux de sa famille.
Pour l’heure, le dieu avait des préoccupations plus urgentes. Quand il le convoqua mentalement, son éclair, à sa grande surprise, ne bougonna pas et le rejoignit très vite.
— Tu es un bon garçon, mon petit. Nous devons aller voir des amis, sur les Chutes de Vash. (Veltan hésita un instant.) Ne le prends pas mal, mais pourrais-tu être un peu moins bruyant ?
Le fils de la foudre crépita de perplexité.
— Bon, ne te casse pas la tête pour ça… Le climat a été très capricieux, ces jours-ci. Les Extérieurs ne seront pas trop étonnés. (Veltan enfourcha sa monture.) Allons-y !
C’était décidément le jour des surprises. Quand ils furent à destination, l’éclair, au lieu de tonner, se contenta d’un vague roulement.
— Merci beaucoup, mon petit. C’est très délicat de ta part. Attends-moi, je ne serai pas long.
Veltan sauta de sa monture et se laissa porter par le vent jusqu’à la construction rudimentaire qui reliait la rampe des Trogites au sommet des chutes.
Les cléricaux continuaient à monter, et il en restait très peu au pied de la falaise.
— Parfait… Dans une demi-journée, ils seront tous là-haut.
Soudain, le maître du Sud reconnut un visage familier parmi les envahisseurs.
— Voilà qui répond à toutes nos questions !
A côté d’un obèse qui suait sang et eau, l’immonde Jalkan gravissait lentement la rampe. Un petit groupe de Régulateurs les entourait…
Veltan amplifia son ouïe pour espionner ses deux ennemis.
— Ce n’est plus très loin, Adnari, dit Jalkan.
— Laisse-moi reprendre mon souffle, par pitié !
— Non ! Nous bloquerions la rampe. La dernière brigade est derrière nous, et il ne faut pas la retarder.
— Je me contrefiche des soldats ! Ils sont là pour servir l’Église, et dans cette partie du monde, je suis l’Église !
— Pas pendant une guerre, Adnari Estarg. Sauf si vous avez envie de découvrir les joies du plongeon dans le vide. Les hommes qui nous suivent savent que de l’or les attend. Si vous les retardez trop, ils se dégageront le chemin par tous les moyens.
— Ces chiens n’oseraient pas !
— Vous joueriez votre vie là-dessus ?
L’obèse jeta par-dessus son épaule un coup d’œil aux soldats qui le foudroyaient déjà du regard.
— Les Régulateurs me protégeront.
— La joueriez-vous aussi sur ça ? Depuis la mort de Konag, nous devons nous méfier de tout le monde. Il terrorisait les autres Régulateurs, qui se défoulaient sur les soldats. Konag était la clé de tout. Sans lui, nous ne verrouillerons plus aucune porte.
Veltan se gratta pensivement le menton, car une possibilité fascinante venait de lui traverser l’esprit. Quelque chose – ou plus probablement quelqu’un – avait poussé Lièvre à agir contre ses habitudes. Primo, il s’était fabriqué un arc, alors que les Maags, en règle générale, utilisaient peu cette arme. Secundo, il avait été révolté par la brutalité de Konag, et sa façon d’exécuter les déserteurs. Tertio, il lui avait suffi d’une seule flèche pour tuer le chef des Régulateurs. Un sacré exploit pour un débutant, même doué…
— Quelqu’un a tiré pas mal de ficelles, dans cette affaire…
Un cri monta soudain de la gorge des hommes qui venaient d’atteindre le sommet. Veltan reconnut le mot « or », beuglé sur tous les tons.
Il regarda vers le nord. Des murailles rocheuses délicieusement jaunes auraient dû cacher la fausse mer d’or à la vue des Trogites. Pourtant, on la voyait briller au loin, tel un océan aux alléchantes promesses.
Quelques phénomènes, assez improbables, pouvaient expliquer pourquoi un terrain en principe invisible s’offrait soudain aux regards. En de rares occasions, Veltan avait vu des mirages, ces reflets inversés de paysages très lointains. Mais il s’était toujours agi d’étendues d’eau.
— L’alliée d’Arc-Long est imaginative… Et c’est très bien !
— J’aimerais vraiment que tu ne fasses plus un boucan pareil, Veltan ! grogna Bec-Crochu quand l’éclair déposa son passager à quelques mètres de lui. A chaque fois, je manque mourir de peur.
— J’en parlerai à mon éclair, mais il m’étonnerait que ça marche. Il adore effrayer les gens. (Veltan sonda le fond de la troisième tranchée de Sorgan.) Je vois que tu y plantes toujours des pieux…
— Ça marche très bien ! L’idée est de ralentir les cléricaux, et on peut dire que c’est réussi. Même si nous trichons un peu.
— Vous trichez ?
— Pour économiser le venin, oui… Ces idiots déterrent délicatement de vulgaires bouts de bois pointus. Tant qu’ils croiront qu’une seule blessure est mortelle, ils ne se précipiteront pas.
— Nous allons peut-être changer les règles du jeu, Sorgan. Toutes les armées ont atteint le sommet. A présent qu’elles sont en place, il est temps pour nous de filer, histoire de laisser en tête à tête les Trogites du Sud et les monstres.
— J’espère qu’Arc-Long sait ce qu’il dit… Tu es sûr que les cléricaux se comporteront comme prévu ?
— L’amie d’Arc-Long a encore joué les magiciennes. En arrivant au sommet des chutes, nos cordiaux ennemis n’ont pas découvert les rochers qui obstruent la vue, mais notre bonne vieille mer d’or. Les soldats sont prêts à mourir pour y arriver…
— Comment cette femme a-t-elle fait ça ?
— Je n’en sais rien… Ses pouvoirs dépassent ma compréhension. Sorgan, prépare-toi à quitter ta position. Nous allons tous lever le camp.
— Il nous faudra un moment… Pour que les cléricaux avancent plus vite, mes hommes devront déterrer les pieux à leur place.
— Si tu me laissais ce travail ? Mon éclair a besoin de se distraire. Désintégrer tes pieux l’amusera, alors pourquoi le priver de cet innocent plaisir ?
— Comment tournent les choses, Veltan ? demanda Narasan quand l’éclair eut déposé le dieu au sommet de la tour centrale du mur.
— Aucun problème à signaler… La tempête de sable nous facilite la vie et tous les cléricaux sont à pied d’œuvre. Je viens d’avertir Sorgan qu’il doit leur dégager le terrain.
— Quand il s’est replié, Padan a traversé les défenses de Sorgan. S’ils décident d’aller à l’est, le capitaine et ses hommes seront bloqués par la rivière. Bec-Crochu devra vraiment passer par l’ouest ?
— Non. Il laissera une petite force derrière ses barricades, pour ralentir les cléricaux. La plupart de ses hommes fileront vers le nord, jusqu’au geyser, puis ils bifurqueront vers l’est.
— Qu’arrivera-t-il aux Maags restés en arrière ?
— Sorgan a choisi les meilleurs coureurs de son armée. A mon avis, ils distanceront les cléricaux sans même transpirer. Au fait, j’ai failli oublier une information qui te réjouira.
— Laquelle ?
— Jalkan et ce gros plein de soupe d’Estarg font partie de l’expédition trogite ! Dommage que nous ne puissions pas les accueillir, mais nous devons filer…
— Tu ne m’autoriserais pas un petit retard ?
— Qu’as-tu à l’esprit ?
— Une mort lente et douloureuse pour le traître…
— Laisse les monstres s’en charger ! En matière de souffrance, ils sont beaucoup plus imaginatifs que toi. (Veltan marqua une courte pause.) Cette guerre est bizarre, tu ne trouves pas ? Nous nous frotterons les mains pendant que nos ennemis s’entre-tueront…
— Selon les plus hautes autorités militaires, ces conflits-là sont les meilleurs. Et je partage cet avis.