ET COMMENCE L'AN 897 DE L'HÉGIRE
I
MOUHARRAM
Quel est celui dirent-ils qu'on appelle Medjnoûn
C'était encore un jour de grand vent au dehors et comme condamné à mort
La nature y traînait des chaînes
On avait entendu le cliquetis des armes le pas
Des janissaires
Il régnait une puanteur d'hommes dans les fosses
Des injures volèrent dans la nuit quand s'alluma
La torche
Les bêtes fauves dans leurs cages rugissaient la haine à ces bourreaux libres d'aller et de venir
Quand ils eurent de là tiré ce hibou dans la lumière extérieure
Un si bruyant silence en lui se fit qu'il en crut mourir
Se découvrant couvert d'ordures et de plaies
Et lorsqu'il eut passé sa main sur son visage il en frémit
Non dit-il mon nom n'est pas Kéïs l'Amirite
Je n'en ai l'âge ni le sang ni le mérite
Ou la beauté
Autour de lui ces géants de cuir et de muscles
Démesurés comme aux rois leur Garde semblaient
La dérision d'un monarque déchu
Vieil homme dit l'un d'eux tu connais des chansons paraît-il
Qui parlent de la Perse et des chameliers sur les routes
Chante pour nous car on s'ennuie à crever dans une place assiégée
Lui ne comprenait pas ce qu'ils pouvaient de lui vouloir
On entendait au loin le bruit de l'Ouâdi Hadarrouh gonflé par les pluies d'automne
Le ciel était bleu comme seule est blanche la laine
Quelqu'un gémit dans une maison voisine
Et tout à coup le prisonnier vit le monde où les hommes vivent
Ainsi qu'une araba brisée
Chante lui dirent-ils car nous sommes las de nous battre
Et de boire le feu défendu De tuer par désœuvrement comme on jette aux mares les pierres
Nous sommes las de toute chose et pas même un juron ne peut m'éclaircir la gorge à présent
Le sang d'un Juif ne réjouit plus mes yeux
Je n'ai plus plaisir à la torture
Chante lui dirent-ils à nous tirer les larmes de la tête
Cela fait du bien de pleurer quand la musique est belle et qu'il est parlé des héros
Chante Medjnoûn pour ceux qui ne comptent plus les morts
Un beau chant d'Islâm où nous reconnaissions nos chevaux et la gloire
Et les cheveux noirs des femmes dénoués sur nos pieds
Chante Medjnoûn afin que nous nous sentions magnanimes
Chante ou je lève mon fouet sur toi jusqu'à périr chante
Le chant ne s'accommode pas qu'on mente
Le chant disait-il n'est commandement
Eux disaient Chante on te dit chante
Ils l'ont tant frappé qu'il chanta
Et de ce chant tiré de lui je ne dirai rien tant j'ai honte
Ce chant qui n'avait rien d'humain
Tant la vie y paraissait douce
L'homme était bon grand généreux
Des sultans y rendaient justice
Au riche au pauvre également
Et les jours allaient en couronne
Je ne dirai rien tant j'ai honte
Pour tous les mensonges chantés
Pour les mille et une espérances
Pour mon cœur dans les clous jeté
Le ciel descendu sur la terre
Et les miracles imposteurs
Ah les paroles les paroles
On y est pris comme au filet
On voudrait qu'aille ainsi le monde
On ne le voit plus comme il est
On se le fait à son image
Un rien plus beau que les miroirs
Chante disaient les bourreaux chante
Il chantait la nuit et le jour
Eux l'écoutaient la tête hochante
Et l'air canaille au mot amour
Si vous saviez d'où je déplonge
Et l'ombre qui me suit partout
Si vous saviez ce qui me ronge
Si vous saviez ce qui me cloue
Et ce vinaigre et cette éponge
Pauvres de vous pauvres bourreaux
Ah fermez fermez-moi la bouche
De crainte d'en apprendre trop
Mais eux n'entendaient que les rimes
Et disaient Chante chante encore
C'était le mois de mouharram
Et par la porte on pouvait voir
Sur le monde noir de son drame
Pleuvoir pleuvoir pleuvoir pleuvoir
II LE HAMMÂM
Amenez-le-moi ce chanteur a dit Moûssâ le mohtassib Dont il m'est revenu rumeur
Dans la salle de marbre blanc par les lucarnes du plafond cela saigne un jour écarlate
Amenez-le-moi dit Moûssâ tournant sa masse redoutable aux mains des masseurs esclavons
Et dans l'étouffante vapeur l'eau se fait fraîche à sa peau comme une fille prise de peur
On touche l'air lourd dans l'étuve où le polisseur du couteau comme des œufs rase les crânes
Mais tout ce peuple dévêtu bigarré de stature et d'âge ici qu'oublie-t-il sur les dalles
Personne n'y garde son nom ses habits une fois ôtés sa fortune ou sa pauvreté
Cela sent la royale odeur de l'homme longuement lavé prêt pour l'amour ou la prière
Cela sent le jasmin du sang Et les saponaires sans fin dont les baigneurs frottent l'épaule
Taureaux lévriers et matous velus épilés noirs ou roux dans leur force et leurs cicatrices
Désœuvrés tournant leurs regards vers la piscine d'où surgit une beauté païenne en pierre
Une ancienne Vénus Anadyomène amenée ici de Sicile par des pirates
Qui fait à ces êtres de proie et de plaisir désirer une perfection de la femme
Après quoi toute chair liée à la comparaison se sent profondément humiliée
La créature palpitante désormais moins que la créature feinte pure et blanche
Brume et lueur ô corps à la sueur livrée
Le voisin complaisant bat son voisin de branches
Ils vont donc amener ici le vieux Medjnoûn l'ayant épouillé dépouillé de son manteau
Pénitentiaire qu'il ne soit parmi les autres qu'un homme nu comme les autres
Si bien qu'il se croit libre et refuse à chanter n'étant ni bouffon de taverne ni gitan
Alors le mohtassib est entré dans une colère telle avec cette chaleur d'ici
Qu'il a fallu lui prendre au dos noueux un sang épaissi comme de la gelée de cassis
Chante pour le calmer dit un chauffeur d'étuve ou l'on va m'accuser d'étouffer le client
Il chante donc et sa chanson comme au cœur des eaux la statue est insupportablement belle
De la beauté d'idolâtrie et sort de sa bouche flétrie une flamme folle et rebelle
Qui a la forme de l'amour Et lui qu'il garde de ce jour sa bouche de ton nom brûlée
Ton nom ailé qu'il ose à peine héler ton nom qui vient Elsa sur sa lèvre salée
Ton nom comme un manteau magnifique et volé que tient un mendiant dans ses bras de misère
Ton nom comme une zibeline blanche à travers le feu comme un baiser hâlé par le sable
Un oiseau fabuleux sur mon épaule Un bond de l'âme au-dessus du charnier vivant des hommes
Ton nom léger ton nom plus blond que l'air ton nom de blessure et de blé dont ma langue est comblée
Crié dans le vent pur avec les mots Je t'aime écrit sur la vapeur aux vitres bleues et blêmes
Un rêve de réveil une peur pantelante un tourment un secret tout à coup révélé
Inquiétude ô ma beauté Ton nom qui m'habite et me bat comme une abeille dans mon crâne
Ton nom qui me prend par la main et qui m'arrache à mon chemin pour me mener sur la montagne
Et vois Le monde est à nos pieds enfant docile à mon défi qui dessine avec ses vallées
Ses tours et ses détours les lettres de ton nom bouclées partout partout dans la géographie
Si bien qu'il n'y a pas un pas qu'on fasse autrement qu'à ta louange autrement qu'à ton éloge
Et qu'il n'y a langage que de toi ma source et murmure d'oiseau que de tes litanies
Qu'il n'y a parfum que de ta venue ô perfection femme ô musique étrange de l'être
Et je traîne par l'univers avec la braise de ton nom comme un souvenir du baiser
Qu'étais-je donc pour toi que tu m'as permis d'être une ombre de ton ombre à ses déplacements
Et ce balbutiement de ton nom qui demeure au plus profond de moi jusqu'à ce que j'en meure
Il est tombé d'un coup sur le sol comme un soleil de la fenêtre
Les gardes l'ont poussé du pied Que faire maintenant de lui
Moûssâ pendant un bon moment hésite au fond de la vapeur
Et puis qu'il soit libre à la fin
Et qu'il chante en plein air
III
Je me suis promené par la ville et j'ai vu soudain le changement des choses
Comment pouvais-je deviner ce qui se passe dans les gens
Peuple qui semble après l'illusion d'une fête une table abandonnée
Et le sourire effacé du visage il n'y reste que fatigue et poussière
Plus que des vieillards encore et des femmes dans l'horreur de leur beauté détruite
J'ai pitié des enfants d'hier impitoyablement marqués dans leur printemps
Que s'est-il retiré de vous que vous voilà devenus couleur d'amertume
Est-ce moi qui ne sais plus regarder qu'avec des yeux déformés par le temps
Est-ce de moi que s'est envolée un beau matin la musique intérieure
Et quand je croise la gaîté d'où vient qu'elle est insulte et sa lèvre ricane
D'où vient que la jeunesse est pâle et déjà comme une eau fuyante et profanée
Les éclats de verre et de voix qui voudraient donner le change entrent en moi
J'ai mal
J'ai mal à la fraîcheur perdue à cette soumission de l'épaule
À ce dessèchement de la joue À ce teint flétri ces stigmates précoces
Ces marques de la vie avant d'avoir vécu ce renoncement du regard
Le pire encore c'est pourtant ce qu'on devine aux plis prématurés de l'âme
Peut-être est-ce pour cela qu'il est défendu de figurer la femme et l'homme
Autrement que d'un signe obscène annonçant la demeure des prostituées
J'ai mal où ça saigne l'aurore à ce commencement en autrui de moi-même
J'ai beau cacher ma face dans mes mains devant vous malgré moi mes doigts s'écartent
Je vous vois devenir et je n'ai pas pouvoir de ne pas voir ce que je vois
Est-ce mon châtiment pour le crime d'avoir rêvé plus loin que mon sépulcre
Pour le crime d'avoir toute la vie en moi porté la secrète chimère
IV
Ô Medjnoûn
Traînant tout le jour par le faubourg des Potiers le Rabad al-Fakhkhârin ou celui de Maouror qui est le Rabad des Marchands d'eau
De pont en pont vers le soir remontant l'Ouâdi Hadarrouh jusqu'au Kantarat Ibn-Rachik le seul pont par où regagner l'al-Baiyazin
Et les moulins rouent tout le long de la rivière et les soukhs font plier les ponts les hommes de police nettoient d'agonisants les abords des mosquées que ne soient pollués les lieux de la prière
Les eaux ruissellent de partout sous les dalles comme des secrets mal gardés
Ô Medjnoûn
Pourquoi tardes-tu à remonter la pente des jardins vers le quartier des Faucons ne sens-tu pas la fatigue de tes membres la poussière dans tes yeux
Et quand par un geste dont ne peut mesurer la grandeur que celui qui vécut en des temps de famine
Une femme déformée de naissances t'ayant reconnu qui sait par cœur des paroles de ta lèvre
Et les répète il te semblait les avoir à jamais oubliées
Ô Medjnoûn
Sont-ils bien de toi ces mots accouplés ou d'un autre ailleurs ailleurs en autre temps
Mon sombre amour d'orange amère
Ma chanson d'écluse et de vent
Mon quartier d'ombre où vient souvent
Mourir la mer
Sont-ils bien de toi ces vers que l'on chante et que répète ici cette femme et te tend
Une chose de richesse arrachée à la chair de ses enfants une chose rousse et luisante et qui pèle et il y a des mois que tu n'as plus vu la couleur d'un oignon
Ô Medjnoûn
Et tu t'es détourné d'elle toi qui n'as de ce jour pris nourriture et ne sais quand disant
Je ne dois manger de ceci car l'Ange peut venir
Ô Medjnoûn
Ainsi parlait le Prophète attendant Israfil ou Gabriel porteur de la Révélation mais ne vois-je pas dans le fond de tes yeux passer la lumière attendue un clignotement d'étoile
Es-tu donc de ceux que vise la Sourate An-Nadjm où il est dit
En vérité
Qui point ne croit en la Dernière assurément donne des noms de femme aux Anges
Et je vois bien que pas plus tu ne crois à la vie éternelle qu'aux Anges mâles
Ô Medjnoûn
Uniquement de cette femme occupé toi qui gardes ton haleine pure pour
Son impossible venue
Tant et si bien que l'oignon demeure dans la main tendue et la vieille contre le mur
S'adosse et te regarde partir
Et toi comme si ta vie avait pour limite et pour but cette demeure sur la butte où se confondent l'avenir et le passé quand tu t'arrêtes sur son seuil pareil au tain du temps dont tu traverses le miroir
Tu diras d'abord le zadjal de l'absence
V ZADJAL DE L'ABSENCE
Si je disais à voix haute
Les mots de toi qui me hantent
Si je disais à voix basse
La chose au-delà du mot
Si je disais le vertige
D'un secret qui se dissipe
Le temps qui fuit dans la bouche
Et goutte à goutte la vie
Et la nuit dans les paroles
Le silence d'être ensemble
Cet amour d'aucun langage
Qui brûle avant de brûler
Cet amour qui se ressemble
Comme fait l'ombre à la flamme
Comme la soif à l'eau fraîche
Et ressemble l'aile au vent
Jamais rassasié d'être
Toujours souffrant sa limite
Et tournant dans sa douleur
Qui n'a soir plus que matin
Qui n'a sommeil et n'a cesse
Et dans l'auberge incertaine
Le voyageur d'avant l'aube
Étoile après l'autre s'éteint
Alors il n'est plus qu'absence
Porte qui bat sur la mer
Rien n'a plus couleur ni sens
Rien n'a pourquoi ni comment
C'est toi seule qui l'habites
Comme l'âme sa demeure
Et toi seule qui parcours
Ses royaumes interdits
VI
Ibn-Amir se souvint ce jour-là de Zaïd en ressentant le départ et l'absence
Et fut alors à sa bouche pis qu'aloès au Medjnoûn sa plante amère qui dit encore
Qu'est cette année à nous d'anéantissement qui commence
D'elle rien si ce n'est peut-être cet amour d'un enfant qui sent en lui s'émouvoir l'homme
Rien de sa longue et cruelle durée
Rien plus ne va naître
Et il n'y aura d'anges ni d'oiseaux ni d'étoiles filantes
Pour disperser la foudre sur Grenade il n'y aura
Que le sort prédit de l'Islâm à la rive andalouse
Ô Dieu cruel quel que soit ton nom même si tu n'existes pas
Ton peuple de mourir croit entrer dans ta gloire
Son sang lui coûte moins qu'un paradis promis
Mais ce peuple est ma chair qu'en vain je te refuse
Mais ce peuple est mon cœur lentement arraché
Et la révolte est dans ma bouche et dans mon âme
De ce peuple inutilement sacrifié
Dis-moi Dieu des cent noms ce que tout cela signifie
Si le triomphe des Chrétiens du moins précipitait l'homme où ces Rois Maures n'ont su le mener
Si le triomphe de cela que tu nous demandais d'exécrer et de maudire
Si le triomphe de cela sur le peuple de ta Parole Illumine le jour qui vient comme j'y tombe à tes genoux
Or tu ne m'as pas mieux persuadé de Ferdinand que de Boabdil Tu n'as pas mis en moi ce cri devant la Terre future
Par quoi le navigateur peut mourir maintenant qu'il a vu la rive découverte
Et c'est choix dérisoire de l'Islâm ou de la djâhiliya
Je ne vois que le déchirement des miens sans souhaiter la victoire ni leur défaite
Je ne partage point le pain de ce que tu leur as dit
Meure ta vérité seulement qu'ils survivent
Hélas hélas ils ne vont que changer d'enfer
Et parce que l'enfant Zaïd était maintenant un homme il n'y eut personne pour noter ce chant du Medjnoûn et personne ce soir-là pour l'accompagner à sa demeure où l'eau manquait des ablutions nul repas n'attendait nulle espérance Il n'y eut pas de main pour lui ouvrir la porte écarter le rideau noir et blanc des perles où ne bourdonne en cette saison plus la mouche et plus aucune chanson ne montait avec lui les marches de la maison
Ce soir-là retombait sur le Fou comme il est dit de la sueur d'autrui quand viendra l'heure de la fin du monde
Mais il était seul et tremblait de ne plus retrouver harmonie aux mots qu'il murmurait Seul et cherchant aux mots la destination de sa prière il était las d'un chant qui se tourne vers ce qui n'est pas
Où donc es-tu réalité de la vie où donc es-tu pour l'homme ô femme à qui s'adresse mon destin Mais il était seul et tremblait et les mots prenaient palpitement de prière
Et comme un grand papillon de nuit qui perd aux murs la poudre de ses ailes
Il orientait d'un vol haletant l'évasion de son âme
Il cherchait la porte qui mène aux collines d'adoration
Il cherchait le chemin du sanctuaire d'aimer
Il tournait sa plainte vers le lieu d'elle
Il était un moulin de mots blessés de mots brûlés de mots battus
Et lorsque sa bouche s'ouvrit il sut soudain de tout son corps transporté qu'il n'y a que d'elle prière et le dire longtemps n'osa le nom commençant la prière et n'osa longtemps dire Elsa pourtant sachant qu'il n'est prière qui ne soit prière d'Elsa.
VII PRIÈRE D'ELSA
Ô toi qu'aucun mot ne résume
Ne cerne aucune étreinte ou ceint
Toi de qui les yeux se rallument
À toute étoile qui s'éteint
Et soit le soir ou le matin
Je suis à ton pied nu l'écume
Dont tu disperses le destin
Comme une brume
Je suis la bête sur tes pas
Je suis la mer qui suis tes traces
La nuit à ta porte qui bat
Le bruit qui se meurt où tu passes
L'ombre qui te berce et t'enlace
La légende qui te trouva
Jamais à court et toujours lasse
Entre mes bras
Toi qui renais de mon langage
Toi que j'adore à jointes mains
Toi mon vertige et mon ravage
Qui me rends léger le chemin
Comme à la lèvre le carmin
Permets-moi montrer ton visage
Pour que souffrir soit plus humain
Mourir plus sage
À l'avenir je te réclame
Reviens-t'en mon amour vers nous
À la dernière heure d'Islâm
Reviens à moi de n'importe où
Et que mes songes se dénouent
Bénis soient le fer et la flamme
Elsa du moins qu'à tes genoux
Je rende l'âme
VIII
Et s'en était venu de l'Extrême-Occident d'Espagne sur la mer Atlantique, de Balouch Enef qu'appellent Castillans Palos de Moguer, à l'embouchure du Rio Tinto, par la route de Séville, Antequera, Loja, Grenade... s'en était venu portant des rêves démesurés à sa solitude, sur une mule, vêtu des vêtements dus à l'aumône de la Reine Isabelle, à travers le Royaume perdu des Maures, sous la pluie oblique de l'automne... s'en était venu, la tête blanche, et le cœur hanté d'horizons, tenant secrète l'origine de sa vie, ivre de son sang ambitieux comme est le verre du vin rouge recélé... s'en était venu croisant les processions, qui mènent en chemise, sur un âne, aux bûchers, leur crime écrit à la pancarte, les Juifs poings liés, chapeau pointu... s'en était venu si pauvrement que sur les chemins les Gitans en dédaignèrent la proie à l'heure crépusculaire... s'en était venu l'âme d'honneurs assoiffée, et qui peut saisir ses raisons, qui peut comprendre ce vertige des grandeurs dans sa profonde essence, ah, s'en était venu par les carrefours où la Croix depuis peu faisait au passant obligation de se signer, s'en était venu par l'averse et les vents déjà comme en la tempête des mers le capitaine du navire à l'heure d'amener la grand'voile, au camp de Leurs Altesses s'en était venu Cristóbal Colón, songeant d'un monde où Thulé ne demeure ultime terre, suivant la prédiction de Sénèque le Tragique, et soit ouvert un continent immense par un nouveau Tiphys, s'en était venu, déjà se voyant pareil à ce pilote de l'Argo vers une autre Colchide où l'or est troupeau de Toisons, s'en était venu dans la ville neuve où se menait grand'fête contre mauvais temps, et le voyageur s'en étonne, et demande au premier passant, lequel a mine singulière avec son bandeau noir sur un œil, ce qu'il arrive à Santa-Fé.
Et comme celui-ci se débrouillait mal dans son jargon de castillan mêlé de mots étrangers, Christophe Colomb crut comprendre que ce seigneur devait être de France, et donc lui répéta sa question dans un français mêlé d'italien, comme il avait appris à parler naguère étant corsaire à la solde de René d'Anjou. Dont se réjouit grandement Messire Jean Molinet, las de se forcer la gueule à prononcer la jota, d'abondance expliquant à l'homme à la mule, dont le visage était, bien que hâlé rouge d'avoir navigué, jeune étonnamment pour ses candides cheveux tombant presque aux épaules, que convention venait de se faire avec une ambassade, laquelle était près d'un mois à Santa-Fé demeurée, et s'en devait retourner porter conditions au roy maurus en sa capitale assiégée, où sans doute Leurs Altesses eussent aisément pu mettre la mort et le feu, mais préféraient, plus encore pour épargner les édifices que le sang de leurs défenseurs, ne point enlever de force la ville... Il ne restait plus à terminer la guerre que l'accord de Grenade aux capitulations par quoi le roy maurus baille et délivre au roy Dom Fernand d'Espaigne tant la cité comme alpusaraire1, toutes les forteresses, chasteaulx, portes, tours et édifices d'icelle place, avec cinq mille vassaux en lieu seur, champestre et non meurez, comme sont barons, subjects et vassaulx soub la domination de sa majesté royale... il lui fallait renoncer à perpétuité au titre de Roy de Grenade sans jamais prendre ne usurper nom de roy... expeller tous souldoiers et gens de guerre hors de la cité, et la faire habiter et repeupler de gens paisibles, marchans, méchanicques et laboureurs ; dont, pour admonstrer qu'il vouloit ce que dict est tenir pour chose ferme, solide et fort estable... il devait envoyer en l'ost du roy d'Espaigne, six cens des plus notables de la cité, ensemble leurs enfans et familiers... Mais plus importait à Colomb savoir où logeait le contrôleur général du trésor de Castille, Alonzo de Quintanilla, chez lequel il avait en 1486 à Cordoue eu résidence. Et ne lui semblait Grenade avoir intérêt que de se rendre, qu'on n'en parlât plus, et Leurs Altesses catholiques enfin pussent avoir tête libre à ses projets et ses discours.
IX ICI SAIS-JE SI C'EST L'AUTEUR OU LE MEDJNOÛN QUI PARLE
Je suis sorti de ma nuit je suis sorti de ma douleur
Il y avait un grand soleil sur le pas de la porte
Et tout ce qui m'habite a débordé de moi comme l'eau de la cruche
Et j'ai dit les mots de ma chair et de mon âme et j'ai dit les phrases de l'insomnie
Les gens sont passés sans comprendre et quelques-uns fronçaient le front et levaient leurs sourcils
Il est vrai que je ne leur parlais pas le langage de la rue ou de la fontaine et toujours il en fut ainsi des prophéties
À qui m'en prendre qu'à moi-même et pourtant
Pourquoi croyez-vous donc que je déchire mes vêtements et mon visage
À quel jeu croyez-vous que je m'adonne ici
Toi peut-être plus proche au premier rang vois-tu
Ma lèvre et comment la parole au passage la blesse
Blême et noire de sang
Vous ne m'entendez pas et c'est moi moi qui passe pour le sourd
Une manière de vent qui de rien ni personne n'a sens
Je frappe à la porte et le dos de ma main s'y fait mal mal mal
Sans qu'un être humain là-dedans un seul être humain me réponde
Je frappe à votre cœur et c'est moi qui gémis
Vous prenez tout cela pour une allégorie
Vous ne m'entendez pas
Vous ne m'entendez pas lorsque c'est votre drame
Que je l'ai vu soudain soudain de vous meurtri
Qui ne reconnaissez votre cri dans mon cri
Vous ne m'entendez pas
Je suis celui qui regarde en face votre plaie
Comme un miroir où lui-même est peint
Je suis celui que ronge votre lèpre et brûle votre feu
Je suis celui qui parle vos sanglots de demain
Celui qui prend votre tête égarée entre ses deux mains
Je suis celui pour vous qui dans le désert appelle à l'aide et sa gorge s'enroue
Fléchissent ses genoux se brûlent ses yeux au mirage
Celui qui cherche autour de lui l'eau fraîche et revient trébuchant trois gouttes dans sa paume
Celui qui vous donnerait sa salive à l'heure de la soif
Je suis la pitié qui se coupe pour vous le poignet
Voyez voyez je ne suis pas un autre mais vous-même
Ce qui dans vous-même a si mal qu'être semble ne pouvoir durer
Je suis vous je vous dis je suis vous et j'en meurs
Silence atroce et long silence ou vainement j'attends
Vous ne m'entendez pas
Je m'écorche les pieds sur le coupant des pierres
Et je marche vers où souffrir vous est donné
J'ai épuisé mon souffle et ma force dernière
Je m'approche de vous et vous vous détournez
Je vais je vais vers vous
Toute chose est à l'image de ces pays de montagne
Où l'on croit toujours atteindre le sommet
Et l'on monte et l'on monte et le sommet s'élève
Avec vous
Et l'on n'est pas plutôt parvenu pas plutôt
Au haut de la pente Ah finissez sans moi ce que je sens si bien
Pas plutôt pas plutôt Vous ne m'entendez pas
Je vais je vais vers vous par-delà la fatigue
Et tant pis si ma tempe éclate et si je suis
Le chêne foudroyé qu'il faudra qu'on abatte
Vous ne m'entendez pas Vous n'entendez pas mes pas
Si vous ne croyez pas en moi si mes discours
Sont pour vous simplement un bruit dans le feuillage
Peut-être que plus tard celle vers qui je tends
Les bras
Ô l'improbable avenir l'inaccessible
Avenir où tout m'est dérobé
Je n'ai pourtant que de lui compensation de la tristesse
De ce qui seulement dans cette chambre tinte
Où pénétrer n'est pas mon lot La plainte
S'y éteint Avenir toi non plus tu ne m'entendras pas
Pourtant vers toi j'avance
Comme l'élu par le pont au-dessus de l'enfer
Vers toi par le pont qui passe en finesse un cheveu
Vers toi par ce tranchant de sabre où l'équilibre s'enfonce
À proportion des fautes qui me font lourd ou léger
Et la foi que j'ai de cette femme devant moi
Me porte comme la lumière ou le lévrier qui a pris le départ
Vers toi mon paradis vers toi mon toit du monde
Et regarde au-dessous du pont mes frères les damnés
Hélas en les voyant je m'arrête et la lame
Entre dans la plante de mon pied la flamme
Rebrousse chemin vers les années
Sans toi
Aboû'l-Kâssim avait fait accepter d'Isabelle et de Ferdinand délai de quatre-vingt-dix jours à la reddition de Grenade sous le prétexte de laisser chance à l'arrivée hypothétique de secours africains. Ferdinand qui tenait tous les ports du Royaume y consentant jouait sur les conseils de l'Ambassadeur maure la carte des espérances à quoi rêvait l'Émir. Mohammed XI qui ne va plus être désormais que le Boabdil des Chrétiens devait promettre allégeance au Couple royal, comme ses cheikh et wouzarâ, tous ses sujets transfèrent aux nouveaux maîtres leur hommage. Il était au Roi déchu concédé ces domaines des Albacharât, et la châtelainie d'Andrach, précisément qui avaient payé le Zagal amené à la capitulation. Droit aux Musulmans était donné de conserver leurs biens, armes et chevaux, de pratiquer leur religion, dans leurs mesdjid, gardant lois d'Islâm, avec leur cadî, leurs foukâha, leurs écoles, leurs boucheries, exempts d'impôts pour trois années, et ne devant plus tard que la redevance même qu'ils payaient à leurs émirs, exempts d'héberger les soldats chrétiens dans leurs demeures, licence ayant de libre circulation sur les terres de Castille et d'Aragon. Il était juré que ces clauses s'étendaient aux Juifs dimmi soumis à l'impôt de capitation.
Ainsi l'Ambassadeur, appuyé du hâdjib Yoûssef ben Koumiya, apportait réponse à toute opposition royale et même garantie aux capitulations de la parole papale : était-ce en ce dernier point trouvaille du cardinal de Mendoza, pour séduire l'imagination du monarque vaincu, ou l'idée en avait-elle été soufflée à Ferdinand par Aboû'l-Kâssim, à qui ressemble cette ruse, on ne sait. Le 22 de Mouharram ayant conclu ce marché dans l'ost des Souverains Catholiques, le vieux wazîr vint le présenter devant l'assemblée des notables à l'Alhambra. Que peut servir de raconter ici le détail de cette journée, et l'orgueil d'Aïcha, et Moûssâ se levant pour réclamer la reprise du Djihâd, et l'unanime entente des notables, des savants et des chefs de corporation, des wouzarâ, du Cadî, du hâdjib même... le Roi seul au milieu des cheikh dont il attendait soutien, et que d'évidence voilà prêts à le déposer, et même en cas de résistance à ne point le laisser sortir vivant de cette salle de splendeurs d'où il écoute au dehors pleurer les fontaines. Et je ne veux point suivre la légende, et Moûssâ qui s'enfuit sur des paroles de feu... Qu'importe ce qu'il advint de lui, qu'on ne le revit jamais vivant ni mort ! On dit qu'il s'en fut sur les bords du Xénil offrir de nuit combat à un parti de cavaliers de Castille et fonça sur eux jusqu'à ce qu'abattu de son cheval, la lance cassée, il n'eût plus qu'un sabre à son tour brisé, et tomba dans son sang, le poing coupé... Cela se chante, mais d'où le détail en vint-il ? Il y a tout lieu de croire que le hâdjib Yoûssef ben Koumiya pas plus que son complice Aboû'l-Kâssim n'avait eu la naïveté de laisser sortir de l'Alhambra ce général désespéré, capable d'amener rupture de la trêve et de la convention passée. Il y avait dans les coulisses de l'Assemblée assez de janissaires, mercenaires ou esclaves, pour sur un signe de leurs maîtres en finir avec ce taureau sanguin, sans que personne en rien sache.
Cependant le dernier Roi de Grenade avait rejeté l'une des conditions de Santa-Fé : sur l'instance de sa mère, il refusait de remettre lui-même les clefs de la ville aux vainqueurs, et d'en baiser la main. C'était là, somme toute, un détail, qu'Isabelle et Ferdinand consentirent, sachant d'avance que leurs historiens raconteraient la chose à leur guise, humiliant devant l'avenir l'échine de l'Émir vaincu. Toutefois, ils décidèrent de hâter l'issue de cette affaire, et par messagers donnèrent directive à Aboû'l-Kâssim et au hâdjib de créer au plus tôt une situation telle que Boabdil n'attendît point le quatre-vingt-dixième jour pour rendre sa capitale.
Les capitulations comportaient exigence d'être rendues publiques avant la reddition. D'ordre du hâdjib, on les fit aussitôt lire dans toutes les mosquées, devant les Moslimîn assemblés. Si bien que dès le début du mois de Safar, Grenade tout entière se trouva face à face avec son destin.
1 Alpusaraire, cet adjectif, fait du mot espagnol que nous écrivons Alpuxarras, en réalité ne signifie point (qui est) des monts de ce nom, et doit s'entendre comme traduisant le mot arabe original al-Bacharât qui les désigne également, mais signifie prés ou pâturages. Tant la cité comme alpusaraire doit s'entendre comme les champs qui l'entourent.