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A court de sommeil depuis plus d’une semaine, Arc-Long tenait à peine debout. S’éloignant de la vallée, il s’enfonça dans la forêt, à l’ouest du geyser, et se coucha au pied d’un arbre. Rassuré par les propos de Dahlaine sur les yeux des tortues-araignées – des cibles idéales pour ses flèches –, il s’endormit comme une masse dès qu’il se fut étendu.
La nuit était bien avancée quand il crut entendre une voix de femme lui lancer :
— Fuis la tourmente, brave guerrier ! Détourne-toi de la mort avant qu’il ne soit trop tard !
Le Dhrall s’assit vivement, regarda autour de lui et ne vit personne. Cette voix mélodieuse lui rappelait quelqu’un, mais qui ? Malgré ses efforts, il ne trouva pas la réponse.
Il se rallongea et se rendormit aussitôt.
— Pars aussi loin que tu le peux, protecteur de Zelana ! Ne mets pas ton existence en danger ! Il convient que tu restes à l’écart de la tempête, noble et courageux Arc-Long !
L’archer se rassit, sonda de nouveau les alentours et ne vit pas âme qui vive.
Ce petit jeu commençait à lui taper sur les nerfs.
— Arrêtez de m’embêter ! grogna-t-il. J’ai besoin de repos.
La voix féminine insista, de plus en plus impérieuse.
— Au nom d’Eau-Brumeuse, je t’ordonne de quitter la région. Cette guerre est la mienne et la victoire me sourira si tu ne t’en mêles pas.
Sur ces fortes paroles, la voix onirique cessa de harceler le guerrier, qui sombra dans un sommeil sans rêve.
Au matin, Arc-Long contacta mentalement Zelana.
— As-tu tenté de me parler, cette nuit ?
— Non. Tu es sûr que ce n’était pas un songe ?
— J’ai peur d’avoir passé l’âge d’être un Rêveur…
— Le temps est une notion très relative, mon cher. Prends mon cas, par exemple…
— Ne m’embrouille pas les idées ! Cette voix voulait me convaincre de partir d’ici.
— Dans ce cas, ce n’était sûrement pas moi ! Je ne pourrais pas vivre sans toi, délicieux Arc-Long.
— Ce petit jeu va durer longtemps ?
— Désolée… Et si c’était le Vlagh, ou un de ses serviteurs moins abruti que les autres ?
— Impossible… Cette voix a mentionné Eau-Brumeuse. Le Vlagh ignore son existence, et même s’il la connaissait, il n’aurait pas idée de ce qu’elle représente pour moi.
— Alors, c’était sans doute un rêve. Parfois, m’a-t-on dit, ils semblent si réels qu’on a du mal à les distinguer de la réalité.
— Tu as peut-être raison, admit le Dhrall, pas vraiment convaincu.
Pendant la nuit, Andar avait fait reculer ses hommes jusqu’à leur nouvelle ligne de défense. Bien que ce fût probablement inutile, ils avaient « planté » un champ de pieux entre la deuxième et la troisième barricade.
Arc-Long et Lièvre rejoignirent leurs amis peu avant le lever du soleil.
— Ce n’est pas trop tôt ! grommela Andar.
— Du sommeil à rattraper…, répondit simplement le Dhrall.
— J’ai une question à te poser, enchaîna le Trogite. On dit que tu es l’expert reconnu des monstres du Vlagh. Sais-tu pourquoi ils battent en retraite au crépuscule ? Des centaines de guerriers meurent pour gagner un peu de terrain, et ils l’abandonnent dès que le soleil se couche. Le lendemain, ils doivent tout recommencer. C’est un effet de leur crétinisme ?
— La stupidité est leur caractéristique fondamentale, répondit Lièvre. Ils ignorent peut-être que l’astre du jour reviendra le lendemain. Imagine qu’ils le croient mort pour de bon et remplacé par des ténèbres éternelles ? A moins que leur maman n’aime pas être seule la nuit.
— Leur maman ?
— Le Vlagh… D’après Zelana, c’est lui – ou elle, si on veut – qui pond les œufs d’où sortent ces horreurs. Donc, on peut l’appeler leur maman.
— Parfait, dit Arc-Long après avoir jeté un coup d’œil par-dessus la barricade. Tes hommes ont planté des pieux, et ça attirera les tortues-araignées. Il faut en tuer une aussi vite que possible.
— Pourquoi ?
— Pour la disséquer et découvrir d’autres points faibles que ses yeux. Tes archers te semblent assez bons pour placer une flèche dans un globe oculaire, à cent mètres de distance ?
— Pas vraiment, admit l’officier.
La solution que trouvèrent les Trogites – des projectiles enflammés tirés par des catapultes – fit remonter leur cote dans l’esprit d’Arc-Long. Un judicieux mélange de naphte, de poix et de goudron sema la terreur parmi les hommes-insectes et les reptiloïdes, et parvint même à inquiéter les tortues-araignées. Le Dhrall en tira un axiome qu’il se promit de ne jamais oublier : toute créature en flammes cesse de penser à se battre pour se rouler frénétiquement dans la poussière – faute de pouvoir se jeter à l’eau.
Le seul défaut de la méthode trogite ? Son manque de précision ! Bombardées de boulets incendiaires, des dizaines de tortues, les yeux criblés de flèches, se consumèrent avant qu’il n’ait eu le temps de les disséquer.
— Andar ! finit par crier Arc-Long, tu veux bien arrêter de carboniser tout ce qui bouge ?
— Je croyais que c’était le but de la manœuvre… Et on ne change pas une tactique qui gagne !
— L’ennui, c’est qu’elle perd ! En tout cas pour moi. Je cherche une tortue crue, si tu vois ce que je veux dire !
— Désolé, j’avais oublié ce détail… Combien de temps te faudra-t-il pour en descendre une et récupérer son cadavre ?
Arc-Long sonda la pente, devant la troisième ligne de barricades. Le sol était jonché de restes calcinés…
— Si tu accordais un peu de repos à tes hommes ? suggéra-t-il. Après tant d’efforts, ils doivent être cuits… Laissons approcher quelques ennemis. Je choisirai ma cible, et quand j’aurai sa dépouille, tes gars se remettront aux fourneaux.
Si les autres monstres continuaient d’avancer, les tortues-araignées battaient prudemment en retraite. A l’évidence, elles n’étaient pas attirées par les flammes.
Dès que les boules de feu cessèrent de pleuvoir, elles repartirent à l’assaut.
— Une mauvaise décision, souffla Arc-Long en tirant une flèche de son carquois.
Les nouveaux serviteurs du Vlagh étaient incontestablement plus futés que ceux du canyon de Lattash. Et beaucoup plus prudents face à la perspective de griller vifs. Cela posé, ils n’avaient rien de génies, comme le démontraient à présent les tortues.
Le Dhrall attendit d’en avoir une dans sa ligne de mire, à quelques mètres de lui. Puis il planta une flèche au centre d’un œil globuleux qui éclata comme un fruit trop mûr.
Le monstre tomba rai de mort. Quelques Trogites sautèrent courageusement par-dessus la barricade et tirèrent sa dépouille jusqu’à Arc-Long.
— J’ai ce qu’il me faut, Andar ! cria l’archer. Fichez le feu aux autres !
— J’ai cru que tu ne me le demanderais jamais ! répondit l’officier, tout excité.
Les catapultes se déchaînèrent joyeusement.
Dahlaine passa le plus clair de l’après-midi à examiner la défunte tortue-araignée.
— Ces monstres ne cesseront jamais de m’étonner…, déclara-t-il quand il eut fini. Cette création du Vlagh n’est pas ce qu’elle semble être. Imaginez qu’elle n’a rien de reptilien ! C’est une araignée mutante, rien de plus.
— Sa carapace n’est pas arachnoïde, objecta Veltan.
Lièvre et Narasan approuvèrent du chef.
— Pourtant, c’est une simple évolution de la physiologie d’une araignée. Le Vlagh a voulu copier nos plastrons. Cherchant un équivalent dans le règne animal, il a fixé son choix sur la carapace des tortues. A la base, c’est logique… Ensuite, il a modifié des araignées pour leur adjoindre une protection contre nos flèches empoisonnées. Mais je m’étonne qu’il ait travaillé sur des arachnoïdes. Il n’y a pas de lien évident entre ces animaux et ses serviteurs – sinon que les uns mangeraient volontiers les autres. C’est une bien curieuse hybridation. Quelque chose comme un croisement entre un chat et une souris…
— Une idée absurde ! protesta Zelana.
— Le Vlagh est en lui-même une absurdité, chère sœur ! Tu ne t’en étais jamais avisée ? Mais pourquoi a-t-il choisi des araignées ? Plusieurs espèces de scarabées auraient pu convenir, et il s’agit d’insectes. De plus, les araignées sont des créatures solitaires, alors que les serviteurs du Vlagh ont un instinct grégaire très développé.
— Le monde de ces foutues bestioles est fichtrement compliqué, pas vrai ? lança Lièvre.
— Ça, on peut le dire…, concéda Dahlaine.
— Pourquoi ne m’écoutes-tu pas, courageux guerrier ? demanda la voix féminine, réveillant à demi Arc-Long. Je vaincrai si tu ne t’en mêles pas. Même si elles l’ignorent, les armées venues du Sud combattent pour moi, et c’est sur mon ordre qu’elles se sont mises en route. Je t’ordonne de ne plus t’impliquer dans cette guerre. Pars, et cesse de faire obstacle à mon triomphe.
Tout à fait réveillé, Arc-Long eut soudain une illumination. L’histoire de Torl sur la fable « aurifère » des paysans ne l’avait jamais convaincu. A présent, il comprenait pourquoi les cléricaux avaient attrapé la fièvre de l’or. L’inconnue à la voix mélodieuse avait repris à son compte l’idée d’appâter des mercenaires avec de l’or. Et la pêche avait été miraculeuse : cinq cent mille hommes !
Mais dans quel but ?
Au terme de sa réflexion, le Dhrall conclut que le discours de la femme devait être pris au pied de la lettre. Elle voulait qu’il s’en aille. Et tous les autres avec ! Les Trogites et les Maags devaient aussi libérer le terrain enfin que leurs deux ennemis s’affrontent et se massacrent.
— Tu es un bon garçon, dit la voix. J’aurais parié que tu finirais par comprendre – un jour ou l’autre !
— Nous devons parler, Zelana ! pensa très fort Arc-Long le lendemain matin.
— Un nouveau désastre en vue ?
— Je ne crois pas… Mais tes frères et Narasan devraient être présents à notre réunion…
— Quelque chose te tracasse ?
— Je ne présenterais pas le problème comme ça… Si je ne me trompe pas, nous avons une alliée puissante dont nous ignorions jusqu’à l’existence.
— Je déteste les énigmes, Arc-Long. Tu ne peux pas être plus explicite ?
— Désolé, mais j’en suis encore au stade des hypothèses… Retrouvons-nous près du geyser. Les soldats ne doivent pas encore être informés, il ne faut pas que le Vlagh ait vent de tout ça.
— J’espère que tu ne nous déranges pas pour rien, jeune homme…
— Si j’ai raison, ça changera tout !
Toujours occupé à s’éclaircir les idées, le Dhrall sortit de la forêt et se dirigea vers le geyser.
Quand il l’atteignit, Zelana et ses frères l’attendaient en compagnie de Lièvre, Keselo, Gunda, Torl et Narasan.
— Que se passe-t-il, mon ami ? demanda le petit Maag.
— Revenons un peu en arrière, proposa Arc-Long. Le rêve d’Ashad nous a prévenus qu’il y aurait une seconde invasion, et peu après notre arrivée, cinq armées cléricales ont accosté sur la côte sud du Domaine de Veltan.
— C’est de l’histoire ancienne, bougonna Gunda.
— Exact, mais elle mérite d’être regardée d’un œil nouveau. Les cléricaux ont capturé les habitants de la côte, puis ils se sont tranquillement assis pour attendre les esclavagistes.
— Tout le monde a entendu ça, rappela Narasan.
— Sans ouvrir assez grand les oreilles, j’en ai peur… Selon Torl, les fermiers, en entendant le mot « or », ont débité une légende qui n’a sûrement rien d’« antique », puisque Omago n’en a jamais entendu parler. Sur la foi de ce mythe, un demi-million de cléricaux, plus une meute de prêtres, ont tout abandonné pour courir jusqu’ici, construire une rampe et atteindre à n’importe quel prix ce haut plateau… (Arc-Long se tourna vers Narasan.) Général, tu connais mieux que moi les cléricaux. Cette façon de faire leur ressemble ?
— Pas vraiment… Cela dit, l’idée qu’une mer d’or les attendait a pu leur troubler l’esprit.
— Cinq cent mille esprits ? Et pas un seul pour réclamer davantage de preuves ?
— Je vois où tu veux en venir, dit Narasan. Ces hommes ne se comportent pas normalement. Et alors ? Ils attaqueront bientôt mes arrières, et je ne pourrai pas les affronter en même temps que les forces du Vlagh. Que proposes-tu de concret ?
— Une femme – ou une entité – me parle dans mon sommeil. Ses propos ont une certaine emphase, mais leur sens est sans équivoque : « Tirez-vous de là ! » Cette personne pense que les cléricaux et les monstres s’extermineront mutuellement si nous les laissons s’affronter en paix.
— Depuis quand es-tu un des Rêveurs, Arc-Long ? demanda Dahlaine, ouvertement sceptique.
— Ce n’est pas le même phénomène, répondit l’archer. Les rêves des enfants provoquent des événements. Moi, je suis simplement chargé de vous convaincre d’abandonner cette guerre.
— As-tu reconnu la voix ? demanda Lièvre.
— Je l’ai déjà entendue, mais pas moyen de l’identifier !
— Pour quitter le champ de bataille, dit Gunda, il nous faudra des arguments plus convaincants. Ton histoire de rêve ne tient pas debout.
— Je suis d’accord avec le Trogite, déclara Dahlaine. Si quelqu’un a influencé les cléricaux, c’est sûrement le Vlagh, et pas une improbable alliée. Si nous filons, et que nos deux ennemis unissent leurs forces, le Domaine de Veltan tombera avant la fin de l’été. Nous ne t’opposons pas un refus définitif, mais avant d’avoir des certitudes, pas question de lever le camp !
— Ils sont têtus comme des mules, pas vrai ? lança Torl alors qu’Arc-Long et lui montaient la garde sur la tour centrale. Dommage qu’ils n’aient pas été dans le Sud, pour voir le grand plan des Trogs partir en quenouille à cause d’un conte de fées. (Le jeune Maag sonda un long moment les Terres Ravagées.) Ce sable y est pour beaucoup, j’en ai peur… S’il était jaune, et pas rouge, ta théorie aurait plus de poids.
— Ça ne convaincrait pas les Trogites…, soupira Arc-Long. Ils n’ont pas l’esprit ouvert, et leurs certitudes sont gravées dans le marbre.
— Nous allons avoir du mauvais temps, dit soudain Torl en désignant l’ouest.
Arc-Long plissa les yeux pour mieux voir les nuages qui tourbillonnaient dans le lointain.
— Ce n’est pas un orage, mon ami, mais une tempête de sable.
— C’est encore pire ! Ces fichus grains vous entrent dans les narines, et on en avale pendant des jours !
— L’ennui, continua Arc-Long, c’est qu’une telle tempête ne devrait pas venir de cette direction. A l’ouest, il n’y a que des arbres et des buissons. Alors, où s’est formée cette colonne de sable ?
— Elle est jaune, Arc-Long, et je n’ai pas vu d’arbres de cette couleur, dans le coin…
Le nuage jaune dévala la pente et se rua vers le désert des Terres Ravagées.
— Bien joué ! jubila Torl. Va empoisonner la vie des monstres, et ne te remontre pas par ici !
Soudain, le tourbillon parut se désintégrer pour tomber en pluie sur la grande étendue de sable rouge.
Il ne resta bientôt rien de la tempête, comme si elle s’était enfoncée dans les entrailles de la terre.
Le soleil réapparut dans toute sa gloire. Les yeux ronds, Arc-Long contempla sans y croire la mer jaune qui s’étendait à l’infini.
— Par tous les dieux ! s’exclama Torl. C’est de l’or ! Plus de la bauxite, de l’or !
L’archer dhrall éclata de rire.
— Pas exactement, mon ami ! Ça ressemble à du métal précieux, mais c’est du fer sulfuré. Notre alliée inconnue vient de placer l’appât dans son piège, et elle attrapera un demi-million de Trogites ! Tu ne trouves pas que notre horizon s’éclaire ?