Les nuits de Grenade ne sont que chansons derrière les rideaux de femmes blanches et brunes et les poètes les comparent aux oiseaux cachés dans les feuillages. Or, les danseuses n'étaient point voilées, car la beauté de leur visage avait caractère divin. Mais surtout l'ivresse des bruits harmonieux infiniment plus perverse que celle du vin régnait dans Grenade, dont elle était la gloire. On ne pouvait oublier que si les instruments à corde avaient été amenés de Bagdad un demi-millénaire plus tôt, c'est ici que cet art mystérieux des sons qui s'enchaînent s'était pour la première fois développé pour soi seul, je veux dire non pour l'accompagnement des paroles. Si bien que, lorsque ce divertissement des chants muets de mots avait retraversé la mer, l'Afrique avait appelé cette chose d'elle alors inconnue encore, n'ayant point de terme pour la désigner, de l'étrange nom de paroles de Grenade. Et ainsi se répandait au loin une sorte de mosaïque sonore ou musique aussi différente des chansons anciennes que les décors des mosquées sont des peintures persanes où l'on voit des chevaux, des sycomores et des guerriers, et parfois des bayadères et des chiens. Ainsi, quand Grenade éprouve en soi les approches de la mort, il semble qu'elle n'ait plus souci de rien que s'emplir de ces phrases muettes, où les sanglots et les rires disent mieux que les mots l'inexprimable de la vie. Ainsi Grenade est toute odeur de musique et les jardins ont plus de flûtes en cette saison que de fleurs : il y a des orchestres sur les murs et les tours, et le luth à cinq cordes répond à la cithare, accompagnée aux bas quartiers par les pandores. La pourpre ici des danseuses n'est plus qu'une guirlande suspendue aux paroxysmes des instruments. Ô merveille ! Aucun sens n'est donné à ces bruits harmonieux, faits comme les pavots pour endormir ta raison et libérer ta songerie. Toi seul écris la mystérieuse légende de toi-même au déroulement de ce discours incomparable. Ce haschisch donne à ton âme les ailes de l'éternité. C'est Grenade même qui pleure ainsi qu'une eau de source ou l'amour dans la jouissance démesurée... Grenade qui ne peut à rien croire qu'à son plaisir profond... Grenade dans la nuit grise et rose à la façon des tourterelles... Grenade au roucoulement des cordes au-dessus du Magrib des tambourins et tambours du bas peuple... oublieuse des rossignols de Médine et de Bagdad, roulant le chant andalou dans sa gorge à la dague offerte... Garnatâ pour lui donner son nom de grenat dans cette langue aux belles dents où parole se dit kalâm...

KALÂM GARNATÂ

Ce chant ne se divise pas

Comme d'oiseaux dans leur langage

Il n'est de barreaux à sa cage

Il n'a d'arrêt entre ses pas

Perpétuelle promenade

 

Ce sont paroles de Grenade

 

Où commence où finît le mot

Il meurt sans laisser d'héritage

Il n'y a point d'autre partage

Que du soupir et du sanglot

De l'ombre et de la sérénade

 

Ce sont paroles de Grenade

 

Dans ce climat bien tempéré

L'âme dort derrière les murs

Et la mandore n'y murmure

Qu'un rêve entre rire et pleurer

Tout s'y fait à la cantonade

 

Ce sont paroles de Grenade

 

La voix humaine s'y oublie

Comme dans un miroir l'image

Où l'eau s'éblouit la nage

S'éprend le fou de sa folie

Se perd dans les doigts la muscade

 

Ce sont paroles de Grenade

 

Pour y régler sur le cadran

De je ne sais quel astrolabe

Sa course syllabe à syllabe

L'esprit au fond du ciel trop grand

S'égare faute d'alidade

 

Ce sont paroles de Grenade

 

Prières sans le nom de Dieu

Sur quoi nul ne sait qui j'implore

Qui je blasphème ou qui j'adore

Ni vers quels cieux tournent mes yeux

L'avenir ou les temps nomades

 

Ce sont paroles de Grenade

 

Aussitôt formés que défunts

Où vous enfuyez-vous nuages

Et qui peut sentir au passage

Ce que dit au vent le parfum

Charades charades charades

 

Ce sont paroles de Grenade

 

Baisers donnés sitôt perdus

Éclairs d'un été sans orage

Navires voués au naufrage

Beaux enfants pour du vin vendus

Comme une bouche à la bravade

 

Ce sont paroles de Grenade

 

Elles n'ont rime ni raison

Comme pieds nus courant les plages

Comme cris de gens de halage

Comme semer hors de saison

Ô musique ô fanfaronnade

 

Ce sont paroles de Grenade

LE MIROIR BIEN-AIMÉ

Qui sait peut-être suffit-il aux conquérants d'avoir pris toutes ces villes, de tenir Alméria, Malaga, Ouâdi'Ach et Basta (Guadix et Baza dans leur patois)... L'accalmie, dans la ville gorgée de marchandises et de provisions, s'empara des esprits, Boabdil excepté... Un roi de vingt-sept ou vingt-huit ans, que lui reste-t-il de sa légendaire enfance ? Mais il avait en lui ce sentiment amer et profond du temps qui passe et, conscient que les Castillans, tenant les côtes d'Andalousie, pouvaient séparer Grenade des montagnes méridionales, les Albacharât dont les pâtures nourrissaient la ville, il ne voulut plus que dépenser ce qu'il lui restait de la grandeur nasride, comme le condamné priant avant de monter au bûcher qu'on lui joue un air à danser...

Et dans l'Alhambra la vie est toujours celle du grand songe islamique, rien n'est que beauté des bâtiments et des esclaves, tiédeur des eaux céruléennes, les oiseaux polychromes, les singes jacasseurs, les antilopes, les bons de pierre... Les Rois n'attendent pas la justice de l'autre monde : et que pourrait leur donner Allah qui valût ce harem aux mille enfants parfaites, le paradis des salles d'ombre et de marbre, les cours aux buissons odorants, les arbres et les fleurs ?

En face, Aïcha, la Reine Mère, habite le Généralife et les grandes fontaines s'y croisent comme sabres de pluie devant elle jusqu'au pied de la colline. Boabdil, quand il est trop las des conseils du hâdjib Yoûssoûf ben Koumiya qui ne voit en toute chose que l'argent, ce qui ne vaut ni moins ni mieux qu'au temps où il écoutait l'ancien wazîr de ville, Aboû'l-Kâssim ‘Abd al-Mâlik, qui n'avait qu'Allah dans la bouche et ne proposait rien qu'avec l'autorité du Coran... trop las des plaintes qui viennent de la cité, Boabdil s'en va retrouver cette jeune mère dont il a le visage, comme un miroir bien-aimé. C'est parce qu'il prend ici les seuls avis qu'il veuille suivre qu'on va le tenir pour un prince dégénéré. Ces conseils, cependant, est-ce tout ce qu'il y vient chercher ?

 

BOABDIL

 

Ma mère dites-moi d'où vient la destinée

Et si tout est écrit qu'importe ma conduite

M'avez-vous et la vie et le malheur donnés

Si le mal est de Dieu dois-je en payer les suites

 

AÏCHA

 

Mon fils Dieu n'est plus Dieu si le mal et le bien

Ne sont également de lui les créatures

Et tu n'es plus le Roi si de lui tu ne tiens

Ton injuste pouvoir ambigu par nature

 

BOABDIL

 

Du pouvoir et de Dieu ma mère j'ai douté

Pour prouver Dieu faut-il que le mal s'accomplisse

Faut-il comme Dieu fait punir qui n'a fauté

Pour prouver Dieu faut-il exercer l'injustice

 

Aïcha regarde en Mohammed cet enfant de lune qu'il fut si beau d'ignorer toute chose et voit l'homme rongé d'être roi de savoir le destin qui l'attend l'homme de chair et de pensée au piège du monde pris qui déjà ne peut plus rattraper les dés lancés n'a choix de recommencer la partie ah que ne peut-elle lui mentir ainsi qu'on ment aux tout-petits et le bercer dans ses bras déshabitués de la tendresse elle dont la vie est déjà si longue et déchirée ayant donné toute sa passion le feu de ses jours et sa ruse à garder pour ce fils un pouvoir qui lui est maintenant d'amertume

Elle brode des fleurs et se tait écoutant les jets d'eau Lui semble avoir deviné quelque chose de ce qui l'habite et comme y trouver prétexte à poursuivre d'autres conversations interrompues

 

BOABDIL

 

Mère quel âge avait dites-moi le Prophète

Quand Khadidja la tête rouge de henné

Le prit entre ses bras comme moi vous ne faites

Qui meurs de revenir où de vous je suis né

 

AÏCHA

 

Ô mon faon cesse un jeu sacrilège où tu triches

Je comprends le pari par quoi ton cœur me ment

Mais va-t'en retrouver la jeunesse des biches

Je suis vieille et le sais irréparablement

 

BOABDIL

 

Mère quand Mahomet à Khadidja sa femme

Fit deux fils et quatre filles dont Fâtima

Vingt ans les séparaient comme l'eau d'une rame

Ose dire qu'il n'était pas vrai qu'il aimât

 

AÏCHA

 

Va va je te connais va va je te devine

Jeune fruit de ma chair ô monstre de pitié

Tu ne peux me tromper toi qui dans ma poitrine

Remuais comme un diable et me frappais du pied

 

BOABDIL

 

L'amour que je vous porte ô Mère à nul autre n'est comparable

Les femmes m'ont donné le plaisir ainsi qu'une terre arable

Mais je tiens de vous le pouvoir une seconde fois la vie

 

Mon corps est fait de votre argile en refus de qui fut mon père

Et par blasphème du Coran mon âme et la vôtre sont paires

Mon âme qui tourne vers vous sa longue envie inassouvie

 

Les yeux de mon âme et mon corps n'ont pas un différent langage

C'est de toujours qu'avec vos yeux le dialogue qui s'engage

De l'homme comme de l'enfant est de ce feu que Dieu défend

 

Qu'est le narcisse auprès de vous qui régnez entre les jacinthes

Assise au-dessus des jets d'eau dont la prière a les mains jointes

Et marchez à pas de jasmin parmi mes désirs étouffants

 

Je tremble rien que de vous voir qui ne puis le faire sans crime

Et vous retrouve en mon miroir comme l'inceste d'une rime

Je crains le jour je crains la nuit je crains mon silence et mon bruit

 

Je ne sais plus où je me perds dans mes regards ou dans mes songes

Si votre présence m'est pire ou quand votre absence me ronge

Et c'est de vous par qui je suis que me vient ce qui me détruit

 

AÏCHA

 

Émir abandonnez ces feintes et ces plaintes

L'âge n'a point en vous la démence calmé

Regardez-moi mon fils comme le temps m'a peinte

Et si même de toi je me puis croire aimée

 

BOABDIL

 

Me faut-il donc devant vous dire avec le langage de l'homme

Ces choses de la violence en moi du sang les mots qui nomment

Ce qu'à soi-même tait la bouche et dont j'ai le ventre habité

 

N'avez-vous pas le souvenir de ce que c'est que la tempête

Inexorable de l'époux qui fait en vous gémir la bête

Me faut-il être devant vous la mémoire d'obscénité

 

Reconnaissez l'incendie et le meurtre au fond de ma prunelle

Ni vous ni moi ne pouvons rien contre le printemps éternel

Qui n'a d'autre loi que sa loi qui n'a d'autre maître que lui

 

Pas plus que l'éclair je n'ai choix de vous épargner cet outrage

Et je suis la lance et l'épée et je suis la grêle et l'orage

Ah consentez du moins que je vous prenne entre mes bras de pluie

 

Puisque je suis le dernier Roi que je sois le dernier cyclone

Il faut qu'un péché sans mesure explique la chute d'un trône

Et pour l'enfer de moi Grenade dédaignée

 

AÏCHA

 

Grenade vous attend mon fils allez régner

CELLES QUI SE PROMÈNENT

AVEC LES PAONS

Cependant les femmes de l'Émir paressent de salle en salle dans le palais qu'il regarde de chez Aïcha. Doux troupeau, parmi quoi l'habitude à peine à présent distingue Zoraiyma, de qui naquit cet enfant prisonnier, et que l'on tient pourtant pour la Reine véritable. Elle joue avec ses bijoux et s'imagine longuement de quoi ce petit peut avoir l'air maintenant, quel âge a-t-il ? Dix, onze ans... peut-être douze... À chacun le temps varie, et faute de comparaison l'homme toujours se perd dans le compte des saisons : ici, dans ce paradis parfait de l'Alhambra, une femme, une Reine, à quoi marquerait-elle coche des jours ? Le temps pour elle est la présence, et ce qui manque, où peut-on bien y lire changement ? L'absent ne grandit pas, dans la force du corps ou la force de l'âme... Ô mère ! toujours jeune mère dont l'enfant à peine encore abandonne son sein... Elle n'a point jalousie des favorites qui, comme elle, traînant ici, ont les plaisirs endormis et les soins sans fin de leurs corps. Que savent-elles de ce qui se passe au-delà du mardj bleui qu'on aperçoit des miradors ? Qu'importe à celles qui se promènent avec les paons ! Et, à côté des bains, il y a une chambre qu'on dit du Sommeil, où les niches de repos sont pour elles comme les branches d'un bel arbre sombre à des perruches. Fenêtres, portes et piliers forment une forêt, avec ses clairières... Dans le balcon, là-haut, il y a des musiciens que le fer rouge a déchu de voir, qui jouent sans arrêt de longues phrases pareilles à la bouche frappée avec la paume, et de temps en temps s'élève une voix sans regard psalmodiant des mots de Perse ou d'Égypte, des chants d'Afrique ou d'Andalousie...

CHANT DU MUSICIEN AVEUGLE

J'ai payé le prix inhumain

De hanter le jardin des femmes

Moi qui ne parle qu'à leur âme

Le langage des seules mains

Et dans la chambre du Sommeil

Où ma cithare s'émerveille

Ma plainte à leur oreille rôde

Comme une larme d'émeraude

Une goutte de sang vermeil

Devant elles mon genou ploie

Son imploration physique

Si c'est péché contre la loi

De Mahomet qu'aimer musique

De qui vous rêvez-vous la proie

Dormant à demi sans le Roi

Vous dont j'entends tomber les mules

À mes yeux vides inconnues

Prêtes toujours et toujours nues

Du balcon qui me dissimule

Je devine vos mouvements

À quoi rêvez-vous mi-dormant

Telles que je vous imagine

Et si j'enfreins la loi divine

Tant que pécher rien ne m'est doux

 

Combien dans la salle êtes-vous

Épaules d'or seins de sirènes

Cheveux dont la nuit se dénoue

Nacre flânant perle à la traîne

L'homme de chair plus grande n'a

Douleur qu'être aveugle à Grenade

Où pourtant sa musique va

Droit au cœur paresseux des reines

 

Je suis le radeau dérivant

Dans l'ombre fraîche au-dessus d'elles

Le songe mâle aux mains de vent

Le vol bas plongeant comme avant

L'orage on voit les hirondelles

Je suis l'orchestre toujours prêt

À chanter toute une forêt

Obscure ainsi que mes regards

Je suis le sanglot des regrets

Pour les plaisirs qu'on espérait

Avoir pris avant que s'égare

Le printemps qui pleure en secret

Parfum qui confond les collines

C'est moi c'est moi cœur qu'on fendit

Ciel défendu bonheur maudit

La mer inondant les salines

La bouche au baiser qui s'incline

Et le mot meurt sans être dit

Sur la lèvre amère du chantre

 

Ô douceur des filles soudain

Dans mes bras mes jambes mon ventre

Avec l'impudeur du dédain

Toutes les roses du jardin

Et tous les baisers grenadins

De toutes les fenêtres m'entrent

LE BASSIN

Maintenant, dans la cour des Myrtes... ah, laissez-moi préférer le nom que nous donnons à ces buissons, dont le parfum nous vient de Chypre ou de Paphos, aux arraynes castillans volés aux rayhâhin andalous...

Maintenant, dans la cour des Myrtes à l'Alhambra, auprès d'une fille si belle que je n'ai besoin pour en parler ni de l'antilope ni de l'aurore – et que vous fait au fond qu'on l'appelle Zahrâ' ? – Mohammed XI, assis au rebord du bassin, les yeux perdus vers l'est où sur le mur des Bains le nom de Yoûssoûf de Nasride est écrit de triomphaux caractères coufiques, Mohammed XI en son manteau de malf rouge, Mohammed comme s'il avait repris chez sa mère souvenance des temps abolis, s'abandonne à sa propre histoire...

Ô douce almée à la taille de cette heure, et qui ne comprends rien des paroles souveraines, tu m'es juste l'oreille qu'il fallait, attentive et distraite, ouverte au son mais sourde au sens... Et l'Émir rêve haut, sachant mieux qu'autrui son destin...

 

Un jour d'enfance il m'en souvient dit Boabdil

Elle

aimait en lui seulement sa force et s'étonnait Qu'il lui parlât ne demandant de lui que ce plaisir parfois

Comme tantôt le plus souvent qu'il vous faut feindre Après Tout ce n'était peut-être pas à elle qu'il parlait

C'est une chose étrange que les Rois dit-il Je n'aimais

Pas mon père et pourquoi

L'eussé-je aimé pourquoi cet être lourd l'eussé-je

Aimé qui me regardait sans regard et qu'avions-nous de commun

Sinon cette odeur de meurtre

Elle vient d'au-delà cette vie où se fonde le pouvoir Elle vient

D'un temps oublié le temps du premier qui s'assit sur ce trône et rendit la justice

Moi

je suis celui qui n'a pas après lui ce mensonge

Étant le dernier de cette dynastie et celui dans les mains de qui tout se dissipe moi de qui tout part en pièces

Qu'est-ce que je disais

 

Il vit soudain la femme et sourit comme alors dans le jardin désert lorsque son père y vint sans bruit à l'heure chaude et regarda son fils penché sur le bassin

 

Je n'aimais pas mon père il parlait de chevaux

Il avait une vie à lui des enfants des épouses

Pourquoi s'appliquait-il à m'apprendre le sabre et savait-il de moi plus que d'un perroquet

 

Ô ma mère avez-vous tenu vraiment cet homme dans vos bras

Vous qui sentez le soir comme un jardin de lune

Je ne vous avais pas demandé de me donner pour père un Roi

 

Il m'en souvient jamais auparavant je n'avais vu sa pensée à lui qui regardait toujours au-dessus de ma tête et tout d'un coup dans l'eau j'ai vu l'arbre à l'envers au milieu des poissons il était là dans le silence de midi

Car je n'ai pas oublié l'heure ni la couleur de sa robe on eût dit

Qu'il s'était habillé pour que je m'en souvienne et pas plus que son poids sur le miroir la surprise pour la première fois de ses yeux pour la première fois cette porte ouvrant sur ce mystère en lui

Sa robe était de zerdaneh d'Égypte d'où des bêtes semblaient me surveiller d'entre les fils d'or

 

Je n'aimais pas mon père et je sais bien pourquoi

Ni son poids ni son pas son parler son haleine

Ni son poil ni sa peau je n'aimais pas mon père et cette seule fois que j'ai lu dans ses yeux des paroles muettes

La peur et le mépris n'ont pas pour s'exprimer un seul mot qui les joint

Et cette seule fois un sentiment humain dans l'œil de l'homme et j'y ai lu ma mort

Il avait eu ce geste vers mon cou dans l'eau courante où les poissons dorés faisaient voile vers moi des pétales de fleurs tournaient à la surface on était dans ce mois où neige le tilleul

 

Ma mort avait-elle donc ce visage où ma mère avait su que j'allais naître et ce Roi quelle gêne pour lui que je fusse ainsi qu'un faon parmi ses faons

Plus que la crainte en moi criait la honte

 

Et le Malencontreux se tut sous les cyprès dont le fruit profondément cache un secret Quelque chose en lui varia comme une barque à l'amarre et sa main caressa la femme

Il se leva dans lui ce parfum de mémoire et la foule courut vers la porte avec les chiens blonds dans un bruit d'armes sur les dalles

 

Ô Roi dit-il ô roi mon père il vous semblait possible d'allier la puissance et la ruse. Et vous ne saviez pas que le siècle eût changé comme un voyageur qui n'est plus le même après l'étape et la poussière ô trop tard venu dans ce monde où les dés ont amené le point depuis longtemps de notre perte Ô rassembleur de terres qui n'as point compris qu'en tes mains vainement se réfugiait l'héritage et quand tu reprenais une ville une autre de toi tombait

Un jour vient quand les Rois n'ont plus loisir de descendre de selle et quelle différence alors entre eux et les bandits car n'est un souverain que celui qui paresse un jour vient quand les Rois ne sont plus qu'un rêve entre les bornes du royaume à l'heure du réveil un jour vient c'est le jour les mots perdent leur sens nocturne et le pigeon roucoule sur le toit d'étranges prophéties

Qui donc t'avait montré cet enfant dans la cour auquel tu n'avais garde alors disant Voilà le dernier Roi de Grenade

 

On rit d'abord d'une parole de fakîr ah jetez de l'or qu'il s'en aille et puis l'ombre se fait sur la chose prédite elle tourne en vous comme un cabri La main chasse l'idée apparemment mais si déjà tu portes ce cœur en toi défunt qui pourrait écarter les mouches du cadavre

Et donc tu regardais ton fils dans l'eau dormante en ce bassin des Myrtes comme alors où je vois aujourd'hui mon destin

Voilà voilà le dernier Roi de Grenade Insensé qui n'as plus maintenant devant toi que cette fin du royaume Et ne va point chercher à conjurer le sort avec les lances de l'armée ayant devant les yeux ton malheur et ne suffisait-il pas pour déjouer le sort avant qu'il règne d'étouffer cet enfant d'étouffer l'histoire en cet enfant

Il n'est pas besoin de parler que tout se sache et nous portions tous deux mon père ce secret Heureux celui qui n'a pas vu sa mort dans les yeux de sa source heureux plus encore celui qui ne piétine pas son propre feu

Jadis n'étions-nous point des cavaliers sans but que notre course et la tente s'ouvrait au bout de la fatigue et nous allions d'un campement à l'autre oubliant derrière nous le terrain conquis

Qu'est-il donc arrivé que je tourne en moi-même au milieu des cendres qu'est-il arrivé que je sois implacablement le dernier Vois comme la terre implacablement sous moi se racornit et déjà de toutes parts j'aperçois ma limite Il n'est même plus besoin de monter sur les tours plus besoin de tendre l'oreille aux trompettes étrangères

Que ne m'a-t-il tué dans ses mains royales ce père ainsi qu'il en eut plus d'une fois l'envie et devant lui fuyaient les gazelles comprenant cette chose obscure en son âme et que ne m'a-t-il tué pour que Grenade vive et regarde ces mains que j'ai c'est tout en moi ce qui me vient de lui tirant plus tôt du côté de ma mère

Hormis pour ces mains de bourreau

Ces mains où tout se dissipe et se perd ces mains sur rien jamais qui ne se ferment où tout se change en poussière et ruisselle d'ombre entre les doigts

 

Zahrâ' Charifa Zaïdé filles de l'infini que ne rien faire unit plus jeunes que l'eau bleue au vent parfois ridée

Le regard de l'Emir qui les dépasse égare une fuite d'idées

Où lui se désespère et Grenade se perd Zahrâ' Charifa Zaïdé

Zahrâ' Charifa Zaïdé l'une qui se plaint l'autre qui se peint la troisième à l'air d'une enfant grondée

Quel homme sans vouloir les prendre peut les voir tant est leur ventre tendre et passer son chemin sans y porter la main vous fait le cœur se fendre

Zahrâ' Charifa Zaïdé comme luzerne après l'ondée où tout est bonheur du pied nu courir courir et là venu mourir d'une mort ingénue

Je ne songe pas demander Zahrâ' Charifa Zaïdé le plaisir ni choisir entre elles

Il suffit de les regarder gazelles gazelles

Zahrâ' Charifa Zaïdé

 

Et rien ne peut désormais se résoudre avec des chansons ni l'être humain dans sa jeunesse ni

Le roi qui porte autre souci que du printemps pour quoi les poètes ont toujours dans les palais placé leurs tragédies

Affrontant l'histoire du prince de chair et celle du souverain d'airain

Or voici que cette discorde s'étend aujourd'hui dans la profondeur du royaume et c'est vous ou moi Boabdil

Si bien que je répète maintenant sa lamentation

Non point comme le miroir d'un monarque

Mais l'écho de l'homme

En ce siècle devenu l'héritier de toutes les douleurs de la couronne

Et celui qui meurt de la peste et celui qui meurt de la faim

La femme tombée à genoux l'esclave usé jusque dans l'âme

Chaque misère est un royaume où quelqu'un d'entre nous est roi

PLAINTE ROYALE

Douce diversité des femmes pour ma force

Comme un collier des soirs au matin refermé

Suis-je las de moi-même ou simplement d'aimer

Et le parfum se perd dans l'immense divorce

De l'âme et de la chair de l'arbre et de l'écorce

 

Un jour on se retrouve au bord du temps brisé

Ne gardant du baiser que la lèvre incertaine

Et ne comprenant plus le sanglot des fontaines

Sans émoi sans mémoire et le cœur dégrisé

Ce cœur on ne sait trop pourquoi martyrisé

 

Pourquoi m'avoir laissé dans ce désert des sables

Où rien ne me paraît écrit qu'en noir et blanc

Pourquoi m'avez-vous fui désirs lents et brûlants

Comme un enfant déçu lorsque finît la fable

Dont plus grande est la faim lorsqu'il quitte la table

Je suis demeuré seul et triste quand soudain

Vous avez dans ma vie ainsi fait le silence

Je ne me souviens plus que de ma violence

Je ne suis plus de moi que l'ombre et le dédain

Muets sont les oiseaux aveugles les jardins

ZAM'RA DE ZAHRÂ'

Mohammed est triste On ne sait

Comment réveiller les éclairs

Malheur de moi qui l'enlaçais

Croyant comme la paille plaire

Au feu royal cherchant sa proie

fl s'est détourné de ma bouche

Allons dansons toutes les trois

Pour oublier le roi farouche

Ah dansons dansons la zam'ra

Que je le croie entre mes bras

 

Seins petits pour tes yeux si grands

Charifa viens toi la première

Qui respires l'ambre odorant

T'offrir à sa froide lumière

Tout simplement qu'il te sourie

Ne crains pas que je sois jalouse

Quand j'entendrai comme tu cries

Je danserai sur la pelouse

Ah dansons dansons la zam'ra

Pendant qu'il jouit dans tes bras

 

Qu'il ait la plus belle de nous

Toi Zaïdé s'il te préfère

Qu'il te serre dans ses genoux

Qu'il entre en toi comme le fer

Tu vas apprendre enfin de lui

Ce qui fait tout bas que je pleure

Car l'amour vient comme la pluie

Le plaisir comme la douleur

Ah dansons dansons la zam'ra

Et qu'il t'étouffe entre ses bras