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En poste à l’extrémité sud de la première tranchée, Sorgan, Skell et Bovin sondaient les ténèbres.
— Tu t’inquiètes trop, cousin, dit Skell. D’après ce que j’ai vu à Lattash, les Trogites n’aiment pas combattre après le coucher du soleil.
— Tu parles de véritables militaires, objecta Bec-Crochu. Si ce que raconte Torl est vrai, ceux-là ne sont plus des soldats, mais une meute en chasse. Rendus fous par la fièvre de l’or, ils sont capables de n’importe quoi.
— C’est bien vu, Cap’tain, dit Bovin. Mais s’ils n’ont pas fini leur pont, nous ferions aussi bien d’aller dormir.
— Ce n’est pas si simple, fit Sorgan. Padan a promis de nous prévenir dès que les cléricaux auront terminé. Si son messager ne connaît pas le chemin qui serpente entre les pieux, il mourra avant de nous avoir rejoints.
— Quelqu’un vient…, souffla Skell en désignant le sud.
— On dirait Lièvre, ajouta Bovin. En tout cas, la taille colle. Si c’est lui, il sait comment éviter les pieux.
— Je commençais à en avoir assez d’attendre…, soupira Sorgan, soulagé.
— Chef, c’est vous ? demanda la voix de Lièvre.
— Evidemment ! Tu t’attendais à rencontrer qui ? Le Vlagh ? Où en sont les choses ?
— Les cléricaux ont enfin terminé le travail, Cap’tain, annonça le petit Maag en sautant dans la tranchée. Mais les événements ne tournent pas comme prévu.
— Des problèmes en vue ? demanda Skell.
— Je n’en sais rien… Au début, tout se passait selon nos espérances. Les Trogites en uniforme rouge ont réussi à mettre un tronc en place sur la dernière partie de l’abîme. La nuit venue, une dizaine de petits malins sont montés au sommet des chutes, histoire de se remplir les poches avant leurs camarades.
— Nous savions que ça se passerait comme ça, rappela Bovin.
— Oui, mais les tricheurs sont tombés sur un os. Des types en uniforme noir les attendaient au sommet, qu’ils avaient dû atteindre en utilisant des cordes. Ils ont sauté sur les soldats. Après les avoir roués de coups, ils les ont jetés dans le vide. D’après Torl et Padan, ces policiers, appelés des Régulateurs, sont chargés d’assurer l’ordre dans l’armée. Et ils ont une méthode très simple : tuer tous ceux qui font mine de désobéir.
— De quelle profondeur est le gouffre ? demanda Sorgan.
— Au moins soixante mètres, Cap’tain. Après une dégringolade pareille, il ne doit pas rester grand-chose des cléricaux volants. (Le petit pirate marqua une pause.) Padan me charge de vous informer que le pont est fini. Des centaines de soldats en rouge débouleront bientôt sur vos positions. Le colonel et ses hommes me suivent à environ une heure. Padan aimerait que quelqu’un le guide à travers les pieux, afin de vous rejoindre plus vite.
— Nous lui enverrons un homme, dit Sorgan. A présent, tu devrais filer jusqu’au mur et répéter ton message à Narasan.
— Je le ferai, chef… Si quelqu’un me montre comment traverser les autres tranchées sans m’embrocher sur un pieu !
Un peu avant l’aube, Padan et Torl atteignirent la tranchée de Sorgan.
— Avant de partir vers le mur, dit Skell, Lièvre nous a dit ce qui se passait. Il n’a pas exagéré ? Ces Régulateurs sont aussi brutaux que ça ?
— Pire encore, mon frère ! répondit Torl. D’après Padan, ces sadiques en noir usent de la terreur pour imposer une discipline de fer aux soldats – et même aux prêtres. Un regard de travers ou un mot de trop, et les voilà qui sortent leurs massues ! Devant nos yeux, ils ont envoyé une dizaine de soldats s’écraser sur les rochers.
— Padan, notre ami Torl n’en rajouterait-il pas un peu ? demanda Sorgan.
— Hélas non, capitaine… Les Régulateurs sont exactement comme ça. L’Église ne pensant plus qu’à s’enrichir, elle se fiche de la morale ! (Padan plissa les yeux pour sonder l’obscurité, derrière la tranchée de Bec-Crochu.) Je suppose que la dernière défense, à l’est, est adossée à la rivière. Comment as-tu bloqué le flanc ouest ?
— Nous avons eu un coup de chance, répondit Sorgan. A l’ouest, une muraille rocheuse se dresse sur près de deux kilomètres. Avec de la détermination, il est possible de l’escalader, mais à condition d’avoir du temps devant soi. Pressés de s’emparer de l’or, les cléricaux refuseront de se laisser ralentir ainsi. Nos pieux empoisonnés sont très courts. Nous les avons recouverts de branchages, au fond des tranchées, pour ne pas gâcher la surprise à nos invités.
— Tu es sûr que les pointes traverseront les semelles de bottes impériales ?
— Ne compte pas sur moi pour aller essayer… Dans combien de temps les cléricaux arriveront-ils ?
— Pour que les cinq armées traversent le pont, il faudra deux jours et demi. Mais attendront-ils d’être tous au sommet, ou iront-ils de l’avant par bataillons ? Franchement, je ne saurais le dire…
Au matin, Sorgan et Padan se perchèrent sur la barricade érigée assez loin derrière la première tranchée. De là, ils virent que l’ennemi ne s’était pas encore mis en mouvement.
— Nous n’aurons pas de visite pour le moment, dit Bec-Crochu. Padan, tu es sûr que les cléricaux ne s’apercevront pas que les rubans jaunes sont des « panneaux indicateurs » ?
— Certain, répondit le Trogite. Gunda et moi étions gamins quand nous avons eu cette idée, et nous l’avons toujours gardée pour nous. Personne ne sait ce que ça veut dire.
— Et Jalkan ? Si j’ai bien compris, il est dans votre armée depuis longtemps. Et aujourd’hui, il se bat dans le camp adverse.
— Narasan, Gunda et moi n’avons jamais vendu la mèche. (Padan eut un petit sourire.) Pour être honnête, ce comportement est un peu enfantin. Mais c’est notre idée, et nous y tenons jalousement. Comment as-tu percé notre secret ?
— Narasan me l’a révélé – à contrecœur – quand tu es parti en éclaireur avec Skell et ses hommes. En te voyant nouer des morceaux de tissu aux buissons, mon cousin a dû croire que tu devenais cinglé !
— Voilà Arc-Long, dit Padan, les yeux tournés vers le nord. Et il semble que Lièvre lui montre le chemin.
— Parfait ! S’il arrivait malheur à son archer favori, dame Zelana m’écorcherait vif.
— Aucun signe de nos cordiaux ennemis ? demanda l’archer dhrall quand il eut atteint la tranchée.
— Pas encore, répondit Sorgan. Mais il est encore tôt… Lièvre, comment Narasan a-t-il réagi aux dernières nouvelles ?
— Il a dit qu’une fois n’était pas coutume…
— Pardon ?
— D’habitude, le général désapprouve tout ce qui se passe dans les armées cléricales. Là, il félicite les Régulateurs d’empêcher les soldats de courir vers l’or par petits groupes. Je crois qu’il a hâte de voir une bataille rangée entre nos envahisseurs et les monstres du Vlagh.
— Du Narasan tout craché ! s’exclama Sorgan. Pour être franc, je suis aussi pressé que lui de contempler ça !
— Cléricaux droit devant…, annonça Padan d’une voix presque ennuyée.
Bec-Crochu se tourna vers le sud.
— Voilà ce que j’appelle une armée, messires ! J’avais peur de voir débouler une bande de chercheurs d’or excités, mais les Régulateurs ont fait un travail admirable.
Au pas de course, les Trogites en rouge avalaient littéralement le terrain. Jusqu’à ce qu’ils atteignent le bord de la première tranchée de Sorgan… Perplexes, les hommes de tête sondèrent le large boyau profond de trois mètres, puis reculèrent vers les camarades qui les suivaient.
— Je crois remarquer un certain manque d’enthousiasme, dit Padan, ravi.
— Si on s’y prend mal, on peut se casser une jambe en tentant un saut pareil, souligna Sorgan. A leur place, je me méfierais aussi.
Un grand type mince et très laid, en uniforme noir, s’entretint brièvement avec d’autres gaillards pareillement vêtus. Puis ses subordonnés, s’il était bien le chef, vinrent se placer derrière les soldats hésitants et les firent tomber dans la tranchée.
— Efficace, constata Padan, mais peut-être un peu brutal… (De sa position dominante, il jeta un coup d’œil dans le boyau.) Combien de pieux avez-vous plantés au fond de ce trou, Sorgan ?
— Le sol en est tapissé…
— Le venin n’a rien perdu de sa puissance. Tous les cléricaux sont morts, là-dedans…
— C’était le but de la manœuvre, colonel. Maintenant qu’ils savent ce qui les attend, ils devront prendre le temps de déterrer prudemment tous les pieux. J’estime qu’il leur faudra deux jours et demi. D’ici là, deux fois plus de soldats attendront de traverser nos tranchées.
— Astucieux…, admit Padan. Encore trois ou quatre arrêts forcés, et les cinq armées seront massées les unes derrière les autres, impatientes d’aller s’emparer de l’or qui leur tend les bras.
Hélas, les choses ne se passèrent pas ainsi. Après une nouvelle concertation, le chef des Régulateurs cria quelques ordres. Ses hommes retournèrent parmi les soldats et les saisirent sans ménagement par le col.
Cette fois, ils ne se contentèrent pas de les pousser dans le vide. Ils les y jetèrent aussi loin que possible. Peu à peu, les cadavres s’entassèrent, obstruant une section de la tranchée.
Bientôt, les cléricaux traverseraient sur un tapis de morts.
— Bon, ça commence à bien faire ! s’écria Lièvre d’une voix étrangement ferme pour un homme d’habitude si effacé.
Il saisit le petit arc que Sorgan prenait pour un jouet et tira une flèche de son carquois.
— Tu veux tuer le chef des Régulateurs ? demanda Torl. A cette distance, c’est trop dur pour toi, Arc-Nabot…
— J’essaie quand même ! lança le petit Maag.
Il arma son arc, visa à peine et tira.
Le chef des Régulateurs observait avec une sinistre jubilation le massacre en cours quelques mètres devant lui. Avec une flèche plantée au milieu du front, il parut soudain moins ravi. Sa soudaine morosité ne dura pas, car il s’écroula sur le dos, ses yeux morts fixant le ciel.
— Comment as-tu fait ça ? s’exclama Sorgan.
— Cette arme s’appelle un « arc », et le projectile qui a traversé le cerveau du Trogite porte le joli nom de « flèche ». Quand on sait les combiner intelligemment, ces objets font des choses très méchantes à des gens pas très gentils…
— Ce n’était pas le sens de ma question, abruti ! grogna Bec-Crochu. (Il se tourna vers Arc-Long.) Tu lui as donné des cours en secret ?
— Non, capitaine. Il a peut-être appris en nous regardant tirer dans le canyon, mes archers et moi.
— C’est à peu près ça, chef, dit Lièvre.
— Mais tu as dû passer des heures à t’entraîner ! s’étonna Torl.
— Pas tellement… C’est inutile, quand on fait mouche à tous les coups. Tu aurais voulu que je m’exerce à rater ma cible, pour changer ? (Lièvre plissa comiquement le front.) Je pourrais m’apprendre à ne pas mettre dans le mille, mais ça risque d’être dur… Enfin, en insistant, je devrais y arriver !
Sur ces mots, le pirate miniature éclata de rire.
Malgré les affirmations de Lièvre, Sorgan aurait juré qu’Arc-Long lui avait transmis ses secrets.
— On s’inquiétera de ça plus tard…, marmonna-t-il.
— De quoi parles-tu ? demanda Padan.
— Je réfléchissais à voix haute… C’est fou ce qu’une seule flèche peut changer les choses !
— J’ai entendu parler du chef des Régulateurs – Konag, si je me souviens bien. Même les hauts prélats ont peur de lui.
— Avaient peur, corrigea Sorgan. Raide mort, il ne fera plus trembler personne.
— C’est bien vu…, fit le colonel. On dirait que sa fin a donné du cœur au ventre aux soldats. Je me trompe, ou un des Régulateurs s’est fait transpercer le torse par une épée ?
— Quel malheur… ironisa Sorgan.
— Un autre vient de subir le même sort… Nos cordiaux ennemis sont un peu nerveux, dirait-on.
— Ne t’en réjouis pas, Padan, conseilla Bec-Crochu. Si les soldats en rouge perdent la tête, ils massacreront tous les salopards en noir. Et nous serons revenus à la case : « Chacun pour soi et l’or est à moi ». Et si les cléricaux chargent en désordre, les monstres du Vlagh les massacreront.
— Tes pieux sont toujours là, Sorgan. Le temps qu’ils les déterrent, le gros de la troupe sera arrivé.
— Espérons…, souffla le capitaine.
Peu après midi, un éclair aveuglant déchira le ciel. Comme d’habitude, il fut suivi d’un roulement de tonnerre.
— Tu es obligé de faire ça, Veltan ? grogna Bec-Crochu.
— Mon éclair est plus rapide que le vent, Sorgan. Ne le vexe pas, je t’en prie ! J’ai trop besoin de lui.
— Que se passe-t-il, seigneur Veltan ? demanda Padan au frère de Zelana.
A force de politesse, pensa Sorgan, le colonel finissait par devenir mielleux.
— La Rêveuse d’Aracia va nous enlever plusieurs épines du pied, messires ! Si vous avez l’obligeance de regarder vers l’ouest, vous comprendrez ce que je veux dire.
Bec-Crochu obéit et vit un énorme nuage jaune voler au-dessus de la falaise.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une tempête de sable, capitaine. En haute mer, on ne doit pas en voir souvent…
— C’est très rare, convint Sorgan.
— Cette idée ne me paraît pas très bonne, seigneur Veltan, dit Padan. Cette tempête risque de propulser dans le vide les cléricaux qui sont toujours sur la rampe.
— Le cyclone survolera le haut plateau, colonel. Il ne balaiera pas la pente ! Les soldats parvenus au sommet devront s’abriter. Ceux qui grimpent ne s’apercevront de rien. (Le maître du Sud sourit.) Et il y a mieux !
— Vraiment ?
— Venue du sud-ouest, la tempête passera au-dessus du mur de Gunda, puis elle dévalera la pente qui conduit aux Terres Ravagées.
— Les serviteurs du Vlagh détesteront ça !
— Tu n’imagines pas à quel point, mon ami ! Les monstres devront se mettre à couvert. C’est encore plus important pour eux que pour les cléricaux. Cette sympathique tempête immobilisera tout notre petit monde, à part les renforts qui gravissent la rampe. Ils continueront à bouger, et personne d’autre ne le pourra !
— Nous non plus…, lâcha Sorgan, beaucoup moins enthousiaste que son interlocuteur.
— Ne me bouscule pas, capitaine ! Je n’ai pas trouvé la solution de ce problème mineur, mais ça ne saurait tarder, fais-moi confiance !