Mais rien ne se peut entendre de ce qui fut la fin de Grenade que je ne vous conte, moi qui suis cette aventure des hommes et de Dieu d'un promontoire lointain de siècles et d'idées qu'on nomme avenir, l'histoire de cette destinée comme vous et moi pouvons la comprendre ayant vécu d'autres chutes, vu mourir et renaître des patries et lisant à notre manière dans le Coran la phrase de la Sourate intitulée Le Voyage nocturne ou les Fils d'Israïl, qui dit :

S'il est de Notre vouloir que périsse une ville, alors ordre est de Nous donné aux riches qui n'ont plus de frein dans leur scélératesse et, la Parole contre elle incarnée ainsi, nous exterminerons cette ville de fond en comble.

Les hommes de sagesse discutent longuement pour distinguer le mal du commandement divin qui l'ordonna ; il nous faut, à nous, comprendre cela dans les termes de notre propre histoire, et voir comme je l'imagine ce que fut ce wazîr dont Allah fit alors son instrument. Pour la plupart des historiens, c'était un homme vénérable, et d'où ils le tiennent demeure mystérieux. L'imagination dans ce domaine vaut la tradition. Je n'ai point à donner mes sources ni à prétendre ici à l'exactitude historique. La vraisemblance y tient à ce que le personnage décrit soit conforme à la philosophie du pouvoir telle qu'elle apparaît au déclin de la dynastie nasride, non point à la respectabilité de la barbe, à la dignité de la gesticulation.

Elevé dans le rite malékite et le respect de la Sounna, c'est-à-dire de la tradition, Aboû'l-Kâssim ‘Abd al-Mâlik était un homme d'une grande piété. À ses yeux, le pouvoir n'était point délégation, mais volonté de Dieu même. Peu donc importait qui transmettait le vouloir Dieu, le Roi se bornant d'en être le chemin. Et la volonté divine avait loisir de changer d'itinéraire. Ce qui assura la continuité de sa vie sous les princes successifs de Grenade lesquels le maintinrent au poste de wazîr de ville. Sa richesse ne nuisait pas à sa piété : les immenses propriétés qu'il avait acquises dans la plaine et les montagnes lui donnaient pouvoir d'influer sur le ravitaillement de Grenade, et il avait tant de fils et de petits-enfants qu'il pouvait partager entre eux la surveillance de ses domaines. Ce qui faisait qu'avec ses esclaves, ses affranchis et ses paysans, il apparaissait comme le chef d'une faction avec laquelle les rois comptèrent. Tant il avait, outre ses quatre épouses, de concubines que, malgré sa grande force et sa verdeur persistante il eût difficilement pu les visiter toutes une fois l'an. Aussi leur avait-il acheté des eunuques esclavons, beaux de corps comme des statues mutilées, le physique à son sens étant miroir de l'âme. Par ceux-ci gardant liaison avec les Esclavons de l'Alhambra, il connaissait nuages et souhaits de l'Émir Aboû'l-Hâssan, d'où sa rapidité à en devancer les ordres. Avec l'oreille du souverain, la domination des campagnes et le contrôle de la police en tant que wazîr de ville, prenant autorité sur tous les autres wouzarâ du Conseil, il eût aisément pu s'élever à l'émirat lui-même. S'il y songeât parfois, Allah en avait autrement décidé.

À un moment où il craignait de perdre la faveur royale (ses propriétés alors avaient subi la sécheresse, il lui était mort beaucoup de paysans), il avait appris par l'un des Slaves que l'Émir souhaitait laisser succession aux deux fils déjà grands qu'il avait eus d'une captive chrétienne, plutôt qu'au jeune enfant de la Reine Aïcha, dont il était las. Le sâhib al-madîna, c'est-à-dire le préfet de police, consulté par le wazîr, mit à sa disposition un illuminé, le fakîr Hamet ben Sarrâdj, un fils de famille qui avait mal tourné lequel partageait sa vie entre la débauche et la sainteté : raisonnablement torturé sous ce prétexte, il avait été amené à servir les desseins d'Aboû'l-Kâssim faisant prophétie que le Chico (ainsi que l'appelait la Chrétienne) allait être le dernier Roi de Grenade.

Aboû'l-Kâssim, s'imaginant l'inventeur du fakîr, n'avait bien entendu fait qu'obéir à Dieu, par son canal agissant, qui avait inspiré à Ferdinand, époux de la Reine de Castille, de soutenir les « fils de la Chrétienne », lequel croyait le faire sur le conseil du Cardinal de Mendoza.

La favorite avait persuadé l'Émir de prouver par le sabre du bourreau sur Yoûssef, le cadet, comme sur Boabdil, la fausseté des prédictions du fakîr : Aboû'l-Kâssim, qui entendait se réserver des cartes pour l'avenir, en fit prévenir Aïcha dont il aida la fuite et celle de ses fils. Ce dont le Roi, sinon certitude, eut du moins soupçon. Aussi quand Aboû'l-Kâssim, le sachant, apprit de la police qu'un complot se formait entre le clan des Banoû Sarrâdj et celui de Banoû Zegri, pourtant toujours l'un de l'autre ennemis, mais réconciliés par la haine des fils de la favorite pour déposer l'Émir et lui substituer Boabdil proclamé roi dans Ouâdi'Ach, que nous appelons Guadix, le wazîr comprit que le vent d'Allah avait changé de sens (c'est quand le jeune Colomb débarque à Lisbonne et se met à rêver de l'Île de Thulé, dernier port sur l'inconnu...). Et lorsque la conspiration, Aboû'l-Hassân aux prises avec l'armée de Ferdinand devant Alhama, rappela l'enfant dans Grenade, Aboû'l-Kâssim ‘Abd al-Mâlik devint wazîr de Boabdil par la reconnaissance d'Aïcha, qui lui avait envoyé à son retour, signe apparent du vouloir d'Allah, une coupe merveilleusement ciselée remplie d'hyacinthes, lesquelles avaient l'air de glaçons au soleil dans la doublure d'or du récipient.

 

Les combats qui se déroulèrent alors jusqu'en 1483 entre Aboû'l-Hassân et les Castillans où, aux côtés du Vieux Roi, le Zagal, son frère, se couvrit de gloire, ne sont pas de l'histoire du wazîr qui, dans Grenade, selon la volonté de Dieu, conseillait une conduite à laquelle Boabdil se conformait, encore qu'elle ne correspondît point aux élans de son âge. Il s'agissait de laisser s'épuiser sous les coups l'un de l'autre ses deux ennemis, son père et Ferdinand. Politique qui est à l'origine de la réputation de couardise faite au jeune Roi, pâle et humilié d'entendre comme une injure le surnom de Chico crié jusqu'aux portes de l'Alhambra. Les choses alors se gâtèrent entre lui et Aboû'l-Kâssim qui persistait à défendre sa politique de non-intervention. L'histoire à la castillane veut que, lorsque le Roi se décida de revêtir ses armes, la Reine Zoraiyma, son épouse, le supplia de demeurer dans ses bras : scène d'opéra qui se combine mal avec le fait que c'est sur le conseil du père de la Reine, ‘Ali Atar, commandant la place de Loucha (Castillans, disent Loja, nous Loxa) que Boabdil choisit de marcher sur Lucena, songeant à son retour remplacer le wazîr par un homme plus jeune, des Banoû Sarrâdj, auxquels il devait beaucoup. Mais le désastre de Lucena où, son beau-père tué, l'Emir fut fait prisonnier, sauva Aboû'l-Kâssim de la disgrâce. D'abord, le bruit semé que le jeune souverain avait péri, la douleur de Grenade fit de Mohammed XI le symbole de l'Islâm. Même pour ce chanteur de zadjal, qui ne disait d'habitude aux carrefours que vers d'un amour insensé aujourd'hui ne se distinguant plus des houssab, comme on appelle les conteurs de carrefour (c'est quand Joao Il, roi de Portugal, rejette les bavardages de ce Christovam Colon qui demandait qu'il l'ennoblît pour naviguer vers Cipango) :

LAMENTATIONS D'AL-ANDALOUS POUR UN JEUNE ROI

Vous m'avez pris le cœur dans la poitrine

Le seuil du temps d'un coup s'est obscurci

Rien ne m'attend qu'une aube sans merci

Ils ont coupé le palmier de Médine

 

Des Compagnons voici le dernier sang

Il faut ici chanter la dernière ode

Ce n'est plus Bedr et ce n'est plus Ohod

Qui défendra demain le Tout-Puissant

 

Ô Mal-heureux est-ce pour ton destin

Qu'ils ont franchi le gué disjoint d'Afrique

Et repassant dans les pas de Tarik

Ton jeune soir fondé de leur matin

 

Ô Mal-heureux dont la race vint dire

Le nom d'Allah dans le ciel andalou

Et d'un palais par-delà sa mort loue

La gloire Dieu du zénith au nadir

 

Ô Mal-heureux voici le jour prédit

De ton printemps foulé comme litière

Et celui-là qui gardait la frontière

Tout droit du moins qu'il entre au Paradis

 

Ô Mal-heureux dont la perte est ma perte

N'entends-tu pas triste Zogoïbi

Où vient mourir la brise d'Arabie

L'Ange égaré cherche ta tombe ouverte

 

On se hâte trop souvent de chanter les Rois, fût-ce dans leur malheur. Et n'aura-t-il honte de lui-même celui qui vient ainsi d'improviser quand il apprend que Boabdil n'est que captif ? Nouvelle qui en renverse d'autant mieux la gloire qu'Aboû'l-Kâssim la fait commenter, afin que si Ferdinand relâche son prisonnier, l'Émir ait besoin de son wazîr de ville et renonce à lui substituer le Ben Sarrâdj. Or l'on se mit à murmurer qu'il fallait rappeler Aboû'l-Hassân. Se craignant dépassé par l'opinion, Aboû'l-Kâssim prit les devants et ramena le Vieux Roi qui le maintint en place, mais dut se retrancher dans l'Alhambra abandonné par les Reines retirées dans l'al-Baiyazin avec les partisans de Boabdil, à la fois menacé d'une surprise des Chrétiens et d'une rébellion dans Grenade. Tant que dura la captivité de l'Émir, le wazîr, tenant balance entre les factions, exerça le pouvoir de fait.

Les deux partis faisaient chacun pour son compte des ouvertures à Ferdinand : celui du Vieux Roi proposait que le fils fût livré à son père qui le fasse périr, celui d'Aïcha, ayant armé le peuple, que Boabdil reconnût suzeraineté des Rois Catholiques. Dévastant tout sur son passage, Ferdinand pour toute réponse se porta devant Grenade, sans que les deux partis s'y opposassent dans la crainte l'un de l'autre, mais n'osa mesurer ses quelques dizaines de milliers d'hommes à une population d'un million, prête, disaient les observateurs, à se battre au corps à corps. Le Cardinal de Mendoza était d'ailleurs d'avis de laisser faire le temps pour déchaîner la guerre civile à Grenade. Politique ressemblant à celle d'Aboû'l-Kâssim dont elle faisait durer le pouvoir. Jamais les tractations n'avaient cessé entre les deux camps et l'accord conclu au château de Porcuna entre les Rois Catholiques et leur prisonnier ne relève pas de la magnanimité d'Isabelle, comme on l'écrit souvent : mesure de cette grandeur d'âme nous est donnée par les engagements imposés à Boabdil, qui comportaient remise comme otages, avec le propre fils de l'Emir, de quatre ou cinq cents jeunes gens de la noblesse, ce qu'il avait bien fallu négocier dans la ville même, où seul Aboû'l-Kâssim avait pouvoir de l'imposer. Et quand à la fin de l'été le jeune Roi se présenta devant sa capitale, la guerre y éclata entre l'al-Baiyazin et l'Alhambra. En contradiction avec la Reine Mère, sur le conseil du wazîr de ville, Boabdil s'en fut à Al-Mariya en attendre l'issue.

Si bien qu'Aboû'l-Hassân apparut comme seul souverain dans Grenade. Ce qui ne faisait pas l'affaire d'Aboû'l-Kâssim, dont la situation ne reposait que sur l'équilibre des deux pouvoirs. Aussi produisit-il auprès du Vieux Roi des témoignages d'éclaireurs et d'espions pour l'engager à rechercher une victoire islamique dans la région de Rondah où ne se trouvaient que de faibles garnisons catholiques. Mais les mouvements grenadins dénoncés, dans le mois même où Boabdil s'était enfermé dans Al-Mariya, la campagne du Vieux Roi se termina par la victoire des Chrétiens à Lopera...

Cependant, malgré les défaites répétées des Maures pendant la fin de 1483 et toute l'année 1484 (où Colomb s'en vient en Castille, ayant volé aux Portugais la carte des mers occidentales dessinée par Toscanelli), malgré la santé déclinante du Vieux Roi aveugle et gardant la chambre. Boabdil demeurait à Al-Mariya : quand son oncle le Zagal surgit devant cette place et s'en empara, le neveu dut s'enfuir, réduit à se mettre à Cordoue sous la protection des Roûm. Dans Al-Mariya, le Zagal fait Aïcha prisonnière, tue de sa main le jeune frère de Boabdil, Yoûssef, et ce Ben Sarrâdj qui avait la confiance de l'Emir, les soldats coupant la tête aux hommes du clan de ce dernier. Est-ce de cette décollation des Abencérages qu'on a tiré la légende des romances et de Chateaubriand ? Qu'elle se passe à Al-Mariya et non à Grenade, que le meurtrier y soit le Zagal et non Boabdil, le peuple andalou n'aime point, d'une main de prince ou d'une autre, que coule ainsi le sang musulman. Et, dans ces jours, le vieux chanteur de l'al-Baiyazin ne chante plus les paroles d'amour pour quoi le suivent les gamins, et les femmes lui crient : « Kéïs, as-tu donc oublié le nom de ta bien-aimée ? » Lui, secoue ses mèches blanches pour à nouveau dire la

LAMENTATION D'AL-ANDALOUS

Dans ce pays sans eaux dormantes

Il a passé comme un printemps

Dont sept siècles durant pourtant

A tourbillonné la tourmente

Le grand torrent mahométan

Dans ce pays sans eaux dormantes

 

Dans ce pays qui sent le sang

Il a roulé des flots de sabres

Et comme un cheval qui se cabre

Allah vainqueur écrit passant

Sur la poussière de cinabre

Dans ce pays qui sent le sang

 

Dans ce pays de pierre tendre

Il a remonté le chemin

Ainsi que femme fait la main

Et par le feu la salamandre

Vers les monts d'ocre et de carmin

Dans ce pays de pierre tendre

 

Dans ce pays d'oranges douces

Voyageur qui s'est égaré

Écoutant la nuit respirer

Il s'est assis dans l'ombre rousse

Pour attendre l'aube dorée

Dans ce pays d'oranges douces

 

Dans ce pays couleur du vent

Comme c'était déjà l'automne

Quand l'homme des arbres s'étonne

Il est ici resté rêvant

D'un jour paisible et monotone

Dans ce pays couleur du vent

 

Dans ce pays loin de l'Afrique

Où la bouche a le goût des fruits

Fraîche l'amour comme la nuit

L'eau qui passe à travers l'aryk

Le temps infiniment s'enfuit

Dans ce pays loin de l'Afrique

Dans ce pays mien devenu

Je me suis fait à sa semblance

Où la musique du silence

Bat la mesure d'un pied nu

Comme un enfant qui se balance

Dans ce pays mien devenu

 

Dans ce pays blanc de narcisses

Dont le cœur est comme le mien

J'ai fait de la beauté mon bien

Peuplant l'azur de mes bâtisses

Devant qui fleurs ne sont plus rien

Dans ce pays blanc de narcisses

 

Dans ce pays d'or et d'argent

Travaillé comme une timbale

Tout revêt ses habits de bal

Les champs les villes et les gens

L'air a le parfum des cymbales

Dans ce pays d'or et d'argent

 

Dans ce pays de hautes tours

Où licite me fut le vin

Il avait fallu que l'on vînt

Pour que d'olive et de velours

Aimer se fît ce jeu divin

Dans ce pays de hautes tours

 

Dans ce pays de poésie

Où la chair a chaleur de cuivre

Et les baisers semblent poursuivre

Un secret de l'ancienne Asie

Les songes sont trop beaux pour vivre

Dans ce pays de poésie

 

Dans ce pays que Dieu parfume

Quel aigle noir immensément

Plane et prédit le châtiment

De ce que nous sommes et fûmes

Qui ne rêvions que d'être amants

Dans ce pays que Dieu parfume

 

Dans ce pays épouvanté

Soudain d'une obscure menace

Rois dites-nous ce qui se passe

Quel drame est chez vous enfanté

Qui vous fait hideux à vos glaces

Dans ce pays épouvanté

 

Dans ce pays tremble la terre

Le ciel se meurt la mer reflue

Rien ne porte en soi son salut

Rien plus à soi n'est qu'adultère

Et rien ne se ressemble plus

Dans ce pays tremble la terre

 

Dans ce pays en pièces mis

Dans ce pays percé de lames

Ce pays rongé jusqu'à l'âme

Assailli de mille ennemis

Se lève l'heure de l'Islâm

Dans ce pays en pièces mis

 

Dans ce pays de catastrophe

Cette lueur de l'incendie

Croyez en ce que je vous dis

C'est tout l'avenir d'une strophe

Demain chassé du paradis

Dans ce pays de catastrophe

 

La torche n'est pas un flambeau

Qu'au poing porte un faux roi d'Espagne

Et ce qu'il gagne il ne le gagne

Qu'à jouer les dés du tombeau

Et si la torche est sa compagne

La torche n'est pas un flambeau

 

Aboû'l-Kâssim, étranger aux événements militaires, qui n'étaient pour lui que signe de la volonté d'Allah, fit soumission au Zagal. C'est alors aussi que commença la Très Grande Frayeur dans le royaume nasride : les combats jusqu'alors fort éloignés de la capitale, voici que Coin, Marboulla tombèrent, puis Cartama, les forces castillanes s'en vinrent entourer Rondah.

Ville ronde comme ton nom, taillée en ton milieu d'un grand coup de sabre, et le torrent coule au fond de la blessure. Alors l'homme n'enjambait point le Tajo, la coupure noire et profonde. C'était déjà du moins sur la lèvre du sud une ville de jardins comme celle où je fus si malheureux. Les soirs y avaient même parfum où se mêlaient le passé romain, le passé punique, le passé des Goths, et l'on croyait la place imprenable avec ses remparts maures, l'à-pic de la montagne, et les fossés naturels. Tu ressemblais déjà beaucoup à ma douleur pour ta plaie à cicatriser impossible. Et les Maures, du genou pressant leurs chevaux rapides, tourbillons blancs et beiges, tombaient de toutes parts à l'improviste sur les assiégeants. Ainsi de mes pensées cette nuit-là qui fut si longue... Ô l'odeur de Rondah dans l'ombre de Djoumâdâ al-Aououâl en l'an 1346 de l'hégire ! Les années n'ont pu la chasser de ma narine. Ici j'ai désespéré du couple.

Les Castillans avaient pris appui en cinq directions sur les routes vers la cité. Les mouches d'Islâm les harcelaient, détruisant les ouvrages de patience. Alors apparurent les machines qui, des positions retranchées, commencèrent leur travail de démon.

Personne encore n'avait entendu parler des canons, même sous le nom de couleuvrines, mortiers ou bombardes. À Rondah, pour la première fois, des flammes furent lancées du ciel sur une cité des hommes, la pluie maléfique dont parle à la vingt-cinquième sourate le Coran. Pourtant les gens de cette ville n'étaient point, eux, de turpitude, ce n'était pas un peuple impie, et ne s'y faisait commerce de plaisir entre les mâles. Avez-vous sur les toits vu tomber les matières de feu ? rouler leur pente aux boules d'incendie ? s'ouvrir l'enfer inverse aux maisons d'oiseaux et d'enfants ? J'écris ceci, moi qui me promenais dans Paris soudain vide, à cette heure où venait d'y tomber le premier plomb du ciel en l'an 18, moi qui vis en l'an 40 le jugement dernier de Dunkerque... j'écris ceci pendant les jours où l'insanité du feu dévaste à nouveau les villes et les ports sur l'autre penchant de la mer. Comme tout m'est image atroce, atrocement miroir...

La Rondah de juin 1485 ne me détourne ni d'Oran, ni de Grenade : ici, pour la première fois le feu, cette invention de l'esprit, fut perfectionné pour détruire du ciel l'ingénuité de vivre. L'incendie de Rondah, vous aurez beau me dire qu'à Hiroshima comparé, ce n'est qu'une mandarine au prix du soleil, ici commence à jamais l'épouvante.

Et bien que le Zagal fût effectivement le commandant des troupes battues, comme il n'avait point été en personne à Rondah dont le gouverneur se trouvait un Ben Zegri, homme du clan de la Reine Mère, la faction d'Aboû'l-Kâssim fit valoir au peuple que le choix ne valait guère mieux du père que du fils et l'engagea à offrir la couronne au Zagal, véritable homme de guerre, encore dans la force de l'âge, dont le wazîr lui porta proposition à Malaga. Le nouveau Roi prit chemin de la capitale, d'où son frère avait fui sur les conseils du wazîr. Sur ces mêmes conseils, le Zagal fit transporter le Vieux Roi déchu de son refuge d'Almankab, que Castillans appellent Almunecar, dans une résidence plus salubre pour l'été, à Chaloûbiniya, où il décéda dès son arrivée, ayant eu avant de mourir, en marque de sollicitude fraternelle, le cadeau d'une tête coupée qu'il reconnut avec ses doigts pour celle de son fils Yoûssef.

Abou'l-Kâssim persuada le nouveau monarque de faire venir à Grenade le corps du défunt, que des rumeurs de sa survie n'y pussent servir à d'éventuels complots, mais en lui recommandant un enterrement à la sauvette. Ceci déplut fort au peuple qui accusait ouvertement le Zagal d'assassinat. Ainsi le Vieux Roi après sa mort devenait l'allié du wazîr contre la population du Zagal. Mais dans la ville tout allait à son ordinaire, tant demeurait grande l'habitude au milieu des menaces, naturelle en la vie la confiance aveugle des petites gens, de la ‘âmma. Ce que je décris dans la prose sadj à quoi nous a le Coran, dont soit béni le Prophète ! chaque jour à chaque prière donné la pratique :

CE QUE PENSE LA ‘ÂMMA

La prose des petites gens s'écoule à l'accoutumée Avec le même charroi de cruches le bruit des chevaux ferrés les doigts tressés de vanneries

Le cri des âniers le tapement des sandales la voix d'un aveugle qui mendie

Et dans la plaine aux ruissellements de main d'homme dans les vaisseaux d'argile un bruit d'abeille et de bobinage ce sont

Les vents de neige au front des mûriers dans les magnaneries

Qu'il y ait quelque part la guerre ordinairement ne les concerne pas Qu'est-ce

Que cela change à l'extrême division du riz qui se mange avec des piments doux

À la fatigue machinale des jours dévidés l'effort de creuser des fardeaux portés l'usure des yeux sur les comptes de marchandises

À l'odeur du mouton grillé

Qu'est-ce que cela change qu'il y ait cette guerre ailleurs aux jambes en croix du tailleur à l'épaule blessant du port de la pierre aux cris de la femme accouchant

C'est leur affaire dans les tours et les remparts à ceux qui pareils à la poésie savante semblent faits pour le mètre taouîl et la rime roû dans la soie et les armes brunies

Eux qui sont les fleurs des jardins perchés les statues

Des terrasses aux soirs de lune alors que la fraîcheur comme un burnous léger tombe sur eux des montagnes

Eux dont la sueur est de musc et de giroflée jaune l'haleine

Sans doute qu'ils parlent entre eux de la guerre entre les rires les chansons des femmes à l'Alhambra

Car les actions qu'ils méditent passeront dans les vers qui se déroulent sous leurs pas comme une Perse d'étoffes

Ils vivent au-dessus de nous dans le long roulement le battement continu des touboûl mais non

Frappés de baguettes plutôt

Caressés de branches de myrtes Non Plutôt

D'un bondissement sans poids de danseurs aux pieds nus et chaque jour

Des messagers fourbus s'abattent devant eux portant les nouvelles dont nous avons les miettes

Et chaque soir s'enorgueillit des morts de la journée

Et ce qui se passe est incompréhensible comme un vêtement qu'on n'a pas taillé selon nos mesures

Je ne sais y reconnaître ni le haut ni le bas ou si c'est la manche ou l'encolure

Suis-je tombé par erreur dans un bazar où l'on n'étale que des fruits inconnus sur les nattes

Asseyons-nous à terre pour tâcher de comprendre ces querelles de héros

Magnifiquement cruelles et mêlées

De péripéties tragiques de phrases qu'on retient pour leur beauté de sentiments grandioses

Ce sont pourtant des êtres de chair à la merci du sabre dont parfois

Ô générosité du geste du bourreau

Sur le marbre rose on voit courir les têtes le sang vite à grands seaux lavé

Même leurs propres fils ne sont pas épargnés

Puis c'est un chant de bronze au passage des ambassadeurs

Émerveillés par l'architecture et la politesse

Qui rentrent dans leur lointaine patrie emportant

Des paroles d'alliance et des objets de perfection

Mais tout cela n'empêche point les récits des soldats couverts de poussière

Et le bruit des murs au loin tombés des places perdues

Et chaque grain de la Grenade à son tour grignoté par des dents castillanes

Et l'insulte de la Croix comme à Cordoue en plein milieu de la mosquée

Bienheureux quand le massacre ne roule pas jusqu'ici comme une bête affolée

Il faut pourtant bien tendre les peaux du corroyeur

Jointoyer les planches des cercueils coudre les selles

Cuire le maïs et porter d'un déhanchement les paniers de figues-fleurs

Il faut pourtant délayer le gypse et préparer

Le lait de couleur dont les voûtes sont peintes

Un jour passe après l'autre avec sa charge de travaux d'étonnements de douleurs ses morts et ses naissances

On n'a pas le temps de démêler la paille et la poussière

Et les vieillards disent qu'il en a toujours été de même

Et le voisin convoitait la femme du voisin le maître dans sa luxure disposait de l'esclave

Il y avait la guerre et l'impôt des jeunes gens qui ne revenaient plus

Et tant qu'il se trouve des hommes il y a des voleurs des rois et des ivrognes

 

L'humeur et la cruauté du nouvel Emir risquant chaque jour de lui coûter la tête, le wazîr s'arrangea pour que confidence fût faite au Cardinal de Mendoza de la faveur dont recommençait Boabdil à jouir dans le peuple de Grenade qui ne l'appelait plus que le Zogoïbi, avec tendresse et pitié. Et Ferdinand permit au jeune roi de s'installer au nord de la province d'Al-Mariya, presque à la frontière de celle de Toudmir, à Velez Blanco, d'où entrer dans sa capitale si l'armée chrétienne parvenait à fixer à l'ouest les forces du Zagal. C'est en ce temps que Christophe Colomb fut mis par le Cardinal de Mendoza en relation avec les Rois Catholiques à Cordoue. Mais ils avaient la tête à tout autre affaire, préparant pour le printemps une entreprise de grande envergure.

Ferdinand avait pour objectif Loja, que nous écrivons Loxa, que dix parassanges seulement séparaient de Grenade. Aboû'l-Kâssim, craignant de voir son double jeu percé par le Zagal, fit appel à Hamet ben Sarradj longuement caché dans son palais au temps où Boabdil régnait dans la ville. Parvenu à l'âge de parfaite sainteté, c'est-à-dire où, les témoins de sa jeunesse dépravée ayant disparu pour la plupart ou perdu la mémoire, il était généralement tenu pour un saint et vivait de paroles prononcées au seuil des demeures, dont l'interprétation dépendait d'un morceau de mouton ou de quelques artichauts selon la richesse des gens. L'annonce de l'expédition des Rois Catholiques avait soulevé dans la capitale des collisions sanglantes entre le parti de l'Alhambra et le parti populaire tenant l'al-Baiyazin.

Quand Hamet apparaissait au milieu des rixes, on cessait de se battre pour l'entendre, et il jetait l'anathème à la fois sur le Zagal et le Zogoïbi. Les mouvements d'opinion chez les Maures andalous étaient comme les feux dans les bois de pins : une saute de vent, tout s'embrasait. Le danger en parut si grand aux notables et aux nobles qu'ils se réconcilièrent sur le compromis proposé par Aboû'l-Kâssim : paix entre les deux Rois et partage du royaume, le centre avec Grenade et les villes de la Côte au sud restant au Zagal, à Boabdil la périphérie à l'ouest, au nord et à l'est, qui servirait de couverture à la capitale, et où serait acceptée la suzeraineté catholique. Mais Ferdinand fit la sourde oreille, et Boabdil qui avait accepté ce rôle sur des promesses secrètes de son ex-wazîr de ville, s'étant avancé dans Loxa, se trouva devant les armées catholiques. Depuis Rondah, effrayés de la puissance de leurs canons, les Chrétiens n'en avaient plus fait usage. Ici pourtant, au mois de mai 1486, ils recommencèrent leur fin du monde et les troupes mêmes de Boabdil, cette fois, forcèrent leur chef à capituler. La chute de la ville, les conditions, publiques et secrètes, imposées au Zogoïbi, les places alors conquises par Isabelle et Ferdinand, tout cela c'est au Roi qu'il avait devant lui à l'Alhambra que l'imputa le peuple de l'al-Baiyazin et, le Zagal dans la crainte de perdre Grenade s'il en sortait, ne s'opposant pas à l'avance ennemie, toute confiance lui fut retirée. Or, bien que Ferdinand et Isabelle ayant mesuré le pouvoir effrayant qui leur était dévolu avec l'arme neuve ne dussent plus jamais oser l'employer contre les places andalouses, il était devenu suffisant d'amener des mortiers au pied des murs pour que les garnisons se rendissent.

Ainsi les souverains catholiques dissuadaient-ils d'Allah avec cette force de leur Dieu des cités entières, entendant que tous adoptassent leur façon de vivre et de mourir. Ô religion qui vient avec le feu ! Mais la prière obtenue par la crainte n'est que balbutiement, et dans les villes converties surgissent des rébellions, alors même que les irréductibles qui à composer préféraient mourir avaient fui, les leurs les y forçant, comme l'eau pure du torchon tordu, comme une sueur de fierté de partout vers Grenade écoulée. Et à Grenade, qu'on y veuille capituler, cela est impossible sans que les réfugiés ne massacrent qui parle reddition : les Rois Catholiques vont-ils aujourd'hui rouler devant la capitale ces canons muets à Illora, à Moclin, à Zagra, à Banos, à Antequera, à Huescar, à Basta que je ne puis laisser appeler Baza encore de deux années... vont-ils même songer à intimider Grenade ? Qui tire le feu sur l'Alhambra n'encourt-il pas le risque d'être maudit de l'humanité tout entière ? Son nom ne va-t-il écorcher la gorge des enfants ? De cette persuasion venait que la vie courante se poursuivît mêlée à la crainte qui réveille les gens de nuit, mais qu'à les voir de jour on eût jurée oubliée. Plus présente encore à qui monte la garde d'Allah aux limites d'Islâm, – n'a-t-il été dit qu'à ce poste frontière mérite est plus grand qu'au combat ? – et parle haut dans les ténèbres pour y dissoudre les spectres comme sucre dans le café...

 

Celui dit l'homme habillé d'ombre

Et c'est un soir au mirador

Qui donne sur la plaine obscure

Celui de qui le cœur est sombre

Assez pour y porter la mort

Celui de qui le cœur est dur

Assez pour lancer sur Grenade

Le feu qui réchauffe les pauvres

Le meurtrier l'incendiaire

Mais la phrase ici se dégrade

Comme brume sur le royaume

S'interrompt Ce qu'elle dit erre

D'hier à demain s'y égare

La malédiction demeure

En suspens à ces lèvres d'hommes

Elle se perd dans le regard

Elle hésite frémit se meurt

Dans une terreur de Sodome

Se peut-il ô Dieu se peut-il

Que la beauté des jours finisse

Que s'efface de la mémoire

Tout ceci qui fut une ville

La musique de notre histoire

Tout ceci qui fut une chair

Un peuple un monde une âme un âge

Le rêve des rois et des arbres

Ces choses que nos mains touchèrent

Ce dialogue des nuages

Ces eaux qui chantaient dans les marbres

 

Mais ce n'est d'abord qu'épouvante dans les voiles du navire où le vent bat le rappel du destin, se heurte à la mâture l'aile d'un grand oiseau noir. Dans les rayons de cire de la ruche, on croit moins qu'un jour d'éclipse aux ténèbres perpétuées. Et l'on fait l'amour persuadé de survivre et la main, sans terreur du tombeau, se pose sur la pierre.

Dans ces années de la Grande Peur, le peuple de la capitale, persuadé de la lâcheté du Zagal, s'était mis à murmurer qu'il fallait en finir physiquement avec lui, l'administration pouvant bien être assurée par un Aboû'l-Kâssim sans couronne. Ferdinand arrivait devant Grenade par le mardj dévasté, mais les combats avaient été coûteux, les Rois Catholiques, le Zagal rejeté dans ses murs, s'en retournèrent à Cordoue.

Alors le Zagal, respirant, fit dans la capitale, par revanche des complots dont il s'était senti menacé, régner la terreur, jetant les uns aux bourreaux, dépouillant les autres de leurs biens, bannissant par centaines des familles entières. Voulant une fois pour toutes asseoir son pouvoir sur tout le Royaume, il projeta de faire assassiner son rival, retourné à Velez Blanco. Ses projets étaient connus du wazîr, qui les communiqua à la Reine Mère. Elle fit dire à Boabdil de rejoindre Grenade où un mouvement se décidait en sa faveur.

Mais ce n'était plus le seul Kéïs qui chantait dans les rues les sentiments du peuple, de plus en plus lassé des princes et de leurs querelles, dont il payait à chaque fois les frais. Il se levait l'idée d'une communauté élective.

AUTRE LAMENTATION

Ô sable divisé dans les mains souveraines

Cruel à toi-même à toi-même confronté

Peuple qui n'es que sang qu'on verse en vérité

Qu'entrailles de chevaux sur l'arène qu'on traîne

 

Regarde celui-là ton pareil et qu'on tue

Ils t'ont donné la pierre et le couteau pour être

Le bourreau de toi-même à te choisir un maître

Et les coups de ton bras sur qui les portes-tu

 

Sur qui sur quelle chair dont le cri me déchire

Où s'inscrit la blancheur des flagellations

Et tu frappes ta bouche et c'est ta passion

Ta chute ta clameur et ton propre martyre

 

Ô sable divisé plus que le chènevis

Peuple en mille micas brisé comme un miroir

À ces princes de Dieu peux-tu plus longtemps croire

Qui jouent aux osselets sur ton ventre ta vie

 

Toi qui portes la mort peinte dans ta prunelle

Sur ton corps écorché la pâleur de la faim

Qui n'a connu du jour que ce travail sans fin

Semblant éterniser les douleurs maternelles

 

Jusqu'à quand seras-tu la monnaie et le prix

Dont d'autres pour avoir les cieux feront échange

Jusqu'à quand faudra-t-il que du glaive des anges

À la gloire d'Allah soit ton visage écrit

 

L'apparition soudaine de Boabdil rallia pourtant autour de lui les pauvres de l'al-Baiyazin d'où le Zagal se portant pour le combattre fut rejeté dans l'Alhambra. La lutte fut longtemps incertaine et, pendant ce temps, Ferdinand était venu mettre le siège devant Ballach, autrement dit Velez Malaga. On prétend que Boabdil l'avait appelé à son secours : il était de la politique de Ferdinand, en raison des promesses qu'il avait du jeune Roi bien que celui-ci ne se hâtât pas de les tenir, d'apporter, demandé ou non, son secours au neveu contre l'oncle. Mais que dans l'al-Baiyazin les prédications d'Hamet ben Sarrâdj servissent alors uniquement à tourner le peuple contre le Zagal tend à prouver que ce pouvait bien être le wazîr qui avait fait appel aux Roûm, lui qui, devant le péril double, persuada l'oncle de tenter un compromis avec son neveu, renonçant à la couronne, pour aller purger de Chrétiens les montagnes et lever le siège de Ballach. Sur le rejet de ses propositions par Boabdil, le vieil homme résolut de garder en ville assez de forces pour tenir l'Alhambra en son absence, et de prendre la tête d'une armée sus aux Chrétiens pour, avec le prestige de la victoire, rallier le peuple contre Boabdil.

Allah l'entendait autrement, et quand les troupes défaites du Zagal refluèrent sur la capitale, Boabdil se vit acclamer de tout le peuple et des notables. À peine le jeune Roi fit-il exécuter quatre grands personnages dont la perfidie à son égard avait été patente. Toute la faction du Zagal confondue par cette générosité le reconnut pour souverain. Et le Zagal se réfugia avec ce qu'il lui restait de troupes dans Ouâdi'Ach, d'où Grenade se pouvait facilement atteindre en cas d'un soulèvement. Ceci sur le conseil du wazîr, lequel ne demeurait auprès du Roi provisoire qu'afin de mieux servir son véritable maître.

Les Chrétiens longuement occupés du siège de Malaga, puis de la réduction des places maures dans l'ouest du Royaume, Grenade jouit d'une période de quiétude où, Boabdil ayant reconnu la suzeraineté de Ferdinand, les ravages des guerres purent être réparés, replanté et cultivé le mardj. Le commerce reprit, on vit affluer des marchands étrangers, les échanges se firent à la fois avec le restant de l'Espagne, l'Italie, le Maroc, l'Égypte et la Perse. La richesse de vivre revint avec une rapidité qui put faire penser que le bras d'Allah avait suspendu ses coups. Mais l'Émir, se méfiant du wazîr de ville, avait chargé des finances et des relations avec l'étranger le Berbère Yoûssef ben Koumiya.

En mai 1488, Colomb vient à Murcie où sont Isabelle et Ferdinand. Mais celui-ci, sortant de cette ville avec quatorze mille cavaliers et quatorze mille fantassins, entreprend de conquérir les territoires de l'est sur quoi régnait le Zagal : la grande peur du feu catholique y fait tomber rapidement toutes les villes et les Rois Catholiques assiègent Al-Mariya en même temps que Basta, clef de Ouâdi'Ach. Les pluies torrentielles, qui dévastaient aussi bien l'Andalousie conquise que la Castille et l'Aragon, forcèrent Ferdinand à renoncer à sa campagne pour cette année-là. En 1489, il revint devant Basta, que commandait Cid Yaya, fils d'Aboû'l-Hassân et de la Chrétienne. Ce prince y soutint le siège jusqu'à l'automne où le Zagal lui fit dire qu'il ne pouvait venir à son secours, craignant de voir Ouâdi'Ach aux mains de Boabdil. Cid Yaya, qui rendit la place où Cristobal Colomo était venu retrouver le Roi Ferdinand, se convertit secrètement au catholicisme et s'en vint persuader le Zagal qu'Allah ayant juré la perte du Royaume il fallait abandonner la lutte. Et Colomb jurait à Isabelle qu'avec l'or d'Ophir et de Cipango il reviendrait délivrer Jérusalem. L'année n'était pas finie que le Zagal s'était rendu.

Ô Boabdil, ô Mohammed ! On va t'accuser de toute chose basse et sordide. Mais ce sont tes demi-frères, ces fils mâtinés de la Chrétienne, leurrés de la couronne, et non pas toi, qui vont porter demain des titres espagnols, et vers l'avenir la race de Cid Alnayar et de Cid Yaya, désormais Don Pedro et Don Alonzo de Grenade, perpétuera le souvenir du reniement. Comment peut-on prétendre te les opposer, au nom de la fidélité au Royaume, quand Cid Alnayar fit abandonner à son père le trône et la ville au profit du Zagal et quand Cid Yaya, qui venait de livrer Basta par traîtrise, négocie alliance entre le vieil usurpateur et les Rois Catholiques, comme lui recevant pour cela des terres dans les Albacharât, les Maures les appellent ainsi Pâturages, nous, d'après les Alpujarras castillans, disons les monts Alpuxarras, et l'amène à céder aux Roûm Ouâdi'Ach et Al-Mariya. Qu'y a-t-il là de commun avec les ruses de Boabdil, ses actes de diplomatie en face de la perfidie chrétienne, son oubli dédaigneux des promesses arrachées par Ferdinand contre sa liberté ? Et le Zagal est payé du territoire d'Andrach, Andarax en notre langue, de la vallée d'Alhaurin et des salines de Maleha pour moitié... Il aurait droit au titre de Roi d'Andarax. C'était déjà la dernière lune d'automne de cette année de l'hégire, qui est l'an 1489 de Bethléem. Qui, sinon le wazîr de ville, monta l'insurrection populaire à Grenade ces jours-là, prétendant faire à Boabdil porter la responsabilité de la perte de tout l'occident du royaume et acclamant le Zagal comme un patriote ?

Il y a toutefois dans Grenade assez d'espions et d'émissaires castillans pour expliquer ces brusques sursauts de la conscience populaire, et qu'à rebours de toute apparence le Zagal devenu l'allié d'Isabelle et de Ferdinand lui soit donné pour le drapeau d'Islâm. D'où viendraient d'ailleurs à ce peuple les bruits de trahison semés sur les pas de Boabdil ? C'est l'argument des Rois Catholiques, leur arme de chantage contre l'Emir, que ces fuites d'un secret entre eux et lui, et qu'on se mette à dire que, prisonnier, le Roi de Grenade a promis de livrer sa ville et ses sujets à l'ennemi.

D'autant que depuis deux mois et plus Ferdinand s'était tourné vers la capitale du Royaume, commençant ses menaces contre Boabdil au nom des engagements pris par celui-ci quand il était prisonnier, renouvelés après la chute de Loxa. Dans les premiers temps, le malheureux Roi de Grenade avait essayé de ruser, suivant toujours les conseils temporisateurs d'Aboû'l-Kâssim, dans lequel cependant il avait passablement perdu confiance. En fait, Ferdinand à l'automne avait compté sur les promesses de l'Émir pour entrer dans Grenade sans coup férir : ayant vainement menacé Boabdil, s'il ne s'y conformait point, de détruire la ville, il se retira vers le nord pour l'hiver, laissant à l'avant-garde de la province de Jaen, c'est-à-dire de Djaiyân, le poste d'Alcala la Real. La réponse du Roi de Grenade est une grande fantasia qui tourne à travers le mardj, en chassant les petites garnisons chrétiennes et le libérant dans son entier. Fêtes sont alors données dans la capitale du Royaume.

À l'entrée de l'armée, le cœur populaire éclate devant le Roi Mohammed entouré de ses wouzarâ. Et il y a là l'artisan principal du triomphe, Moûssâ ben Aboû'l-Gazî, le mohtassib, flanqué de Naïm Redouan, Mohammed Ibn-Zayan, ‘Abd al-Kerim az-Zegri. Le sentiment des pauvres l'emporte sur la calomnie. Et la paix qu'ils croient célébrer est frappée avec la main aux lèvres des femmes sur un rythme imitant le chant du ramier (ô joie ô joie – ô joie !), le cortège vers l'Alhambra monte dans ce tambour de bouches, cet effarouchement d'ailes, ce roucoulement de gorge, ce piétinement d'hommes, les étendards balancés, les bronchements des chevaux. Et c'est ici qu'Aboû'l-Kâssim, qui comprend que sa fortune est renversée, anxieusement s'interroge pour savoir ce qu'attend désormais de lui la volonté de Dieu.

LES YOU YOU

en l'honneur de l'entrée à Grenade

de Mohammed ben Aboû'l-Hassân benAbdallâh

(Dieu lui donne assistance et soutien !)

 

L'Arc que le bras de l'Ange tend

En plein hiver fait un printemps

Aux couleurs des lèvres divines

Sur la cité le ciel est bleu

Et ce sont des fleurs s'il y pleut

Qui vont parfumer les collines

Pour le retour des cavaliers

La victoire a mis son collier

La vieillesse n'a plus de rides

Toute la ville est accourue

Toute la ville est dans la rue

Laissant toutes les maisons vides

Il fait si beau si triomphant

Que l'homme ressemble à l'enfant

La femme ressemble à l'étoile

Le monde n'est plus qu'un palais

Où tout rit tout brille et me plaît

Comme une bouche sous le voile

Je bats la mienne de mes doigts

Dieu m'a rendu ce qu'il me doit

À mes pas les pigeons s'envolent

Le jour et la nuit sont mes draps

J'ai pris la vie entre mes bras

La mort n'est plus qu'une parole

Tout va recommencer d'Adam

La jeunesse a les belles dents

De l'aurore et de l'insolence

La terre où ruissellent les eaux

Parle de l'amour aux oiseaux

Dans le vent qui vient de Valence

Le soir est doux comme une joue

Le jeu des lèvres qu'on y joue

S'y rafraîchit au vin de lune

Ô mon royaume de chansons

Où les baisers sont ce qu'ils sont

Quand le vent vient de Pampelune

Ô mon royaume de joyaux

Où sont tous les sujets royaux

Si le cœur y bat que dit-il

Ô mon royaume de jardins

Où s'ouvre le glaïeul soudain

À la gloire de Boabdil

Ô mon royaume retrouvé

Comme la fleur dans les pavés

Ou dans les champs le trèfle à quatre

Ô mon royaume palpitant

Ainsi que dans le cœur des temps

Le rossignol qu'on entend battre

Ô mon royaume de beauté

Comme tes vêtements ôtés

Tu viens toute nue ô merveille

Ma Grenade à moi mon secret

De qui je ne dis que tout près

Tout bas le nom dans ton oreille