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— Il faudra bander les arcs au maximum, Poing-d'Acier, dit Torl à son officier en second. On sera à une bonne centaine de mètres des vaisseaux trogs. Pas question que nos flèches enflammées tombent dans l’eau au lieu de les toucher.

— Qu’est-ce qui vous a donné cette idée, Cap’tain ? demanda Poing-d’Acier.

— Tu as déjà vu Arc-Long foudroyer un homme-serpent ?

— Quand vous étiez dans le canyon, chef, j’ai eu la chance d’être coincé sur le Sequin.

— Une jambe cassée n’est pas vraiment un coup de chance, mon ami.

— Ça m’a empêché de débarquer… Vu la suite, je ne m’en plains pas. Arc-Long est aussi bon qu’on le dit ?

— Le meilleur tireur à l’arc du monde, ni plus ni moins ! Je suis sûr que Sorgan et Skell s’entêteront à jeter des torches sur les Trogs. Moi, je maintiens que des flèches iront cinq ou six fois plus loin qu’un projectile lancé à la main. Si je réunis une dizaine d’archers, les navires ennemis flamberont en un clin d’œil. Du coup, il sera inutile de ralentir pour s’en approcher… Une volée de flèches, et une belle flambée de plus !

— Ça risque de gâcher la journée aux Trogs qui verront ça de la plage, fit Poing-d’Acier, ravi.

— C’est l’idée générale… Ravager le moral des Trogs est presque aussi excitant que lancer un double six aux dés.

Poing-d’Acier tourna la tête vers le drakkar qui voguait près d’eux.

— Sorgan veut descendre à terre quand nous aurons regagné la plage, près de la maison de Veltan ?

— C’est ce qu’il m’a dit… Pourquoi cette question ?

— Quand nous y serons, j’aimerais aller voir si les gars des autres bateaux ont envie de parier. Une histoire de chiffres, si vous voyez ce que je veux dire…

— Je vois, oui… Du genre : « Qui mettra le feu au plus grand nombre de Trogs ? »

— Exactement…

— Où en sont tes finances, Poing-d’Acier ?

— Si je tombais à l’eau, le poids de ma bourse ne m’entraînerait pas au fond !

— Eh bien, puisque tu as besoin d’aide, je suis prêt à m’associer à ta petite entreprise.

— Cinquante-cinquante ?

— Ça paraît équitable…

— Je vais dire à nos tireurs de s’entraîner avant l’action, chef. Quand ça commencera, il faut qu’ils soient au point, surtout s’il y a de l’argent enjeu.

— Bien raisonné… Je me demande si Sorgan et Skell ne seraient pas disposés à parier avec moi…

— Si ça leur coûte de l’argent, ils tireront une sacrée tête en nous voyant incendier les Trogs à tour de bras.

— Leur tristesse me brisera le cœur, lâcha hypocritement Torl.

 

Vers midi, le lendemain, la plage fut enfin en vue. Sorgan, Skell et Torl descendirent à terre pour aller consulter la carte de Veltan.

Les diverses péninsules de la côte formaient une série de baies propices à des embuscades.

— C’est bien ce que je pensais…, souffla Sorgan. La meilleure tactique sera d’obstruer la sortie de ces baies, puis de se lancer à l’attaque des Trogites. En passant de crique en crique, pas une baignoire flottante ne nous échappera. C’est essentiel, mettez-le-vous dans le crâne ! Si un seul ennemi s’enfuit, il retournera dans l’Empire et ramènera de nouveaux casse-pieds. Tous ces vaisseaux doivent brûler. Pour rentrer chez eux, les Impériaux seront obligés de marcher, et je leur souhaite bien du plaisir.

Penché à la rambarde du balcon, Skell étudiait attentivement la réplique miniature de la côte sud.

— Je ne vois pas de ville dans le coin, dit-il. En revanche, il y a une multitude de villages. Si les Trogs veulent capturer tous les indigènes, il y aura au maximum trois ou quatre navires dans chaque petit port. Ça devrait nous faciliter la tâche. Affronter une flotte compacte aurait été plus délicat. Là, il suffira de longer la côte et d’incendier tous les bateaux qu’on croisera en chemin.

— Ce programme me plaît, dit Sorgan. Après, nous irons croiser au large pour barrer la route à des renforts éventuels. Piégés sur le rivage, sans espoir de recevoir de l’aide, les Trogs ne s’aventureront pas dans les montagnes. En cas d’ennuis, ils n’auraient pas de voie de repli, et il faut être idiot pour prendre ce genre de risques. D’abord on incendie, et ensuite on établit un blocus ! La seconde invasion s’arrêtera là, vous pouvez me croire.

— Brillante analyse, cousin, dit Skell.

Comme d’habitude, Torl avait des doutes. Mais il les garda pour lui.

 

— Du goudron serait parfait, Cap’tain, dit Dents-de-Lapin, le quartier-maître du Sequin. Il se collera au bois et répandra mieux le feu que des chiffons trempés dans du pétrole.

— Je crois qu’il a raison, Cap’tain, fît Poing-d’Acier. On placera sur le pont un grand chaudron plein de goudron enflammé où les archers viendront tremper leurs flèches. Ça leur simplifiera le travail…

— Continuez à réfléchir…, dit Torl. Il y a beaucoup d’argent en jeu, les gars. Autant mettre toutes les chances de notre côté !

— Nous avons le temps de nous préparer, Cap’tain. Tôt ou tard, nous trouverons la méthode optimale.

— Vous avez une idée pour empêcher les autres équipages de nous espionner ? S’ils adoptent notre méthode, nous risquons de perdre une fortune…

— Les archers s’entraîneront dans la cale, Cap’tain, répondit Poing-d’Acier. Il y fait un peu sombre, mais en plaçant une lanterne au-dessus de la cible, ça ira. La distance de tir réelle sera un peu plus grande, mais pas beaucoup. Et seul un aveugle raterait un vaisseau trogite !

— Les premières fois, on devrait peut-être approcher plus que prévu. Si nos flèches finissent dans l’eau, les autres se moqueront encore de nous dans cent ans !

— Et nous y perdrons nos chemises, ajouta Dents-de-Lapin.

— Tu adores jouer les oiseaux de mauvais augure, pas vrai ? Bon sang, j’ai peur de ne pas fermer l’œil tant que notre plan ne sera pas parfait.

— Ne vous inquiétez pas, Cap’tain, dit Poing-d’Acier. On ne peut pas s’offrir le luxe d’échouer. Tous les marins ont vidé leur bourse pour participer au pari. Si on les ruine, ils nous jetteront en pâture aux requins.

— Très encourageant, lâcha Torl, sinistre.

 

Alors que la flotte de Sorgan approchait de la pointe sud de la péninsule la plus orientale, une armada de navires trogites apparut à l’horizon. Après un long moment de tension, une chaloupe approcha du Cormoran. Ces Trogs, par bonheur, n’appartenaient pas à l’armée cléricale. Au contraire, ils venaient renforcer les troupes de Narasan.

Gunda s’entretint un moment avec Sorgan. Puis il retourna vers ses navires et les guida jusqu’à la côte.

Bec-Crochu envoya plusieurs canots avertir les capitaines de laisser passer les Trogites. Quand ce fut fait, il ordonna à ses marins de lever la voile et de filer le long du rivage.

Lorsque les drakkars atteignirent l’extrémité sud de la première péninsule, il leur fit signe de s’arrêter.

Dans le canyon, au plus fort du combat, Sorgan avait été impressionné par les communications à longue distance des Trogites. Pragmatique, il avait mis au point une version simplifiée de ces jeux de drapeaux. Son code se limitait à quatre phrases : « On s’arrête », « On se dépêche », « On fiche le camp » et « On doit parler ».

Pour l’heure, c’était amplement suffisant.

Torl fît mettre une chaloupe à l’eau et gagna le Cormoran pour voir si le plan était modifié.

— Sommes-nous tous prêts ? demanda Bec-Crochu quand ses deux cousins l’eurent rejoint dans sa cabine.

— Nous savons ce que nous devons faire, répondit Skell. Finissons-en !

— Pas de précipitation… Nous resterons ici, hors de vue, jusqu’à l’aube. Les rameurs doivent se reposer. Quand ça commencera, il faudra filer plus vite que le vent.

— La vitesse ne sera pas essentielle, dit Skell. Pour incendier les vaisseaux, nous serons obligés de ralentir en passant à côté. Et puisque nous lancerons des torches, il vaudra mieux attendre un peu, pour être sûrs que le feu a pris. Si quelques Trogs sont moins abrutis que les autres, il leur suffira de ramasser les torches et de les jeter à l’eau…

— C’est un vrai problème, admit Torl. D’autant plus qu’il est important, pour éviter les ennuis, d’en avoir fini en un jour avec la flotte ennemie…

— C’est impossible ! objecta Skell. On n’embrase pas un vaisseau en claquant des doigts, tu sais…

Conscient que ses espoirs de s’enrichir s’évanouissaient, Torl marmonna quelques jurons dans sa barbe.

— Très bien… Sorgan, si tu avertis tous les capitaines que le pari est annulé, je te dirai comment brûler les Trogs en vingt-quatre heures.

— Je me demandais quel atout tu cachais dans ta manche, fit Bec-Crochu. Nous t’écoutons, Torl.

— Jure d’abord que le pari ne tient plus, cousin. Si mes hommes se font plumer, ils me jetteront par-dessus bord dès qu’ils en auront l’occasion.

— Très bien, tu as ma parole ! A présent, accouche !

— Des arcs, des flèches et du goudron…

— Du goudron ? répéta Skell. Comment comptes-tu l’enflammer ?

— En jetant une torche dedans, grand frère. Plante une trentaine de flèches enflammées dans la coque d’un Trog, et il brûlera, même s’il pleut !

— J’ai peur de ne pas avoir autant d’archers à bord du Requin, souffla Skell.

— Alors, contente-toi des torches, si ça te chante. A présent, messires, si vous voulez bien m’excuser, j’ai des navires trogs à brûler. Pour la gloire, puisque je viens de ruiner mes chances de gagner une fortune…