Rien n'est tout à fait ce qu'il

Semble à raison

La vie est une maison

Sombre et tranquille

 

Si dans la chambre à côté

Je te devine

C'est toujours de la poitrine

Mon âme ôtée

 

Chaque bruit m'est comme un trouble

Qui vient de toi

Il n'est plus terrible loi

Qu'à vivre double

 

Je meurs à chaque moment

De ce que j'aime

Et pourtant je vis quand même

Dieu sait comment

 

Que songeons-nous de l'amour

Qu'amour ne nie

Le cœur jamais n'en finit

D'être où il court

Commentaire de Zaïd : Il n'y avait qu'une seule chambre à la maison d'An-Nadjdî. Il y a donc lieu de penser que ce chant fait allusion à un palais des gens de l'avenir qui auront tous deux chambres, l'une pour aimer, l'autre pour pleurer. Je n'ai point donné de titre à ce poème, parce que mon Maître une fois m'en dit qu'il pouvait aller tête nue.

MEDJNOÛN

Ô nom que je ne nomme point et qui s'arrête dans ma bouche

Comme un objet de pureté qui briserait son propre son

Comme la fleur dans le tilleul avant de la voir que l'on sent

Ô nom de vanille et de braise ô comme l'oiseau sur la branche

Léger à la lèvre tremblante et doux au toucher de la main

Comme le verre que l'on brise et qui ressemble une caresse

Comme l'aveu d'une présence au bord de l'ombre tentatrice

Nom de cristal loin dans la ville ou tout près murmure d'amant

Ô nom qui rougit sur ma langue et si peu que je le prononce

Je n'ai désir qu'à demeurer comme sa traîne ou son parfum

Qu'à n'être plus que sa poussière un souvenir de ses pas fins

Qu'à son sujet l'on ait de moi comme une vague souvenance

Ou moins que ça comme d'un trille un tremblement ou d'un soupir

D'on ne sait trop ce qu'on oublie un geste d'elle ou d'un accent

D'une ombre au mieux dans la voix même ou dans l'orchestre le buccin

Moins qu'un écho dans l'escalier qu'un bruit de porte qui se perd

Et si pourtant l'on a mémoire un jour ou l'autre que je fus

Disant ce nom qui n'est que d'elle et qui me trouble dans mon âme

Qu'on daigne alors selon mon cœur me laisser être un anonyme

À son parage à son passage et qu'il soit dit c'était son fou

 

Commentaire de Zaïd : An-Nadjdî m'ayant une fois enseigné que, l'année où Grenade fut seule d'Espagne épargnée de la peste noire en l'autre siècle, mourut de ce fléau dans une ville des Ifrandj la seule femme dont le nom pût être à ses yeux comparé à celui d'Elsa, mais il ne le prononça pas ce jour-là comme d'idole, ajoutant qu'il souhaitait plus qu'à aucuns l'attacher à ces vers, qu'il prétendait avoir imité du poète de cette morte, dont je ne sais comme il me dit avoir fait voyage à l'extrême terre du Nord, une île du nom de Thulé ou Dernière Thylé. Et s'il usa du nom d'icelui, je n'ai pu le retenir, composé de sons qui n'existent point dans la gorge andalouse. Alors j'ai appelé ces vers Medjnoûn, comprenant que mon Maître avait voulu me faire entendre par là que s'il acceptait d'être appelé du nom de Kéïs qui mourut d'amour au pays de Nadjd, Leïla ne pouvait être substituée à Elsa, que par très faible allégorie.

LE BOUQUET

Tu avais beau faire et beau dire

Je fus cette ombre qui te suit

Le temps par tes doigts qui s'enfuit

Comme le sable noir des nuits

Le soleil brisé dans la pluie

 

Tu avais beau faire et beau dire

Je fus là l'hiver et l'été

Un air dans la tête resté

D'avoir été sans fin chanté

Ou simplement d'avoir été

 

Tu avais beau faire et beau dire

Sur tes pas où tu vas je veux

Être ce bruit que fait le feu

Cet écho qui semble un aveu

L'ave du vent dans tes cheveux

 

Tu avais beau faire et beau dire

Tu ne te parvins démêler

De ce qui fut ou m'a semblé

De cet amour dont j'ai tremblé

De ce bonheur que j'ai volé

 

Tu avais beau faire et beau dire

Te fermer à ce que je dis

Jurer Dieu que j'en ai menti

Détourner tes yeux vers l'oubli

Nier mon cœur et ma folie

 

Tu avais beau faire et beau dire

Voici venus les jours sans nous

Et pour les gens de n'importe où

Je demeure sur tes genoux

Comme un bouquet qui se dénoue

Tu avais beau faire et beau dire

 

Commentaire de Zaïd : Au dernier vers de la strophe troisième, il y a mot dont j'ai longtemps douté, mais il me semble que ce soit un terme latin par quoi les Chrétiens de la Secte mariale rendent hommage à Maryam, mère de Jésus. Cela montre bien qu'An-Nadjdî avait dû sortir du Dâr-al-Islâm, et voyager en étrange pays, peut-être chez les Ifrandj où, peut-être, il connut Elsa. À moins que, lui qui ne fit pèlerinage de La Mecque, il eût simplement pris pour but de son hadjdj des lieux où Elsa devait un jour demeurer ou desquels elle allait parler.

POÈME DES DEUX MOIS DE KÂNOÛN

Mon amour est la violette à la morsure comparable

Mon amour enfonce en mon cœur comme un pied nu fait dans le sable

Le baiser profond de l'eau guette avec avidité sa trace

Mon amour c'est la douceur de minuit de terrasse en terrasse

Mon amour c'est toi par qui dans les chambres les miroirs s'argentent

Ma seule amour distraite comme l'air comme l'ombre changeante

Ma vivante amour qui marches dans ma vie à pas de jacinthes

Ma belle amour couleur de qui mon âme est uniquement peinte

Dans ta longue chemise du soir ma brûlante amour ma femme

Ainsi que jusqu'à terre des flambeaux descendue est la flamme

Ma déchirante amour comme un bouquet défait quand on y touche

Mon amour sans en souffler plus qu'en tremblant suit partout ma bouche

Mon amour pour qui tout langage est une ceinture défaite

Et la phrase qui se nouait ne sait où donner de la tête

Car à ce seuil de mon amour parler perd tous ses stratagèmes

À cette porte je n'ai plus d'autres mots avouant que j'aime

Qui donc jamais aurait pu dire à l'aveugle ce qu'est le jour

Et le poème meurt d'aimer qui ne murmure que l'amour

Il meurt ainsi que meurt l'année à son dernier quartier lunaire

Comme un royaume sans musique où la mémoire dégénère

J'ai fait celui-ci dans l'heure où je suis dans le trou du malheur

Comme un homme qui ne voit plus le lendemain de sa douleur

Et qui sur sa pierre ne peut inventer de mettre autre chose

Que ces deux mots de Mon amour qui sont comme la mort des roses

 

Commentaire de Zaïd : C'est d'une conversation que j'eus avec mon Maître que j'ai pris liberté de dater ainsi ce poème suivant le calendrier syriaque, comme faisaient les premiers poètes d'al-Andalous. Il avait dit de la vieillesse qu'elle est les mois de kânoûn de l'homme où l'amour demeure alors qu'il n'y a plus de roses.

Э

Nous avons traversé la vie ainsi que chiffres enlacés

Écrits de neige sur le drap de gauche à droite moi d'abord

Initiale à ton sommeil te gardant de l'aube à bâbord

Et sur l'oreiller pâle et doux la lettre d'Elsa renversée

Car l'alphabet de ton pays possède ce signe à l'envers

Que me traduisent les miroirs et qui paraît oiseau volant

N'étant que la courbe d'aimer le refuge d'un geste blanc

Baiser perdu Main des adieux croissant de lune ou cœur ouvert

Dans le paraphe de tes bras leur accolade où tout s'inscrit

Et le bonheur et le malheur jusqu'au matin dormant ensemble

Ô mon amour couleur du temps tout ce qui tremble te ressemble

Ton silence adorable entre en moi comme un cri

 

Commentaire de Zaïd : La lettre oborothniya que j'ai copiée au mur de la chambre d'An-Nadjdî était par lui dessinée de façons infinies, et c'était parfois une mouette volant de gauche à droite, parfois un trident dans l'autre sens, et il l'ornait souvent de fleurs dont j'ignore les noms.

CHARI'  (Le Figuier)

La maison n'était qu'un nœud de ténèbres

Reviens veux-tu bien nos pas recroiser

A-t-elle toujours ses volets funèbres

L'escalier de pierre aux marches brisées

 

Dis tu t'en souviens de l'enclos de murs

Où les lys avaient follement fleuri

La ronce y poussait dont saignaient les mûres

Nous rêvions alors y chercher abri

 

J'y revois toujours ta robe légère

Repassons le seuil en vain condamné

Retrouver ici l'odeur passagère

Qui remonte à nous du fond des années

 

Je trace ton nom sur le figuier mâle

Qui a ce parfum des corps entr'aimés

Ton nom va grandir dans l'écorce pâle

Avec l'arbre et l'ombre au jardin fermé

 

Peu à peu perdant la forme des lettres

Qu'il s'écarte donc comme font les plaies

Illisible alors au passant peut-être

Ce cri de soleil dont je t'appelais

 

Les mots que l'on dit sur les lèvres meurent

Le sens qu'ils portaient s'éteint lentement

Il faut accepter que rien n'en demeure

Les baisers sont seuls partis les amants

 

Je ne t'ai donné qu'un chant périssable

Comme était ce cœur pourtant qui battit

Ah mon triste amour mon château de sable

Les baisers sont seuls les amants partis

 

Commentaire de Zaïd : Cette fable apparemment a trait à un épisode de la vie d'Elsa et d'An-Nadjdî au pays ifrandjî où vécut au siècle passé cette femme qui mourut de la peste noire, et dont j'ai déjà parlé. Mon Maître faisait souvent allusion à cette ville, où se trouve le tombeau de Lavra, Laoura ou l'Awra, si je me souviens bien, dont il disait, ne fût-ce que pour ses Gitans, qu'elle était une autre Grenade. Il me semble que ce fut pendant une guerre d'invasion qu'ils s'y trouvèrent, il faut croire qu'ils y retournèrent par la suite. J'ai souvent rêvé de cette idée où, selon mon Maître, c'était tout autre secte d'Égyptiens qu'on rencontrait : comme ceux d'ici s'appelant Rom-Muni ou Calès, mais au langage des Gitans mêlant des mots semble-t-il venus de l'Orient slave, et pour la mort disent merla quand ici en est le nom marriben.

LES MAINS D'ELSA

Donne-moi tes mains pour l'inquiétude

Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé

Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude

Donne-moi tes mains que je sois sauvé

 

Lorsque je les prends à mon pauvre piège

De paume et de peur de hâte et d'émoi

Lorsque je les prends comme une eau de neige

Qui fuit de partout dans mes mains à moi

 

Sauras-tu jamais ce qui me traverse

Qui me bouleverse et qui m'envahit

Sauras-tu jamais ce qui me transperce

Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli

 

Ce que dit ainsi le profond langage

Ce parler muet des sens animaux

Sans bouche et sans yeux miroir sans image

Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots

 

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent

D'une proie entre eux un instant tenue

Sauras-tu jamais ce que leur silence

Un éclair aura connu d'inconnu

 

Donne-moi tes mains que mon cœur s'y forme

S'y taise le monde au moins un moment

Donne-moi tes mains que mon âme y dorme

Que mon âme y dorme éternellement

 

Il n'y a pas de commentaire de Zaïd à ces vers, sur lesquels furent mises plusieurs fois des musiques. Il est possible qu'ils soient d'autre source, ou du moins écrits beaucoup plus tard, après la chute de Grenade, quand une certaine contagion de la syntaxe castillane mit sur des lèvres maures, ou comme on dit alors morisques, la forme future du verbe il sait comme d'il est. À moins que la contrefaçon fût gitane, du temps où les Maures persécutés apprirent de ce peuple errant à vivre hors la loi des vainqueurs. D'autant que la langue des Calès forme un futur par la terminaison uniforme en a pour toutes les personnes (à ce peuple, c'est l'impératif qui manque, les Gitans n'ayant à qui donner des ordres).

Le titre est de tradition orale. La musique est jouée au moyen d'instruments peints et décorés de nacre avec quoi des chanteurs ambulants allaient encore porter l'arabe des temps abolis dans les despoblados des monts où les Castillans ne se hâtaient point de remplacer les Maures, et où souvent les musiciens étaient assaillis par des loups ou des sangliers.

ÉNIGME

Un grand champ de lin bleu parmi les raisins noirs

Lorsque vers moi le vent l'incline frémissant

Un grand champ de lin bleu qui fait au ciel miroir

Et c'est moi qui frémis jusqu'au fond de mon sang

Devine

 

Un grand champ de lin bleu dans le jour revenu

Longtemps y traîne encore une brume des songes

Et j'ai peur d'y lever des oiseaux inconnus

Dont au loin l'ombre ailée obscurément s'allonge

Devine

 

Un grand champ de lin bleu de la couleur des larmes

Ouvert sur un pays que seul l'amour connaît

Où tout a des parfums le pouvoir et le charme

Comme si des baisers toujours s'y promenaient

Devine

 

Un grand champ de lin bleu dont c'est l'étonnement

Toujours à découvrir une eau pure et profonde

De son manteau couvrant miraculeusement

Est-ce un lac ou la mer les épaules du monde

Devine

 

Un grand champ de lin bleu qui parle rit et pleure

Je m'y plonge et m'y perds dis-moi devines-tu

Quelle semaille y fit la joie et la douleur

Et pourquoi de l'aimer vous enivre et vous tue

Devine

 

Commentaire de Zaïd : An-Nadjdî faisait observer que le lin pousse à la fois dans le mardj et au pays d'Elsa. Cela lui paraissait assez dire pour expliquer cette énigme.

LA CROIX POUR L'OMBRE

Les gens heureux n'ont pas d'histoire

C'est du moins ce que l'on prétend

Le blé que l'on jette au blutoir

Les bœufs qu'on mène à l'abattoir

Ne peuvent pas en dire autant

Les gens heureux n'ont pas d'histoire

 

C'est le bonheur des meurtriers

Que les morts jamais ne dérangent

Il y a fort à parier

Qu'on ne les entend pas crier

Ils dorment en riant aux anges

C'est le bonheur des meurtriers

 

Amour est bonheur d'autre sorte

Il tremble l'hiver et l'été

Toujours la main dans une porte

Le cœur comme une feuille morte

Et les lèvres ensanglantées

Amour est bonheur d'autre sorte

 

Aimer à perdre la raison

Aimer à n'en savoir que dire

À n'avoir que toi d'horizon

Et ne connaître de saison

Que par la douleur du partir

Aimer à perdre la raison

 

Ah c'est toi toujours que l'on blesse

C'est toujours ton miroir brisé

Mon pauvre bonheur ma faiblesse

Toi qu'on insulte et qu'on délaisse

Dans toute chair martyrisée

Ah c'est toujours toi que l'on blesse

 

La faim la fatigue et le froid

Toutes les misères du monde

C'est par mon amour que j'y crois

En elle je porte ma croix

Et de leurs nuits ma nuit se fonde

La faim la fatigue et le froid

LE MIROIR

Si le miroir mimer osa

La rose et l'or des mimosas

Le saule en fleur au vent qui bouge

La sauge en sang qui saigne rouge

La violette et les lilas

De quoi se parent les yeux las

S'il prit leur regard aux pervenches

À la palombe l'aile blanche

S'il résuma le ciel en lui

Croisa le soleil et la pluie

S'il fut la nuit s'il fut le jour

À la lumière fit l'amour

Il a tremblé lorsque tu vins

A bu tes lèvres comme un vin

S'est perdu suivant ta musique

Au cœur du paradis physique

Ne voit plus rien quand tu t'en vas

Dans son profond sommeil rêve à

Toi seule aveugle à toute chose

Aux mimosas comme à la rose

Insensible à qui le grisa

Et n'est plus miroir que d'Elsa

 

Commentaire de Zaïd : De quel miroir il s'agissait, de verre ou de métal, nul ne peut dire, et furent propos nombreux de la signification cachée de ce chant. Quand la police de l'Émir fouilla le domicile de mon Maître, elle avait mission de trouver ce miroir qui se disait magique, et servant à lire temps d'hier comme de demain. J'en interrogeai par curiosité d'enfant An-Nadjdî qui me répondit : « Il y a des miroirs d'eau, de ciel (ou mirages)... mais sont les gens trop simples pour entendre qu'il y a miroirs de mots (ou images). C'est pourquoi leur est mystère la poésie. Ces vers signifient puisque enfin le secret t'en importe, que dans ma poésie où parfois je semble parler d'autre chose il n'est image qui ne serve à montrer Elsa, il n'est image que d'Elsa. »

LE CONTRE-CHANT

Vainement ton image arrive à ma rencontre

Et ne m'entre où je suis qui seulement la montre

Toi te tournant vers moi tu ne saurais trouver

Au mur de mon regard que ton ombre rêvée

 

Je suis ce malheureux comparable aux miroirs

Qui peuvent réfléchir mais ne peuvent pas voir

Comme eux mon œil est vide et comme eux habité

De l'absence de toi qui fait sa cécité

 

Ainsi dit une fois An-Nadjdî, comme on l'avait invité pour une circoncision, mais les gens trouvèrent ces paroles pour une fête obscures et déplacées. « Qu'a-t-il voulu dire ? – demandèrent-ils à Zaïd, – ne devrait-il ici parler uniquement du bonheur ? » Répétant alors sans doute une leçon de son Maître, l'enfant répondit que pour parler bonheur il faut y croire et que tant que miroirs ne sont que d'autrui, sans eux-mêmes pouvoir en autrui se voir, c'est-à-dire tant que l'autre en toi se voit sans te voir, il n'est que malheur d'aimer.

Alors on les chassa tous les deux.

C'est à cet épisode que va se référer plus tard Zaïd, au début de l'an chrétien 1941, commentant L'HORLOGE, et peut-être LE CONTRE-CHANT ne se comprend-il pas sans cet autre poème et ce qui le suit.

LES LILAS

Je rêve et je me réveille

Dans une odeur de lilas

De quel côté du sommeil

T'ai-je ici laissée ou là

 

Je dormais dans ta mémoire

Et tu m'oubliais tout bas

Ou c'était l'inverse histoire

Étais-je où tu n'étais pas

 

Je me rendors pour t'atteindre

Au pays que tu songeas

Rien n'y fait que fuir et feindre

Toi tu l'as quitté déjà

 

Dans la vie ou dans le songe

Tout a cet étrange éclat

Du parfum qui se prolonge

Et du chant qui s'envola

 

Ô claire nuit jour obscur

Mon absente entre mes bras

Et rien d'autre en moi ne dure

Que ce que tu murmuras

LE PLAISIR-DIEU

Dieu le plaisir que j'ai de toi

Qui fait la vie être si brève

Chaque réveil comme autre rêve

Et te retrouver autre fois

Comme à nouveau signer ma trêve

Avec la mort si te revois

Dieu le plaisir que j'ai de toi

 

Dieu mon plaisir que je te touche

M'en soit le sentir plus qu'humain

Que ne suis-je sur ton chemin

Le blé que ton pied courbe et couche

Ô prendre ta main dans ma main

Déjà les mots rient dans ta bouche

Dieu mon plaisir que je te touche

 

Mon Dieu présent mon Dieu passé

À tous les instants tu me quittes

Et ce cœur en toi qui palpite

Déjà se renouent tes pensées

Est-ce me fuir qu'il bat si vite

Comme la raison l'insensé

Mon Dieu présent mon Dieu passé

 

Le plaisir que Dieu je t'ai d'être

Mon enfant toujours au matin

Ce ciel premier proche et lointain

Avant qu'on ouvre la fenêtre

Comme un manteau samaritain

Soleil Soleil qui me pénètres

Le plaisir que Dieu je t'ai d'être

 

Le doux plaisir le plaisir-dieu

Où le corps de l'âme se clive

Le plaisir qu'à l'eau fait la rive

Le plaisir qu'à voir font les cieux

Le plaisir que j'ai que tu vives

Le plaisir que j'ai de tes yeux

Le plaisir doux le plaisir-dieu

Commentaire de Zaïd : An-Nadjdî disait de ce poème que, malgré ce manteau qui vient des Écritures chrétiennes, il est la seule preuve jamais donnée du seul Dieu que tous les hommes tiennent pour véritable.

POUR DEMANDER PARDON

Si je chante le plaisir

N'en prends point ombrage

C'est pour ton âme saisir

Dans mes doigts sauvages

 

En saisir le cri l'odeur

La fleur fugitive

Pardonne-moi l'impudeur

Brutale et naïve

 

La parole au grand soleil

Qu'il eût fallu taire

Ailleurs que pour ton oreille

Le lit les mystères

 

Fallait-il que par faiblesse

J'en fasse la faute

Fallait-il que je te blesse

Parlant à voix haute

 

Je n'ai su garder du jour

Les choses qu'on mure

Et le voilà sur l'amour

Fait pour le murmure

 

Mais en moi pourtant demeure

La place d'un soir

Où dans le silence meurt

Un cantique noir

 

Comme soudain sur le monde

Se tait la tourmente

Tout se fait jardin qu'inonde

Le parfum des menthes

 

Mais je crains le moindre geste

La moindre imprudence

L'oiseau s'enfuit la main reste

Sur le cœur qui danse

 

Doute me vient de moi-même

Et peine secrète

Doute me vient que tu m'aimes

Ah le temps s'arrête

 

Il prend couleur éternelle

Douleur animale

Être même est criminel

Quand on a si mal

 

Rien ne cède rien ne passe

Et tout me déchire

Que faudrait-il que je fasse

Comment te fléchir

 

Tout n'était-il que mensonge

Que les mots cachèrent

Cette atrocité me ronge

L'esprit et la chair

 

Coûte que coûte j'écoute

L'heure et la souffrance

Je m'étais grisé sans doute

De douce apparence

 

J'avais cru simplement vivre

Le bonheur d'y voir

J'étais ivre j'étais ivre

Sans en rien savoir

 

Mon dieu mon dieu quelle absence

Je sens et je touche

Jour et nuit n'ont plus de sens

Le cri plus de bouche

 

Commentaire de Zaïd : Quand j'eus tracé les lettres de ces soixante vers, mon Maître me demanda de les lui lire, ce que je fis en me détournant de lui, de peur de voir dans ses yeux les larmes. Mais il ne pleura point et dit : « Zaïd, répète-moi ces vers plus lentement, que je les comprenne. »

VERS À DANSER

Que ce soit dimanche ou lundi

Soir ou matin minuit midi

Dans l'enfer ou le paradis

Les amours aux amours ressemblent

C'était hier que je t'ai dit

Nous dormirons ensemble

 

C'était hier et c'est demain

Je n'ai plus que toi de chemin

J'ai mis mon cœur entre tes mains

Avec le tien comme il va l'amble

Tout ce qu'il a de temps humain

Nous dormirons ensemble

 

Mon amour ce qui fut sera

Le ciel est sur nous comme un drap

J'ai refermé sur toi mes bras

Et tant je t'aime que j'en tremble

Aussi longtemps que tu voudras

Nous dormirons ensemble

 

Ces vers appartiennent d'évidence au cycle des contrefaçons morisques ou gitanes d'An-Nadjdî dont nous avons plus haut trouvé exemple, et pour la même raison, de ce messianisme du langage.

GAZEL DU FOND DE LA NUIT

Je suis rentré dans la maison comme un voleur

Déjà tu partageais le lourd repos des fleurs

au fond de la nuit

J'ai retiré mes vêtements tombés à terre

J'ai dit pour un moment à mon cœur de se taire

au fond de la nuit

Je ne me voyais plus j'avais perdu mon âge

Nu dans ce monde noir sans regard sans image

au fond de la nuit

Dépouillé de moi-même allégé de mes jours

N'ayant plus souvenir que de toi mon amour

au fond de la nuit

Mon secret frémissant qu'aveuglément je touche

Mémoire de mes mains mémoire de ma bouche

au fond de la nuit

Long parfum retrouvé de cette vie ensemble

Et comme aux premiers temps qu'à respirer je tremble

au fond de la nuit

Te voilà ma jacinthe entre mes bras captive

Qui bouges doucement dans le lit quand j'arrive

au fond de la nuit

Comme si tu faisais dans ton rêve ma place

Dans ce paysage où Dieu sait ce qui se passe

au fond de la nuit

Où c'est par passe-droit qu'à tes côtés je veille

Et j'ai peur de tomber de toi dans le sommeil

au fond de la nuit

Comme la preuve d'être embrumant le miroir

Si fragile bonheur qu'à peine on y peut croire

au fond de la nuit

J'ai peur de ton silence et pourtant tu respires

Contre moi je te tiens imaginaire empire

au fond de la nuit

Je suis auprès de toi le guetteur qui se trouble

À chaque pas qu'il fait de l'écho qui le double

au fond de la nuit

Je suis auprès de toi le guetteur sur les murs

Qui souffre d'une feuille et se meurt d'un murmure

au fond de la nuit

Je vis pour cette plainte à l'heure où tu reposes

Je vis pour cette crainte en moi de toute chose

au fond de la nuit

 

Commentaire de Zaïd : Comme je faisais remarquer à mon Maître que son gazel se dérobait à la tradition persane qui veut au dernier vers qu'apparaisse le nom du poète, en termes par quoi celui-ci se vante, il me répondit que Djâmî était Persan, mais que Kéïs l'Amirite appartenait à une tribu bédouine, et que c'était l'amour de Kéïs pour Leïlâ qui était son modèle, non point la poésie raffinée de Hérât. Et, pour lui, qu'étant Espagnol il n'avait à se vanter de rien, car dans ce pays sien les fruits sont générosité de la nature et non point de la ruse des hommes. Puis, subitement, il improvisa :

 

Va dire ô mon gazel à ceux du jour futur

Qu'ici le nom d'Elsa seul est ma signature

au fond de la nuit

LA CHASSE

Celui-là qui peut la nuit dire

Qu'il garde pour lui son secret

Et qu'il me laisse mon empire

Où l'être demeure en arrêt

Comme un parfum que je respire

 

Tout ce qui se passe la nuit

Tout ce qu'éveille ton sommeil

Cette forêt d'oiseaux ce puits

De musique à mes deux oreilles

Le tien le mien quel cœur me bruit

 

Dans la nuit tout ce qui se passe

Les mots muets que je te dis

Nous fuyons et c'est une chasse

À travers un noir paradis

Où les chiens aboient à voix basse

 

Les chevaux se sont mis au pas

L'ombre frémit qui nous accueille

Où sommes-nous Je ne sais pas

Distinguer à fouler leurs feuilles

Les érables des catalpas

De cet étrange mirador

Où tout le temps est tendre et doux

Mares nous sont de lune et d'or

Où sommes-nous et venus d'où

Amour amer et toi tu dors

LES YEUX FERMÉS

Ne ferme pas les yeux Je suis

De ce côté de tes paupières

Je ne puis entrer dans la nuit

Où vont tes regards sans lumière

 

À quoi souris-tu devant moi

Quelle ombre en toi marche et te touche

Ah j'ai peur de ce que tu vois

Et d'ailleurs que tourne ta bouche

 

Notre temps passe Ouvre les yeux

Songe au bonheur que tu me voles

Tu me voles la part des cieux

Que je te jouais sur parole

 

Comme un qui perdit la partie

Je suis chassé de ton domaine

Vers qui sont tes rêves partis

Sur la rive où tu te promènes

 

Je sais Tu vis un autre temps

Où tout a changé de limites

Et l'homme même a changé tant

Qu'il semble Dieu mais Dieu l'imite

 

Un temps dont tu fasses récit

Prenant symbole de Grenade

Et nous nous voici morts ici

Doublement sans Chéhérazade

 

Déjà l'aiguille tourne en rond

L'heure d'un monde imaginaire

Où l'homme la foudre à son front

Parle plus haut que le tonnerre

 

Il y dépasse la pensée

La confiant à des machines

Et par des chemins insensés

S'en va découvrir d'autres Chines

 

Au-delà des soleils connus

Et des déserts inconnaissables

Qui répandent sous tes pieds nus

Des étoiles pour grains de sable

 

Toi qui le précèdes souvent

Sur les routes l'autre après l'une

Où l'avenir vire au grand vent

Des fins du monde vers la Lune

 

Toi qui sais les poisons cachés

Et la mauvaise conscience

Les faux-semblants les jeux trichés

La peste de la méfiance

 

Toi qui vois ce qui est après

Ta voix d'autre saison m'arrive

Mais jusqu'à toi je n'ai secret

Qui permette que je survive

 

À ce pays où j'appartiens

Je suis enchaîné que j'en meure

Vainque le Maure ou le Chrétien

L'amour de toi seul me demeure

 

Je sais Tu vis où rien n'est plus

Ce que nous fûmes ou nous crûmes

Même être autrement résolu

Déchirée autrement la brume

 

Et le faux encens dispersé

Des faux prophètes fait justice

Naît sur nos autels renversés

Autre raison du sacrifice

 

Toute faute autrement jugée

La vie ayant autres couleurs

La mort même fait apogée

Expérience la douleur

 

Autrement définis le bien

Le mal Autrement toute chose

Toujours déchirant d'autres liens

Osant d'autres apothéoses

 

C'est où sans moi sans moi c'est où

Tu fais la route de toi-même

Sans moi partie oubliant tout

Oubliant même que je t'aime

 

Rouvre-moi ces yeux adorés

Pour que j'y retrouve ma femme

Rouvre tes yeux démesurés

À la mesure de mon âme

 

Commentaire de Zaïd : Par exception, le titre Les Yeux fermés m'a été donné par An-Nadjdî lui-même, ajoutant qu'il ne voulait laisser à personne soin de formuler ce qui a trait aux yeux d'Elsa.

L'emphase mise au dernier mot fait allusion, de l'aveu de mon Maître, à un livre de l'avenir, à quoi se trouve je ne sais comment le nom d'Elsa lié.

CANTIQUE DES CANTIQUES

J'ai passé dans tes bras l'autre moitié de vivre

*

Tu es l'oiseau divin que l'on dit introuvable

Et pour aller à toi que la mer est profonde

Ceux du grand jour ne sauront jamais que ton nom

*

Au-delà de ton nom quelle chose appelai-je

Qui ne fût aussitôt le sang du sacrilège

*

Quand dans le jour premier entre les dents d'Adam

Dieu mit les mots de chaque chose

Sur sa langue ton nom demeura m'attendant

Comme l'hiver attend la naissance des roses

*

Il n'y a point au ciel assez d'yeux pour te voir

Je n'ai d'autre miroir que mon cœur à te tendre

Il garde pour lui seul ton visage secret

*

Ont-ils science assez pour ton pied sur le sable

Hiéroglyphe adorable et toujours effacé

*

Toi mon soleil de grâce en qui s'évanouit

La visible senteur des louanges humaines

*

Tu es la soif et l'eau le soir et le matin

Corps en qui la couleur est pareille aux contraires

*

Tout ce qu'aveuglément un monde à toi préfère

Est simulacre idole au prix du Dieu vivant

*

Je parle ici la langue des oiseaux

Que l'on voit en voyage

Tracer dans l'air des files de ciseaux

Pour tailler les nuages

Leur vol y semble à traverser les cieux

En découdre la jupe

Vers la contrée inconnaissable aux yeux

Conduits par une huppe

Qui va clamant la Reine des Sabâ

Sa beauté sa louange

Jusqu'au pays au-delà de là-bas

Où demeurent les Anges

Je ne suis pas le grand roi Salomon

Dont frémissait la harpe

Et qui dansait dans le soleil saumon

L'arc-en-ciel pour écharpe

Plus est l'amour que le sien violent

Dont je porte la marque

Moi qui connais le langage volant

Autant que ce monarque

Ma reine à moi n'est pas une statue

Un semblant de la femme

Je dois porter où rien ne se situe

La couleur de mon âme

Je dois porter oiseaux plus haut que vous

Dans vos millions d'ailes

Jusqu'où s'étend la Cité du Non-où

Miroir qui n'est que d'Elle

Et que s'entr'ouvre alors désert de Dieu

Comme au baiser la bouche

Que je sois Dieu qui n'ai que d'elle d'yeux

Ou seulement la touche

*

Ô ma lèvre-hirondelle

*

Ma main timidement à toucher tes genoux

S'étonne d'y sentir qu'un cœur-enfant tressaille

*

Je suis comme celui qui vint sur la colline

Et prit une perdrix dans ses mains par hasard

Il est là ne sachant que faire de sa chance

Ah que la plume est douce et cette peur qui bat

*

Toutes les femmes de ma vie

Étaient primevères de toi

*

Lorsque ma lèvre a gémi tes bras en couronne

Autour de mon âme ont mis leur champ d'anémones

*

Que pouvez-vous savoir du mal que j'ai des mots

Qui sont des vêtements indignes de ton ombre

Vous croyez que je joue et croyez que je mens

Incapables de voir ce qu'en mon cœur je cache

*

Au chant qui saigne en moi qu'est le chant de ma lèvre

*

Je te veille éternellement petite flamme

Immense tout à coup qui te fais mon brasier

Pour un reflet de toi j'abandonne mon âme

Que fleurisse la rose on taille le rosier

*

Car tu peux dire de moi Ceci est mon peuple

*

Tu descends lentement de terrasse en terrasse

Mon bel amour à pas de lune dans ma nuit

*

Ne me parle pas de la mer

À moi qui t'ai toute la vie

Chantée

Ne me parle pas de ta mère

À moi qui t'ai toute la vie

Portée

*

Derrière les murs dans la rue

Que se passe-t-il quel vacarme

Quels travaux quels cris quelles larmes

Ou rien La vie Un linge écru

 

Sèche au jardin sur une corde

C'est le soir Cela sent le thym

Un bruit de charrette s'éteint

Une guitare au loin s'accorde

 

La la la la la – La la la

La la la – La la la la la

 

Il fait jour longtemps dans la nuit

Un zeste de lune un nuage

Que l'arbre salue au passage

Et le cœur n'entend plus que lui

 

Ne bouge pas C'est si fragile

Si précaire si hasardeux

Cet instant d'ombre pour nous deux

Dans le silence de la ville

 

La la la la – La la la la

La la – la la – La la – la la

*

D'un tournant ta forme masquée

Ton visage dans l'autre sens

Ton pas ta voix tout m'est absence

Tout m'est un rendez-vous manqué

*

Ma paume avait gardé l'odeur de ton épaule

*

M'entends-tu te parler lorsque tu n'es pas là

*

Ce double mystère parmi

Les connaissances triomphantes

Ma femme sans fin que j'enfante

Au monde par qui je suis mis

*

THÈME POUR LE MOIS DE NAÏSSÂN

Je ne puis t'aimer jamais

Tant que je t'aime

*

Mon bonheur fabuleux immobile avant l'aube

Seuil instable de l'être et du songe un moment

*

Immobile attendant après l'aube ton aube

Je tiens infiniment ton doux bras dans ma main

Tandis qu'en moi fleurit une chose indicible

Sur ta lèvre déjà je vois pâlir demain

*

Ton visage est le ciel étoilé de ma vie

*

Toi qui marches dans moi ma profonde musique

J'écoute s'éloigner le parfum de tes pas

*

Le vent roule aux pentes du toit

De rousses graines d'azerolles

J'ai rêvé si longtemps de toi

Que j'en ai perdu la parole

*

Je suis plein du silence assourdissant d'aimer

*

Connais-tu le pays où la femme est songée

*

Te toucher c'est plus beau que d'être

Et te voir si doux que mourir

*

Ô mon amour ô ma grande herbe

Qu'on m'y laisse à jamais dormir

*

En vain j'avais coupé toutes les fleurs du monde

Elles sont à faner à terre devant toi

Sans eau sans rime

 

Commentaire de Zaïd : Et, quand il vit le titre que j'avais donné à ces morceaux de sa chair, mon Maître se fâcha contre moi, disant : « Salomon parlait le langage des Oiseaux, et sans doute que cela lui était commode pour converser avec la Huppe ou Simorg, mais qu'aurais-je fait de ce babil, puisque d'Elsa langage ne peut être que de la prière ? » Naïssân est dans le calendrier syriaque le premier mois de printemps.