Les nuits de Grenade ne sont que chansons derrière les rideaux de femmes blanches et brunes et les poètes les comparent aux oiseaux cachés dans les feuillages. Or, les danseuses n'étaient point voilées, car la beauté de leur visage avait caractère divin. Mais surtout l'ivresse des bruits harmonieux infiniment plus perverse que celle du vin régnait dans Grenade, dont elle était la gloire. On ne pouvait oublier que si les instruments à corde avaient été amenés de Bagdad un demi-millénaire plus tôt, c'est ici que cet art mystérieux des sons qui s'enchaînent s'était pour la première fois développé pour soi seul, je veux dire non pour l'accompagnement des paroles. Si bien que, lorsque ce divertissement des chants muets de mots avait retraversé la mer, l'Afrique avait appelé cette chose d'elle alors inconnue encore, n'ayant point de terme pour la désigner, de l'étrange nom de paroles de Grenade. Et ainsi se répandait au loin une sorte de mosaïque sonore ou musique aussi différente des chansons anciennes que les décors des mosquées sont des peintures persanes où l'on voit des chevaux, des sycomores et des guerriers, et parfois des bayadères et des chiens. Ainsi, quand Grenade éprouve en soi les approches de la mort, il semble qu'elle n'ait plus souci de rien que s'emplir de ces phrases muettes, où les sanglots et les rires disent mieux que les mots l'inexprimable de la vie. Ainsi Grenade est toute odeur de musique et les jardins ont plus de flûtes en cette saison que de fleurs : il y a des orchestres sur les murs et les tours, et le luth à cinq cordes répond à la cithare, accompagnée aux bas quartiers par les pandores. La pourpre ici des danseuses n'est plus qu'une guirlande suspendue aux paroxysmes des instruments. Ô merveille ! Aucun sens n'est donné à ces bruits harmonieux, faits comme les pavots pour endormir ta raison et libérer ta songerie. Toi seul écris la mystérieuse légende de toi-même au déroulement de ce discours incomparable. Ce haschisch donne à ton âme les ailes de l'éternité. C'est Grenade même qui pleure ainsi qu'une eau de source ou l'amour dans la jouissance démesurée... Grenade qui ne peut à rien croire qu'à son plaisir profond... Grenade dans la nuit grise et rose à la façon des tourterelles... Grenade au roucoulement des cordes au-dessus du Magrib des tambourins et tambours du bas peuple... oublieuse des rossignols de Médine et de Bagdad, roulant le chant andalou dans sa gorge à la dague offerte... Garnatâ pour lui donner son nom de grenat dans cette langue aux belles dents où parole se dit kalâm...
KALÂM GARNATÂ
Ce chant ne se divise pas
Comme d'oiseaux dans leur langage
Il n'est de barreaux à sa cage
Il n'a d'arrêt entre ses pas
Perpétuelle promenade
Ce sont paroles de Grenade
Où commence où finît le mot
Il meurt sans laisser d'héritage
Il n'y a point d'autre partage
Que du soupir et du sanglot
De l'ombre et de la sérénade
Dans ce climat bien tempéré
L'âme dort derrière les murs
Et la mandore n'y murmure
Qu'un rêve entre rire et pleurer
Tout s'y fait à la cantonade
Ce sont paroles de Grenade
La voix humaine s'y oublie
Comme dans un miroir l'image
Où l'eau s'éblouit la nage
S'éprend le fou de sa folie
Se perd dans les doigts la muscade
Ce sont paroles de Grenade
Pour y régler sur le cadran
De je ne sais quel astrolabe
Sa course syllabe à syllabe
L'esprit au fond du ciel trop grand
S'égare faute d'alidade
Ce sont paroles de Grenade
Prières sans le nom de Dieu
Sur quoi nul ne sait qui j'implore
Qui je blasphème ou qui j'adore
Ni vers quels cieux tournent mes yeux
L'avenir ou les temps nomades
Ce sont paroles de Grenade
Ce sont paroles de Grenade
Baisers donnés sitôt perdus
Éclairs d'un été sans orage
Navires voués au naufrage
Beaux enfants pour du vin vendus
Comme une bouche à la bravade
Ce sont paroles de Grenade
Elles n'ont rime ni raison
Comme pieds nus courant les plages
Comme cris de gens de halage
Comme semer hors de saison
Ô musique ô fanfaronnade
Ce sont paroles de Grenade
LE MIROIR BIEN-AIMÉ
Qui sait peut-être suffit-il aux conquérants d'avoir pris toutes ces villes, de tenir Alméria, Malaga, Ouâdi'Ach et Basta (Guadix et Baza dans leur patois)... L'accalmie, dans la ville gorgée de marchandises et de provisions, s'empara des esprits, Boabdil excepté... Un roi de vingt-sept ou vingt-huit ans, que lui reste-t-il de sa légendaire enfance ? Mais il avait en lui ce sentiment amer et profond du temps qui passe et, conscient que les Castillans, tenant les côtes d'Andalousie, pouvaient séparer Grenade des montagnes méridionales, les Albacharât dont les pâtures nourrissaient la ville, il ne voulut plus que dépenser ce qu'il lui restait de la grandeur nasride, comme le condamné priant avant de monter au bûcher qu'on lui joue un air à danser...
Et dans l'Alhambra la vie est toujours celle du grand songe islamique, rien n'est que beauté des bâtiments et des esclaves, tiédeur des eaux céruléennes, les oiseaux polychromes, les singes jacasseurs, les antilopes, les bons de pierre... Les Rois n'attendent pas la justice de l'autre monde : et que pourrait leur donner Allah qui valût ce harem aux mille enfants parfaites, le paradis des salles d'ombre et de marbre, les cours aux buissons odorants, les arbres et les fleurs ?
En face, Aïcha, la Reine Mère, habite le Généralife et les grandes fontaines s'y croisent comme sabres de pluie devant elle jusqu'au pied de la colline. Boabdil, quand il est trop las des conseils du hâdjib Yoûssoûf ben Koumiya qui ne voit en toute chose que l'argent, ce qui ne vaut ni moins ni mieux qu'au temps où il écoutait l'ancien wazîr de ville, Aboû'l-Kâssim ‘Abd al-Mâlik, qui n'avait qu'Allah dans la bouche et ne proposait rien qu'avec l'autorité du Coran... trop las des plaintes qui viennent de la cité, Boabdil s'en va retrouver cette jeune mère dont il a le visage, comme un miroir bien-aimé. C'est parce qu'il prend ici les seuls avis qu'il veuille suivre qu'on va le tenir pour un prince dégénéré. Ces conseils, cependant, est-ce tout ce qu'il y vient chercher ?
BOABDIL
Ma mère dites-moi d'où vient la destinée
Et si tout est écrit qu'importe ma conduite
M'avez-vous et la vie et le malheur donnés
Si le mal est de Dieu dois-je en payer les suites
AÏCHA
BOABDIL
Du pouvoir et de Dieu ma mère j'ai douté
Pour prouver Dieu faut-il que le mal s'accomplisse
Faut-il comme Dieu fait punir qui n'a fauté
Pour prouver Dieu faut-il exercer l'injustice
Aïcha regarde en Mohammed cet enfant de lune qu'il fut si beau d'ignorer toute chose et voit l'homme rongé d'être roi de savoir le destin qui l'attend l'homme de chair et de pensée au piège du monde pris qui déjà ne peut plus rattraper les dés lancés n'a choix de recommencer la partie ah que ne peut-elle lui mentir ainsi qu'on ment aux tout-petits et le bercer dans ses bras déshabitués de la tendresse elle dont la vie est déjà si longue et déchirée ayant donné toute sa passion le feu de ses jours et sa ruse à garder pour ce fils un pouvoir qui lui est maintenant d'amertume
Elle brode des fleurs et se tait écoutant les jets d'eau Lui semble avoir deviné quelque chose de ce qui l'habite et comme y trouver prétexte à poursuivre d'autres conversations interrompues
BOABDIL
Mère quel âge avait dites-moi le Prophète
Quand Khadidja la tête rouge de henné
Le prit entre ses bras comme moi vous ne faites
Qui meurs de revenir où de vous je suis né
AÏCHA
Ô mon faon cesse un jeu sacrilège où tu triches
Je comprends le pari par quoi ton cœur me ment
Mais va-t'en retrouver la jeunesse des biches
Je suis vieille et le sais irréparablement
Mère quand Mahomet à Khadidja sa femme
Fit deux fils et quatre filles dont Fâtima
Vingt ans les séparaient comme l'eau d'une rame
Ose dire qu'il n'était pas vrai qu'il aimât
AÏCHA
Va va je te connais va va je te devine
Jeune fruit de ma chair ô monstre de pitié
Tu ne peux me tromper toi qui dans ma poitrine
Remuais comme un diable et me frappais du pied
BOABDIL
L'amour que je vous porte ô Mère à nul autre n'est comparable
Les femmes m'ont donné le plaisir ainsi qu'une terre arable
Mais je tiens de vous le pouvoir une seconde fois la vie
Mon corps est fait de votre argile en refus de qui fut mon père
Et par blasphème du Coran mon âme et la vôtre sont paires
Mon âme qui tourne vers vous sa longue envie inassouvie
Les yeux de mon âme et mon corps n'ont pas un différent langage
C'est de toujours qu'avec vos yeux le dialogue qui s'engage
De l'homme comme de l'enfant est de ce feu que Dieu défend
Qu'est le narcisse auprès de vous qui régnez entre les jacinthes
Assise au-dessus des jets d'eau dont la prière a les mains jointes
Et marchez à pas de jasmin parmi mes désirs étouffants
Je tremble rien que de vous voir qui ne puis le faire sans crime
Et vous retrouve en mon miroir comme l'inceste d'une rime
Je crains le jour je crains la nuit je crains mon silence et mon bruit
AÏCHA
Émir abandonnez ces feintes et ces plaintes
L'âge n'a point en vous la démence calmé
Regardez-moi mon fils comme le temps m'a peinte
Et si même de toi je me puis croire aimée
BOABDIL
Me faut-il donc devant vous dire avec le langage de l'homme
Ces choses de la violence en moi du sang les mots qui nomment
Ce qu'à soi-même tait la bouche et dont j'ai le ventre habité
N'avez-vous pas le souvenir de ce que c'est que la tempête
Inexorable de l'époux qui fait en vous gémir la bête
Me faut-il être devant vous la mémoire d'obscénité
Reconnaissez l'incendie et le meurtre au fond de ma prunelle
Ni vous ni moi ne pouvons rien contre le printemps éternel
Qui n'a d'autre loi que sa loi qui n'a d'autre maître que lui
Pas plus que l'éclair je n'ai choix de vous épargner cet outrage
Et je suis la lance et l'épée et je suis la grêle et l'orage
Ah consentez du moins que je vous prenne entre mes bras de pluie
Puisque je suis le dernier Roi que je sois le dernier cyclone
Il faut qu'un péché sans mesure explique la chute d'un trône
Et pour l'enfer de moi Grenade dédaignée
AÏCHA
Grenade vous attend mon fils allez régner
Cependant les femmes de l'Émir paressent de salle en salle dans le palais qu'il regarde de chez Aïcha. Doux troupeau, parmi quoi l'habitude à peine à présent distingue Zoraiyma, de qui naquit cet enfant prisonnier, et que l'on tient pourtant pour la Reine véritable. Elle joue avec ses bijoux et s'imagine longuement de quoi ce petit peut avoir l'air maintenant, quel âge a-t-il ? Dix, onze ans... peut-être douze... À chacun le temps varie, et faute de comparaison l'homme toujours se perd dans le compte des saisons : ici, dans ce paradis parfait de l'Alhambra, une femme, une Reine, à quoi marquerait-elle coche des jours ? Le temps pour elle est la présence, et ce qui manque, où peut-on bien y lire changement ? L'absent ne grandit pas, dans la force du corps ou la force de l'âme... Ô mère ! toujours jeune mère dont l'enfant à peine encore abandonne son sein... Elle n'a point jalousie des favorites qui, comme elle, traînant ici, ont les plaisirs endormis et les soins sans fin de leurs corps. Que savent-elles de ce qui se passe au-delà du mardj bleui qu'on aperçoit des miradors ? Qu'importe à celles qui se promènent avec les paons ! Et, à côté des bains, il y a une chambre qu'on dit du Sommeil, où les niches de repos sont pour elles comme les branches d'un bel arbre sombre à des perruches. Fenêtres, portes et piliers forment une forêt, avec ses clairières... Dans le balcon, là-haut, il y a des musiciens que le fer rouge a déchu de voir, qui jouent sans arrêt de longues phrases pareilles à la bouche frappée avec la paume, et de temps en temps s'élève une voix sans regard psalmodiant des mots de Perse ou d'Égypte, des chants d'Afrique ou d'Andalousie...
CHANT DU MUSICIEN AVEUGLE
J'ai payé le prix inhumain
De hanter le jardin des femmes
Moi qui ne parle qu'à leur âme
Le langage des seules mains
Et dans la chambre du Sommeil
Où ma cithare s'émerveille
Ma plainte à leur oreille rôde
Comme une larme d'émeraude
Une goutte de sang vermeil
Devant elles mon genou ploie
Son imploration physique
Si c'est péché contre la loi
De Mahomet qu'aimer musique
De qui vous rêvez-vous la proie
Dormant à demi sans le Roi
Vous dont j'entends tomber les mules
À mes yeux vides inconnues
Prêtes toujours et toujours nues
Du balcon qui me dissimule
Je devine vos mouvements
À quoi rêvez-vous mi-dormant
Telles que je vous imagine
Et si j'enfreins la loi divine
Tant que pécher rien ne m'est doux
Je suis le radeau dérivant
Dans l'ombre fraîche au-dessus d'elles
Le songe mâle aux mains de vent
Le vol bas plongeant comme avant
L'orage on voit les hirondelles
Je suis l'orchestre toujours prêt
À chanter toute une forêt
Obscure ainsi que mes regards
Je suis le sanglot des regrets
Pour les plaisirs qu'on espérait
Avoir pris avant que s'égare
Le printemps qui pleure en secret
Parfum qui confond les collines
C'est moi c'est moi cœur qu'on fendit
Ciel défendu bonheur maudit
La mer inondant les salines
La bouche au baiser qui s'incline
Et le mot meurt sans être dit
Sur la lèvre amère du chantre
Ô douceur des filles soudain
Dans mes bras mes jambes mon ventre
Avec l'impudeur du dédain
Toutes les roses du jardin
Et tous les baisers grenadins
De toutes les fenêtres m'entrent
LE BASSIN
Maintenant, dans la cour des Myrtes... ah, laissez-moi préférer le nom que nous donnons à ces buissons, dont le parfum nous vient de Chypre ou de Paphos, aux arraynes castillans volés aux rayhâhin andalous...
Maintenant, dans la cour des Myrtes à l'Alhambra, auprès d'une fille si belle que je n'ai besoin pour en parler ni de l'antilope ni de l'aurore – et que vous fait au fond qu'on l'appelle Zahrâ' ? – Mohammed XI, assis au rebord du bassin, les yeux perdus vers l'est où sur le mur des Bains le nom de Yoûssoûf de Nasride est écrit de triomphaux caractères coufiques, Mohammed XI en son manteau de malf rouge, Mohammed comme s'il avait repris chez sa mère souvenance des temps abolis, s'abandonne à sa propre histoire...
Ô douce almée à la taille de cette heure, et qui ne comprends rien des paroles souveraines, tu m'es juste l'oreille qu'il fallait, attentive et distraite, ouverte au son mais sourde au sens... Et l'Émir rêve haut, sachant mieux qu'autrui son destin...
Un jour d'enfance il m'en souvient dit Boabdil
Elle
aimait en lui seulement sa force et s'étonnait Qu'il lui parlât ne demandant de lui que ce plaisir parfois
Comme tantôt le plus souvent qu'il vous faut feindre Après Tout ce n'était peut-être pas à elle qu'il parlait
C'est une chose étrange que les Rois dit-il Je n'aimais
Pas mon père et pourquoi
L'eussé-je aimé pourquoi cet être lourd l'eussé-je
Aimé qui me regardait sans regard et qu'avions-nous de commun
Sinon cette odeur de meurtre
Elle vient d'au-delà cette vie où se fonde le pouvoir Elle vient
D'un temps oublié le temps du premier qui s'assit sur ce trône et rendit la justice
Moi
je suis celui qui n'a pas après lui ce mensonge
Étant le dernier de cette dynastie et celui dans les mains de qui tout se dissipe moi de qui tout part en pièces
Qu'est-ce que je disais
Il vit soudain la femme et sourit comme alors dans le jardin désert lorsque son père y vint sans bruit à l'heure chaude et regarda son fils penché sur le bassin
Je n'aimais pas mon père il parlait de chevaux
Il avait une vie à lui des enfants des épouses
Pourquoi s'appliquait-il à m'apprendre le sabre et savait-il de moi plus que d'un perroquet
Ô ma mère avez-vous tenu vraiment cet homme dans vos bras
Vous qui sentez le soir comme un jardin de lune
Je ne vous avais pas demandé de me donner pour père un Roi
Il m'en souvient jamais auparavant je n'avais vu sa pensée à lui qui regardait toujours au-dessus de ma tête et tout d'un coup dans l'eau j'ai vu l'arbre à l'envers au milieu des poissons il était là dans le silence de midi
Car je n'ai pas oublié l'heure ni la couleur de sa robe on eût dit
Qu'il s'était habillé pour que je m'en souvienne et pas plus que son poids sur le miroir la surprise pour la première fois de ses yeux pour la première fois cette porte ouvrant sur ce mystère en lui
Sa robe était de zerdaneh d'Égypte d'où des bêtes semblaient me surveiller d'entre les fils d'or
Je n'aimais pas mon père et je sais bien pourquoi
Ni son poids ni son pas son parler son haleine
Ni son poil ni sa peau je n'aimais pas mon père et cette seule fois que j'ai lu dans ses yeux des paroles muettes
La peur et le mépris n'ont pas pour s'exprimer un seul mot qui les joint
Et cette seule fois un sentiment humain dans l'œil de l'homme et j'y ai lu ma mort
Il avait eu ce geste vers mon cou dans l'eau courante où les poissons dorés faisaient voile vers moi des pétales de fleurs tournaient à la surface on était dans ce mois où neige le tilleul
Ma mort avait-elle donc ce visage où ma mère avait su que j'allais naître et ce Roi quelle gêne pour lui que je fusse ainsi qu'un faon parmi ses faons
Plus que la crainte en moi criait la honte
Et le Malencontreux se tut sous les cyprès dont le fruit profondément cache un secret Quelque chose en lui varia comme une barque à l'amarre et sa main caressa la femme
Il se leva dans lui ce parfum de mémoire et la foule courut vers la porte avec les chiens blonds dans un bruit d'armes sur les dalles
Ô Roi dit-il ô roi mon père il vous semblait possible d'allier la puissance et la ruse. Et vous ne saviez pas que le siècle eût changé comme un voyageur qui n'est plus le même après l'étape et la poussière ô trop tard venu dans ce monde où les dés ont amené le point depuis longtemps de notre perte Ô rassembleur de terres qui n'as point compris qu'en tes mains vainement se réfugiait l'héritage et quand tu reprenais une ville une autre de toi tombait
Un jour vient quand les Rois n'ont plus loisir de descendre de selle et quelle différence alors entre eux et les bandits car n'est un souverain que celui qui paresse un jour vient quand les Rois ne sont plus qu'un rêve entre les bornes du royaume à l'heure du réveil un jour vient c'est le jour les mots perdent leur sens nocturne et le pigeon roucoule sur le toit d'étranges prophéties
Qui donc t'avait montré cet enfant dans la cour auquel tu n'avais garde alors disant Voilà le dernier Roi de Grenade
On rit d'abord d'une parole de fakîr ah jetez de l'or qu'il s'en aille et puis l'ombre se fait sur la chose prédite elle tourne en vous comme un cabri La main chasse l'idée apparemment mais si déjà tu portes ce cœur en toi défunt qui pourrait écarter les mouches du cadavre
Et donc tu regardais ton fils dans l'eau dormante en ce bassin des Myrtes comme alors où je vois aujourd'hui mon destin
Voilà voilà le dernier Roi de Grenade Insensé qui n'as plus maintenant devant toi que cette fin du royaume Et ne va point chercher à conjurer le sort avec les lances de l'armée ayant devant les yeux ton malheur et ne suffisait-il pas pour déjouer le sort avant qu'il règne d'étouffer cet enfant d'étouffer l'histoire en cet enfant
Il n'est pas besoin de parler que tout se sache et nous portions tous deux mon père ce secret Heureux celui qui n'a pas vu sa mort dans les yeux de sa source heureux plus encore celui qui ne piétine pas son propre feu
Jadis n'étions-nous point des cavaliers sans but que notre course et la tente s'ouvrait au bout de la fatigue et nous allions d'un campement à l'autre oubliant derrière nous le terrain conquis
Qu'est-il donc arrivé que je tourne en moi-même au milieu des cendres qu'est-il arrivé que je sois implacablement le dernier Vois comme la terre implacablement sous moi se racornit et déjà de toutes parts j'aperçois ma limite Il n'est même plus besoin de monter sur les tours plus besoin de tendre l'oreille aux trompettes étrangères
Que ne m'a-t-il tué dans ses mains royales ce père ainsi qu'il en eut plus d'une fois l'envie et devant lui fuyaient les gazelles comprenant cette chose obscure en son âme et que ne m'a-t-il tué pour que Grenade vive et regarde ces mains que j'ai c'est tout en moi ce qui me vient de lui tirant plus tôt du côté de ma mère
Hormis pour ces mains de bourreau
Ces mains où tout se dissipe et se perd ces mains sur rien jamais qui ne se ferment où tout se change en poussière et ruisselle d'ombre entre les doigts
Zahrâ' Charifa Zaïdé filles de l'infini que ne rien faire unit plus jeunes que l'eau bleue au vent parfois ridée
Le regard de l'Emir qui les dépasse égare une fuite d'idées
Où lui se désespère et Grenade se perd Zahrâ' Charifa Zaïdé
Zahrâ' Charifa Zaïdé l'une qui se plaint l'autre qui se peint la troisième à l'air d'une enfant grondée
Quel homme sans vouloir les prendre peut les voir tant est leur ventre tendre et passer son chemin sans y porter la main vous fait le cœur se fendre
Zahrâ' Charifa Zaïdé comme luzerne après l'ondée où tout est bonheur du pied nu courir courir et là venu mourir d'une mort ingénue
Je ne songe pas demander Zahrâ' Charifa Zaïdé le plaisir ni choisir entre elles
Il suffit de les regarder gazelles gazelles
Zahrâ' Charifa Zaïdé
Et rien ne peut désormais se résoudre avec des chansons ni l'être humain dans sa jeunesse ni
Le roi qui porte autre souci que du printemps pour quoi les poètes ont toujours dans les palais placé leurs tragédies
Affrontant l'histoire du prince de chair et celle du souverain d'airain
Or voici que cette discorde s'étend aujourd'hui dans la profondeur du royaume et c'est vous ou moi Boabdil
Si bien que je répète maintenant sa lamentation
Non point comme le miroir d'un monarque
Mais l'écho de l'homme
En ce siècle devenu l'héritier de toutes les douleurs de la couronne
Et celui qui meurt de la peste et celui qui meurt de la faim
La femme tombée à genoux l'esclave usé jusque dans l'âme
Chaque misère est un royaume où quelqu'un d'entre nous est roi
PLAINTE ROYALE
Douce diversité des femmes pour ma force
Comme un collier des soirs au matin refermé
Suis-je las de moi-même ou simplement d'aimer
Et le parfum se perd dans l'immense divorce
De l'âme et de la chair de l'arbre et de l'écorce
Un jour on se retrouve au bord du temps brisé
Ne gardant du baiser que la lèvre incertaine
Et ne comprenant plus le sanglot des fontaines
Sans émoi sans mémoire et le cœur dégrisé
Ce cœur on ne sait trop pourquoi martyrisé
Pourquoi m'avoir laissé dans ce désert des sables
Où rien ne me paraît écrit qu'en noir et blanc
Pourquoi m'avez-vous fui désirs lents et brûlants
Comme un enfant déçu lorsque finît la fable
Dont plus grande est la faim lorsqu'il quitte la table
Je suis demeuré seul et triste quand soudain
Vous avez dans ma vie ainsi fait le silence
Je ne me souviens plus que de ma violence
Je ne suis plus de moi que l'ombre et le dédain
Muets sont les oiseaux aveugles les jardins
ZAM'RA DE ZAHRÂ'
Mohammed est triste On ne sait
Comment réveiller les éclairs
Malheur de moi qui l'enlaçais
Croyant comme la paille plaire
Au feu royal cherchant sa proie
fl s'est détourné de ma bouche
Allons dansons toutes les trois
Pour oublier le roi farouche
Ah dansons dansons la zam'ra
Que je le croie entre mes bras
Seins petits pour tes yeux si grands
Charifa viens toi la première
Qui respires l'ambre odorant
T'offrir à sa froide lumière
Tout simplement qu'il te sourie
Ne crains pas que je sois jalouse
Quand j'entendrai comme tu cries
Je danserai sur la pelouse
Ah dansons dansons la zam'ra
Pendant qu'il jouit dans tes bras
Qu'il ait la plus belle de nous
Toi Zaïdé s'il te préfère
Qu'il te serre dans ses genoux
Qu'il entre en toi comme le fer
Tu vas apprendre enfin de lui
Ce qui fait tout bas que je pleure
Car l'amour vient comme la pluie
Le plaisir comme la douleur
Ah dansons dansons la zam'ra
Et qu'il t'étouffe entre ses bras