Si dans la chambre à côté
Je te devine
C'est toujours de la poitrine
Mon âme ôtée
Chaque bruit m'est comme un trouble
Qui vient de toi
Il n'est plus terrible loi
Qu'à vivre double
Je meurs à chaque moment
De ce que j'aime
Et pourtant je vis quand même
Dieu sait comment
Que songeons-nous de l'amour
Qu'amour ne nie
Le cœur jamais n'en finit
D'être où il court
Commentaire de Zaïd : Il n'y avait qu'une seule chambre à la maison d'An-Nadjdî. Il y a donc lieu de penser que ce chant fait allusion à un palais des gens de l'avenir qui auront tous deux chambres, l'une pour aimer, l'autre pour pleurer. Je n'ai point donné de titre à ce poème, parce que mon Maître une fois m'en dit qu'il pouvait aller tête nue.
MEDJNOÛN
Ô nom que je ne nomme point et qui s'arrête dans ma bouche
Comme un objet de pureté qui briserait son propre son
Comme la fleur dans le tilleul avant de la voir que l'on sent
Ô nom de vanille et de braise ô comme l'oiseau sur la branche
Léger à la lèvre tremblante et doux au toucher de la main
Comme le verre que l'on brise et qui ressemble une caresse
Comme l'aveu d'une présence au bord de l'ombre tentatrice
Nom de cristal loin dans la ville ou tout près murmure d'amant
Ô nom qui rougit sur ma langue et si peu que je le prononce
Je n'ai désir qu'à demeurer comme sa traîne ou son parfum
Qu'à n'être plus que sa poussière un souvenir de ses pas fins
Qu'à son sujet l'on ait de moi comme une vague souvenance
Ou moins que ça comme d'un trille un tremblement ou d'un soupir
D'on ne sait trop ce qu'on oublie un geste d'elle ou d'un accent
D'une ombre au mieux dans la voix même ou dans l'orchestre le buccin
Moins qu'un écho dans l'escalier qu'un bruit de porte qui se perd
Et si pourtant l'on a mémoire un jour ou l'autre que je fus
Disant ce nom qui n'est que d'elle et qui me trouble dans mon âme
Qu'on daigne alors selon mon cœur me laisser être un anonyme
À son parage à son passage et qu'il soit dit c'était son fou
Commentaire de Zaïd : An-Nadjdî m'ayant une fois enseigné que, l'année où Grenade fut seule d'Espagne épargnée de la peste noire en l'autre siècle, mourut de ce fléau dans une ville des Ifrandj la seule femme dont le nom pût être à ses yeux comparé à celui d'Elsa, mais il ne le prononça pas ce jour-là comme d'idole, ajoutant qu'il souhaitait plus qu'à aucuns l'attacher à ces vers, qu'il prétendait avoir imité du poète de cette morte, dont je ne sais comme il me dit avoir fait voyage à l'extrême terre du Nord, une île du nom de Thulé ou Dernière Thylé. Et s'il usa du nom d'icelui, je n'ai pu le retenir, composé de sons qui n'existent point dans la gorge andalouse. Alors j'ai appelé ces vers Medjnoûn, comprenant que mon Maître avait voulu me faire entendre par là que s'il acceptait d'être appelé du nom de Kéïs qui mourut d'amour au pays de Nadjd, Leïla ne pouvait être substituée à Elsa, que par très faible allégorie.
LE BOUQUET
Tu avais beau faire et beau dire
Je fus cette ombre qui te suit
Le temps par tes doigts qui s'enfuit
Comme le sable noir des nuits
Le soleil brisé dans la pluie
Tu avais beau faire et beau dire
Je fus là l'hiver et l'été
Un air dans la tête resté
D'avoir été sans fin chanté
Ou simplement d'avoir été
Tu avais beau faire et beau dire
Sur tes pas où tu vas je veux
Être ce bruit que fait le feu
Cet écho qui semble un aveu
L'ave du vent dans tes cheveux
Tu avais beau faire et beau dire
Te fermer à ce que je dis
Jurer Dieu que j'en ai menti
Détourner tes yeux vers l'oubli
Nier mon cœur et ma folie
Tu avais beau faire et beau dire
Voici venus les jours sans nous
Et pour les gens de n'importe où
Je demeure sur tes genoux
Comme un bouquet qui se dénoue
Tu avais beau faire et beau dire
Commentaire de Zaïd : Au dernier vers de la strophe troisième, il y a mot dont j'ai longtemps douté, mais il me semble que ce soit un terme latin par quoi les Chrétiens de la Secte mariale rendent hommage à Maryam, mère de Jésus. Cela montre bien qu'An-Nadjdî avait dû sortir du Dâr-al-Islâm, et voyager en étrange pays, peut-être chez les Ifrandj où, peut-être, il connut Elsa. À moins que, lui qui ne fit pèlerinage de La Mecque, il eût simplement pris pour but de son hadjdj des lieux où Elsa devait un jour demeurer ou desquels elle allait parler.
POÈME DES DEUX MOIS DE KÂNOÛN
Mon amour est la violette à la morsure comparable
Mon amour enfonce en mon cœur comme un pied nu fait dans le sable
Le baiser profond de l'eau guette avec avidité sa trace
Mon amour c'est la douceur de minuit de terrasse en terrasse
Mon amour c'est toi par qui dans les chambres les miroirs s'argentent
Ma seule amour distraite comme l'air comme l'ombre changeante
Ma vivante amour qui marches dans ma vie à pas de jacinthes
Ma belle amour couleur de qui mon âme est uniquement peinte
Dans ta longue chemise du soir ma brûlante amour ma femme
Ainsi que jusqu'à terre des flambeaux descendue est la flamme
Ma déchirante amour comme un bouquet défait quand on y touche
Mon amour sans en souffler plus qu'en tremblant suit partout ma bouche
Mon amour pour qui tout langage est une ceinture défaite
Et la phrase qui se nouait ne sait où donner de la tête
Car à ce seuil de mon amour parler perd tous ses stratagèmes
À cette porte je n'ai plus d'autres mots avouant que j'aime
Qui donc jamais aurait pu dire à l'aveugle ce qu'est le jour
Et le poème meurt d'aimer qui ne murmure que l'amour
Il meurt ainsi que meurt l'année à son dernier quartier lunaire
Comme un royaume sans musique où la mémoire dégénère
J'ai fait celui-ci dans l'heure où je suis dans le trou du malheur
Comme un homme qui ne voit plus le lendemain de sa douleur
Et qui sur sa pierre ne peut inventer de mettre autre chose
Que ces deux mots de Mon amour qui sont comme la mort des roses
Commentaire de Zaïd : C'est d'une conversation que j'eus avec mon Maître que j'ai pris liberté de dater ainsi ce poème suivant le calendrier syriaque, comme faisaient les premiers poètes d'al-Andalous. Il avait dit de la vieillesse qu'elle est les mois de kânoûn de l'homme où l'amour demeure alors qu'il n'y a plus de roses.
Э
Nous avons traversé la vie ainsi que chiffres enlacés
Écrits de neige sur le drap de gauche à droite moi d'abord
Initiale à ton sommeil te gardant de l'aube à bâbord
Et sur l'oreiller pâle et doux la lettre d'Elsa renversée
Car l'alphabet de ton pays possède ce signe à l'envers
Que me traduisent les miroirs et qui paraît oiseau volant
N'étant que la courbe d'aimer le refuge d'un geste blanc
Baiser perdu Main des adieux croissant de lune ou cœur ouvert
Dans le paraphe de tes bras leur accolade où tout s'inscrit
Et le bonheur et le malheur jusqu'au matin dormant ensemble
Ô mon amour couleur du temps tout ce qui tremble te ressemble
Ton silence adorable entre en moi comme un cri
Commentaire de Zaïd : La lettre oborothniya que j'ai copiée au mur de la chambre d'An-Nadjdî était par lui dessinée de façons infinies, et c'était parfois une mouette volant de gauche à droite, parfois un trident dans l'autre sens, et il l'ornait souvent de fleurs dont j'ignore les noms.
CHARI' (Le Figuier)
La maison n'était qu'un nœud de ténèbres
Reviens veux-tu bien nos pas recroiser
A-t-elle toujours ses volets funèbres
L'escalier de pierre aux marches brisées
J'y revois toujours ta robe légère
Repassons le seuil en vain condamné
Retrouver ici l'odeur passagère
Qui remonte à nous du fond des années
Je trace ton nom sur le figuier mâle
Qui a ce parfum des corps entr'aimés
Ton nom va grandir dans l'écorce pâle
Avec l'arbre et l'ombre au jardin fermé
Peu à peu perdant la forme des lettres
Qu'il s'écarte donc comme font les plaies
Illisible alors au passant peut-être
Ce cri de soleil dont je t'appelais
Les mots que l'on dit sur les lèvres meurent
Le sens qu'ils portaient s'éteint lentement
Il faut accepter que rien n'en demeure
Les baisers sont seuls partis les amants
Je ne t'ai donné qu'un chant périssable
Comme était ce cœur pourtant qui battit
Ah mon triste amour mon château de sable
Les baisers sont seuls les amants partis
Commentaire de Zaïd : Cette fable apparemment a trait à un épisode de la vie d'Elsa et d'An-Nadjdî au pays ifrandjî où vécut au siècle passé cette femme qui mourut de la peste noire, et dont j'ai déjà parlé. Mon Maître faisait souvent allusion à cette ville, où se trouve le tombeau de Lavra, Laoura ou l'Awra, si je me souviens bien, dont il disait, ne fût-ce que pour ses Gitans, qu'elle était une autre Grenade. Il me semble que ce fut pendant une guerre d'invasion qu'ils s'y trouvèrent, il faut croire qu'ils y retournèrent par la suite. J'ai souvent rêvé de cette idée où, selon mon Maître, c'était tout autre secte d'Égyptiens qu'on rencontrait : comme ceux d'ici s'appelant Rom-Muni ou Calès, mais au langage des Gitans mêlant des mots semble-t-il venus de l'Orient slave, et pour la mort disent merla quand ici en est le nom marriben.
LES MAINS D'ELSA
Donne-moi tes mains pour l'inquiétude
Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé
Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauvé
Lorsque je les prends à mon pauvre piège
De paume et de peur de hâte et d'émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fuit de partout dans mes mains à moi
Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Qui me bouleverse et qui m'envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli
Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet des sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots
Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D'une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d'inconnu
Il n'y a pas de commentaire de Zaïd à ces vers, sur lesquels furent mises plusieurs fois des musiques. Il est possible qu'ils soient d'autre source, ou du moins écrits beaucoup plus tard, après la chute de Grenade, quand une certaine contagion de la syntaxe castillane mit sur des lèvres maures, ou comme on dit alors morisques, la forme future du verbe il sait comme d'il est. À moins que la contrefaçon fût gitane, du temps où les Maures persécutés apprirent de ce peuple errant à vivre hors la loi des vainqueurs. D'autant que la langue des Calès forme un futur par la terminaison uniforme en a pour toutes les personnes (à ce peuple, c'est l'impératif qui manque, les Gitans n'ayant à qui donner des ordres).
Le titre est de tradition orale. La musique est jouée au moyen d'instruments peints et décorés de nacre avec quoi des chanteurs ambulants allaient encore porter l'arabe des temps abolis dans les despoblados des monts où les Castillans ne se hâtaient point de remplacer les Maures, et où souvent les musiciens étaient assaillis par des loups ou des sangliers.
ÉNIGME
Un grand champ de lin bleu parmi les raisins noirs
Lorsque vers moi le vent l'incline frémissant
Un grand champ de lin bleu qui fait au ciel miroir
Et c'est moi qui frémis jusqu'au fond de mon sang
Devine
Un grand champ de lin bleu dans le jour revenu
Longtemps y traîne encore une brume des songes
Et j'ai peur d'y lever des oiseaux inconnus
Dont au loin l'ombre ailée obscurément s'allonge
Devine
Un grand champ de lin bleu de la couleur des larmes
Ouvert sur un pays que seul l'amour connaît
Où tout a des parfums le pouvoir et le charme
Comme si des baisers toujours s'y promenaient
Devine
Un grand champ de lin bleu dont c'est l'étonnement
Toujours à découvrir une eau pure et profonde
De son manteau couvrant miraculeusement
Est-ce un lac ou la mer les épaules du monde
Devine
Un grand champ de lin bleu qui parle rit et pleure
Je m'y plonge et m'y perds dis-moi devines-tu
Quelle semaille y fit la joie et la douleur
Et pourquoi de l'aimer vous enivre et vous tue
Devine
Commentaire de Zaïd : An-Nadjdî faisait observer que le lin pousse à la fois dans le mardj et au pays d'Elsa. Cela lui paraissait assez dire pour expliquer cette énigme.
LA CROIX POUR L'OMBRE
Les gens heureux n'ont pas d'histoire
C'est du moins ce que l'on prétend
Le blé que l'on jette au blutoir
Les bœufs qu'on mène à l'abattoir
Ne peuvent pas en dire autant
Les gens heureux n'ont pas d'histoire
Amour est bonheur d'autre sorte
Il tremble l'hiver et l'été
Toujours la main dans une porte
Le cœur comme une feuille morte
Et les lèvres ensanglantées
Amour est bonheur d'autre sorte
Aimer à perdre la raison
Aimer à n'en savoir que dire
À n'avoir que toi d'horizon
Et ne connaître de saison
Que par la douleur du partir
Aimer à perdre la raison
Ah c'est toi toujours que l'on blesse
C'est toujours ton miroir brisé
Mon pauvre bonheur ma faiblesse
Toi qu'on insulte et qu'on délaisse
Dans toute chair martyrisée
Ah c'est toujours toi que l'on blesse
La faim la fatigue et le froid
Toutes les misères du monde
C'est par mon amour que j'y crois
En elle je porte ma croix
Et de leurs nuits ma nuit se fonde
La faim la fatigue et le froid
LE MIROIR
Si le miroir mimer osa
La rose et l'or des mimosas
Le saule en fleur au vent qui bouge
La sauge en sang qui saigne rouge
La violette et les lilas
De quoi se parent les yeux las
S'il prit leur regard aux pervenches
À la palombe l'aile blanche
S'il résuma le ciel en lui
Croisa le soleil et la pluie
S'il fut la nuit s'il fut le jour
À la lumière fit l'amour
Il a tremblé lorsque tu vins
A bu tes lèvres comme un vin
S'est perdu suivant ta musique
Au cœur du paradis physique
Ne voit plus rien quand tu t'en vas
Dans son profond sommeil rêve à
Toi seule aveugle à toute chose
Aux mimosas comme à la rose
Insensible à qui le grisa
Et n'est plus miroir que d'Elsa
Commentaire de Zaïd : De quel miroir il s'agissait, de verre ou de métal, nul ne peut dire, et furent propos nombreux de la signification cachée de ce chant. Quand la police de l'Émir fouilla le domicile de mon Maître, elle avait mission de trouver ce miroir qui se disait magique, et servant à lire temps d'hier comme de demain. J'en interrogeai par curiosité d'enfant An-Nadjdî qui me répondit : « Il y a des miroirs d'eau, de ciel (ou mirages)... mais sont les gens trop simples pour entendre qu'il y a miroirs de mots (ou images). C'est pourquoi leur est mystère la poésie. Ces vers signifient puisque enfin le secret t'en importe, que dans ma poésie où parfois je semble parler d'autre chose il n'est image qui ne serve à montrer Elsa, il n'est image que d'Elsa. »
LE CONTRE-CHANT
Vainement ton image arrive à ma rencontre
Et ne m'entre où je suis qui seulement la montre
Toi te tournant vers moi tu ne saurais trouver
Au mur de mon regard que ton ombre rêvée
Je suis ce malheureux comparable aux miroirs
Qui peuvent réfléchir mais ne peuvent pas voir
Comme eux mon œil est vide et comme eux habité
De l'absence de toi qui fait sa cécité
Ainsi dit une fois An-Nadjdî, comme on l'avait invité pour une circoncision, mais les gens trouvèrent ces paroles pour une fête obscures et déplacées. « Qu'a-t-il voulu dire ? – demandèrent-ils à Zaïd, – ne devrait-il ici parler uniquement du bonheur ? » Répétant alors sans doute une leçon de son Maître, l'enfant répondit que pour parler bonheur il faut y croire et que tant que miroirs ne sont que d'autrui, sans eux-mêmes pouvoir en autrui se voir, c'est-à-dire tant que l'autre en toi se voit sans te voir, il n'est que malheur d'aimer.
Alors on les chassa tous les deux.
C'est à cet épisode que va se référer plus tard Zaïd, au début de l'an chrétien 1941, commentant L'HORLOGE, et peut-être LE CONTRE-CHANT ne se comprend-il pas sans cet autre poème et ce qui le suit.
LES LILAS
Je rêve et je me réveille
Dans une odeur de lilas
De quel côté du sommeil
T'ai-je ici laissée ou là
Je dormais dans ta mémoire
Et tu m'oubliais tout bas
Ou c'était l'inverse histoire
Étais-je où tu n'étais pas
Je me rendors pour t'atteindre
Au pays que tu songeas
Rien n'y fait que fuir et feindre
Toi tu l'as quitté déjà
Dans la vie ou dans le songe
Tout a cet étrange éclat
Du parfum qui se prolonge
Et du chant qui s'envola
Ô claire nuit jour obscur
Mon absente entre mes bras
Et rien d'autre en moi ne dure
Que ce que tu murmuras
LE PLAISIR-DIEU
Dieu mon plaisir que je te touche
M'en soit le sentir plus qu'humain
Que ne suis-je sur ton chemin
Le blé que ton pied courbe et couche
Ô prendre ta main dans ma main
Déjà les mots rient dans ta bouche
Dieu mon plaisir que je te touche
Mon Dieu présent mon Dieu passé
À tous les instants tu me quittes
Et ce cœur en toi qui palpite
Déjà se renouent tes pensées
Est-ce me fuir qu'il bat si vite
Comme la raison l'insensé
Mon Dieu présent mon Dieu passé
Le plaisir que Dieu je t'ai d'être
Mon enfant toujours au matin
Ce ciel premier proche et lointain
Avant qu'on ouvre la fenêtre
Comme un manteau samaritain
Soleil Soleil qui me pénètres
Le plaisir que Dieu je t'ai d'être
Le doux plaisir le plaisir-dieu
Où le corps de l'âme se clive
Le plaisir qu'à l'eau fait la rive
Le plaisir qu'à voir font les cieux
Le plaisir que j'ai que tu vives
Le plaisir que j'ai de tes yeux
Le plaisir doux le plaisir-dieu
Commentaire de Zaïd : An-Nadjdî disait de ce poème que, malgré ce manteau qui vient des Écritures chrétiennes, il est la seule preuve jamais donnée du seul Dieu que tous les hommes tiennent pour véritable.
POUR DEMANDER PARDON
Si je chante le plaisir
N'en prends point ombrage
C'est pour ton âme saisir
Dans mes doigts sauvages
En saisir le cri l'odeur
La fleur fugitive
Pardonne-moi l'impudeur
Brutale et naïve
La parole au grand soleil
Qu'il eût fallu taire
Ailleurs que pour ton oreille
Le lit les mystères
Fallait-il que par faiblesse
J'en fasse la faute
Fallait-il que je te blesse
Parlant à voix haute
Comme soudain sur le monde
Se tait la tourmente
Tout se fait jardin qu'inonde
Le parfum des menthes
Mais je crains le moindre geste
La moindre imprudence
L'oiseau s'enfuit la main reste
Sur le cœur qui danse
Doute me vient de moi-même
Et peine secrète
Doute me vient que tu m'aimes
Ah le temps s'arrête
Il prend couleur éternelle
Douleur animale
Être même est criminel
Quand on a si mal
Rien ne cède rien ne passe
Et tout me déchire
Que faudrait-il que je fasse
Comment te fléchir
J'avais cru simplement vivre
Le bonheur d'y voir
J'étais ivre j'étais ivre
Sans en rien savoir
Mon dieu mon dieu quelle absence
Je sens et je touche
Jour et nuit n'ont plus de sens
Le cri plus de bouche
Commentaire de Zaïd : Quand j'eus tracé les lettres de ces soixante vers, mon Maître me demanda de les lui lire, ce que je fis en me détournant de lui, de peur de voir dans ses yeux les larmes. Mais il ne pleura point et dit : « Zaïd, répète-moi ces vers plus lentement, que je les comprenne. »
VERS À DANSER
Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble
Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble
Ces vers appartiennent d'évidence au cycle des contrefaçons morisques ou gitanes d'An-Nadjdî dont nous avons plus haut trouvé exemple, et pour la même raison, de ce messianisme du langage.
GAZEL DU FOND DE LA NUIT
Je suis rentré dans la maison comme un voleur Déjà tu partageais le lourd repos des fleurs |
au fond de la nuit |
J'ai retiré mes vêtements tombés à terre J'ai dit pour un moment à mon cœur de se taire |
au fond de la nuit |
Je ne me voyais plus j'avais perdu mon âge Nu dans ce monde noir sans regard sans image |
au fond de la nuit |
Dépouillé de moi-même allégé de mes jours N'ayant plus souvenir que de toi mon amour |
au fond de la nuit |
Mon secret frémissant qu'aveuglément je touche Mémoire de mes mains mémoire de ma bouche |
au fond de la nuit |
Long parfum retrouvé de cette vie ensemble Et comme aux premiers temps qu'à respirer je tremble |
au fond de la nuit |
Te voilà ma jacinthe entre mes bras captive Qui bouges doucement dans le lit quand j'arrive |
au fond de la nuit |
Comme si tu faisais dans ton rêve ma place Dans ce paysage où Dieu sait ce qui se passe |
au fond de la nuit |
Où c'est par passe-droit qu'à tes côtés je veille Et j'ai peur de tomber de toi dans le sommeil |
au fond de la nuit |
Comme la preuve d'être embrumant le miroir Si fragile bonheur qu'à peine on y peut croire |
au fond de la nuit |
J'ai peur de ton silence et pourtant tu respires Contre moi je te tiens imaginaire empire |
au fond de la nuit |
Je suis auprès de toi le guetteur qui se trouble À chaque pas qu'il fait de l'écho qui le double |
au fond de la nuit |
Je suis auprès de toi le guetteur sur les murs Qui souffre d'une feuille et se meurt d'un murmure |
au fond de la nuit |
Je vis pour cette plainte à l'heure où tu reposes Je vis pour cette crainte en moi de toute chose |
au fond de la nuit |
Commentaire de Zaïd : Comme je faisais remarquer à mon Maître que son gazel se dérobait à la tradition persane qui veut au dernier vers qu'apparaisse le nom du poète, en termes par quoi celui-ci se vante, il me répondit que Djâmî était Persan, mais que Kéïs l'Amirite appartenait à une tribu bédouine, et que c'était l'amour de Kéïs pour Leïlâ qui était son modèle, non point la poésie raffinée de Hérât. Et, pour lui, qu'étant Espagnol il n'avait à se vanter de rien, car dans ce pays sien les fruits sont générosité de la nature et non point de la ruse des hommes. Puis, subitement, il improvisa :
Va dire ô mon gazel à ceux du jour futur Qu'ici le nom d'Elsa seul est ma signature |
au fond de la nuit |
LA CHASSE
Celui-là qui peut la nuit dire
Qu'il garde pour lui son secret
Et qu'il me laisse mon empire
Où l'être demeure en arrêt
Comme un parfum que je respire
Tout ce qui se passe la nuit
Tout ce qu'éveille ton sommeil
Cette forêt d'oiseaux ce puits
De musique à mes deux oreilles
Le tien le mien quel cœur me bruit
Dans la nuit tout ce qui se passe
Les mots muets que je te dis
Nous fuyons et c'est une chasse
À travers un noir paradis
Où les chiens aboient à voix basse
Les chevaux se sont mis au pas
L'ombre frémit qui nous accueille
Où sommes-nous Je ne sais pas
Distinguer à fouler leurs feuilles
Les érables des catalpas
LES YEUX FERMÉS
Ne ferme pas les yeux Je suis
De ce côté de tes paupières
Je ne puis entrer dans la nuit
Où vont tes regards sans lumière
À quoi souris-tu devant moi
Quelle ombre en toi marche et te touche
Ah j'ai peur de ce que tu vois
Et d'ailleurs que tourne ta bouche
Notre temps passe Ouvre les yeux
Songe au bonheur que tu me voles
Tu me voles la part des cieux
Que je te jouais sur parole
Comme un qui perdit la partie
Je suis chassé de ton domaine
Vers qui sont tes rêves partis
Sur la rive où tu te promènes
Je sais Tu vis un autre temps
Où tout a changé de limites
Et l'homme même a changé tant
Qu'il semble Dieu mais Dieu l'imite
Déjà l'aiguille tourne en rond
L'heure d'un monde imaginaire
Où l'homme la foudre à son front
Parle plus haut que le tonnerre
Il y dépasse la pensée
La confiant à des machines
Et par des chemins insensés
S'en va découvrir d'autres Chines
Au-delà des soleils connus
Et des déserts inconnaissables
Qui répandent sous tes pieds nus
Des étoiles pour grains de sable
Toi qui le précèdes souvent
Sur les routes l'autre après l'une
Où l'avenir vire au grand vent
Des fins du monde vers la Lune
Toi qui sais les poisons cachés
Et la mauvaise conscience
Les faux-semblants les jeux trichés
La peste de la méfiance
Toi qui vois ce qui est après
Ta voix d'autre saison m'arrive
Mais jusqu'à toi je n'ai secret
Qui permette que je survive
Je sais Tu vis où rien n'est plus
Ce que nous fûmes ou nous crûmes
Même être autrement résolu
Déchirée autrement la brume
Et le faux encens dispersé
Des faux prophètes fait justice
Naît sur nos autels renversés
Autre raison du sacrifice
Toute faute autrement jugée
La vie ayant autres couleurs
La mort même fait apogée
Expérience la douleur
Autrement définis le bien
Le mal Autrement toute chose
Toujours déchirant d'autres liens
Osant d'autres apothéoses
C'est où sans moi sans moi c'est où
Tu fais la route de toi-même
Sans moi partie oubliant tout
Oubliant même que je t'aime
Rouvre-moi ces yeux adorés
Pour que j'y retrouve ma femme
Rouvre tes yeux démesurés
À la mesure de mon âme
Commentaire de Zaïd : Par exception, le titre Les Yeux fermés m'a été donné par An-Nadjdî lui-même, ajoutant qu'il ne voulait laisser à personne soin de formuler ce qui a trait aux yeux d'Elsa.
L'emphase mise au dernier mot fait allusion, de l'aveu de mon Maître, à un livre de l'avenir, à quoi se trouve je ne sais comment le nom d'Elsa lié.
CANTIQUE DES CANTIQUES
J'ai passé dans tes bras l'autre moitié de vivre
Tu es l'oiseau divin que l'on dit introuvable
Et pour aller à toi que la mer est profonde
Ceux du grand jour ne sauront jamais que ton nom
Au-delà de ton nom quelle chose appelai-je
Qui ne fût aussitôt le sang du sacrilège
Quand dans le jour premier entre les dents d'Adam
Dieu mit les mots de chaque chose
Sur sa langue ton nom demeura m'attendant
Comme l'hiver attend la naissance des roses
Il n'y a point au ciel assez d'yeux pour te voir
Je n'ai d'autre miroir que mon cœur à te tendre
Il garde pour lui seul ton visage secret
Ont-ils science assez pour ton pied sur le sable
Hiéroglyphe adorable et toujours effacé
Toi mon soleil de grâce en qui s'évanouit
La visible senteur des louanges humaines
Tu es la soif et l'eau le soir et le matin
Corps en qui la couleur est pareille aux contraires
Tout ce qu'aveuglément un monde à toi préfère
Est simulacre idole au prix du Dieu vivant
Je parle ici la langue des oiseaux
Que l'on voit en voyage
Tracer dans l'air des files de ciseaux
Pour tailler les nuages
Leur vol y semble à traverser les cieux
En découdre la jupe
Vers la contrée inconnaissable aux yeux
Conduits par une huppe
Qui va clamant la Reine des Sabâ
Sa beauté sa louange
Jusqu'au pays au-delà de là-bas
Où demeurent les Anges
Je ne suis pas le grand roi Salomon
Et qui dansait dans le soleil saumon
L'arc-en-ciel pour écharpe
Plus est l'amour que le sien violent
Dont je porte la marque
Moi qui connais le langage volant
Autant que ce monarque
Ma reine à moi n'est pas une statue
Un semblant de la femme
Je dois porter où rien ne se situe
La couleur de mon âme
Je dois porter oiseaux plus haut que vous
Dans vos millions d'ailes
Jusqu'où s'étend la Cité du Non-où
Miroir qui n'est que d'Elle
Et que s'entr'ouvre alors désert de Dieu
Comme au baiser la bouche
Que je sois Dieu qui n'ai que d'elle d'yeux
Ou seulement la touche
Ô ma lèvre-hirondelle
Ma main timidement à toucher tes genoux
S'étonne d'y sentir qu'un cœur-enfant tressaille
Je suis comme celui qui vint sur la colline
Et prit une perdrix dans ses mains par hasard
Il est là ne sachant que faire de sa chance
Ah que la plume est douce et cette peur qui bat
Toutes les femmes de ma vie
Étaient primevères de toi
Lorsque ma lèvre a gémi tes bras en couronne
Autour de mon âme ont mis leur champ d'anémones
Que pouvez-vous savoir du mal que j'ai des mots
Qui sont des vêtements indignes de ton ombre
Vous croyez que je joue et croyez que je mens
Incapables de voir ce qu'en mon cœur je cache
Au chant qui saigne en moi qu'est le chant de ma lèvre
Je te veille éternellement petite flamme
Immense tout à coup qui te fais mon brasier
Pour un reflet de toi j'abandonne mon âme
Que fleurisse la rose on taille le rosier
Car tu peux dire de moi Ceci est mon peuple
Tu descends lentement de terrasse en terrasse
Mon bel amour à pas de lune dans ma nuit
Ne me parle pas de la mer
À moi qui t'ai toute la vie
Chantée
Ne me parle pas de ta mère
À moi qui t'ai toute la vie
Portée
Derrière les murs dans la rue
Que se passe-t-il quel vacarme
Quels travaux quels cris quelles larmes
Ou rien La vie Un linge écru
Sèche au jardin sur une corde
C'est le soir Cela sent le thym
Un bruit de charrette s'éteint
Une guitare au loin s'accorde
La la la la la – La la la
La la la – La la la la la
Il fait jour longtemps dans la nuit
Un zeste de lune un nuage
Que l'arbre salue au passage
Et le cœur n'entend plus que lui
Ne bouge pas C'est si fragile
Si précaire si hasardeux
Cet instant d'ombre pour nous deux
Dans le silence de la ville
La la la la – La la la la
La la – la la – La la – la la
D'un tournant ta forme masquée
Ton visage dans l'autre sens
Ton pas ta voix tout m'est absence
Tout m'est un rendez-vous manqué
Ma paume avait gardé l'odeur de ton épaule
M'entends-tu te parler lorsque tu n'es pas là
Ce double mystère parmi
Les connaissances triomphantes
Ma femme sans fin que j'enfante
Au monde par qui je suis mis
THÈME POUR LE MOIS DE NAÏSSÂN
Je ne puis t'aimer jamais
Tant que je t'aime
Mon bonheur fabuleux immobile avant l'aube
Seuil instable de l'être et du songe un moment
Immobile attendant après l'aube ton aube
Je tiens infiniment ton doux bras dans ma main
Tandis qu'en moi fleurit une chose indicible
Sur ta lèvre déjà je vois pâlir demain
Ton visage est le ciel étoilé de ma vie
Toi qui marches dans moi ma profonde musique
J'écoute s'éloigner le parfum de tes pas
Le vent roule aux pentes du toit
De rousses graines d'azerolles
J'ai rêvé si longtemps de toi
Que j'en ai perdu la parole
Je suis plein du silence assourdissant d'aimer
Connais-tu le pays où la femme est songée
Te toucher c'est plus beau que d'être
Et te voir si doux que mourir
Ô mon amour ô ma grande herbe
Qu'on m'y laisse à jamais dormir
En vain j'avais coupé toutes les fleurs du monde
Elles sont à faner à terre devant toi
Sans eau sans rime
Commentaire de Zaïd : Et, quand il vit le titre que j'avais donné à ces morceaux de sa chair, mon Maître se fâcha contre moi, disant : « Salomon parlait le langage des Oiseaux, et sans doute que cela lui était commode pour converser avec la Huppe ou Simorg, mais qu'aurais-je fait de ce babil, puisque d'Elsa langage ne peut être que de la prière ? » Naïssân est dans le calendrier syriaque le premier mois de printemps.