I

 

LE PLONGEUR

Plongeur à qui tout est la mer

Plongeur à qui tout est amer

 

Sitôt parti qu'il est venu

Moi qui suis mon propre inconnu

 

Ma lumière obscurément peinte

Et le silence de ma plainte

 

Où es-tu moi-même où es-tu

Miroir éteint musique tue

 

Il y a des eaux si profondes

Que l'homme et l'algue s'y confondent

 

Il y a de si noirs moments

Que l'être y tombe aveuglément

 

Il y a des souffrances telles

Que l'âme craint d'être immortelle

 

Des solitudes absolues

Où même le cœur ne bat plus

 

Rien ne finit rien ne commence

Raison ne trouve ni démence

 

Et si c'est mon cœur ou ma main

Si c'est ma chute ou mon chemin

 

D'où je suis que je sois m'efface

Portant mon absence où je passe

 

Où je vais jamais je ne suis

Et je viens moins que je ne fuis

 

Ô même moi partout pareil

Sans yeux sans bouche et sans oreilles

 

Comme une chose révolue

Comme un mot qu'on ne trouve plus

 

Plongeur plongeur que tomber mène

Exproprié de tout domaine

 

Scorie à ta propre coulée

Anneau perdu trace foulée

 

Porte battante lèvre ouverte

Tout m'est image de ma perte

 

J'entends si bien le temps saigner

Que tout moment m'est le dernier

 

Et le temps à mes doigts de verre

À mes genoux se fait calvaire

 

Le temps qui n'est plus ce qu'il est

Comme un feu mis à son reflet

 

Un aveugle soufflant sa lampe

J'entends le temps battant ma tempe

 

J'entends le temps j'attends le temps

Dont vivre meurt la vie étant

 

Plus avant en lui que je plonge

Le temps devient matin d'un songe

 

Dont fut le sens d'être oublié

Une fois de moi délié

II

 

JOURNAL DE ZAÏD

Qui parle ainsi ? Je ne sais plus, à veiller ce sommeil murmurant de mon Maître, en cette nuit de la terre où les femmes viennent nous porter nourriture, essuyant le front du malade (et elles disent voyant mes larmes : Coin ne orobiéla ne oropiéla, qui ne pleure pas ne tète pas), je ne sais plus ou si c'est de moi que les mots naissent, ou bien de lui. Peut-être ma douleur s'est-elle avec la sienne confondue et suis-je comme lui le jouet de ce qui m'habite... Peut-être est-ce le songe de ma lèvre ainsi qui meurt sur la sienne, qui sait ?

Souvent une Romî vient près de nous s'asseoir qui m'appelle Tchabo, c'est-à-dire garçon comme on me disait au temps d'enfance, et pour elle il ne s'explique guère que je m'occupe de celui-ci qui n'est point de notre race, et qu'est-ce que cela peut me faire qu'un bousno vive ou meure ? Mais puisque m'ont adopté les Gitans, ils me passent cette faiblesse envers l'étranger, et comment se procurent-ils le lait qu'on m'apporte pour lui, me disant qu'il est madjara-tchibel, pour midi, qu'on m'attend près des feux pour manger. La femme pendant ma courte absence a lavé le malade et changé les étoffes de son lit, chantant à voix basse un air très ancien dont je saisis mal les paroles, où revient avec pitié la déploration Tchororo tchororo, pauvre pauvre, car la folie efface la malédiction du sang, et le Medjnoûn en perdant cette ruse des siens, la raison, lui devient aussi pitoyable qu'un Rom... Parfois An-Nadjdî vers elle a tourné la tête, ouvert des yeux qui ne la voient pas, semblant regarder sa parole, il gémit de n'en percevoir le sens, et la chanteuse pour lui redit lentement une gatchapla, un couplet psalmodié, lentement, lentement, comme si comprendre était affaire d'en avoir le temps... une gatchapla qui parle de la lune et des larmes, parle d'un cheval dans la nuit, et d'un homme qui ne revient pas.

Et le temps est parti sur son cheval cruel qui ne peut courir en arrière et qui n'a pourtant rien devant lui. Que puis-je attendre, quelle aurore, il n'est pour moi de lendemain... Tchororo tchororo... comment était jadis cet air qui me tourmente et dont me sont restés quelques mots seulement : L'avenir de l'homme est la femme... ah, pitié, ah, pitié de celui qui n'a pas d'avenir ! Ah, l'horreur de celui, tchororo tchororo, qui n'a pas d'avenir...

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Nouvelles sont de Maligrana venues : par un tchipalo, un forgeron qui s'est enfui, tandis que tout retentissait des fêtes de splendeur. Les gens qui s'attendaient au massacre, à la famine et au pillage, avec étonnement, avaient vu se remplir les marchés de vivres apportés pour eux : il semblait qu'Isabelle et Ferdinand dont partout était menée rumeur voulussent s'en tenir à la lettre des capitulations. Si bien que les soldats chrétiens murmuraient de voir comment était traité l'ennemi de la veille, et le peuple découvrait qu'on lui avait menti, décrivant les Castillans comme bêtes féroces, les Grands venaient s'asseoir à côté des nouveaux maîtres à la Bâb er-Ramla, dans les joutes par quoi s'exaltaient la valeur des guerriers, l'adresse des cavaliers, la force de leurs bras. Les excès qui pouvaient s'être commis étaient aussitôt réprimés avec une dureté par quoi les Maures se prirent à croire à la protection des nouveaux juges, plus qu'à celle de leurs cadîs. Des familles qui avaient eu projet de gagner l'Afrique par les bateaux ancrés dans tous les ports de la côte, et que les Rois Catholiques avaient frétés pour qui voulait émigrer sans lui en demander le prix du passage, revenaient sur leur décision, déchargeaient les mulets au dernier moment, laissaient reparaître sur leur table la vaisselle d'or et d'argent. Et, bien que fût garantie à tous liberté du culte et de la foi, les conversions étaient nombreuses, chaque jour voyait des abjurations, chaque jour de nouveaux renégats embrassaient la religion du Christ.

Que tout cela m'était étrange... et j'avais soif du détail, et j'essayais de m'imaginer, sans y parvenir, les changements de la vie à Maligrana. Comment les gens n'avaient-ils point honte ? Et se pouvaient-ils accoutumer de baiser la main qui avait porté la mort dans le Royaume ? Ô Tchipalo, dis-moi, qu'advient-il de ce qui fut, et comment peuvent-ils supporter la vue à l'Alhambra du conquérant et de sa cour ? Mais le forgeron riait de moi, car mes questions étaient pour lui naïves. Que je ne comprisse point, par exemple, qu'il soit naturel d'entrer dans la religion du vainqueur...

Ainsi font, il est vrai, toujours ceux de sa race. Ils n'ont religion que du vainqueur. Depuis le temps d'Égypte ou bien avant même, dans ce passé qu'ils ne connaissent point, n'ont-ils pas toujours ainsi pratiqué, du jour au lendemain rejetant comme un habit passé de mode, la croyance des vaincus ? Jusqu'à ces derniers jours, ils confessaient des lèvres la foi des Moslimîn, à quoi leur était-elle bonne désormais ? Et même que par traité les nouveaux rois la reconnussent, ne pouvait tromper leur instinct : tôt ou tard, le pas serait donné à qui prierait la Vierge, et la vie est trop courte pour ne point la devancer...

« Quoi, Tchipalo ? Peux-tu chanter avec eux en latin, pendant que vont brûler les Juifs et les Andalous ? te faire dans leurs processions convulsionnaire ? Comment croire, dis-moi, qu'une femme qui n'a point été visitée de l'homme ait mis bas un enfant de Dieu même ? » Et lui riait de ses dents blanches, disant que toute foi veut que l'on croie à l'invraisemblable, car où serait le mérite autrement ? D'ailleurs confesser une croyance n'implique aucunement cette abdication profonde, et pour les Gitans pas plus Mahomet que Jésus n'est autre chose qu'une formalité.

Je le savais. Mais cela m'est pourtant difficile à comprendre. Et bien que j'aie aussi vécu dans un monde, ainsi que mon Maître, employant le langage imposé d'une religion à quoi j'avais cessé de croire, par une nécessaire hypocrisie, il ne me venait point à l'esprit de comparer cette politesse de langage, qu'à l'incroyant pour la Loi des siens, avec la duplicité gitane et le cynisme qu'en affichait le forgeron. Il me dit une fois : « Tchabo, tu ne connais pas le monde... Il n'y a d'autre loi pour nous autres que de tromper celui qui veut nous passer son joug. J'ai déjà pour ma part appris à faire le Signe de la Croix, à quoi chrétiens entre eux se reconnaissent. C'est payer un prix minime la confiance des gens. Aromali, en vérité, ce qui différencie à jamais le Rom du Bousno, c'est que celui-ci honore l'argent comme un signe du travail, et feint de respecter le signe alors qu'il dérobe tout naturellement la chose. Son honnêteté nous fait rire, tenant pour piété de voler qui n'est pas des nôtres, et c'est notre honneur de vivre du vol, comme pour eux de vivre du travail d'autrui... Prendre est le propre de l'homme... »

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An-Nadjdî reprenait peu à peu conscience. Une conscience animale. Une conscience qui gémit de revenir à la vie. Et cela fait mal assez qu'on retrouve son corps, les membres las, la nuit des yeux, l'âge, cette courbature d'être... Une conscience de forêt qui s'éveille : tout ce que les feuilles cachent, le mystère fuyant des oiseaux... Une conscience d'orage, avec ses clartés soudaines, le vent majeur, les craquements de branches...

Les femmes venaient s'asseoir autour de lui dans leurs robes de couleur. Elles guettaient ce retour du vieil homme à la lumière moins dans l'espoir du chant qui renaît, que par une espèce de pitié cruelle. Et quand ses yeux devançant sa bouche exprimèrent qu'il voyait le monde, avec cette raison des fous, pour qui les choses ne sont pas différentes de ce qu'elles sont aux autres gens, mais sujettes à l'interprétation de la folie... alors, faisant tinter leurs bracelets, assurant les boucles à leurs oreilles, les femmes se mirent à danser pour lui, se relayant, si bien que le temps passait et l'on croyait encore qu'il n'était qu'olébaratchi, comme on appelle ici la minuit, quand déjà les premiers rayons du soleil se glissaient à l'entrée des grottes, petits écureuils roux grignotant des noisettes...

Un jour, mon Maître me fit un signe des paupières et je vis qu'il me voulait parler sans en avoir la force. Je vins près de lui m'accroupir, guettant les mots... Il ne disait qu'un nom, comme celui qui a tout oublié, le langage et le chant, pour ne plus se souvenir que d'elle, appelant de ce nom de la bien-aimée toute chose d'usage, et la lumière et la nourriture refusée...

Le lendemain, cependant, il parla. Difficilement. Mais forma des phrases banales ayant, semble-t-il, repris le sens d'autrui. Et le troisième jour, il me sourit et dit : « Zaïd... »

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Cette nuit, mon Maître m'a parlé. Avait-il entendu le forgeron, j'en doute, et pourtant d'où lui venaient ces paroles ?

« Zaïd, est-ce toi..., – disait-il –, cela vraiment est triste de mourir sans avoir compris comment il est possible que tout change, et vers quoi sans le savoir nous avons toujours couru, comme pierre à l'abîme... M'entends-tu ? J'avais passé ma vie imaginant que la loi du monde était le mieux... c'est-à-dire... qu'il y avait dans l'homme une force profonde, qui le pousse à s'accomplir, si peu que cela soit, comme si sa tâche était de porter un peu plus loin la vie... oh, Zaïd, comme on peut se tromper ! comme on peut... » Puis il est retombé dans ce silence d'où j'ai constamment peur qu'il ne se puisse déterrer.

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Il pouvait y avoir un mois que nous étions dans cette gitanerie, quand mon Maître me demanda de lui jouer de la musique. Je n'avais pas d'instrument. Une jeune fille me prêta sa guitare et longuement je dus répéter un air qu'An-Nadjdî aimait autrefois. Il se mit à improviser des paroles, puis ne pouvant plier sa pensée au rythme ancien, me fit taire et se contenta de son propre chant.

De surprise, j'en perdis le début, et ne me souviens que de ceci, peut-être où je fais des fautes, confondant ce que j'entendis et ce que je pensais :

 

Qui peut dire comment s'est obscurcie en l'homme la vue à venir Est-ce l'âge est-ce l'œil ou le pouvoir d'aimer est-ce la douleur de ce qu'il voyait douleur de la distance ou de l'infranchissable ou quoi peut-être ne pouvoir intervenir au temps futur être témoin lié de l'injustice ah comme alors je le comprendrais ou le démenti de nos rêves

À la longue le sang trace de filets la rétine et le réseau se serre devient tache fait si mal à qui dans le temps-vu n'avait limite ainsi que nous sommes tous dans l'espace qui voyons sans effort les étoiles peut-être est-ce là ce qui rend l'avenir opaque est-ce là l'insupportable

Ô mes vingt ans nous avions devant nous cette prairie à perte de regard une absence d'écran qui s'interpose au-delà de nous comme aujourd'hui cette sclérose

Et si je suis séparé de toi je suis séparé de moi-même

 

Quel mot du langage peut signifier cette dépossession sinon le mot dépossédé

C'est le contraire de cette furie admirable et qu'on dit de l'enfer mais qu'importe le démon le possédé n'est-il celui qu'habite un amour à sa semblance intérieure une présence par quai l'âme et la chair sont doublées

Le possédé pour qui tout s'exprime au duel sa vie étant symbiose de l'autre et de lui

Mais le dépossédé qui dira sa maison vide et le vent qui la traverse

Qui dira cette nuit de la dépossession sans fin sans fond sans fente

Et je ne puis plus te parler que par prière ignorant où s'en va de moi la parole et perdant chaque phrase vers toi formée

Chaque phrase ainsi que ma substance propre à ta recherche

Or toute prière est prélude à la mort qu'elle se tourne vers toi qu'elle se tourne vers

La divinité qui ne se peut atteindre sans mourir

Peut-être est-ce là vieillir assurément ce sera mourir quand non seulement je ne verrai plus l'avenir mais j'en perdrai le souvenir

Quand l'inaccompli m'échappera quand je n'aurai plus part que de l'irrémédiable

Quand rien de moi n'aura plus prolongement dans la variation des choses

Dans ce glissement d'un présent vague à son lendemain pour quoi ma bouche va cesser de donner forme à la parole

De trouver modulation du verbe qui me fait survivre à ce que je dis

Et c'est comme un musicien qui répète un thème et ne sait plus le développer

À cette minute de fermer les yeux trop tard qui comprend n'avoir été devenir qu'autant qu'il était mélodie

Avec la phrase s'arrêtant muré dans le temps muré dans l'accomplissement verbal

Car il n'y a point forme au langage qui permette hors de soi le jeu de l'achèvement de l'inachevé

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J'ai surpris une vieille femme à tenir le poignet de mon Maître d'un doigt suivant les lignes de sa main, avec de petits cris, et un langage effarouché. Comme je voulais la chasser, elle protesta qu'elle voulait seulement penar badji, dire fortune à l'étranger, et sans lui en prendre paiement : « Comment n'as-tu pas honte ? – lui ai-je dit –, tu sais bien que penar badji est une mystification pour les bousné, afin de leur tirer l'argent. Celui-ci qui est notre hôte, tu profites de ce qu'il est sans défense pour lui mentir... à lui qui prenait la main du ciel, et lisait l'avenir aux lignes des étoiles ! »

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(Ici le « Journal » de Zaïd est consacré pendant plusieurs pages à une expédition qu'il fit avec les Gitans aux alentours de Grenade, pour procurer des aliments aux habitants de la Gitanerie.)

III

 

LES SUCCESSEURS

Que deviens-tu sans moi que deviens-tu Grenade

Je ne te comprends plus ô mon cœur arraché

Tu me survis ma vie et brûles mon bûcher

Autre langage y croît dans les arbres caché

Autre amour y fait promenade

 

Allons-nous-en ma mort ailleurs parler folie

Puisque nous n'avons plus de place dans la ronde

Sans nous le ciel fleuri sans nous le torrent gronde

Nous voici pour toujours étrangers à ce monde

Puisque Grenade nous oublie

 

Quel visage avenir caches-tu sous ton masque

Et ce peuple le soir qui va s'asseoir ici

Y retrouvera-t-il nos soleils obscurcis

Cette amère beauté dont nous eûmes souci

Les vers écrits au bord des vasques

 

Il parle il a sa peine Il danse il a ses joies

Il va croire à son tour à des dieux illusoires

Donner son sang pour rien s'enivrer d'un vin noir

Et dessiner son cœur sur des murs sans mémoire

Où tous les noms meurent en croix

 

Avenir avenir blé qui n'est beau qu'en gerbe

Et dont le grain se perd avant d'être meulé

Que deviens-tu sans moi ma Grenade étoilée

Ma ville au loin qui semble une barque ensablée

Ô mon minuit étouffé d'herbe

 

J'entends au loin parler les hommes d'outretemps

Vont-ils tirer de nous Dieu sait quel avantage

Ils sont les successeurs à qui va l'héritage

Savent-ils ce qu'ils font quand ils se le partagent

Je les entends je les attends

IV

 

MÉLIBÉE OU LES CONVERSOS

Les hautes flammes pures d'un coup bondissent dans la cheminée énorme aux chenets noirs. Le bois vert craque et fume, un parler de jointures, et dans la lumière d'après-midi la grande salle à la fois se peuple des invités et des ombres que jette le feu sur les murs, l'affairement des valets, les boissons versées, les salutations, le mélange des femmes et des prêtres...

Quel sens a tout ceci, que s'y prépare-t-il ? Ai-je bien vers l'avenir tourné le miroir de mon âme ? Il faudrait entendre les paroles de ces gens-là, mais de quel langage usent-ils, comme s'ils étaient autres oiseaux que nous, disant cette année febrero pour Rabi es-Sâni ? Et de quel février s'agit-il, de quel siècle ?

Il y a dû avoir erreur d'angle. C'est toujours l'an 897 de l'hégire, qui est pour ces marionnettes-ci 1492, comptant d'après ce faible soleil au dehors. La scène est à Santa-Fé chez le Converso Môsen Luis de Santangel, secrétaire d'État aux Finances de Castille et d'Aragon ; il y a là outre Juan Cabrero, camérier du Roi Ferdinand et Gabriel Sanchez, son Grand Trésorier, le Frère Diégo de Deza, professeur en théologie, tous Juifs convertis, et Môsen Juan de Coloma, secrétaire d'État d'Aragon, de père chrétien et de mère juive. Andrès Cabrera, Marquis de Moya par la grâce d'Isabelle, secrétaire d'État de Castille, et sa femme, la Marquise Beatriz Fernandez de Bobadilla, grande amie de la Reine, surviennent avec une cour de jeunes gens. Des dames et des poètes. Santangel les a invités pour entendre le premier acte d'une pièce d'un auteur inconnu qu'a rapportée de Salamanque un jeune homme de dix-sept ans, Fernando de Rojas, Converso comme lui, comme ici tous à peu près ce jour-ci, et qu'on attribue assez douteusement à un écrivain de Tolède... Au moins en dit-on mille merveilles.

Avec le Frère Hernando de Talavera, prieur du Prado, et confesseur de la Reine, est entré Messire Jean Molinet dont l'œil droit semble tout à fait perdu. Dans le brouhaha de la politesse, autour d'une longue table de bois foncé qu'on croirait étayée d'épées croisées, les dossiers abrupts des fauteuils, les grandes manches des robes, les collets défaits aux appuis des bras, et sur des tabourets à grand bruit rapprochés des gamins fiers de la nouveauté d'une barbiche en pointe, tout cela se donne moins l'air d'une assemblée d'amateurs de poésie que de négociateurs réunis pour signer quelque traité bizarre, où les femmes ont part, dont plusieurs à leurs pieds retiennent difficilement leur chien, pour connaissance qu'il veut faire d'un voisin. Un grand Christ est au mur, de qui ce manteau de haillons véritables fait plus terrible la maigreur, avec la plaie du côté saignant framboise.

Il est malaisé de démêler les conversations qui se croisent. Mais il apparaît que la Marquise de Moya, qui rencontra déjà le Bachelier Rojas, a quelques doutes de l'origine de cette pièce qu'il intitule la Comédie de Calixte et Mélibée, de quoi ce jeune homme parle avec une exaltation dépourvue de naturel. Juan de Coloma, pour sa part, ayant insinué que le Bachelier pourrait bien être l'auteur de ce qu'il loue avec si peu de retenue, Beatriz, caressant son lévrier, fait observer qu'il n'y a pas vraisemblance d'un tel excès, quand ce jouvenceau déclare que même en latin rien n'est si beau que cette pièce qu'il va lire, qu'aucune œuvre castillane ou toscane, voire grecque, n'y peut être comparée et cœtera... Mais son mari voit au contraire en cette emphase une raison pour que le lecteur cache son rôle véritable, et se voulant dissimuler d'en être l'auteur, outrageusement la loue afin que l'idée à personne n'en vienne... d'autant que l'exaltation qu'il met à parler de l'amour doit couvrir quelque aventure, ainsi qu'il n'en advient qu'aux très jeunes gens, l'homme fait n'ayant point la tête à semblables balivernes. Mais le Frère de Talavera, qui déjà de la pièce eut primeur, quittant ce jeune ami dont la beauté singulière fait que les dames l'entourent, déclare que l'on va bien voir qu'il est impossible qu'un enfant de dix-sept ans, n'ayant guère plus d'expérience que sa naissante moustache, ait pu concevoir une œuvre comme celle-ci, même si ce n'en est que le départ, le premier acte, où le langage est déjà tel, qu'il faut bien le supposer, l'auteur a dû rouler les bouges, coudoyer les ruffians, partager leur vie assez pour connaître leur âme... Sans parler de l'art même, et de l'invention de ceci qui n'a rien à voir avec les mystères joués par les moines, et tient du poème et du roman, tout autant que du théâtre, destiné à la lecture à voix haute, dans une prose mêlée de chansons, enfin quelque chose d'hybride et de jamais fait, n'ayant guère de chance de rapporter à qui n'a point cru devoir le signer autre avantage que la moquerie des savants, l'indignation des personnes honorables, et le rouge aux joues de la jeunesse. Pourtant, avoue le digne homme de Dieu, il y a dans cette prose on ne sait quoi d'irrésistible, comme un torrent de pensées, duquel on ne voit où il court, mais à croire le señor de Rojas, si peu dessinée que soit l'action dans ce début, tout ce que l'on connaît de l'ouvrage, il ne semble pas que l'auteur, à décrire le péché, ait mis des intentions impies... À l'en croire même, il aurait eu en tête de présenter en Mélibée une jeune fille d'une grande piété, qui repousse l'assaut des désirs du beau Calixte, étant de famille où les sentiments religieux sont d'autant plus profonds qu'ils ont source récente, Plébério, son père, n'ayant qu'à l'époque de sa naissance embrassé la religion du Christ. Ainsi...

Mais la compagnie à la fin s'est installée, et l'on a décidé de mener les chiens dans la cour, de peur qu'ils n'aboient aux passages de passion, un joueur de viole a préparé les cœurs à la lecture qui commence. Et sans doute y a-t-il étrangeté de cette comédie après un discours de l'auteur demandant excuse de cette œuvre, argumentant contre lui-même, où rien n'est pour les yeux, les décors changent facilement d'un mot du lecteur, les personnages n'ont pas à se limiter en nombre, une seule voix les animant, d'une diversité de ton, qui vaut tous les acteurs du monde, et le Bachelier parle entre ses dents, alternant la gaieté, la passion, l'exaltation de l'espoir, avec la colère et la désespérance, faisant le valet et le maître, le naïf et le roué, la vieille pute et la jeune catin... riant, pleurant, parlant bas et haut tour à tour... Et nous voici dans le verger où Calixte poursuivant un de ses faucons a le bonheur ou le malheur d'y trouver Mélibée... pour passer dans la maison de ce jeune seigneur au milieu de ses valets... changer de quartier dans la ville, puis, au faubourg des tanneries, entrer chez la maquerelle, et l'en ramener... Cet acte, à lui seul, avec ses pauses, les jeux de scène, et les silences d'habileté du lecteur, va durer deux bonnes heures. Si bien qu'on imagine mal la représentation de la pièce, puisque, tout au moins selon notre écolier de Salamanque, son plein développement en exigerait bien quinze ou seize...

Qu'est-ce que tout cela signifie ? Et la richesse des draps, les meubles et les vêtements, le langage de société, tout un cérémonial incompréhensible, autour de cette récitation qui semble un défi... Où sommes-nous ? Le monde arabe ici régnait hier encore, dont rien ne reste que par la fenêtre un palmier. L'architecture triste et haute, l'inquiet regard entre ces hommes échangés, des conversations à mi-mots, rien n'est pour nous compréhensible. Est-ce l'avenir que je vois ? Ou le miroir a-t-il glissé qui se vantait de le réfléchir, donnant image d'angle inattendu à ce février de 1492, un présent inachevé, où tout semble surprise, et crainte, suite d'une histoire inconnue, à quoi je ne sais comment me tenir pour contemporain...

Or était la Comédie de Calixte et Mélibée ainsi qu'à peine avait la belle au verger, pour trois mots dits de son amour, repoussé ce noble jeune homme, et par là même enflammé son âme et désespéré son cœur, que le dialogue entre lui et Sempronio, son valet, montre chez Calixte une folie semblable à celle du Fou de Grenade, qui de Mélibée va dire : Pour Dieu la crois, pour Dieu je la confesse, et ne crois point qu'autre aux cieux soit de souverain, encore qu'elle vive parmi nous... Qu'est-ce à dire ? Si de tels excès sous des religions ennemies enflamment le vieillard et l'enfant, y a-t-il vraiment communauté de pensées entre eux, qui révèle une permanence de l'homme, dans des peuples si différents ? Mais la pire inquiétude, Juif qu'il fût de père et mère, a saisi Diégo de Deza, bon théologien qu'il est, quand Sempronio accusant son maître de contredire la religion chrétienne, ce jeune seigneur hausse l'épaule, et le valet lui demande : Mais n'es-tu point chrétien ? Calixte alors répond : Moi ? Mélibéen je suis, et Mélibée adore, et crois en Mélibée, et l'aime seulement... Oh, cela sent le feu, qui sait ? Peut-être, pour avoir écouté ces paroles, tout ce beau monde ici devra-t-il répondre aux juges du Saint-Office... Comme il a dit cela, cet imprudent enfant... Mélibéen je suis... Le frère s'est signé, qui lève son regard vers le Crucifié...

La Célestine est là maintenant dans sa caverne, près des tanneries, au bord de la rivière, avec ses alambics, ses fioles, ses fards, ses eaux de beauté, ses parfums, ses philtres, son langage d'obscénité, ah, comment se peut-il qu'ainsi se métamorphose le lecteur, avec ses dix-sept ans, que sa bouche se fasse d'ordure, et se plisse de mille turpitudes ce jeune visage innocent. Où donc ai-je déjà vu cette vieille traîtresse ? Et le Medjnoûn se tord dans quelque rêve incompréhensible à qui l'entoure. Il ne voit plus le palais de Santangel, mais l'ombre gitane du Sacro-Monte, où le soir des chauves-souris s'égarent dans la grotte. Ah, te voilà, maquerelle, ah, te voilà ! Ce n'est pas la Célestine, mais la vieille qui prend la main du malade, pour y lire l'avenir... Lui n'en comprend point la langue, ni ce qu'elle lui propose, regardant autour d'elle, si Zaïd ou le Tchipalo ne vont pas la surprendre, attirant Kéïs dans ses entreprises de mensonge... C'est pourtant Sempronio qui parle à l'entremetteuse et n'a point dégoût de l'embrasser – Hijo mio ! Rey mio ! Turbado me has. No te puedo hablar. Torna y doma otro abrazo... – et il n'y a pas longueur à s'entendre et prendre chemin de la maison de Calixte... où Parmeno, son second valet, met celui-ci en garde d'elle... pour ce qu'il en sait, le puceau !

Mais le lecteur s'est interrompu par humeur mauvaise, du bruit qu'a fait entrant un secrétaire au visage de qui se lit la consternation de la nouvelle apportée, et il lui a fallu déranger les gens pour approcher l'oreille du Chancelier. Santangel a pâli, s'est levé, tout le monde vers lui se retourne. Il s'agit bien de la vertu de Mélibée ! À cette heure, le seigneur Cristobal Colombo vient brusquement de quitter Grenade, irrité que les Rois ne se soient point pliés à ses exigences, il est parti sur sa mule, et sans esprit de retour... Aussi tous se sont levés, parlant à tort et à travers. Car il n'est pour personne ici secret des desseins du Chancelier, en qui réside le sort des Conversos, lui qui a su, pendant cette guerre de Grenade, écarter d'eux les dangers de l'Inquisition, nourrissant de sa caisse personnelle le trésor de l'armée, et prouvant ainsi aux Souverains que pour Juif que l'on soit de naissance, l'amour de Jésus peut être assez grand qu'on se dépouille à la gloire des Rois, au triomphe de la religion romaine. Mais aujourd'hui qu'il n'y a plus d'ennemis à combattre, et le Maure est soumis, les conseillers ne manquent point, qui envient la place tenue dans l'État par les Conversos de Castille et d'Aragon... il est sorti des consultations entre eux de ces hommes et de ces femmes, peut-être sincèrement unissant la cause du Christ et la leur, ce projet de soutenir de leurs deniers l'expédition du Génois, pour donner à la songerie d'Isabelle et de Ferdinand longue pâture, et les détourner d'où l'on voudrait les mener... Financer la flotte de Colomb, ouvrir par lui, en qui d'ailleurs ils ne sont pas seuls à reconnaître un homme de leur race, et bien que les Rois n'en soufflent pas mot... ouvrir par la science et l'audace d'un converti ces terres qui rejoignent Cipango, où par mystère tout change de sens et de nom, l'occident orient appelé... c'est là, c'est là sauver leur vie et leurs biens, prouver que sur eux se base la grandeur du Royaume Catholique, et si le Découvreur réussit dans sa merveilleuse entreprise, ne va-t-il pas rapporter l'or d'Ophir, qui permettra de se retourner vers Jérusalem, afin d'y délivrer le Saint-Sépulcre ? Et il y a cette idée entre eux qu'ils n'ont point besoin d'exprimer, qu'arracher à l'Islâm cette terre de leurs ancêtres, ne se peut qu'avec les armes chrétiennes, dans les temps où nous sommes, et d'ailleurs Jésus n'était-il point l'un des leurs ? Il faut à tout prix rattraper Colomb, le persuader de revenir... et que le messager lui puisse dire que à ses conditions consentent Leurs Altesses... – car vous savez combien cet homme a la tête obstinée...

« Mais vous n'y songez pas ! – s'écrie Juan de Coloma, – jamais les Rois ne se pourront plier à de telles extravagances ! Non seulement Colomb prétend au titre d'Amiral de Castille, mais il demande la vice-royauté des terres à découvrir, la dîme des profits tant du commerce que de la conquête... et deux millions de maravédis ! Il se dit l'égal de deux couronnes ! C'est folie, à lui de lier notre sort ! Et j'oubliais... il entend laisser à ses descendants à jamais l'héritage des Royaumes qu'il va fonder, pour l'éternité des siècles ! »

Cependant que Beatriz de Moya s'en aille parler à la Reine, le confesseur se joint à elle... L'argent, Santangel le donnera : ne s'agit-il plus que d'une question d'orgueil ? Il n'est pas humiliant pour de grands monarques, si le haut intérêt du royaume l'exige, de concéder des honneurs et des avantages sans rapport avec le succès de l'entreprise, sous la condition de ce succès...

Ah, c'est là tout autre théâtre que des amours de Calixte et de Mélibée ! Et si Fernando de Rojas avec dépit ramasse les feuilles du manuscrit inachevé, dont toute sa passion est de le lire, et de le lire encore à d'autres, déjà les intrigues se nouent, si l'on peut appeler intrigues ce qui se fait pour le bien des hommes et la gloire de Dieu. Isabelle a déjà pris sur elle ce que son époux peut-être eût refusé, mais l'affaire est maintenant d'atteindre le fugitif, auquel sur un cheval genet est dépêché un alguazil de la Reine, et par la fenêtre du Palais Santangel, de cette salle où désordre règne de la lecture interrompue, on voit l'émissaire monter en selle dans le patio où les valets gardaient les chiens, la porte s'ouvre et soudain le lévrier de Beatriz de Moya part à côté du genet comme une flèche qu'eût tirée à l'arc le désir même de sa maîtresse...

CHANT D'ÉGLAMOUR

Chasseur plus maigre que le Crucifié

Tu cours l'herbe à la façon d'une serpe

Et le cheval est pris de honte à se sentir lent et lourd

À côté de toi blond comme la lune à ses derniers jours

Quand elle décroît et devient transparente

C'est l'homme qui t'a fait pareil à l'écorce du citron

 

Je suis des yeux l'éclair mais non point le lévrier

Si rapide qu'il me coupe les cils

Et qu'importe qu'il ne sache point la raison de sa course

Franchissant Atarfé franchissant les ruines de l'antique Elvire

S'il entraîne ce cheval afin que Colomb soit atteint

Avant que le soir tombe et qu'il n'ait passé le Pont de Pinos

En route vers Cordoue à trois parassanges de Grenade

Son honneur est de courir et non point pour quoi cette fois il court

On ne sculptera pas son image à la porte du Nouveau Monde

Où Colomb baise la terre et lui donne le nom du Sauveur

Jamais on ne dira qu'il y eut d'abord ce chien puis l'Amérique

Il est en lui-même sa fin

Il n'a point demandé qu'on le fît Amiral

Il n'a ménagé rien ni son cœur ni sa langue

Et le voilà quand il s'arrête au pied du Découvreur

Haletant à en mourir comme celui qui pour boire a trop soif

 

Comme l'amant qui a donné sa vie avec sa semence

Tu es beau d'une beauté qui ne se décrit point

Plus que ne se décrit la générosité folle

Toi Slougui brusquement dans cette histoire au premier plan que j'imagine

Pareil à Églamour le chien des Marcenac si follement

Brûlant la terre si bien qu'à l'arrêt

Tu dois le porter comme un enfant aux yeux de gazelle

Car il n'a plus de peau sous ses pieds pâles

 

Je ne sais pas à courir ainsi quelle idée

Il se fait donc de l'avenir

V

 

Ô MON JASMIN

Moi pas plus que le chien je ne vois l'avenir

De ce que j'aperçois comment comprendre rien

Ni ce que dit le mot ou peut la main tenir

Le monde autrement roule et le mal et le bien

Qui furent miens sont souvenirs

 

À la grande rigueur dans les choses passées

Dont le temps à mon gré la barque m'abandonne

Je démêle mes traits fussent-ils effacés

Où le printemps d'autrui ressemble à mon automne

Comme une nuit recommencée

 

Mais qui vient après moi parle un autre langage

Sa vêture le fait animal inconnu

Les objets de sa vie ont couleur de son âge

Il a marque du siècle encore s'il est nu

Dans sa parole et son visage

 

Ni le jour ni la nuit la vitesse et la flamme

Il ne demeure rien du temps où je suis né

Je ne reconnais plus ni l'homme ni la femme

Il ne me sert de rien de les imaginer

Ô corps futurs dont autre est l'âme

 

Théâtre d'ombres sur la toile de demain

Songes d'aube muets dialogues de sourds

Gesticulations de la bouche et des mains

Sur vos chemins je cherche et me fuit cet amour

Sans qui pour moi n'est sens humain

 

Ô mon jasmin l'heure m'est proche où l'amertume

Immense de la mer va couvrir mon destin

Aux mèches de mon front en expire l'écume

Ô mon jasmin ma femme aux couleurs du matin

Dont le soir profond se parfume

VI

 

CHANSON POUR TOUCHER LA PIERRE

Je marche immobile à travers la durée

Je fais route immobile en tout sens et me portant partout

Je franchis ma journée à la façon du nageur qui ne sait s'il avance

Car l'eau des heures l'entoure et le lie

Et parfois la vague à rebours le verse et le renvoie

Entre hier et demain perpétuel naufrage

Immobile à la fois du désir et du désespoir écartelé

Je suis le feu dans le désert entouré des bêtes féroces

La prière arrêtée à la lèvre avec ces changements de dieu

Moi je n'ai point changé contre menue monnaie

Ton nom ma bien-aimée amant de la race ancienne

Et je n'ai

Que ton nom pour boussole au milieu de la mer

 

Je marche immobile à la recherche de moi-même

Seul si je suis sans toi sous les gravats des ans

J'écarte vainement les rideaux d'entre nous qui toujours se reforment

Les brumes du grand lit d'absence à jamais refermées

Je cours immobile où tu n'es pas je me perds

Où tu n'es pas d'où tenais-je

Cette foi de démence en ce qui vient mais d'où

Tenais-je pour certain que l'homme fût toujours progrès sur l'homme accélération vers toi sans retour

 

Ah la pierre ait pitié des genoux de mon âme

VII

 

LE SIÈCLE D'OR

Mon peuple dispersé comme un vol de perdrix

D'autres feux sont venus brûler dans tes villages

Parlant un autre Dieu dans un autre langage

Où t'en vas-tu cherchant d'illusoires patries

 

Ceux qui n'ont pas voulu monter sur les galères

Par leur pays traînant leurs ombres d'étrangers

Rêvent le temps d'Islâm sous des mots mensongers

Et l'ancienne grandeur nourrit neuve colère

 

Aben'amar Aben'amar

Moro de la moreria

El dia que tu naciste

Grandes señales habia

 

Dans votre morerie ô Maures vous rêviez

C'est toujours par chanter que les choses commencent

Et les rébellions succèdent aux romances

Ils sont venus vous pendre aux branches d'olivier

 

Siècle d'or siècle d'or de tous côtés qui brûle

Ô siècle des douleurs de tous côtés en sang

Le Roi d'Espagne a peur quand il voit le croissant

De la lune paraître avant le crépuscule

 

Aben'amar Aben'amar

Moro de la moreria

El dia que tu naciste

Grandes señales habia

 

Voici la grande nuit sans justice et sans fin

Il n'y aura pour vous ni grâce ni revanche

Et c'est de vous tuer qu'ils auront des dimanches

Pour prier leur Seigneur et dormir à leur faim

 

Leurs saints de pierre font des gestes pathétiques

Des bateaux sur les mers promènent leurs armées

Et partout à leurs pas des bûchers allumés

Ils font des vers ils ont de grands songes mystiques

 

Aben'amar Aben'amar

Moro de la moreria

Les grands signes qu'il se fit

Ce jour-là que tu naquis

VIII

 

DON JUAN AU SACRO-MONTE

Et la vieille en sa robe jaune d'or qui veille sur le Fou guette les mots de sa lèvre essuie à son front la sueur

Elle comprend obscurément ce mal en lui de l'avenir qui souvent vient à ceux dont sont comptés les jours et dans ses yeux dont elle voit lueur

Il n'est philtre à ce mal qui dans sa chaise l'homme soulage se tournant mille fois sans trouver la porte future

Que peut-elle pour lui n'ayant art que de tromperie elle qui fait métier de la bonne aventure

Elle a tiré d'un foulard dénoué ses cartes de couleur y cherchant la réponse au murmure des mots

Ah que va-t-elle d'autre inventer que mensonge à terre de ses tarots

C'est ici le livre de sagesse à travers les mers et les monts apporté par son peuple sombre on ne sait d'Égypte ou du Thibet venu

Compte à tes pieds suivant la loi du Jeu les vingt et deux images dont la dernière est une jeune fille nue

Tenant baguette à chaque main debout sur un seul pied l'autre jambe en arrière pliée

L'aigle le taureau l'homme et le bon l'entourent de leurs questions qui sont les quatre aspects du Sphinx

Et le Fou les voit vaguement pour qui la femme seule est signification des choses feintes

Qui peut entendre la devineresse à l'interrogation de l'amour ni ce qu'il est dans la fièvre aujourd'hui du blessé ni sa blessure

Ni ce songe en lui de ce qu'amour va devenir dont il se ronge et ne se sent que trop sûr

Car les champs qui s'ouvrent à son regard où tout l'attarde et tout l'égare

N'en ont pas plus que l'entremetteuse idée à qui la fin n'est que le vin versé l'homme et la femme dans le lit les draps froissés

Et dans la pièce à côté l'argent compté se poussant du coude des gens écoutent les soupirs et les cris des amants

Alors la déception commence où le mâle est roi qui s'en va besogne faite

Le règne de l'abus les siècles du mépris où le couple est dérision séduire encore seule fête

Défaite ma défaite ainsi le soleil futur me dément

Et c'était pure illusion que ce devenir chanté comme illusion ma Grenade

Au bout du compte n'étions-nous qu'une folle et noire manade

À qui l'histoire va n'offrir au mieux que le sort des taureaux

Hélas point ne m'est besoin des tarots pour voir à l'aise son visage à cette guerre où triomphe un étrange héros

J'ai marché dans l'avenir sans bouger de place et c'est demain la même grotte après demain plus tard plus tard où comme l'astronome

Du toit de sa maison qui s'en va familièrement dans les planètes et les nomme

Mon miroir courbe a pouvoir d'évoquer ceux qui vont venir où gît mon corps un jour ou l'autre dans les temps

 

Et le voici dans ce décor l'homme à qui l'ennemi c'est la femme ô Burlador un soir chez les Gitans

Quelle enfant l'y suit entre mille et une au clair de lune blonde ou brune et tapez des mains que l'on danse à sa honte

Lui que dit-il ce valet qui sans doute à Séville escompte à leur retour pour ses complicités se voir fait comte

– Selle les chevaux Catalinon que l'aube se levant meure de rire à cette fourberie

– Une autre noce monsieur vous attend à Lebrija dit le valet consommez celle-ci sans tarder je vous prie

 

Il fallut ce triomphe de la Croix Don Juan pour que tu fusses

Il fallut ce Dieu perfide comme l'autre et comme l'autre Janus

Ayant face à la fois du sublime et face de l'infamie

Il te fallut ce Dieu que tout te fût permis

Si bien qu'en ce temps de ton règne en ce temps de la femme humiliée en ce temps des baisers bafoués s'il se trouve

Au bout de ses propres dénis quelqu'un pour traiter ta soif de la chair comme une louve

Ce sera Dom Francisco de Quevedo Villegas seigneur de la Torre de San Juan de Abad Quevedo le sceptique à la fin qu'emporte la passion

 

Don Juan la cosa mas necia

De ámor es la pósesion

 

Ce qu'il y a de plus stupide en amour c'est la possession

Ô dialogue

Et nous qui ne sommes plus rien que le souvenir des choses par vous périmées

Comme de grands châtaigniers à leur pied qui laissèrent tomber leurs bogues

Je le crie à vous gens du Christ nous autres nous avons aimé

 

Mais quel sortilège Débauché dans cette grotte t'invite

Et ce mot qui disait l'amour à quoi personne plus ne croit

Maintenant qu'il est le manteau de ton épaule au matin froid

Que va-t-il donc signifier quand le petit jour voit ta fuite

Toute cette nuit qu'as-tu fait de la colombe oiseau de proie

Voilà qu'on dit chevalerie en Espagne pour inconduite

Est-ce vraiment l'univers à l'ombre amère de la Croix

 

Et l'avenir abusé pleure ainsi qu'une fille séduite

Don Juan Tenorio s'en va sur sa monture avec les agaves

Et les figuiers de Barbarie aux flancs du Sacro-Monte d'où les caves

Agitent vers le Séducteur l'au-revoir blanc de leurs mouchoirs de craie

 

Moi je marche immobile dans le temps pour en surprendre le secret

Ô Jean de l'Enfer montre-moi le Ciel tel qu'à l'envers il se peint sur tes traits

IX

 

JEAN DE LA CROIX

Grenade 1581

En l'an quinze cent quatre-vingt et un suivant le soleil du Christ marchant sur sa quarantième année

Aux cavernes des Égyptiens paraît un homme au-dessous de la moyenne en son capuce blanc

Au Couvent des Martyrs nouveau prieur des Carmes

Pour apaiser la soif dévorante du Seigneur chez ses fiancées

Qui fait de l'Alhambra construire un aqueduc

Il porte dans ses yeux la vision céleste et vient achever ici ce cantique à Tolède entrepris dans la prison

Gocémonos Amado familiarité de l'Ame envers Dieu son amant

Jouissons mon bien-aimé puis allons voir en ta beauté

Le mont et la colline d'où l'eau pure jaillit

Entrons au plus profond dans le profond taillis

Et d'abord aux cavernes hautes de la terre nous irons

Si bien dissimulés

 Amour de Dieu furtif amour volé

Adultère du ciel et de l'âme ô rendez-vous divin ô divine bravade

Lieu de passe de l'enfer au paradis

 Et nous y entrerons

Goûter le vin bourru de la grenade

 

Que dit-il au-delà des mots quel

Blasphème admirable ou sainte moquerie et pourquoi

Chez les Gitans cherche-t-il la couche obscène du Seigneur

Quel enseignement cherche-t-il parmi vous proxénètes

Qui dansez vos robes de couleur

Autour du couple mystique

 

Salut à toi Jean de la Croix les pieds nus t'en venant

Parmi ces enfants de l'Inde comme si

D'eux tu pouvais tirer leçon de sagesse anci-

Enne et comme si leur impiété même veillait sur une petite flamme

Ainsi qu'en portent les cœurs peints dans cette vie à l'étroit

Salut à toi Jean de la Croix je t'attendrai Que le répons au chant d'Islâm

De toi m'arrive et donne-moi neuve folie afin que j'y croie

 

Jean de la Croix ne voit pas le Fou près de cent ans en arrière

Jean de la Croix n'entend pas la question posée

Et tant que sur le front de la fleur la plus humble il luit une goutte de rosée

Jean de la Croix se défend dans sa parole à cause de la Sainte-Hermandad sans doute et sont les hautes cavernes selon lui

Des mystères divins La pierre dont il parle

Celle sur qui l'Apôtre a bâti son église et ce vin

Bourru qui sourd des graines de la grenade

Exprime ici que des merveilles de Dieu sort et s'essore

L'unique jouissance et délectation de l'âme

*

Jean de la Croix je te demande

Autrement qu'un corrégidor

Ce qu'est l'homme et ce qu'est l'amour

Ce qu'est la nuit ce qu'est le jour

Jean de la Croix

 

Il dit que l'âme est une lampe

Et d'elle ne vient point le feu

Il faut que quelqu'un le lui donne

La flamme d'amour est de Dieu

 

Jean de la Croix je te demande

Non des mots pour l'Inquisiteur

Mais d'éclairer la Nuit obscure

De ta lumière

Jean de la Croix

 

Il dit que la flamme couronne

La lampe comme le Saint-Esprit

L'apôtre et la lampe n'est lampe

Qu'autant que sa flamme a mûri

 

Jean de la Croix je te demande

Quelle est la sagesse secrète

Ainsi qui fait lampe la lampe

Jean de la Croix

 

La vive flamme de l'amour

Est pourquoi la lampe fut faite

Sans elle qui n'est qu'un plomb lourd

La flamme est l'avenir de l'âme

 

Jean de la Croix je te demande

De dire au clair ce qu'est la flamme

Elle est l'avenir de la lampe

Si je te crois

 

Il dit à nouveau que la lampe

Est l'âme et la flamme l'amour

Une autre fois je lui demande

D'où vient l'amour et qu'est la femme

 

Jean de la Croix je te demande

Qu'est l'avenir

Le jour vient de t'en souvenir

Jean de la Croix

*

Ubeda 1591

Et quand il est à s'en mourir

Jean de la Croix sur la montagne

Se souvient de la nuit gitane

Des enfants couleur de châtaigne

 

Et quand il est à s'en mourir

Mieux que prière et pénitence

Il se souvient des longues danses

Qui furent sa chapelle ardente

 

Et quand il est à s'en mourir

Au dernier moment de la cendre

La guitare entre dans sa chambre

Le feu reprend pour le chant sombre

 

Et quand il est à s'en mourir

Jean comprend sa douleur extrême

La nuit obscure de lui-même

Et les clous de Dieu dans son âme

 

Jean de la Croix

 

Jean de la Croix je te reconnais tu ressembles

À tous ceux pour qui le rite et le dogme étaient prisons

Et qui cherchèrent chemin droit vers Dieu laissant les lacets interminables de la raison

Jean de la Croix tu n'es que le nom chrétien de tous ceux qui se damnent d'amour

Jean de la Croix tu meurs autrement mais pourtant comme

Mansoûr al-Hallâdj hors de ta religion comme lui car la Loi

De Dieu toujours qu'il soit de Judée ou d'Islâm tu le sais met à mort les Saints

La Loi de Rome ou de La Mecque inexpiable tient l'excès d'aimer fût-ce Dieu Jean de la Croix

Et moi comme toi qui n'ai de passion mesure

Je passe le lit de tes douleurs au-delà de l'amour de Dieu

Car la réponse est de ce monde à la question que je suis

Qui s'en écarte se perd et ne trouve

Que l'abîme au bout du raccourci quand la réponse est en ce monde-ci

Dans ce monde-ci l'amour et l'accomplissement de l'homme

Jean de la Croix

X

 

JOURNAL DE ZAÏD

Par la soumission de ces Moslimîn qui se sont faits clients des Rois Catholiques, comme par la multiplicité des reniements, s'est vu le triomphe de Castille tant assuré qu'à Grenade où les Souverains tiennent maintenant leur cour, rien ne les arrête plus pour parfaire leur victoire, ni la parole donnée à Santa-Fé, ni les preuves de fidélité des Juifs convertis. Je me rends parfois en ville aux jours de marché pour avoir nouvelles de ceux-là que j'ai connus chez Ribbi Nahon Ben Samuel, dont plusieurs sont hommes de grand savoir et de cœur généreux : mais ils ne veulent rien entendre de se joindre à nous pour échapper à l'Inquisition, dont leur est menace. Il leur semble que ce soit fuir et d'avance par là légitimer les mesures contre ceux de leur race, à quoi d'ailleurs ils se refusent à croire. Ce peuple est celui de la Loi, qui ne peut comprendre qu'au bout du compte ce qui fut écrit ne triomphe, et non point comme il est naturel aux Gitans lesquels regardent le Mal pour la règle, et se rient des morales sédentaires, les tenant pour masque à la vie comme elle va.

Je vois bien que le temps est proche où les mesures déjà prises dans le reste de l'Espagne contre la nation de David vont être étendues au Royaume de Grenade, en attendant qu'elles frappent à leur tour les Maures qui semblent encore jouir de droits égaux avec leurs conquérants.

Dans les cavernes du Sacro-Monte, mon Maître est presque tout le temps en proie au délire, et ne s'en éveille que pour me demander. Quand les lueurs de sa raison le permettent, je l'entretiens de ce qu'il est advenu de Grenade, et il me répond par des manières de chansons, que je n'ai pas le cœur de noter, parce qu'elles sont pour moi trop déchirantes.

Mais je vois bien qu'il me cache certaines de ses pensées, je note parfois chez lui des mouvements d'impatience, qui ne se peuvent expliquer que par ma trop longue présence. Il vient auprès de son lit maintenant plusieurs femmes que je soupçonne de se livrer à sa demande à des conjurations, dont entre eux rient les Calès, mais où lui semble se complaire, et l'on voit bien par là qu'il n'est point des leurs. À rien ne sert de l'en vouloir dissuader. Il veut sonder l'avenir, il porte ses yeux en avant, sur des siècles qu'il traverse, semble-t-il, comme s'il fallait d'abord passer par ces longs déserts d'Elsa pour un jour arriver jusqu'à elle. Il lui est advenu de m'en parler, et mon incrédulité l'a fâché. Après tout, que ces vieilles de leurs tours peuplent les jours derniers qu'il lui reste à franchir !

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Les Rois Catholiques, m'annonce un fugitif, ont signé hier l'édit par quoi seront bannis les Juifs de leur Royaume. Nous sommes le deux de Djoumâdâ es-Sâni. Cependant personne encore des fils d'Israïl ne veut croire à l'évidence. Attendons, disent-ils, que la chose soit proclamée !

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Je ne sais si ces femmes lui ont fait boire un sortilège, une infusion de rommani-tchal, ou simplement du vin de Malaga, dont je crois bien qu'elles ont volé l'outre pendue au fond de la grotte, aujourd'hui j'ai trouvé mon Maître dans une agitation singulière : il ne me voit point, il n'entend pas mes paroles, mais semble converser avec des ombres que je n'aperçois point. Il pose soudain sur moi son œil vide, à quoi je suis transparent sans doute, puis, comme si quelque conscience en lui s'éveillait à ma présence, il m'appelle d'une voix étonnamment forte, on eût cru pour me faire de très loin venir.

« Je suis là, ô Maoulâna, – lui ai-je dit, – est-ce que vous ne me voyez pas ? »

Il a fait alors sur moi descendre ses yeux de quelque part au-delà des temps, et m'a dit : « Te voilà, garçon ? Où donc étais-tu resté ? Quel jour sommes-nous à ton compte, et de quelle année ? » Et quand j'ai répondu que nous étions le 20 de Djoumâdâ es-Sâni de l'an 897, il s'est emporté, criant que je suis fou, que nous sommes le onze de Mouharram de l'an 1223, qui est l'équinoxe de printemps pour l'an 1807 des Chrétiens, et que les vents viennent de détourner de Malaga vers l'Algérie le bateau sur lequel un voyageur arrivant de Tunis arpente le pont, cherchant des yeux la direction de Grenade... « Mais, dit-il, pas plus que les miens ne parviennent à travers la confusion des temps à découvrir Elsa, ses regards ne peuvent y rencontrer Natalie... il ne sait point qu'elle accourt, blonde avec ses grands yeux noirs, dans Séville, s'en retournant de Cadix, aux jours qui précèdent les pâques chrétiennes, et tout ce qu'elle dit semble fait pour brouiller sa piste comme un oiseau tremblant qui redoute le chasseur et les chiens... Lui, sur le pont du voilier, dans l'odeur du goudron, appuyé à l'un des deux mâts, brûlé du soleil d'orient et du sel des vagues, jaune et maigre, ayant fait de cet amour qui lui est né, voyons, il y a de ça trois années, ce détour de huit mois par ce qui lui semble l'autre bout du monde... c'était vers elle qu'il allait à Jérusalem, vers elle qu'il tournait en Égypte, mais en voilà trop de cette boucle au large d'Andalousie, en voilà trop... comme si les vents prenaient parti de ce mari plus soucieux du qu'en-dira-t-on que de sa femme... »

Il me semble, autant que j'en ai pu retenir les mots que ce délire aussi parlait des ruines de Carthage, et de mille choses dont je n'ai pu saisir les noms parce qu'ils étaient mouches brillantes dont on ne voit que le feu comme on n'en perçoit que le bourdon...

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Se peut-il que le Medjnoûn ait en si peu de temps traversé les siècles pour compter un à un les jours de ce Mouharram de 1223, sur les doigts d'à présent ? Le 30 à son compte, enfin, cette fièvre qu'il avait sembla s'apaiser, et lui disait : « Ils arrivent... » Qu'attend-il ? Ce n'est plus le Séducteur ou le Saint, mais un couple...

 

(Ce qui suit n'était point consigné dans le journal de Zaïd, il semble que ce soit pure imagination d'un commentateur de plus tard, car les sentiments ou les personnes n'ont ici rien à faire avec ce que Kéïs Ibn-Amir ou le Frère Jean de la Croix, l'un comme l'autre pouvaient entendre par la flamme et, de l'avenir de Don Juan blasphème, attendre. Au bout du siècle d'or, passe l'ombre beige du Chevalier de la Triste-Figure et l'on peut sans fin discuter si de l'amour c'est dérision que la transfiguration de Dulcinée du Toboso, si le Quixotte est oui ou non un progrès sur les Medjnoûn du passé, un pas vers l'homme de l'avenir, si son cheval dans les collines de la Manche, le porte dans le monde moderne où s'éteint l'ancienne romance. Mais plus de deux cents ans le séparent de cette rencontre des amants peut-être à Cordoue...)

XI

 

LES TRAVERSÉES

Celui qui passe les mers autrement que des reins de l'épaule

Et dans les îles du corail cette nage au fond des eaux

Il n'avait d'abord qu'une planche et pour se diriger la perche

Quand à la barque il eut donné la courbe même de son corps

Un jour vint de hisser la voile et de doubler tripler les rames

Si bien que ce fut une ville à la fin défiant la vague

D'où nécessité du sextant de la boussole et de la roue

Qu'à la semblance de l'esprit le navire pointe sa proue

 

Celui qui passe la terre éprouvant fatigue de la marche

Eut tôt la ruse d'accoupler sa force à celle du cheval

Mais le plus rapide coursier à qui le monte a souffle court

Le cavalier souffre la soif d'arriver au bout de son œil

Il se ronge à se voir toujours outrepassé par ses désirs

Et comment rivaliser pour la vitesse avec la lumière

Ah que pour compliquer les chars nous nous y prenons lentement

Les siècles à donner au fer la mémoire des mouvements

 

Celui qui passe le ciel et de lui l'alouette se moque

Il ne lui suffit de l'aigle à chevaucher ou de l'oiseau-roc

Ni d'imaginer les dragons

Mais déjà le rêve humain méprise un voyage de cigogne

Il fallut sans doute un amant séparé pour inventer le Tapis volant

Et quel cœur immense bat dans la poitrine qui se fait à la respiration des astres

L'homme ayant même oublié l'aile à perfectionner le feu

Le voilà sur le point d'atteindre où le bleu cesse d'être bleu

 

Mais ni cieux ni terres ni mer

Entre le futur et l'antan

Il n'est monture que chimère

À celui qui passe le temps

XII

 

LE RENDEZ-VOUS

Grenade 13 avril 1807

À force de rêver l'un de l'autre ô couple enfin qui prend forme

Et tout entre ses bras varie et prend couleur de passion

Le monde tient de lui son sens et sa transfiguration

Il est assez de deux amants pour changer la vie et ses normes

Toutes les ruses du bonheur se sont mises de la partie

Le double périple d'aimer a décrit ses routes secrètes

Ils se sont rejoints à Cordoue et Grenade pour eux s'apprête

Comme une chambre à leur mesure et malgré tous les démentis

Les voici seuls ayant laissé la beauté maure et les terrasses

Et les palais et la légende et les torrents dans les ravins

Le valet Julien dans un ventorrillo cuve son vin

La grotte où les attend l'avenir leur ouvre un havre de grâce

 

Impatience impatience et s'ils allaient se raviser en chemin s'ils allaient vaciller renoncer revenir sur leurs pas

Tout ce qui les sépare tout ce qui

Les rattache ailleurs les attache ailleurs les enchaîne

Ailleurs les détourne les voue au vivre déchirés

S'ils allaient s'arracher l'un de l'autre et personne

Personne au rendez-vous

Que moi pour les attendre pour

La douleur de les attendre en vain d'abord comme un retard

Insignifiant d'abord puis qui s'accuse dure inexplicable-

Ment un temps mort un temps blessé faussé cassé dément

Un temps démembré démantelé démâté qu'on ne sait comment

Prendre ah comment le tenir le rouler dans ses doigts s'y brûler

Impatience impatience et s'ils allaient ne pas venir

Ne pas pouvoir ne pas vouloir venir où va leur destinée

S'ils allaient se partir avant de s'être joints

Avant d'être les doigts d'une même prière et le temps

Le temps se met dans ma gorge il m'étrangle il m'étreint il m'étrille il m'étrive il m'entrave il m'entraîne il m'entre au ventre il m'entraille l'entaille il me troue

Le soir fraîchit la lumière et le jour s'effrite

Le soleil effeuillé ressemble aux marguerites

À la folie et pas du tout

Ils ne vont pas venir après les hirondelles

Ils ne vont pas venir après la nuit qui descend

La guitare s'éteint Allumez les chandelles

La cendre est blanche et noir le sang

 

Natalie a l'éclat passager des vanesses

Elle change de robe et de nom tous les jours

En sa saison d'Espagne elle était Dolorès

Et lui va l'appeler Blanche dans ses amours

Je l'avais rencontrée en des temps homicides

Où les têtes tombaient tous les jours au tambour

Qu'apprit-elle à hanter l'atelier de David

Où l'on ne peignait pas que des bouquets de fleurs

Et les modèles nus y mimaient la douleur

 

Je me souviens Son frère est revenu d'Autriche

Qui voulait changer l'homme et le rendre plus pur

Elle tournait vers lui d'obliques yeux de biche

Pour l'écouter parler dans le grand parc obscur

Le babouvisme alors était leur jeune ivresse

Ils se grisaient tous deux avec des mots amers

Elle de ses cheveux faisait de longues tresses

Rêves de Méréville enfants d'avant Brumaire

 

Comme la vie eût pu se faire différente

Des Révolutions surgissent les Empires

Sous les cieux andalous la Dolorès errante

Tourne vers l'Orient son cœur et ses soupirs

C'est elle qui voulut soumettre à cette épreuve

Ce voyage à l'envers des Princesses lointaines

Le chevalier bouclé que dans l'Espagne veuve

Elle s'imaginait dans le jeu des fontaines

 

Ils ne vont pas venir je vous le dis ils ne v-

Ont pas venir ce soir avec des lèvres neuves

Redonner au baiser ses anciennes raisons

Ils ne vont pas rouvrir les yeux de l'horizon

Ils ne vont pas venir nous apporter la preuve

Qu'avenir n'est à l'homme et la femme au bout du compte une prison

Ils ne vont pas s'inscrire en faux contre celui qui ne voit grandeur qu'à séduire

Contre celui qui transpose à Dieu l'amour humain

Ils ne vont pas ce soir trouver enfin la route triomphale

Gitanes qu'aviez-vous besoin d'orner la caverne avec des tournesols et des belles-de-nuit

Fausses devineresses laissez de vos mains tomber l'interrogation des mains

Demain n'est pas pas encore aujourd'hui pour demain

 

Et comme je parlais ainsi par la sente où les pas sur la pierre étrangement déjà sentent la lavande

J'ai vu monter la rose double des amants

L'homme noir de soleil faisait la femme blanche

Dans le creux de son cœur et la nuit l'enfermant

Ils sont venus comme le chant profond de l'âme

Comme la musique de la chair comme la flamme

Comme un secret qui ne peut plus se contenir

Comme l'eau qui déborde à la lèvre de l'urne

Dansez la romális voici l'aube nocturne

La media noche que chantent les Gitans

Olebarátchi la minuit treize avril où le couple commence et s'ouvre l'avenir

XIII

 

LES TEMPS DU COUPLE

NE SONT PAS VENUS

Par les routes d'Espagne où vous avez passé

N'aviez-vous l'existence alors recommencée

Faut-il François-René Natalie de Noailles

De son côté chacun que l'un l'autre s'en aille

François-René ton cœur d'errer est-il lassé

Au feu d'amour tous deux ne fûtes-vous que paille

 

L'homme et la femme par la vie ainsi qu'au fond d'une immense forêt l'un vers l'autre s'en vont sans se voir sans savoir et d'abord il y eut de vagues aventures dont les secrets sont mal gardés d'un mariage et d'un couvent d'une sœur et d'un époux les reines passagères jusqu'à ce jour dans les jardins de Méréville où François-René vicomte de Chateaubriand découvre enchantement à travers le feuillage et ce sera la longue épreuve que par crainte étrange lui impose Natalie

 

Ô voyage il n'y eut d'abord que l'air léger

Et dans la nuit d'aimer ce songe partagé

Qui vous laisse au réveil le cœur et les mains vides

Mais pourquoi les chevaux étaient-ils si rapides

Et le printemps si prompt à donner son congé

Il leur semblait aller vers les jardins d'Armide

 

Rien ne se peut comprendre à cette histoire sans tout ce qui n'est pas les amants rejoints ce monde en mouvement qui naît des révolutions et des guerres les rois tombés les longs tambours les cavaliers chamarrés de sang la poudre et les bateaux à vapeur les métiers à tisser et les arbres coupés qui descendent les fleuves

 

Ce n'est que Méréville et ces lentes années

Où le ciel d'être deux va se découronner

Tout conspire à lasser les âmes d'être grises

Les oiseaux avant nous dévorent les cerises

Plus vite que les fleurs les baisers sont fanés

Et le vin s'évapore et le verre se brise

 

Longtemps ici cachez les mouvements de votre cœur amants chacun qu'un autre oblige aux pièges du silence et dis-moi cette femme-enfant qui fut la tienne ah pourquoi l'avoir arrachée aux demeures de Dieu Peut-être n'étais-tu qu'un monstre et le goût de séduire à présent te peint-il mensonge comme alors

 

Rien n'est plus que l'amour fragile dans nos mains

Il croyait s'endormir et s'éveiller demain

Pour saluer un jour pareil à la fenêtre

Pour éternellement de lui-même renaître

Et courir comme un fou par les mêmes chemins

Et sourire aux miroirs pour s'y mieux reconnaître

 

Que dis-tu j'avais cru Lucile et cette enfant n'avait pas dix-huit ans quand j'en pris le vertige Il y a comprends-tu dans l'homme entraînement que savais-je d'aimer c'était comme on joue avec une écharpe elle n'aura jamais pu m'être davantage et je fus à l'armée et j'ai connu l'exil rien n'est plus comme avant et se peut-on reprendre

 

Oui le charme est rompu qui vivre parfumait

Le temps de l'ancolie est mort au mois de mai

Le suivant de la rose a gardé l'espérance

Rien ne nous sera plus ce qu'il était Jamais

Et les plus beaux des soirs nous sont d'indifférence

 

Nous avons trop bien joué l'amitié négligente et trop bien pris le pli d'être des étrangers Vivre n'est pas cela qui se peut dire aimer Que faisais-tu quand tu partais sur ton cheval vers la Juine Oh tout ce que tu m'auras volé de tes regards

 

Cinq ans auront suffi pour nos pas égarer

Cinq ans furent assez pour nous désenivrer

Quand nous sommes-nous mis l'un devant l'autre à feindre

Qui le premier mentit à l'autre de l'étreindre

Qui se tut de savoir que l'autre avait pleuré

Qui prétendit partir et le prétendit plaindre

 

Tout se passe aisément pour des amants lassés on se rend un mouchoir on se rend une lettre ainsi l'amour sur ses pas revenu ne sera plus qu'une ancienne chanson dont parfois on va retrouver le murmure et tout est à merveille entre des gens bien nés rien ne doit plus garder d'autrefois son délire

 

Ce n'est que bien plus tard et lorsque la folie

Emporta Dolorès aux rives de l'oubli

Que René comprendra que de lui tout commence

Ah la nuit dans ses bras trouve-t-elle semence

De lui vient le malheur Lucile ou Natalie

Et que tout ce qu'il aime est frappé de démence

 

Non toutes ces amours qui furent paysages à ta jeunesse et te voilà les cheveux gris n'auront été que masque et diversion de cet amour brisé Tu le sais maintenant et que seule elle fut la réponse cherchée aux mystères de l'être ô Blanche ou Natalie Armide ou Cymodocée as-tu manqué ta vie interminable après As-tu manqué le ciel offert d'avant la tombe

 

Qu'était la nuit sans le matin

Qu'était l'amour s'il s'est éteint

Et si tu n'as fini le livre

Qu'as-tu fait seul à croire vivre

Une moitié de ton destin

Comme un homme ivre

XIV

Comme il approchait des temps où l'homme vole, une grande lassitude vint au Fou parce que le nombre des choses incompréhensibles croissait au lieu de diminuer comme il l'avait imaginé toujours. Les objets dont s'entouraient les gens prenaient des formes et des couleurs à quoi ne se reconnaissait point leur usage. Les mots intraduisibles dans le langage ancien se multipliaient sans cesse. Il y avait du feu sans feu et des paroles dans des boîtes. La musique se fit étrange autant que les vêtements. De toute chose naturelle, imitation de main d'homme donna surenchère, et l'on inventa le verre incassable, et des roses qui n'avaient pas d'odeur, et cela s'appelait le progrès, mais quant à l'amour durable cela semblait toujours chimère, on n'en trouvait pas le métal, il y avait toujours paille à la fonte, et les variations de rapport entre la femme et l'homme étaient questions de nuances. Il semblait plus urgent de vaincre le cancer ou de labourer sans laboureur que de fonder le couple et donner son équilibre pour moteur de cette société nouvelle dont il y avait de plus en plus bavardage.

Une grande lassitude vint à Kéïs. Car s'il voyait la différence des ustensiles inventés et des accessoires de son temps, il ne lui semblait percevoir aucune modification des maux essentiels à son siècle. Et l'angoisse le prit parce que c'était maintenant le siècle d'Elsa, et que plus on savait et moins on savait, que souffrir n'ayant point changé, ni mourir, il se mit à trembler pour elle. Pour ses faibles bras, pour ses belles mains, ses petits pieds étreints de chaussures insensées... Pour chaque tendre coin de son corps, ce qui se dérobe à l'œil, ce que ne peut savoir que la paume l'enserrant, les articulations fragiles... pour son parfum, pour sa lumière, mais plus que de tout pour son âme. Car on avait tant inventé de magies et de machines que cela ne pouvait que s'accompagner de nouvelles douleurs, et non seulement des os et des nerfs, mais de l'espoir et du désespoir, des inégalités du savoir, de nouvelles humiliations, que sais-je ? La complication des rouages humains broyait les sentiments, les connaissances accroissaient les zones obscures de l'inconnaissable à la taille de l'empire toujours étendu de la connaissance, et jamais la faim ni le mal d'amour n'avaient autant poussé l'être de chair et de pensée à la résolution d'en finir.

Une grande peur vint à Kéïs d'Elsa dans ce kaléidoscope de l'avenir. Chaque geste d'elle, chaque pas, chaque respiration l'épouvantèrent. Tout semblait avoir été combiné pour la blesser, la prendre au piège, la martyriser. De toute sa vie, il n'avait éprouvé ce sentiment panique : les chaînes, les voitures, les robinets d'eau chaude, les fils télégraphiques, les radars, tout élément banal de ces jours-là, dont l'énumération ne pouvait qu'accumuler pour lui les frémissements, tout dressait sa frayeur d'être le décor d'un temps où vivait prisonnière Elsa. Tout lui devint fer rouge de ce qu'elle pouvait toucher, aveuglant de ce qu'elle pouvait voir, déchirant de ce qu'elle pouvait entendre.

XV

 

JOURNAL DE ZAÏD

Il y avait deux mois environ que les persécutions contre les Juifs avaient commencé, quand An-Nadjdî connut une recrudescence de son délire. Il fallait parfois les plus forts des Gitans pour le maîtriser, les femmes ne suffisaient plus à sa garde. Il se soulevait sur sa couche, il voulait échapper à la surveillance, arrachait les bandes autour de ses plaies, et les mouches se mettaient sur lui. Ses paroles étaient d'incohérence, et le nom d'Elsa y passait comme l'appel d'un navire en détresse vers les récifs et les phares. L'été commençant promettait d'être torride, et déjà les paysans avaient pris l'habitude, au heu de la voix du muezzin sur les terres des mosquées, d'écouter les cloches à la volée appelant à l'ouverture des aryks, si bien que l'eau coulait par les plantations toujours au commandement de Dieu, les prêtres changés, mais non point le mariage du ciel et de la terre.

Il était venu du Ponant d'Andalousie des nouvelles que des Calès apportèrent : au port de Balouch Enef, qu'on appelait maintenant Palos de Moguer, se préparait une mystérieuse expédition dont décision avait été prise par les Rois Catholiques dès le printemps. Les voyageurs contaient que les chefs de l'entreprise étaient des Juifs, qui recevaient des subsides des Conversos de Castille et d'Aragon. Ce qu'ils disaient des navires construits était merveille, et de l'agitation des chantiers, vers où venaient des marins de tous pays s'engager pour la Conquête des Indes occidentales. Et c'était comme aux jours de Noé, mais on ne prenait point à bord un couple de chaque espèce vivante : cependant il semblait bien que l'on cherchât à sauver d'un danger croissant les fils d'Israïl et ceux d'Ismaïl. L'Amiral avait fait venir des cartographes et des pilotes, juifs et moslimîn, qui se mêlaient aux hommes des Asturies, de Catalogne et de Navarre. De toutes parts, ceux pour qui la terre était marâtre, ou que chassait la crainte de la Sainte-Hermandad, venaient s'inscrire sur les rôles de l'expédition, et l'on disait que preuve était de Dieu venue, qu'au-delà des eaux recommençaient les continents par des montagnes toutes d'or et des fleuves roulant béryls et zoumourroud... Nos visiteurs allaient en porter annonce aux gitaneries dispersées : car, toujours, quand de grandes expéditions chrétiennes ou musulmanes se préparaient, il y avait dans ce peuple sombre une sorte d'espoir profond qui se réveillait, le goût nomade revenait à leur bouche, ils reprenaient l'ancien rêve, et s'ingéniaient pour embarquer avec les soldats et les marins, à la recherche d'une lointaine patrie, d'une vie autre, où l'espace ne serait plus limité par les mers.

Dans la caverne, les célibataires ramassent des ballots d'étoffes, des armes et des marteaux. Leurs mères crient et pleurent, sachant bien que c'est inutile, et fières au fond de penser que leurs fils vont peupler des contrées inconnues, et peut-être y prendre le pas sur les races pâles. Toute cette agitation semble se refléter dans la fièvre de mon Maître, et j'essaye de lui en expliquer l'origine. Mais il ne m'écoute point, prétendant être en l'an 1355 de l'hégire, qui est mil neuf cent trente-six de Bethléem, et parlant non point avec nous mais avec fantômes de ce temps futur, tente à son tour de m'expliquer les événements auxquels il assiste, une crainte s'empare de lui, parce que les signes d'une proche venue en Espagne d'Elsa se font plus fréquents alors que des mouvements souterrains y secouent les âmes, d'oppositions menaçantes et de partages dans le peuple et les seigneurs, que tout est comme à la veille d'un orage terrible, quand l'été flambe et les oiseaux volent bas, des nuages d'insectes désertent les marais vers les villes, une inquiétude prend les femmes dans leurs amours, et l'on ne sait si cela sera le déluge ou la guerre, si la mort va venir du ciel ou des eaux... Je ne comprends guère aux paroles du Medjnoûn, et que veut-il dire parlant du Royaume de la Région Côtière ? Sans doute est-ce qu'il a oublié la chute de Grenade, et qu'il attend les soldats marocains comme sept à huit mois plus tôt l'espoir en était contre toute apparence au cœur de Boabdil, et croit-il que cet Émir va revenir d'Andrach avec des légions berbères levées par lui en Afrique ? Je n'ose l'en dissuader, lui arracher cet espoir insensé. Mais il m'a semblé comprendre aujourd'hui qu'il envisage cette éventualité d'un tout autre œil : ce n'est point la Guerre Sainte et la revanche de l'Islâm qu'il prédit avec l'apparition des guerriers du désert, mais je ne sais quelle calamité, dont la péninsule entière risque d'être accablée : je comprends qu'An-Nadjdî n'est point du côté des envahisseurs, mais que son cœur bat avec celui du peuple d'ici, avec le temps devenu son peuple, à force de souffrir et de penser sous le même soleil, en qui tout le chant ancien est passé, portant son héritage de douleurs, au-delà de la race et de la religion, par une obscure complicité qui ressemble à cette conjuration profonde des forêts où l'arbre, l'oiseau, l'écureuil et la source ont à se dire des choses que ne comprend pas celui qui s'amène des lieux nus avec la hache et le tabac, l'oignon, le vin et le pain noir :

 

C'est toujours la même chose et la Grenade entre les factions partagée

Le peuple avec ses partisans dans l'al-Baiyazin comme lors de Boabdil

Et du Zagal les armes qu'on lui refuse encore et pourtant contre la ville

Avec des tabors mercenaires venant de Cordoue avance le danger

C'est toujours la même chose à l'heure où le pouvoir passe aux mains des calandars

Fils de l'homme à l'heure où l'avenir de défaite en défaite semble arrivé

Ô chant profond d'avant l'aurore il s'en fallait de peu pour que tout fût sauvé

Déjà le jour comme une joue et le songe est foulé sous le pas des soudards

C'est toujours la même chose il a fallu tant de temps pour préparer l'enfant

À l'amour pour y modeler sa chair et son âme tant de temps pour en faire

Une clef du ciel enfin qui s'ouvre tant de temps pour aboutir à l'enfer

À la géhenne à la jungle à la geôle à la genèse d'un monde étouffant

À l'agenouillement devant le meurtre à l'âge du mensonge et de l'outrage

C'est toujours la même chose ô paradis paradoxalement déjoué

Pour ce déjeuner de soleil vivre roué troué rabroué bafoué

Nous ne serons jamais que des Bânou Sarrâdj L'avenir de l'homme est naufrage

Et c'est toujours la même chose et sur les blés la grêle à l'heure de l'épi

Cet affreux panneau de l'espoir le fragile fatras fratricide des phrases

Le piège de promission le calvaire où la croix de croire nous écrase

Et pis la lutte au mieux pitoyablement qui va déboucher sur l'utopie

Raison donnée au monstre sur aimer raison donnée à l'hiver sur la rose

Vous paierez l'impalpable crime d'avoir rêvé son prix et son poids de sang

Que soient tous les baisers brisés et dans les bras rompus tous les bonheurs absents

À jamais maudit le tendre fruit de la femme Ah c'est toujours la même chose

.........................

Ce matin, mon Maître a crié si fort, et si sauvagement couru vers la porte de la caverne, renversant tout, dispersant le feu, déchirant ses vêtements, qu'on a dû le saisir et l'attacher sur son lit, ses yeux étaient révulsés, ses membres tremblants. Et quand il parut s'apaiser, je compris ce qu'il disait : Ils arrivent, ils arrivent ! De qui parlait-il ?

XVI

 

LES VEILLEURS

Ayant franchi l'ombre sans gué sauté les monts à la chicane

Sur des chevaux sanglés de lune au galop sanglant du sanglot

Ferrés d'étoiles sont venus à travers les siècles forclos

Avec des faucons et des fleurs les gens d'aurore à Maligrane

 

Ah quand Grenade au petit jour Guitare ô cœur à mort blessé

Dans les bras de brume des champs comme une brune en ses amours

Sommeille encore et le soleil à peine est rose sur les Tours

Ici qui vous fait accourir avec les chansons du passé

 

Ce sont fantômes qui s'en vont à ma rencontre ou papillons qu'attirent les dernières lampes

Et celui-ci marche sur la mer familier des dauphins

À l'un la mort l'autre la vie on voit le temps battre à leur tempe

Un tiers venu renverse au sol l'heure comme un verre de vin

Le poète est celui qui sait Le châ'ir d'avant l'Islâm savant ou devin

Les yeux au ciel c'est Salomon à sa propre flûte qui danse

Il y a sortant de l'enfer Orphée Arnaut Daniel dans le feu sous la barque

Où debout se tient Dante

Il y a Sénèque l'Espagnol et le Florentin Pétrarque

Il y a le prince de Cordoue Al-Mou'tamid il y a

Ibn-Hazm qu'on appelle Abenhazam et la foule des soûfis

La courtisane Hafsa bint al-Hâdjdj ar-Roukoûnîya

À jamais portant la nuit d'Aboû-Djafar qu'on crucifia

Mais les épines du matin déchirent peu à peu son deuil

Il se fait pâle il se fait tôt Le noir ferme son dernier œil

Poètes qui renaissez au velours d'aube à pas de loup

Est-ce pour moi que Djâmî quitte la Perse Et s'en retourne à Moursiya sa ville natale Ibn-Arabî l'Andalou

 

Qui murmure qui murmure

Que ses yeux toute la nuit

Deux chiens dans le verger furent

Et que le vent quelquefois

Est un tulipier d'effroi

Qui murmure qui murmure

Que cauchemars font un mur

Qui le sépare des morts

Et tous les morts sont des remords

 

Et voilà les morts d'après moi leur foule au-delà de ma vie

Leur cortège descend de la neige à l'orange et soudain reflue et gravit

Au-delà du Sacro-Monte ce sentier roux comme un renard

Qu'allez-vous faire cavaliers par la Sierra de Viznar

C'est un jour étouffant qui se lève où l'août est lourd et chaud

Comment y distinguer du Quixotte à cheval le manchot Cervantès et derrière eux Sancho

Ou de ce frère de la Merci Don Juan dont il est l'ombre

Thérèse de Jésus ou Marie Égyptienne quelle est cette femme au visage sombre ici du Carmel en chaise amenée

Marcher pêle-mêle avec les songes des siècles désordonnés

 

Avec les êtres de la légende avec les gens imaginaires

Que l'homme engendre par musique et qu'il anime de frissons

Avec les amants à mourir dont s'illumine un millénaire

Car toute la vie est un songe et les songes des songes sont

Chemine immense carnaval des abîmes de Dieu chemine

Il est mort le Comte d'Orgaz et s'époumonnent les Ménines

Et l'Histoire n'est qu'une histoire au plus bonne à faire chansons

Zurbaran passe et vient Goya Béliers pendus chèvres-caprices

À qui ces baroques bouquets à qui portez-vous ces pensées

Ces sauges ces vergiss-mein nicht ces œillets noirs et ces iris

Est-ce à ce jeune cantaor aux fleurs des fusils fiancé

 

Dessous l'arche d'Elvire

Je te veux voir passer

Pour connaître ton nom

Et me mettre à pleurer

 

À ta mémoire il n'y aura ni Gongora ni le porphyre

À par l'enfer vaincre l'enfer nul aujourd'hui n'y peut suffire

Et ne seront Rois mages de ta mort demain ni Mérimée

Ni Washington Irving ni l'amant de la triste Dolorès ni Maurice

Barrès qu'en vain j'appelle à toi sous les grands tamaris

Et les jasmins de Saint-Vincent dont fut ton âge parfumé

Tu n'avais qu'un an de moins que moi mais au grand jamais tu demeureras ce jeune homme

Éternellement ce jeune homme et nul ne verra tes cheveux blanchir ton front ridé

Dis à tes bourreaux merci de t'épargner ce déclin dont tu ne te fais pas idée

Federico Garcia Lorca puisque à la fin des fins il faut que ma bouche te nomme

 

Et le faucheur fauche le trèfle et du balcon cela se sent

Et l'enfant des oranges mange elles sont couleur de ton sang

Mais en vain tu faisais le vœu qu'on laissât le balcon ouvert

Quand tu mourrais si tu mourais comme il était dit dans tes vers

 

Ô l'odeur de la mort sur un mouchoir de vent

À ce destin de toi vient aboutir l'Espagne

Tout un monde à mourir s'avance et t'accompagne

Et celui qui marche devant

Plus rien de lui ni les fourmis de sa maison ne sait personne

Ni le figuier ni le taureau

Ignacio Sanchez Mejias à cinq heures du soir anonyme héros

Por que te has muerto para siempre

Como todos los muertos de la Tierra

Como todos los muertos que se olvidan

En un montòn de perros apagados

Car il est mort à jamais comme tous les morts de la Terre

Comme tous les morts qu'on oublie en un tas de chiens étouffés

Et sur ses pas s'avance un peuple d'hommes-fées

Les visages griffés les habits dégrafés l'âme décoiffée

Chantant les mots divins que tes lèvres chantèrent

Et ce sont sur des chars dont gémissent les freins

Les Gitans de Jerez avec des tambourins

À cinq heures du soir apportant du vin rouge

Comme T'en souviens-tu Tchororo tchororo

À cinq heures du soir quand meurt Juan de la Cruz

Et vient à reculons du temps Georges Borrow

Ô rendez-vous funèbre ô cruelle parade

Autre sens ont les mots que tu chantais avant

Tous les soirs dans Grenade

Tous les soirs il meurt un enfant

XVII

 

JOURNAL DE ZAÏD

Au dernier mois de la prime octave de leur année, en cette saison que par bizarre jeu de mots Chrétiens nomment le mois d'Auguste d'après un empereur païen, et qui, cette année 897 de l'hégire correspond à peu près à notre Chaououâl, fébrile qu'il soit toujours, An-Nadjdî dont les plaies sont tout à fait fermées a recouvré une sorte singulière de lucidité. Il a pu m'expliquer plus ou moins ce qu'est cette double vue du temps dont il se croit le siège, et comment ayant parcouru les siècles il a clarté du futur à la fois et du présent. La sombre caverne des Gitans où il vit s'est pour lui transformée en un lieu de lumière intense, un énorme miroir parabolique au foyer duquel il se tient, d'où les moindres oscillations lui donnent images d'autre époque. Il me voit, il me parle, il sait qui je suis, il tente de me faire partager ses visions, de m'entraîner dans ses voyages chroniques...

Il a près de lui maintenant pour le soigner un médecin juif, Ribbi Abraham Benmaïmon, qui s'est ici caché quand, au cinq de Chaououâl, est échu le délai donné par les Rois à son peuple pour quitter l'Espagne. Ce savant docteur étudie la démence de mon Maître, et dit que chez lui c'est le temps même qui est malade, ce qu'il m'est fort difficile d'entendre. Ribbi Abraham explique qu'au contraire du sentiment grossier que nous en avons, lequel nous fait croire que notre temps est celui de toutes les créatures, qu'il a valeur d'absolu pour ce qui se passe et ce qui ne se passe point, le temps est une notion relative à l'être, si bien que le temps de l'homme n'a rien à voir avec celui de la pierre, et que la valeur du temps dans les diverses espèces animales varie avec la durée de l'individu : ainsi l'éléphant dont l'existence est autrement longue que celle de l'homme se fait du temps une idée aussi différente du temps humain, qu'est différent ce temps même du temps de l'éphémère. À plus simplement en parler, le chien vit une année pour sept de l'homme, un chien de dix ans a la vieillesse de l'homme de soixante-dix. Il vit cependant autant que l'homme : mais chaque minute de sa vie en vaut sept de la nôtre. C'est pourquoi tout retard de la nourriture qu'on lui donne est sept fois plus douloureux que la faim humaine. Et de là les différences dans les sentiments du chien, la durée de ses colères, ses changements d'humeur par rapport aux nôtres. La psychose d'An-Nadjdî, selon Ribbi Abraham, tient à la coexistence chez lui du temps qui nous est normal et, par une sorte de clivage, d'un autre temps accéléré, une sorte de temps de chien, qui lui fait vivre parallèlement à sa vie réelle une existence imaginaire de rythme variable, lui a permis de traverser des siècles en quelques mois, et semble s'être ralenti récemment, une fois parvenu au siècle vingt des Chrétiens, à une équivalence entre nos jours d'aujourd'hui et les jours d'alors. C'est depuis que cet équilibre singulier s'est trouvé atteint, dit Ribbi Abraham, qu'An-Nadjdî peut converser avec nous de façon suivie, parce que ses deux temps coïncident pour la durée.

Ribbi Abraham dit encore que les variations de la valeur du temps ne devraient pas nous sembler ce qu'elles nous semblent, c'est-à-dire une imagination de faïlassouf, inconcevable pour le vulgaire : chacun de nous, en effet, éprouve dans sa propre vie ces variations... L'enfant n'a pas le temps de l'homme fait : le temps de l'horloge, pris comme temps objectif, n'a pas la même valeur subjective pour l'un comme pour l'autre, n'a pas pour l'un et pour l'autre même durée. Une heure est beaucoup plus longue pour l'enfant que pour l'adulte, infiniment plus courte pour le vieillard. Tout se passe comme si le sentiment de la durée changeait, s'accélérait, au fur et à mesure que diminue le temps qui reste à vivre à l'homme. Comme si l'homme avait conscience de cette diminution, et qu'il était pris d'une hâte intérieure tragique...

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Ribbi Abraham a veillé toute une longue nuit le Medjnoûn. Au matin, pâle des mots entendus, mais se perdant dans les interprétations qu'ils appelaient, il me dit qu'apparemment le malade voyait, au sens transcendant de ce verbe, une calamité sur Grenade qui avait l'éclat de l'orage et l'obscure pesanteur d'une nuée. Et parce qu'il était habité dans son ventre de l'horreur présente d'Israïl, il ne pouvait l'entendre comme vision d'au-delà notre mort, d'autant que lui en donnait certitude le nom de Franco dans la bouche torse du vieillard. C'est qu'à la fin de l'an passé un Juif nommé Youcé Franco, sur le territoire chrétien avait été faussement convaincu d'avoir on ne sait pourquoi volé une hostie consacrée et amené par la douleur à l'aveu d'un enfant tué pour consacrer son sang aux rites de sa religion. C'est de ce malheureux brûlé le seize de Mouharram dernier à Cordoue qu'argument fut tiré par quoi les Rois Catholiques décidèrent au printemps de l'expulsion des Juifs. Et Ribbi Abraham raconte cela, disant que le nom de Franco, qui est patronyme juif en Espagne, sera par le monde entier toujours vénéré d'Israïl à l'égal de Moché et de Daoud.

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Peut-être que, cette vision du temps, l'homme jeune n'y a point accès, car je m'y perds, et dans les propos de Ribbi Abraham, et dans les rêves de mon Maître. Je ne sais jamais s'il est question de cette saison qui est la mienne ou d'un siècle lointain. Qu'il est difficile, quand on s'est persuadé parvenu à ce que An-Nadjdî nomme le siècle d'Elsa, de se retrouver plongé dans ce lendemain de notre mort à Grenade !

J'entends ce que le médecin veut dire, mais je n'arrive pas vraiment à m'expliquer ce qui se passe dans mon Maître, à cette lumière encore pour moi fort obscure. Qu'est-ce que le double temps ? Comment peut-on voir à des siècles de distance, être à la fois en 1492 et en 1936 ? Et suivre en même temps jour à jour, seconde à seconde, l'angoisse des deux époques ? Et bien d'autres questions que je me pose, entendant les confidences d'An-Nadjdî sur l'avenir, et subissant ce présent atroce, d'autant plus atroce, avec l'éclairage de près de quatre cent cinquante années en avant, que quatre siècles et demi ne semblent pas avoir rendu sensiblement la vie plus supportable.

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C'est de quoi le Fou vient de m'entretenir, dans un moment d'étrange conscience de son mal, m'interrompant dans l'écriture de mon journal. Je reprends celui-ci pour noter ses propos.

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XVIII

 

FABLE DU NAVIGATEUR ET DU POÈTE

Les vois-tu sur les flots la Fille la Fardée et la Marie-Galante

Qui portent vers les plages du Non-où leurs bombardes et fauconnets

Ils ont fait voile avant l'aurore et comme cette mer leur paraît lente

Trois jours trois nuits de Palos sans partir parce que le Maître connaît

La malédiction qui s'attache à qui fait route au neuf du mois d'Ab

Lequel tombe exactement le vendredi deux du mois d'août cette année

Que de fois les calculs refaits et que de fois consulté l'astrolabe

Ces sept jours avant de parvenir au large des Iles Fortunées

La première terre devant eux après ces sept jours caniculaires

Et trois jours d'attente avant d'y débarquer à cause du calme plat

Ténériffe enneigé portant au-dessus d'eux sa nargue et son éclat

Menace court d'une attaque des Portugais et pas un souffle d'air

Et la Fardée a besoin d'accoster pour réparer ses avaries

Réparer déjà quand ce n'est ici que la porte de l'aventure

Eh bien quand elle pourra qu'elle entre au port de la Grande Canarie

Nous nous irons à Gomera vérifier les ris et la mâture

Le ciel et la mer sont de plomb le temps me pèse et l'on dirait qu'il bout

Ce n'est ici qu'une vague Thulé du commerce où se fait escale

L'inconnu ne commence qu'au-delà Toute patience est à bout

Le métronome bat d'une Ile à l'autre une mesure tropicale

L'heure est d'un an le jour d'un siècle Ah que ne puis-je marcher sur les eaux

Je donne à qui le veut ma part de paradis pour un souffle de brise

J'échange volontiers mon paradis contre ses ailes à l'oiseau

Les grenats de mon sang forment des fleurs et des étoiles sous ma peau

Il se fait dans mes yeux ouverts sur toute chose un manteau d'écarlate

Je ne dors plus je ne vis plus je suis horloge et tourne sans repos

Sur un cadran perpétuel mes bras d'aiguille ah j'éclate j'éclate

Je ne suis que l'image épouvantable et ressemblante de la vie

L'homme est toujours à sa dernière heure à sa dernière île de partir

Au seuil de ce qui vaut la peine et tout lui semble une table servie

Colomb n'est qu'une fable ou métaphore une façon de mieux mentir

Pour au vrai dire l'homme à qui toujours la vie est courte et le temps long

Et mon Federico chez les Rosalès écoute au deuxième étage

La nuit d'été comme un interminable silence des violons

À lui ni l'Inde ni l'Amérique à présent ne sont plus son partage

À lui s'achève ma Grenade et c'en est fini du romancero

À lui comme une écume noire vient expirer l'ancienne chimère

À lui le temps s'arrête immense afin que montent les pas du bourreau

Et c'est la mort qui vient ouvrir la porte à l'immensité de la mer

 

Tu vas t'asseoir dans ton destin

Parmi les autres sans figure

Ô poète ô lumière obscure

Un jour une nuit un matin

 

Avec eux tu creuses ta tombe

Avec eux compte les instants

Au fond de la combe du temps

Où s'étrangle un chant de colombe

 

Dis-moi t'es-tu souvenu là

De la douce musique étrange

Que pour les Gitans et les Anges

Jouait Manuel de Falla

 

Mais la musique et les poèmes

Se sont évanouis soudain

T'es-tu souvenu des jardins

T'es-tu souvenu de toi-même

 

Vivre ou mourir as-tu choisi

Mais noir au chemin de ta mort

Était le sang des zarzamores

Et qu'y pouvait ta poésie

 

Car qu'ils t'aient mis au pied du mur

Ou comme le gibier tiré

Que ce fût le val ou le pré

Les fruits de la ronce étaient mûrs

 

On ne distinguera jamais

Tes os blanchis entre les crânes

Et de Grenade ou Maligrane

Tes chants des champs que tu aimais

 

Par sa bouche déjà pénètre l'eau de pluie

Laissez ses yeux ouverts que son regard s'efface

Et pour qu'il s'habitue à cette mort en lui

Il ne faut pas cacher sous un mouchoir sa face

 

Et vous du fond des temps ô fantômes venus

Au-dessus de sa mort montez montez la garde

Chaque étoile est un pleur et le ciel vous regarde

Millions de douleurs qui gèlent dans la nue

 

Tout ce que l'homme fut de grand et de sublime

Sa protestation ses chants et ses héros

Au-dessus de ce corps et contre ces bourreaux

À Grenade aujourd'hui surgit devant le crime

 

Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu

Emplissant tout à coup l'univers de silence

Contre les violents tournent la violence

Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue

 

Ah je désespérais de mes frères sauvages

Je voyais je voyais l'avenir à genoux

La Bête triomphante et la pierre sur nous

Et le feu des soldats porté sur nos rivages

 

Quoi toujours ce serait par atroce marché

Un partage incessant que se font de la terre

Entre eux ces assassins que craignent les panthères

Et dont tremble un poignard quand leur main l'a touché

Quoi toujours ce serait la guerre la querelle

Des manières de rois et des fronts prosternés

Et l'enfant de la femme inutilement né

Les blés déchiquetés toujours des sauterelles

 

Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue

Le massacre toujours justifié d'idoles

Aux cadavres jeté ce manteau de paroles

Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou

 

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange

Un jour de palme un jour de feuillages au front

Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront

Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

 

Et le plus simplement du monde il y aura

La jeunesse d'aimer et les yeux des pervenches

Des parfums plus profonds et des aubes plus blanches

Et le tendre infini dont m'entourent tes bras

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Où t'en vas-tu mon cœur à cette heure des larmes

XIX

 

JOURNAL DE ZAÏD

Je tente de comprendre où se trouve mon Maître. Il ne me suffit pas de l'explication folie. Les mots inconnus qu'il lui arrive d'introduire dans ses songes sont comme phares sur une mer semée de récifs. Ou noirs récifs, au contraire, dans notre jour jeté sur les choses. Langage du plus tard où celui qui parle s'avance, décrivent-ils vraiment un monde qu'il aperçoit ? Chacun d'entre eux exprime des rapports entre ce qui se passe alors et l'homme d'avant, mais ils me sont chimères à moi qui les surprend, sans pénétrer dans cet avenir... de plus en plus mêlant à notre parler d'Arabie un vocabulaire castillan, sa syntaxe, et ces flexions du temps dans la parole dont nous n'avions usage. Plus encore que ce calendrier aux mois fixes, qui décrit non plus notre histoire lunaire, à partir de l'hégire de Mahomet, mais les saisons du soleil en quoi se mêlent les mythologies d'avant et d'après leur Christ, la pensée d'Ibn-Amir prend cette forme historique, où les choses futures ont aspect d'abjuration perpétuelle, négation de ce qui fut la vérité, notre vérité relative à quoi nous donnions valeur absolue...

J'avais cru pouvoir suivre le Medjnoûn, tant que ce qu'il disait n'était pour moi qu'imagination pure. Son avenir, j'entends ce qu'il appelle ainsi, ne m'était encore qu'une sorte de poésie. Sombre aux autres, comme est toute poésie au vulgaire. Je m'efforçais d'en découvrir ou d'en inventer les données, comme une convention, un décor... Mais la difficulté gisait en ceci que ces données n'étaient point fixes, que les personnages évoqués, les rencontres du rêveur éveillé, supposaient leur variable univers, des événements qui étaient de leur conscience, et non de la mienne. Et non de la mienne.

Il manque aux moments surpris, aux êtres de chair surgis, aux idées mêmes, qui peuplent les visions du Fou, pour mes yeux à moi, et ceux de mon âme, cette longue explication de l'histoire, sans quoi pas un geste banal, pas une opération de l'esprit des hommes à une date, comme un palier du devenir, ne peut prendre sens, être autre chose que fumée. La lampe dont je me sers, ma sandale, le bonjour que je dis, tout cela n'a de signification qu'avec son contexte énorme du passé, et que se perde celui-ci, ce ne sont plus que les objets d'une archéologie obscure, une poussière, une odeur de tombeau. Entre ce que je vois, ce que j'ai vécu et ces scènes pathétiques où se débat Ibn-Amir, il me manque des chaînons de jours et de siècles, des dynasties de pensées, des Rois, des guerres, des peuples qui naissent et meurent, des migrations d'hommes, des religions et des sanglots.

Quand je lis un poète, je fais de l'arbitraire du poète un monde accepté de moi pour poursuivre ma lecture. Ce guide que je prends, m'attachant à lui par la corde des mots, m'entraîne hors du sens d'habitude des choses. Il confond la bouche et la rose, et cela devient pour moi la loi, ou je ferme le livre. Mais ce livre aux pages arrachées qu'est An-Nadjdî, que faire ? J'ai compris un beau jour que rien n'y était métaphore. Pour suivre mon Maître, il faut d'abord risquer cette hypothèse d'une réalité d'après nous, d'un voyage où je ne sais la langue, et ne la puis savoir, où me manque toute explication de ce qui est par ce qui fut.

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Une phrase que j'écrivais hier, à la relire, il me vient conception de ce que je tâtonne à exprimer : comprendre l'avenir, c'est l'archéologie à l'envers, une opération de l'esprit pourtant qui devrait être plus simple, comme plus simple, à partir du présent, de descendre le temps que de le remonter... Ce qui peut paraître un abus de l'image, car le temps n'est pas une montagne, et c'est manière de dire, monter, descendre : mais l'image est ailleurs, j'entendais qu'il est plus facile de rêver les développements de ce que je suis que de reconstruire à partir de sa poussière ce qui n'est plus comme si je n'avais pas été. Le mot facile aussi, dès que je le forme, sur ce fond, m'apparaît dérisoire, imaginaire. Relevant d'une catégorie rhétorique encore jamais décrite : l'image d'épithète. Comment m'expliquer ? Le rapport de la bouche et de la rose implique-t-il la parole, implique-t-il le baiser ?

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Depuis que le temps double d'An-Nadjdî marche d'un même pas sur ses deux claviers, mon Maître semble atrocement souffrir de sa lenteur. Comme si la douleur du temps qui ne passe pas était portée au carré. Plutôt que par deux multipliée. Le Fou, peut-être parce qu'il s'est habitué à ce vivre à deux volets, s'est mis à m'en parler, il a cessé de s'irriter de ce que je comprenne si mal ses propos, il cherche à les éclairer pour moi. Il dit que le voir double ne va pas sans vertige, que c'est comme passer trop rapidement de la lunette d'astronomie à l'œil de tous les jours sur le monde proche, et retour. Parfois les champs se confondent, d'autant que leur coïncidence, pour ce qui est des saisons de l'année, aide à cette confusion : par exemple, du fait que dans ce siècle où nous sommes, et dans ce lointain des temps où mon Maître parvient, surgit également la marguerite. Ainsi tout se passe comme dans une métaphore dont l'un des éléments m'est sensible, et fixe à la fois, et l'autre pour moi objet de conjecture, et variable.

« Que voulez-vous dire, ô Maoulâna ? »

Alors, avec patience, comme celui qui rend clair à l'enfant qu'un et un font d'eux, et non pas un et un, c'est-à-dire qui lui apprend que la juxtaposition n'est pas que la juxtaposition, qu'elle engendre un terme par quoi l'on se passe d'énumérer les composantes, et un et un font deux, un homme et une femme font un couple... cela pourrait nous entraîner très loin... avec patience, An-Nadjdî m'explique qu'il est comme un homme qui fait métaphore de la bouche et de la rose, étant d'un pays où la rose ne pousse pas, n'en ayant jamais vu, si bien que ce qui expliquait la bouche, pour lui, la complique... d'autant qu'il ne s'agit pas d'une rose qui soit une fleur, mais d'une rose qui est invention de l'avenir, dont toutes les qualités par perfectionnement peuvent être supprimées, s'en voir substituer d'autres, et cela le ramène à Elsa, qui, paraît-il, imagine des roses dont les qualités ne sont ni de forme, de couleur, ni de parfum, mais aussi d'un élément extérieur à la nature de la rose, et qui se trouve à notre connaissance dans la seule sphère des rapports humains, de ces rapports qui ont pour signe les monnaies... Une rose à crédit, par exemple... c'est là une métaphore de qualité, une image d'épithète... mais de plus, si je la fais rentrer dans cette histoire de la bouche, que devient la métaphore où le second élément ainsi varie ?

Pour moi j'essaye de noter ces propos, mais une rose m'est une rose, une bouche une bouche, et c'est déjà beaucoup me demander que cet accord musical entre ces deux éléments : la musique savante n'est pas de mon temps humain.

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Qu'était cette foule de gens venus de partout qui peuplait le ciel futur, autour du poète assassiné ? De tant de noms la rêverie autour de Federico Garcia Lorca s'entourait, que je m'y perdais, ne distinguant pas les êtres réels des créatures de l'imagination... Ainsi qu'était ce Quixotte qui semble passer comme une découpure des cimes suivi d'un âne portant un tonneau dans le ciel intermédiaire des rêves et de la réalité, dans les propos mal éclairés du Medjnoûn ? Et pourquoi l'ayant aperçu peut-être un siècle après nous, dans le monde espagnol, va-t-il le retrouver au XXe « siècle chrétien sur les routes d'Andalousie ? De ceci, comme de ce Chateaubriand l'Ifrandjî, je ne puis tirer explication de mon Maître... Je me sens devant lui comme ces pauvres de savoir dans la conversation, pris de court entre ouléma qui ont connaissance du passé, d'Égypte ou de Perse, et mêlent leurs propos de citations en langues mortes, d'allusions mythologiques, de comparaisons aux Écritures prises. Il faudrait trop m'en dire, et son regard passe mon épaule et ma tête, sa parole est de plain-pied avec l'avenir.

Et vinrent les jours de l'approche d'Elsa, quand se firent les fruits lourds, et gris bleu le gibier d'automne. Déjà l'année avait semblance d'une femme surprise en sa maturité, déjà les nuits se défaisaient comme chevelures, et laissaient aux matins cette insupportable soif de ce qui va mourir.

An-Nadjdî sautait dans la grotte, haletant, un gros hanneton blessé. Comment il expliquait cette venue et cette charrette sans chevaux qui roulait en direction du sud, comme une prière vers sa kibla, cela demandait tant de notions de l'avenir que je le comprisse, que je n'en ai rien retenu, que ce mot camion pour désigner le véhicule, pour ce qu'il me parût très beau, très dur et lourd, comme une pierre grossièrement taillée, une architecture de crâne humain, où la tempe est large et la mâchoire forte : et qu'il y eut barrages sur les routes, jaillissement d'hommes armés, des villages changés en fêtes, puis soudain dans le clair de lune en travers du chemin des hommes abattus, les poings liés.

La chaleur andalouse ne tombait pas encore avec l'ombre, et les Gitans sur le pas de la grotte à demi-nus parlaient entre eux de voyageurs surpris et de chevaux par ruse à minuit dérobés. Ribbi Abraham s'était endormi sur une selle de pierre, ayant sur les genoux la Tedkira d'Aboû'l-Alâ, je m'étais éloigné pour prendre l'air... Les femmes en avaient profité pour s'amonceler autour du Medjnoûn, comme un essaim de guêpes de couleur. Quand je revins, elles se dispersèrent, soudain silencieuses, avec des regards de voleuses. Que complotent-elles donc ?

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Serait-ce vraiment le déclin ? Mon Maître tient des propos étranges, d'où je crois comprendre que cet esprit si clair et si sain a pu se laisser emberlificoter par les diseuses de bonne aventure. Ne voilà-t-il pas qu'il parle sérieusement des pratiques de magie, dont je l'ai toujours entendu se moquer ! Sa conversation est pleine d'histoires touchant les figures qu'on trace pour évoquer les morts, et tout à l'heure il a émis l'hypothèse que ce qui peut se faire ainsi pour le passé pourrait se renverser, et permettre de faire venir à nous ceux qui ne sont pas encore nés... Il est triste de voir ce que la sénilité fait d'un pareil esprit.

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Il règne dans la grotte une écœurante odeur de sang. Les femmes ont saigné un chevreau, dont la pitoyable dépouille traîne à l'entrée. Le sang mis en fiole est mélangé d'herbes, pour quelque maléfice. An-Nadjdî est au comble de l'agitation : il dessine à terre des figures que Ribbi Abraham, à ce qu'il me dit, croit reconnaître pour sa science de la Cabale. Il n'y a point de doute que s'apprête une opération magique, et je ne sais si je dois m'y opposer : car, à tout prendre, s'il s'agit d'une mystification, la chose est innocente, et redonne espoir et force à mon Maître, lequel s'est, ce matin même, longuement évanoui... et si, vraiment, ces femmes ont pouvoir d'évoquer ici cette Elsa, qu'importe que ce soient là manœuvres d'enfer ?

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J'ai parlé avec la vieille qui semble tout mener, dans sa robe jaune et noire. Comme le malheureux Ibn-Amir n'entend point le rommani, elle s'est, à deux pas de lui, exprimée avec ce cynisme qui marque les conversations des Calès entre eux. Elle reconnaît que c'est pure duperie, et que nul n'a pouvoir ni de ressusciter les morts ni de susciter les gens de l'avenir, mais, ajoute-t-elle, si tu ne lui procures pas une image de son rêve, cet homme va mourir, et comme je la menaçais de révéler la vérité à mon Maître, elle a ajouté : « Tu es libre de le tuer... » Elle n'a pas voulu me dire le secret de ce qui, paraît-il, dans la langue d'Elsa, s'appelle leurs manigances. Mais je tâcherai d'en savoir plus long, par une petite biche qui me fait les yeux doux... la même qui m'a naguère prêté sa guitare.

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Une image de son rêve... c'est de cette enfant même que j'interrogeais qu'on veut la lui donner. Des simagrées que les femmes préparent doit en surgir une qui soit au Medjnoûn Elsa : il faut qu'elle soit blonde, et c'est parce que j'ai surpris ma biche à se décolorer les cheveux, qu'elle a dû m'avouer l'affaire. Une complicité des hommes obtenue, c'est tout le clan, mis dans la confiance hors de laquelle devions demeurer, Ribbi Abraham et moi-même. Pour donner à la cérémonie une plus manifeste noblesse, il a été convenu que le malade serait mené, dans une chaise au besoin, hors de la grotte, en vue de l'Alhambra et de l'al-Baiyazin. Là vont être pratiquées les conjurations, et par artifice d'un nuage, introduite la fausse Elsa, qui sera muette, car il lui faudrait autrement parler des langues qu'elle ne peut connaître. Je ne sais combien de temps elle doit demeurer parmi nous, mais toute une mise en scène est prévue, afin d'entourer sa disparition de telles merveilles, que le Medjnoûn ait de quoi songer jusqu'à sa dernière heure.

Dois-je lui révéler la supercherie ?...

XX

 

RITOURNELLE DE LA FAUSSE ELSA

J'étais celle que je suis

On me change pour mieux plaire

Puisqu'il m'en faut donner l'air

Où les nuages volèrent

Je remonte comme pluie

 

Je deviens ombre d'un songe

Son image à la pensée

Dans un ruisseau renversée

Ou dans le ciel éclipsé

La lune au soleil mensonge

 

Je suis la ruse effigie

La rose de l'apparence

L'impossible concurrence

Le piège de préférence

Le démon d'analogie

 

Fille-fleur ou chèvrefeuille

Quand je murmure je crie

Quand je sanglote je ris

Mômerie et mimerie

Trompe-l'âme et trompe-l'œil

 

Et l'amour qu'on abusa

Désirs déserts lèvres peintes

Baisers mentis plaintes feintes

Faux serments fausses étreintes

C'est ici la fausse Elsa

XXI

 

L'INCANTATION DÉTOURNÉE

Par quel miracle surhumain s'est-il réveillé de sa cendre

Comme un drapeau sur un fortin qu'on eût oublié de reprendre

Dans une maison démolie une fenêtre sans volets

Un haillon des vents déchiré le Fou couleur de la douleur

Et l'insensé traîne sa fièvre et l'insensé traîne ses plaies

Dans la colline Il va vers ce qui fut Grenade tout à l'heure

Et les chemins lacés au loin que suivent les pas des mulets

 

Le Medjnoûn est assis sur le rebord périssable de la beauté là où se voit le miracle jaillissant des fontaines

Ô pays d'eaux machinées où sans fin la soif de la terre est rassasiée avec les neiges lointaines

Les yeux tournés vers l'aventure de plus tard et pressentant la poussière dans sa bouche

Et le couple lui vivant le couple à la fin

Comme la solution de toute chose

Le couple va-t-il naître à la fin même lui mort

Il pressent tous ceux qui vont échouer d'aller ainsi par paire

Il pressent ce qui les disjoint dans un monde où l'amour ne sait

Survivre à l'étreinte

Il pressent le malheur de l'homme et de la femme ainsi perpétué

Témoin pathétique de la tentative sans fin qui se renouvelle Pauvres enfants pauvres enfants que tout égare

 

Mais toi-même pourtant qui ne fus que toi-même

 

Que pouvait-il seul sans celle qui est le feu

Sans celle qui est la mer ah qu'est-ce qu'il peut

Voici qu'il trace des signes de cabale et de qui les tient-il mais rien ne le fait reculer ni l'enfer

L'incantation se lève à ses lèvres il faut

Que cette femme ici détournée avec tout le temps des siècles Remonte à la source au mépris de toute loi naturelle Qu'

Elle s'en revienne de près d'un demi-millénaire à l'appel d'un fou qui regarde au loin poudroyer le Règne catholique

Et c'est une oraison de déraison qui vient à sa langue un bruit profond des ténèbres

Auront-elles pouvoir ces paroles de mal-amour contre le sens de la mort irréversible

Auront-elles pouvoir de ramener ici cette femme à la façon d'un fleuve vers sa source une chanson vers le musicien

 

MEDJNOÛN

 

Je tourne dans la lueur du jour et la conscience de la nuit

Je porte cette femme en mon sang comme une forêt porte son bruit

Comment pourrais-je de rien parler que ne se change en elle ma bouche

Elle est tout ce que je pressens tout ce que je sens tout ce que je touche

Toute rumeur m'est d'elle tout silence et tout frémissement Mesure de ma vie ô peur à chaque fois de chaque mouvement

Cher sablier qui perds finement le bonheur minute après minute

Musique pour musique et cette fuite en moi de toi comme une chute

Mon immobile frénésie auprès de qui je meurs et je demeure

En proie à l'amour sans sommeil à cette perpétuelle clameur

De toi dans mon âme et ma chair dans ce désert immense de mes bras

Ah que ne puis-je à l'univers imposer partout le sceau de ton pas

Faire où je vais où je veux où je vis où je vois surgir ta présence

Et scandaleusement modeler l'argile des mots à ta semblance

C'est si peu que parler de toi si peu que l'image et l'obsession

Sans le pouvoir incantatoire et dire à l'objet de sa passion

Elsa sur le ciel dessinée ainsi que le signe au sortir de l'Arche

Elsa je te crée et te crie à la craie Elsa lève-toi et marche

 

L'AUTEUR

 

Pauvre dément debout dans ton âge et le décharnement de ce que tu fus tournant sur toi-même et sur toi-même appelant la dérision des regards que tu prétendis diriger sur ce que tu aimes

Medjnoûn ô survivant de ton poème ô fantôme de ta jeunesse halte ici

Tu ne passeras point le seuil de ce qui échoit à l'homme entre sa naissance et sa mort n'ayant finalement eu licence que d'emplir désespérément ses yeux de l'amère beauté du monde

Il te sera dénîé le droit d'évocation majeure et dénîé la faculté d'incarner l'inatteignable ici devant le paysage ouvert au-dessus du Darro dont la voix te raille

Tu n'es que ma créature et mon serviteur souviens-t'en qui n'a pouvoir que je ne lui donne et trop longtemps usé ma patience et du nom qui procure vie et créance à son amour trop longtemps ravagé de sa fiction la réalité déchirante Emporte ces oripeaux ton cœur ta manie et ton vacarme

Je me dresse où tu te ruais oublieux d'être mon jouet

Et quand tu serais ma langue même est-ce que je ne peux pas me l'arracher qu'elle se taise et te voilà comme un paquet sanglant sur les cailloux

Ainsi non content de puiser en moi l'haleine et l'existence et non content de me prendre tout ce qui te confère apparence d'être et respirer de saigner d'aimer voilà donc imprudent oublieux que je puisse à mon gré soudain t'abandonner là comme une loque à terre voilà qu'abusant de ce que je t'aie incompréhensiblement autorisé par on ne sait quelle faiblesse quelle aberration de l'esprit à t'emparer du nom de mon tourment merveilleux à t'en faire parure de lèvre et de plaie ô carmin volé de ma vie

Voilà donc que tu prétends introduire avec toi dans la lumière de Grenade crucifiée avec le tournoiement d'un peuple au cercueil de sa fin le désordre d'une grandeur dispersée

Non plus comme un nom gémi dans le malheur et la guerre non plus comme un don de ma folie une erreur de miroir entre ton siècle et le mien

Mais comme une femme de chair une télévision du temps dans je ne sais quelle maudite pièce inventée

La fausse Elsa réelle devenue et peut-être qu'elle sera belle et qu'elle sera nue

Arrière à la fantasmagorie au faux-semblant à la nuée

Arrière il n'y a pas de place à deux femmes dans le cosmos et la durée

Arrière il n'y a pas de place à son reflet dans toute l'eau de la mer

Arrière il n'y a pas de place à ses pieds sacrés pour l'offense d'une ombre

Je t'ai laissé chanter partout tes amours par les miennes

Tant que la créature de ton vertige demeurait hors de vue où nul n'aurait rêvé la comparer à la vie à ma vie

Comprends-tu que je ne puis aucunement supporter ton ambition nouvelle Comprends-tu

Que si tu prends par la main cet être de magie

Si tu lui fais franchir la porte qui battait sur le rêve à minuit

Si tu lui donnes corps et mouvance au milieu des hommes

Comprends-tu que je ne puis plus supporter plus longtemps ce culte d'hérésie et que je vais disperser ta poussière et la sienne

Disperser ta flamme et ton feu piétiner jusqu'au noir les braises

Comprends-tu qu'il ne peut moi vivant ou mort y avoir qu'un seul miracle d'Elsa

Disparaisse avec toi ton peuple et Grenade au prix de sa seule présence

Amour qui fut mon horizon ma substance et ma tragédie

Au prix d'un signe d'un soupir d'un doute un geste un battement des cils

Périsse tout ce qui n'est pas mon soleil d'aujourd'hui

À commencer par toi fantoche de moi-même

Où j'étouffe l'impiété naissante Au chenil au chenil

Perversion de mon souffle Au chenil personnage échappé des liens imaginaires

Que sur chaque mot dit règne la seule Elsa

 

MEDJNOÛN

 

N'auras-tu point pitié des amants de Grenade Homme de l'avenir

À briser le miroir où tu te regardais qui penses-tu punir

Je ne suis que le reflet de toi la flamme au-dessus du cœur brûlé

C'est cette lampe à tes pieds qui me fait gesticulation doublée

Si tu l'éteins tu n'as plus d'ombre mais la nuit me venge et te dévore

Prends garde imprudemment à porter le couteau dans notre métaphore

Car ses membres écartelés perdent à la fois leur sens et ton sang

Qu'est un amour qui n'est plus une mer une parole sans l'encens

La pervenche meurt sous les yeux la musique s'évanouit des choses

Et toute lèvre se fane au baiser quand d'elle on arrache la rose

Voilà que tu m'as repris cet amour d'Elsa d'après ton amour peint

Si tu le veux romps-moi le cœur Le tien n'est-il pas fait du même pain

Est-ce que tu ne comprends pas qu'à m'arracher le dedans de moi-même

C'est l'avenir que tu détruis m'interdisant le chemin de qui j'aime

Tu m'as repris la main que je croyais tenir Et je suis demeuré

Seul absolument seul inutilement nu seul et désespéré

Tout ce que j'ai senti battre en moi n'était-il que vertige d'un songe

Toi-même alors et ce temps de longtemps après moi vous n'étiez que mensonges

 

CE TÉMOIN QUI N'EST L'UN NI L'AUTRE

 

Un tonnerre de silence est retombé sur l'homme de désillusion sur l'homme frustré du rayon sur sa marche

Sur l'homme à la perspective renversée

Un tonnerre de silence emplit cette ville aux plafonds qui défiaient les fleurs

Un tonnerre de silence a suspendu les gestes de la colère et les raisons mêmes que les gens avaient de mourir

Il n'y a plus de place ici que pour le commencement immense d'un sanglot

D'un sanglot qui monte du ventre à la lèvre épouvantable et brisé D'un sanglot

Qui ressemble à l'arrachement de l'âme et pire encore car l'on y survit D'un sanglot

Pour tout ce qui ne sera pas cette vie autre et vainement attendue et vainement vainement attendue

Pour tout ce chant répandu sans avoir été chanté

Ce bonheur étouffé dans la paume ainsi qu'un linge mouillé de larmes

Cette imagination jetée à bas à la façon de l'échafaudage et l'on voit que dans ses bras nulle maison n'avait été bâtie

Il n'y a plus de place ici que pour la parole à jamais étranglée

La dérision du destin qu'on se forgeait et qui s'est perdu comme s'oublie une musique

 

MEDJNOÛN

 

Et je suis là debout dans ce qui somme toute ne fut que ce qui fut

Près d'une fontaine Au coin d'une rue Ou dans un jardin délaissé

Je ne serai que ce que je suis je n'aurai jamais été que ce que je fus Rien d'autre

Seul inutilement seul et déchiré de mon rêve oh si cela pouvait saigner un rêve où se fait la déchirure mais non

Cela vous est emporté sans qu'on puisse dire où se fait le mal sans qu'on puisse

Avec son doigt vérifier la blessure et le sang

Va-t'en comme si l'on t'avait arraché la langue et les membres

Et pourtant tu marches tu parles tu sembles n'avoir en rien changé Les autres

Ne voyant ton infirmité te bousculent sans ménagement

Tu as si mal que tu ne peux crier ni pleurer ni gémir si mal

Que tu te conduis comme tous les passants Retombe

Dans le monde machinal où tout semble n'avoir que son but apparent limité médiocre

Et ce sera l'heure de manger ou celle de dormir ou celle à la fin

Qu'elle vienne qu'elle vienne à la fin qu'elle vienne ah

Ce retard d'elle à venir m'égorge

Je suis la bête où le couteau pénètre inexorablement mais

Si lentement n'aurez-vous pas l'humanité du moins de le repasser ce couteau qui coupe si mal ébréché sans doute

Aiguisez je vous en supplie un peu le couteau pour mieux m'achever

On ne me fera donc grâce d'aucun détail de la douleur d'aucune cruauté de l'acier la peau les muscles les nerfs le cartilage

Vous me tuez ignoblement vous me tuez à petit feu vous me laissez pourquoi me laissez-vous le temps de repenser à cette femme qui m'est enlevée

Comme si vous nous aviez surpris saisis départis dans l'amour l'un de l'autre et je vous crie ô bourreaux je vous crie

Attendez au moins que je meure d'elle que je meure en elle comme une clameur

XXII

Et Kéïs Ibn-Amir An-Nadjdî redit une phrase qui s'était déjà posée amèrement à sa lèvre : Seul absolument seul inutilement nu... Il la redit mesurant l'amertume, il la redit comme un poison de l'âme, et ce n'est point affaire de s'en griser, mais bien par confirmation du malheur, résolution de regarder le malheur en face, dans ses yeux et son étendue, le malheur qui ne se peut, lui, mesurer. Peut-être que si quelqu'un pouvait voir en Kéïs, à cette heure d'après Grenade, à cette frontière mortelle d'un peuple, à ce point de fusion de l'Islâm, et il y a sur chaque place, à chaque détour de rue, un mort qu'on ne prend plus soin de porter en terre, de la famine ou du couteau, d'une peste ou d'une rébellion, quand chaque homme et chaque femme sont assis dans une maison qui leur sera prise, et le regard porte sur un paysage déjà qui s'efface dans la chambre de l'œil, et déjà les navires sur la mer s'apprêtent, qui crouleront sous le poids des émigrations successives, du pont aux soutes où la fuite est parquée... peut-être que si quelqu'un voyait ce qui se passe en Kéïs, il dirait des mots de mépris, il hausserait les épaules de son jugement... peut-être Ou comprendrait-il que la ruine est la même, d'un homme et d'un peuple, qu'il n'y a point degré pour l'abîme, que la chute est d'égale atrocité quelle qu'en soit la raison. Car Kéïs Ibn-Amir An-Nadjdî résume aussi bien ici la destinée humaine que l'enfant qui choira de l'âme sur la route de l'exil, ou le Roi s'en allant mourir pour défendre un royaume africain contre ceux-là qu'il n'a point su du sien propre écarter...

Kéïs, car maintenant qu'il est seul il ne pense plus à lui-même sous ce nom de Medjnoûn qu'il s'était donné, il porte pour lui-même un nom que criait sa mère, ce nom de jeune homme, ce nom d'amoureux le soir dans l'ombre attendu... Kéïs rêve de ceux-là qui sont partis de lui dans le temps à venir, ce couple qui s'est détaché vers les jours où l'on ne saura plus qu'il fut un peuple mis à genoux, un homme à l'extrême du désespoir, à Grenade d'Andalousie, dont inexorablement le cœur retentit des funèbres tambours qui la parcourent au pas du vainqueur... ce couple à qui sera donné de vieillir ensemble...

D'où te vient cet écho dans les mots mariés, d'où cet écho d'une chose inouïe ? Un poète appelé Paul plus tard. Mais c'était dans sa bouche un sanglot de l'homme dépareillé, déparié, déparé. La coupe du couple brisée, ô nuit qui commence à cette fin de novembre, nuit d'un seul, le jour de l'autre éteint : Nous ne vieillirons pas ensemble... Et de qui disait-il, et comment, cette phrase oubliée : Il vit sans avenir ?

Kéïs Ibn-Amir An-Nadjdî s'est avancé jusqu'à ce balcon de colline, et d'où se voit encore, en avant de l'al-Baiyazin, le sillon du Darro, partageant la pente des jardins en terrasses, chacun dans ses murs privés, l'enclos de fleurs tourné vers la pente d'arbres et de remparts de l'autre côté qui grimpe vers l'Alhambra, Kéïs Ibn-Amir ne peut plus détacher du couple sa pensée, et ce n'est point le Darro comme une ride au coin de la bouche entre sa pente et lui tracée, entre elle et lui, qui l'en sépare ainsi que de l'Alhambra l'al-Baiyazin... mais le temps irréductible, le temps pas plus que le feu dont on ne joue en vain, le sillon terrible du temps qui ne se remonte point, ni ce regret profond profond, qui mûrit comme le fruit croissant des larmes, qui ne seront jamais qu'écorce, amorce d'armure, et à chaque erreur d'espoir, chaque pas qui se heurte au diamant dur, au mur de mort, chaque pas d'illusion déconcertée, il me revient seulement comme une mer à l'heure haute, une marée, ou est-ce une cloche en moi ce refrain, qui bat en moi, dans le grand bruit d'ailes d'un aigle en cage, où suis-je ? et je disais... ces mots cruels et merveilleux, je me perds, tout ce que je puis encore opposer à l'inexorable, alors même qu'il ne s'agit plus de moi, ces mots démentiels, ces mots de ciel, ils vont... entends-tu bien ces mots, oreille intérieure ? ils vont... oh je comprends enfin l'aveugle et pour lui ce que c'est, la lumière... vieillir... n'est-ce pas dans l'atroce qu'enfin seulement la beauté transparaît ?... vieillir... rappelle-toi ce que ce mot signifiait pour toi dans le vertige dédaigneux de ta force (ta force, Amour !) et l'abstraction que c'était dans ta belle bouche d'enfant encore, ta jeunesse... vieillir... on t'aurait dit alors que vieillir serait un jour pour toi, ô chose amère, chose torse ! un sigle de vrai bonheur, vieillir, vieillir... mais comment disait l'autre ? quel était au bout de ce verbe un petit mot de plus, le mot qui lui donne goût de musique, qui le fait étinceler, lui procure désinence d'éblouissement, vieillir... amèrement ah tu disais d'eux qui s'aimèrent : ils vont vieillir ensemble.

Et toi, quand ce sera l'heure de mourir, seul absolument seul inutilement nu, que l'on tourne alors ta tête, non point vers ta kibla, les yeux au sud, mais vers ce couple de l'avenir, et ceux qui donneront à ton corps ablution et se partageront tes vêtements pour salaire de leurs soins, qu'ils regardent bien, là-bas, où s'en ira ton dernier long regard, le soleil et la lune, au loin vieillir ensemble... ils ne comprendront rien du rire inventé, rien des mots revenus à ton souffle dernier, mais quand ils auront lavé ton corps de leurs longues lourdes mains indifférentes, et d'un coton parfumé de nard bouché tes narines ta bouche et tes oreilles, et ces orifices inférieurs de l'impureté, je les en supplie au moins, qu'ils ne ferment point tes yeux sur le vide ouverts, toujours, même aveugles à la vie, qui verront le couple auquel est là-bas donné ce qui t'est refusé dans l'éternité même... ils rediront ces mots volés à ton souffle et sans y rien comprendre... Qu'a-t-il, qu'a-t-il, avant de mourir, était-ce le délire, encore répété, ou prière ou cantique... ils vieilliront ensemble...

Ensemble, ensemble, ah, voilà le mot que je cherchais comme un cœur perdu, un secret d'ombre, une clef tombée au fond de l'eau... ils vieilliront ensemble.

Et les femmes entreront dans la demeure et pourra bien commencer le cérémonial hurlé, oual-oual, où se déchirent les robes, l'ongle entre dans la joue, les cheveux se défont et s'arrachent à poignées, la lamentation s'élève, et la matrone chante et pleure, et que dit-elle du défunt ? qu'il fut bon, qu'il aima sa mère, obéissant et candide, et pieux d'une piété qu'on ne comprenait point peut-être, comme ses chants que suivaient les gamins par les rues, ne prenant des biens de ce monde qu'avec parcimonie et partageant son pain noir avec le pauvre... et dans la parole éperdue un événement minime va prendre une place disproportionnée, une histoire d'ailleurs dont le mort n'a plus souvenir, attendrissante, exemplaire, et fausse peut-être, pour que de lui rien ne reste que ce qu'il aurait pu, ce qu'il aurait dû faire et l'ordre sur toute chose enfin revienne, le scandale d'hier enfin dans une étoffe rude enveloppée en quoi se présenter devant Dieu, qu'on va trimballer lisant des vers religieux jusqu'à la tombe ouverte, par la ruse d'un détour, car voudrait-il, An-Nadjdî, de cette terre à son intention creusée, à la dernière minute ne va-t-il pas se retourner sur les épaules qui le portent, refusant par modestie, ou je ne sais quel sentiment confus, cette propriété qu'on lui donne, à moi l'indigne, à moi l'indigne, ou d'un seul coup le corps est versé... sur lui le sable où son pas s'efface, et sa musique, et les modulations de son âme, la polyphonie des mots prononcés, que l'écriture est incapable de perpétuer, malgré les inventions de grammairiens, cette ponctuation de l'air ajoutée aux consonnes... sur lui le sable comme la moralité de toute l'histoire de Kéïs et de son peuple, un sable infini, le souvenir souverain de l'origine, le retour au désert qui s'éteint aux confins de l'homme et de l'ange, un sable où chevauchent les étendards, le temps d'avant le Prophète, et les longs errements, sable d'Asie où les troupeaux émigrent vers les maigres pâtures d'un printemps dévasté, sable d'Afrique où les tribus tournent sur elles-mêmes avec le schisme et l'hérésie, et les grands sursauts puritains des beux arides... sur lui, Kéïs, toute la chanson séchée aux vents du désert, toute la chanson du sable comme une persécution de ce qui fut, cette pierre effritée, emportée, éparpillée... sur lui le sable blanc fait d'ocre, de pourpre et de noirceur, d'éclat, de couleur divisée... sur lui, le sable du passé d'un coup d'aile qui retombe oiseau dans sa gorge blessée... où suis-je encore, à cet instant d'au-delà de moi-même par les mots, la poussière des mots, pétri, percé, pénétré... le tourbillon de sable... l'haleine de sable sur ma bouche et dans mes yeux sont torrent... où suis-je, et suis-je encore, à cette heure du sable où les mots se meurent ? Et Kéïs n'est plus même douleur, plus même inconscience, plus réflexe, même reflet, plus rien que la proie ignorante du sable, plus, même, plus cela même, plus même ceci sur quoi le pied nu, tassant le sable, du fossoyeur, pèse, piétine, un instant encore insiste, que l'ouverture du néant soit comblée, affleurant avec exactitude le sol où marchent les vivants, et c'est enfin sur la plaie humaine, ainsi que cicatrice, l'excroissance du tombeau, la dalle retombant...

Mais on n'écrira point sur la pierre, au-dessous des grands arbres, où viendront un temps encore s'égarer les veuves et jouer les enfants, les caractères qu'il supplia de graver, à la dernière heure, et les savants n'ont su de quelle sourate pouvait bien être tiré ce membre de phrase arraché, mutilé, lui substituant un verset coranique... on n'écrira pas les mots mystérieux de sa dernière lèvre...

 

... ils vieilliront ensemble...

 

Et qu'importe d'ailleurs puisque demain tout sera dispersé, profané l'ombrage et le sépulcre, ici viendront s'asseoir les couples impies, les amoureux furtifs, l'adultère et la perversion, parlant une langue étrangère, ici l'obscur d'un autre peuple pour qui la tombe a les bras ouverts d'un supplicié, va s'étreindre, se caresser, se mesurer les paroles démonétisées du désir, sans savoir ce que signifient les caractères mensongers sur la dalle, ni qu'il fut un chanteur, ni qu'il fut une nuit dans sa voix répétant, de qui, de quel amour, ou peut-être d'un peuple entier, comme une raillerie du destin, le refrain d'un vœu déçu, la seule ambition de l'homme, le souhait immensément dérisoire de son cœur :

 

ils vieilliront ensemble.

XXIII

 

PARENTHÈSE DE LA FAUSSE ELSA

Ô petite fille pareille à la fleur subite de l'agave

Mensonge improvisé qui ne distingues point le jeu de la vie

Complice du crime innocent au milieu des rires soudain grave

On ne t'a pas donné d'entrer en scène Et quand la fausse Elsa vit

Qu'il n'y avait pas de rôle pour elle en ce méchant monde adulte

Elle s'est assise dans ses atours le fard coulant sur ses joues

Allez demander aux enfants d'accepter le déboire et l'insulte

Elle pleure d'être au grand jamais cette carte que nul ne joue

Et me voilà la tête jaune avec le tour des yeux peint en mauve

On va partout me montrer du doigt Comment échapper aux garçons

Où voulez-vous que je disparaisse où voulez-vous que je me sauve

Je les connais je les connais bien je ne sais que trop ce qu'ils sont

 

Les garnements ont couru derrière elle en criant des noms d'organes

Elle tordait ses petits pieds nus dans les chemins sans lendemain

Sa robe s'accrochait à la ronce ainsi qu'une chanson tzigane

Quand ils ont ramassé des cailloux elle a pris peur de ces gamins

Et quand ils les ont lancés sur elle ah la pauvre la pauvre biche

Son cœur s'est mis à battre tellement qu'elle ne comprenait plus

Si c'était la droite ou la gauche ou si c'est la montagne qui triche

Où sont le ciel et la vallée où les champs l'ornière et le talus

Et quand les pierres l'ont blessée et quand son sang couleur de la fraise

A coulé sur la tendre épaule ah qu'avons qu'avons-nous qu'avons-nous

Fait Une caille en criant s'envole et dans le ciel violent biaise

L'injustice est trop forte à l'enfant qui tombe sur ses deux genoux

 

Et si je vous raconte absurdement ici cette histoire à tout prendre hors de propos n'est-ce pas que j'ai vu bien plus tard dans le soleil d'un peuple traîner sur la place publique au milieu des cris d'obscures filles à soldats dont on rasait affreusement la tête

Et me soit cette fausse Elsa le lieu de dire que magie est crime imaginaire imaginaire aussi le droit qu'on s'arroge d'humilier la femme dans sa chair ou l'homme dans son âme

Et que ténèbres sont encore tant qu'est possible aux gens d'opposer à l'erreur et l'ignorance l'implacable soleil de la raison tant qu'est possible de tracer au travers de la nuit humaine abstraite ligne du mal et du bien

Et que le bras du Juste me frappe pour le dire il n'importe à présent que je suis outre-vivre où souffrir ne fait plus si mal que consentir

Et se ferme la parenthèse avec le soir qui vient sur la terre et s'éloigne ici le sanglot

XXIV

Quel être suis-je et d'où l'image

Quel homme suis-je ou son reflet quel est moi celui qui regarde et se tient au parvis des temps ou l'autre outre-miroir qui rêve

Suis-je celui qui se retourne et se cherche dans le passé suis-je celui qui marche à l'avenir le devançant dans sa folie

Suis-je dans ce qui fut ou dans ce qui sera

Suis-je qui l'invente ou le Fou

 

Quoi tu te suffirais d'une seule réponse

Et d'une seule vie et de n'avoir été

Que ce passant d'un seul chemin

 

J'ai patiemment inventé l'avenir j'ai passionnément inventé l'avenir qui ne s'atteint que pour te fuir qui recommence à chaque moment de lui-même

Et ne dis pas qu'il est déception perpétuelle il est

Déception perpétuelle mais

C'est de te décevoir qu'à chaque pas renaît l'horizon

J'ai patiemment inventé l'avenir à l'image du meilleur de moi-même est-ce que je me prends pour Dieu

J'ai patiemment créé l'homme futur à la différence de ceux que voici

Si beau C'est de l'âme que je dis si bon que tout le passé devant lui tombe à genoux

Je ne puis pourtant nul ne peut prédire qu'à deux pas de cette marche par quoi l'escalier aujourd'hui s'élève

Tout change si vertigineusement vite que l'aujourd'hui de mes données

Est départ dérisoire à mon pas dérisoirement aussitôt dépassé

Dépassé n'entends-tu pas le sens à ce mot jamais donné dépassé c'est-à-dire

Sorti du passé rejeté dans le passé par qui te dépasse

Alors pour que cet imaginaire avenir que je me donne ait profondeur et perspective

Qu'il ne soit pas que cette courte expérience du regard à l'être humain de l'hiver au printemps prévu

Je me suis rejeté dans le temps d'avant ma vie

J'ai reculé de quatre siècles sur ma naissance

Et j'ai cherché de Grenade perdue au siècle d'Elsa la loi du progrès le mécanisme

Par quoi l'homme dépasse l'homme et chaque génération

Est à l'échelle un barreau supérieur

 

J'ai réinventé le passé pour dépasser ce présent aussitôt dévolu aussitôt révolu

J'ai réinventé le passé pour voir la beauté de l'avenir

Et quand le miroir s'est tourné vers moi j'ai vu mon visage

Sillonné de vents et d'années

Taché talé de tant de siècles

Ô déchirures du drapeau

Avec toutes les tares de l'humanité sur la terre avec l'

Histoire écrite aux rides de ma peau

Comme un objet qui se rappelle en tout son bois sa traversée

Un vieux navire gémissant de tous les timons du passé

Et les orages les saisons les guerres les océans les maladies

Mais si tu fais dérouler la bande à l'envers c'est un chant d'oiseaux qui n'existent pas que tu as dit

Et quand le miroir s'est tourné vers moi j'y ai vu la hideur de mon visage

 

Voilà que l'heure est venue où l'un après l'autre les compagnons du voyage

S'arrêtent soudain l'un dans un lit qui n'est pas le sien l'autre dans l'escalier

Ou ce n'était pas à proprement parler l'escalier les nouvelles vont si vite

Mais le palier ou pas même le seuil la chaise à côté de la porte il s'était levé pour chercher les journaux et puis tout à coup le silence un silence qui se prolonge et devient le silence

La lèvre pâle de parole et l'œil d'une absence baigné

Pourquoi ce jour-ci pourquoi ce moment leur est-il soudain le dernier

Quelle est cette fatigue subite et quel est ce renoncement

Ils n'ont pas voulu ils n'ont pas pu marcher plus loin disant qu'après tout

Après eux le futur commence

Et vais-je aussi comme eux m'asseoir tout à coup voyant devant moi l'immensité de l'étendue

Désespérant de l'effort si grand pour avancer si peu

Pourtant donne-moi ta main qu'ensemble ensemble

Allons veux-tu bien jusqu'au tournant peut-être après

Le paysage change-t-il et ce sera bien assez de voir qu'il change

Même si c'est la mer toujours la mer ou qu'on ne sort pas de la forêt

La route est dure et tu t'arrêtes

Si du moins elle ne montait pas ce serait plus facile dis-tu mais voilà

Précisément elle monte ô mon amour elle monte essayons

De monter avec elle un peu si peu que ce soit ce sera toujours plus près des étoiles

Qui sait là-bas pas loin ce pli de terrain cela va

Cette fois être le sommet Toute ma vie

J'ai désiré cette minute enfantinement désiré cette minute

Où voilà c'est enfin le sommet

Et maintenant qu'importe au-delà cette route que je vois descendre

Puisque je l'ai vue à perte de vue descendant facile

Ah facile maintenant pour les autres sans moi

Facile et que de moi maintenant lis se passent

 

J'ai toujours cru de mon devoir d'atteindre le sommet

Comme si je portais avec moi l'humanité tout entière

Comme si je la menais avec moi vers ce belvédère sur demain

Comme si de la mener ici j'aurais rempli ma tâche

Ah quel enfant quel enfant nous sommes

Quel pauvre petit enfant dans la foule qui joue avec des chiffons de couleur

 

Et quand il y aurait un sommet qu'on l'atteigne et quand tu l'atteindrais ce sommet-là toi qui riais

De ceux qui perdent leur vie à grimper une montagne

Tout ce mal qu'on se donne et tout ce dont on se fait un Himalaya

Et l'abîme où tombe de la cordée un homme on ne lui donnera même pas son nom

Et quand tu l'atteindrais ce sommet de convoitise entre l'avenir et le passé

Ce n'est que l'endroit de la halte sans départ et toute la foule ici continue

Qu'il monte le chemin qu'il monte ou qu'il dévale

La foule au-delà de toi déjà le bruit s'en fait imperceptible à ton oreille

 

La foule oubli qu'on nomme humanité

Pourtant c'est le sommet ici le sommet du moins de moi-même et moquez-vous de moi mais j'y suis parvenu

J'ai jusqu'ici roulé sous les pieds de la foule

Elle s'en va sans moi qui n'avancerai plus

Je n'attendais rien d'autre

 

Et si j'étais le Fou si j'étais ce qu'il rêve

Ou si c'est à l'inverse et j'ai rêvé de lui

Cela m'importe moins que le parfum de l'ombre

Et ce nom dans mon cœur sans oreilles et sans yeux