LES PRISONNIERS DE L'AL-KASSABA

I

Les prisonniers comme des cigales qu'un enfant mit dans une jarre

Une grosse pierre dessus tête à tête avec la soif et la faim

Est-ce un bruit d'élytres qu'ils font ou leurs souffles au fin fond du puisard

Oubliés sans doute oubliés liés pliés sur cette faim sans fin

C'est que là-haut sans doute les gardiens autre chose aujourd'hui les ronge

Ils ont leurs malheurs au grand jour et la ville autour d'eux en proie au vent

À toute cette vie inconnue aux captifs et qui leur semble un songe

À ce drame au dehors sans entracte à ce continu déchirement

Pour quoi l'homme naît croît et meurt et qu'il croit expliquer du nom d'histoire

Cette roue à quoi rien n'est objet de respect ni la chair ni l'esprit

Cette mer incessamment qui déferle et se retire blanche et noire

Cette éponge qui les efface à peine sont les mots humains écrits

Les prisonniers ne savent rien de ce qui se passe hors de leurs chaînes

Les prisonniers parlent un langage entre eux depuis longtemps périmé

Tenant en paume leur passé comme un poisson gluant qui se démène

Et leurs yeux cherchent des soleils depuis longtemps qui s'en vont en fumées

Ô fils de la femme humiliés dans votre sueur et dans votre âme

Voici l'instant dérisoire où l'extrême déréliction devient

Pour vous une oasis et c'est comme la main protégeant une flamme

Au creux du cachot vacillant à peine et sur soi-même qui revient

J'entends vos battements ô cœurs qui mesurez le temps à votre horloge

Ô respirations dans la terre ô regards sans objet que la nuit

Vous qui n'êtes plus qu'une mémoire où toute vie à l'envers se loge

Ô torrents souterrains qui n'avez miroir que de votre propre bruit

II  LA PREMIÈRE VOIX

Je suis ici séparé d'elle

Et j'y fais l'essai de la mort

Le temps sans toi m'est infidèle

J'y suis ma propre citadelle

Une boussole sans le nord

 

Rien ne m'est que réminiscence

Tout rêve bouteille à la mer

Dans cette couleur de l'absence

Rien n'a plus ni sève ni sens

Que faire de mon cœur amer

 

Ô chant du Medjnoûn voix d'entrailles montant d'entre les reclus par quel chemin venu quelles failles à ses pas ouvertes chant qui n'a point changé de soleil dans les ténèbres plongé fallait-il que cela fût révoltant de l'entendre en plein vent cet amour monstrueux qui ne recule point devant les mots d'adoration fallait-il

Qu'il fit le firmament pâlir et pour l'esclave ou le wazîr virer les couleurs de la vie en donnant aux femmes d'ici mesure d'un tout autre azur si bien qu'à la comparaison dans leurs yeux meurent les turquoises

 

Qu'on me tienne pour criminel

J'aime d'un amour sans limite

Une créature charnelle

Et cette amour fasse éternelle

Ô Salomon ma Sulamite

Je l'adore depuis que j'aime

Ma tentation de toujours

Ma femme à moi toujours la même

À qui je brûle mes poèmes

Elsa mes uniques amours

 

Nous est-il possible de supporter mieux que les Juifs jadis cet éloge d'une étrangère et leur Roi comme un long scandale à ses pas déroulant ce tapis de fleurs Et c'est lui qui Salomon nomme et nomme sa Balkis à lui d'un nom d'aucune langue connue

Encore si c'était un mythe un objet imaginaire un être de déraison qui s'évanouisse avec la parole mais non la voilà l'Égyptienne

 

La voilà que l'on peut toucher qui va qui vient et qui prend l'eau de la fontaine elle n'est point péri ni fée ou métaphore ou thème ou contrepoint de sanglots des instruments à cordes.

Absente paraît-il absente en cette saison comme nous qu'on mit en prison mais avec nous-mêmes et d'ailleurs à des yeux d'amant un cœur dément ne dit-on pas que ce n'est rien le chemin qui mène à Bagdad.

 

Qu'on nous méprise et qu'on nous raille

Rien ni personne n'y peut faire

Il n'est qu'amour qui vivre vaille

Le cœur y brûle comme paille

Et fait paradis de l'enfer

 

Riez de l'homme et de la femme

Injuriez-le l'idolâtre

Ah je le suis de toute l'âme

Ma seule musique et mon drame

Mes dieux ma vie et mon théâtre

 

Il blasphème il blasphème il avoue il proclame il voue un culte obscène à celle qu'on peut voir il lui donne sur Dieu préférence et tourne tout langage à sa louange il fait des mots de notre peuple des colliers dont elle s'amuse un moment des boucles qu'elle ne met point à la tendresse de l'oreille

Des airs qu'on chante et qu'on oublie et qu'on retrouve s'endormant quand on n'a plus rien devant soi que la nuit comme un noir désert

 

Elsa ma force et ma faiblesse

Je ne suis rien que ta rumeur

Le pas dans l'herbe que tu laisses

Tant bat le cœur que tout le blesse

Toi dont je vis et dont je meurs

 

Ma reine au loin ma flamme éteinte

Dont se réveillent les miroirs

Toute porte à ton nom pour plainte

Toute chose est ton ombre peinte

Toute lumière ta mémoire

 

Ah qu'il se taise qu'il se taise et peut-on même dans la fosse ainsi ces louanges souffrir s'il s'agissait d'un djinn d'un ange

S'il s'agissait de quelque chose en nous dont ne soit souvenir Mais d'une femme d'une femme

 

Toi que j'éveille et non moi-même

Dans l'eau le verre où je me mire

Et par miracle ou stratagème

Je ne suis plus que ce que j'aime

Je ne regarde plus J'admire

 

Intolérable vieillard

III

C'est dans les yeux asphyxiés

Que règne l'éclat des ténèbres

Quel rite infâme s'y célèbre

Ou quel marché négocié

 

Ni rêver ni sentir ni voir

L'homme d'être homme se morfond

Pour ce qu'il fait comme chiens font

La nuit n'est jamais assez noire

 

Il peut en lui tomber si bas

Qu'il lui faille témoin de honte

Et du moins sa honte raconte

À l'oreille qui ne voit pas

 

Honte du cœur honte du corps

Entends-tu l'âme qui gémit

Tiens le défi de l'infamie

Où le plus vil est le plus fort

 

Ce gouffre en toi vois-tu comment

Il s'ouvre en toute créature

Si ton semblable est pourriture

Tu vas pourrir semblablement

IV  LE FORNICATEUR

Moi dit le fornicateur je suis ici pour attendre les pierres

Je ne sais pourquoi c'est si long de m'arracher à ce corps

En général on ne peut rien comprendre à leur conduite

 

Il parlait comme une nuit de printemps

On devinait sa forme aux mouvements de l'ombre aux moments d'éclat de ses regards

Ses pieds bougeaient parfois dans la douleur des chaînes

 

Tu ne peux pas pas vraiment me voir disait-il Je suis beau

D'une beauté terrible à laquelle il n'est miroir qui refuse hommage

Sinon l'effroi dans le cœur d'œil de la femme

D'une beauté qui déchire ses vêtements D'une beauté

Dont la présence au fond d'une foule engendre déjà la peur

Et celle qui demeure avec moi seul que m'importe qu'elle soit vive ou morte

Elle gémit de mon approche avant même que je l'aie effleurée

Dommage que tu ne puisses me voir entends du moins ma voix

As-tu jamais songé à ce que ça veut dire

Le crime de fornication Pourquoi

Ce qu'ils font tous avec les femmes leurs esclaves

Devient un crime quand c'est moi qui ne crains point d'être nu

Parce que je suis fort dans ma jeunesse et que je suis beau je te dis

Moi devant qui jamais n'a pu se détourner une femme

Bien plus que dans mes bras prise dans la curiosité de sa chair

Serait-ce un crime vraiment vers moi sa bouche

Vermeille et vers moi son attente

Ou cet acquiescement soudain des yeux fermés

Un crime le vertige un crime le plaisir

 

Il remuait parlant ses chaînes sur les dalles

Dans la prison profonde où le peu de lumière se lassait de descendre

Au-dessus des captifs à l'inverse de l'eau d'un puits

 

Une fois disait-il mais je n'ai mémoire où

Où donc c'était peut-être Al-Mariya Choubroub

Toudmîr ou Kourtouba ce quartier de jardins au soir fleurant l'orange

Oulilla sans doute

Je ne pensais à rien je me sentais si bien l'air était roux et doux

J'aurais pu tout autant prendre une autre venelle

Devant moi soudain c'est une histoire banale

Elle m'avait vu la première Il faut vous dire

Qu'elle n'avait le choix ou non de s'adosser à cette palissade

C'était une impasse il paraît je n'en sais rien

Qu'est-ce que cela fait que ce fût une impasse

On avait de toujours elle et moi rendez-vous

Sans le savoir ici

 

On dirait par Allah que ce gaillard-là pleure

Il faut vous dire

 

N'es-tu tombé jamais amoureux en dormant

Non ne ris pas ce n'est pas ici lieu de rire

Il arrive en dormant que l'on ait des visites

Et dans l'impasse au fond c'était un peu cela

Cette fille elle n'avait que le poids d'un rêve

Et moi je me suis réveillé comme une brute

Ce n'est que bien plus tard que ça m'est revenu

Ses cheveux ses cheveux comme le musc

Contre le mur et comme un masque

Entre mes mains comme un frémir

 

Il se tut longuement dans l'attente des autres

La parole on ne sait pourquoi c'était son lot

Comme la nuit du ciel appartient aux étoiles

 

Je suis revenu le matin j'avais l'air

De celui qui cherche son ombre

J'ai couru dans tout ce quartier

Sans retrouver mes pas d'hier

Les parfums étaient différents

Et c'étaient d'autres palissades

Rien plus à rien ne ressemblait

Nulle part ne faisait impasse

Nulle part on ne m'attendait

Personne ici par où je passe

Un rêve ne revient jamais

 

Je crois bien que bizarrement

Il s'est mis tout à coup à rire

À rire à rire à petits coups comme on boit des liqueurs brutales

 

Depuis ce temps j'ai voyagé

Et j'ai volé dans les vergers

Les fruits mûris pour d'autres bouches

J'ai vu des villes et des ports

Le soir il faut bien qu'on se couche

J'ai dormi souvent chez les morts

Et souvent le long des chemins

Aux vivants j'ai tendu la main

Mais le pire ce sont les femmes

 

On dirait que ce mot lui fend

L'âme

 

Il y a des femmes au monde

Assez que l'on en soit heureux

Je parle pour les amoureux

Dont la mémoire est une ronde

Il y a des femmes assez

Pour que l'on puisse s'en lasser

Mais moi chaque fois je m'étonne

Soit le printemps ou soit l'automne

Croyez-moi ne me croyez pas

Je remets mes pas dans leurs pas

Chaque femme est une fenêtre

Par quoi me semble reconnaître

Un soir ce qui fut à jamais

 

Et brusquement voici qu'il se fâche injurie

Quelqu'un dans l'ombre On n'entend plus

Ses mots on ne distingue plus

Les mots durs de ses dents on ne démêle plus

Ce qu'il nous dit de sa colère

 

Eh bien oui je suis de ceux qu'il faut craindre

Ouvrir par mégarde la porte mendiants colporteurs

Gens sans aveu qui n'ont d'histoire que d'un jour

À qui toute fille est bonne et tout coin de rue

Hommes de sang qui n'ont remords qu'à laisser passer le plaisir

Et ne connaissent ni vos lois vos mariages ni vos ruses

Hommes d'étreinte et de passage et qui ressemblent à l'oubli

Confondent les soirs les baisers les occasions et les villes

Marchant à travers les destins les yeux déjà portés plus loin

Sans autre règle que ce feu qu'ils ont en eux pour qu'ils le donnent

Et pour une nuit sans amour déjà déments déconcertés

Comme une armée à qui l'on n'a plus pensé de montrer l'ennemi

 

Quand il se tait c'est à chaque fois insupportable

On entend dans la prison tourner les mouches

 

Ils vont me lapider parce qu'ils m'ont pris avec cette femme

Qui n'était que celle-ci ce jour-là rien de plus

Mais qui tomba sous moi comme une pastèque sur le sol

Ah que je vengeais bien ma vie avec elle pliant les genoux et la main

Contre le mur entrant mes ongles dans le plâtre

Ils ont dit après qu'elle appelait à l'aide pour ce cri

N'était que j'étais étourdi de plaisir ils ne m'auraient jamais pris

Même à quatre Eh bien quoi

Je ne vais pas nier la fornication pour user de votre langage

Moi je suis plus grossier quand je parle de ces choses-là

J'ai des mots comme des organes dessinés

Et puisque forniquer chez vous se paye un prix

De pierres Soit

Ramassez le poids de ma mort

Venez donc le briser ce corps qui dévasta vos blés

Regardez-moi dans le grand jour Voilà l'amant de vos femmes

Que cela donne force à vos bras parmi vos cerisiers défleuris

Calculez bien le heu du projectile et comme tu le lances

Je suis celui qui ne sera point pardonné pour avoir donné toute cette joie

Je suis la chair triomphante encore aux coups dont elle est trouée

Je suis la possession qui ne peut être dépossédée

Je suis la violence au-dessus de votre pauvre violence

Le ciel des yeux que vous n'avez point révulsés

L'incendie avec lequel insensé qui rivalise

Vous qui ne pouvez contre moi rien d'autre que de me tuer

Et qui des mêmes coups allez tuer ce secret dormant en vous-mêmes

Saigner longtemps de moi pourtant après en avoir fini

Prenant pour le plaisir la docilité de vos femmes

Vous souvenant du lapidé noir et bleu sur le bord d'un champ

 

Et voici qu'il ne parle plus laissant la place à la pensée

Est-il vraiment si beau qu'il dit ce vagabond de ville en ville

Possédé du péché de chair au point de ne plus rien remarquer d'autre

Hors du temps qu'il habite et des guerres traversées

Coudoyant l'exode et les tremblements de terre

Se faufilant dans la bataille sans en saisir le sens

Ni porter intérêt à celui qui lui fait aumône

Qu'il soit d'Islâm ou non

 

Y a-t-il donc ainsi des gens qui n'ont de rien connaissance

Sinon de la pesanteur et du sommeil et de la soif et des saisons

Y a-t-il donc ainsi des gens comme des loups dans une avoine

Et peut-être que ce sont eux et non pas nous les hommes

Celui-ci Grenade va mourir Qu'en sait-il Que lui importe

Est-ce qu'il a jamais vu Grenade où c'est lui pour lui qui va mourir

Comment s'est-il glissé dans une place assiégée

Comment s'explique-t-il ces agonisants aux carrefours

Il ne remarque pas les suppliciés sur les routes

Ni le soûfi dans son extase

Les monuments pour lui n'ont pas de sens ni la musique

N'essayez pas de lui raconter l'histoire d'Al-Mou'tamid et d'Ibn-Ammâr

Et si tu parles de l'amour alors crains les images de sa tête

Ne dis pas devant lui le nom de ta bien-aimée

L'Islâm en ses propos aucune place n'a

D'étranges mots parfois se mêlent à ses phrases

Comme le feu se tresse à la paille et l'embrase

Est-ce Grenade ou non qu'il dit Meligrana

 

Lorsque du fond de l'ombre une voix lui demande

Manuch tu hal busno je crois bien qu'il répond

Tout à coup comme l'eau chante en passant les ponts

Me hum calo pralo Je reconnais la langue

Des voleurs de chevaux et des jeteurs de sort

Fornicateur voué par les lois à la mort

La chaîne et le boulet pour toi Pour toi la cangue

Et l'oubli c'est ce que tu mérites Gitan

Tu n'es pas Don Juan Tenorio pourtant

Tu lui ressembles comme à la flamme la cendre

V  UN PHILOSOPHE

Comme d'autres vont un jour cueillir la violette

Sur une étoile moi

Je suis descendu vivant dans l'horreur de l'homme

 

Dans ces lieux de lèpre et de destitution

Où tout a perdu la voix de l'âme et la couleur de l'idée

Il n'y a plus ici de moi que ce que j'en avais chassé du fouet de ma ceinture

Tout s'est défait comme la chair du corps défunt

J'habite avec le crime et l'obscénité l'immense tache des moisissures

Je ne remarque même plus l'odeur de ce qui est corrompu

Ici plus rien n'a cours de ce qui fut monnaie à nos paroles

Ici ma bouche a pris habitude à l'ordure

Ici l'air même hait ma narine et le rêve est l'enfant d'un autre lit chez sa marâtre

Ici la ruse est assise et regarde sans parler un point noir droit devant elle dans la nuit

Toute violence est mise à se ronger les ongles

L'œil et l'oreille ici trichent à des jeux inconnus

Rivalisant de bassesse avec la durée

La présence d'un autre est une aggravation de l'ombre une gifle à l'être

Ô solitude à plusieurs insulte pire à la passion que je fus

Peu à peu je deviens pareil à cet univers dégradé

Je ne peux me retenir d'arracher de moi ce plâtre

Je m'écorche avec perversité le cœur et la plaie

Et plus j'enfonce en ce fumier du monde

Plus j'éprouve à partager cette odeur de gangrène

Je ne sais quel vertige de pierre hypnotisée

Par l'abîme

 

Tout est bâti sur ce néant qui pue

Moi-même

 

Qu'ai-je dit qu'ai-je donc avoué Pourvu

Que nul n'ait surpris ce secret à l'aube blême de ma lèvre

Je ne suis pas bien sûr moi-même de m'être entendu

À cet étage inférieur où je parviens où rien ne peut plus se comparer qu'au froid

Et puis qu'importe Apparemment

Je murmure encore un langage d'ailleurs

Une habitude ancienne comme un parasol

Ridicule comme un parasol en enfer

Comme un boucher dans un naufrage

Tous ces mots que je forme encore en moi ne sont que des rapports

Entre des choses abolies

Tous ces mots qui sont les psaumes d'une religion sans fidèles

Tous ces mots fantômes d'une vie oubliée

Tous ces mots qui perdent forme ainsi que des pas dans la boue

Tous ces mots qui meurent et mentent

Tous ces mots pour le vestiaire et te voilà nu comme un bétail

Tous ces mots faits d'un printemps fourbe

Tous ces mots d'avant le déluge après le déluge sans but

Tous ces breuvages renversés autour de ceux qui n'ont pas bu

Tous ces ravages de pensée aux jardins traversés de grêle

Mais qu'est-ce que c'est qu'un jardin qu'est-ce que c'est que le printemps

Pour ce troupeau que nous voici parqués dans le désert des choses

 

Maintenant rappelle-toi ceux qui donnaient leur sang pour la gloire

Ceux qui volontiers se damnaient pour la beauté d'une étoffe

Ceux qui priaient sur les terrasses qu'on les vît

Ceux qui plaçaient au-dessus de tout le plaisir

Et je ne parle pas des cavaliers à perdre haleine

Des joueurs qui parient un royaume sur un coup de dés

Rappelle-toi les bateaux ornés de fleurs sur la nuit des rivières

Rappelle-toi les conversations sans fin sur le bonheur et la philosophie

Et cette nuit dans le mardj passée à discuter de l'avenir magnifiquement qui blêmit dans la lumière d'incendie

Il y a dans les jours enfuis un paradis qui fut ta fièvre

Il y a des bras à ton cou que rien n'a dénoué de toi

Il y a dans le matin pur le parler roulé des colombes

 

C'est ici parmi les voleurs les parjures les maquereaux

C'est ici dans l'abjection des sentiments et du langage

Où la brute est ton seul miroir ton seul écho ton confident

Dont tu sens l'haleine et la peau la présence et l'ignominie

Parmi les hommes et les rats les ulcères et les vermines

C'est ici que le ciel a pris le bleu profond de ta mémoire

 

C'est ici que je nais lentement à mourir

VI

Il fait noir de ces présences qui ne sont que respirations surprises sauf une à une ces voix qui se détachent du silence-orchestre

Les bouches ne sont pas au même étage On ne sait se penchant de qui l'on s'approche ou s'éloigne

Et l'instrument s'est tu que l'on cherchait sans main

Ô plaintes sans visage

On ne peut pas plus que Plaît-il demander Comment allez-vous

Ni s'écrier Quel vent

 

Nous sommes tous assis chacun dans son passé

Le comptant sur les doigts par crainte de l'oubli

Et lorsque l'un dit Je l'autre Que veux-tu dire

 

Nous ne parlons jamais de la même chose à part l'eau de la cruche

Ou l'aile des chauves-souris

 

Ce philosophe ainsi là tombé qu'il prit place

À ce repas des Calandars on le devine

Mais comment avec lui renouer ce qu'on eut

En commun Tout a l'air d'un prétexte et comment

En ce lieu-ci reprendre chant de l'avenir

Un jour était-ce un jour je ne sais par quel chemin venu

Le voilà qui comprend soudain ce que j'écoute

 

A-t-il remis ses pas où nous nous rencontrâmes

Les gardiens apportaient le brouet invisible

Il y avait derrière eux l'aboiement des chiens

Mais quel fut le destin du Maître du Domaine Ainsi

Ce Roi que nous avions a fait couper sa tête

Pourquoi roule-t-elle entre nous

Les détails manquent

 

Je n'avais pas besoin de le savoir Je veux dormir