SIÈGE DE GRENADE
Quarante mille fantassins et dix mille chevaux s'étaient abattus avec les lilas dans la Véga ainsi qu'ils appellent le mardj et Ferdinand les commandait, qui dressa son camp aux Fontaines de Guëtar, à moins de deux parassanges de Grenade, deux heures en se promenant. Il avait laissé la Reine Isabelle avec les Princesses et le Prince Don Juan dans la place forte d'Alcala la Real, comme on avait baptisé Kal'at Yahsoub l'ancien, et la cour attendant ici la victoire y chantait des psaumes, jouait aux dés et aux échecs. On y recevait étrangers de distinction, comme cet envoyé de Maximilien d'Autriche, duc de Bourgogne, Messire Jean Molinet, qui faisait si galamment les vers. L'expédition, grâce à l'or des Juifs, par impôt ou confiscation, et les bûchers plus de six mois avaient fait de toute la péninsule une illumination de chaque jour à la gloire de la Vierge et de Dieu, on avait déterré même les morts d'Israël et jeté leurs restes aux quemaderos pour légitimer leurs biens saisis... l'expédition ne se bornait point à ce défi de la tente royale plantée en vue des murs grenadins, des postes en toutes directions expédiés pour ravager la Véga, les approches montagneuses, que rien n'en pût être envoyé qui fît durer le siège, et c'était là pour Ferdinand non point barbarie, mais humanité...
Or, des remparts, bien qu'on vît l'agitation de l'armée ennemie dans le mardj et, vaguement, le camp formé, on voulait croire encore à je ne sais quelle incursion brève, une démonstration passagère, peut-être précédant des négociations de paix. Et l'on disait que ces Chrétiens n'étaient guère bons qu'à faire la guerre aux arbres... Telle était l'influence du printemps, sa douceur, malgré les étendards fichés en terre, et les cantiques entendus à l'aube du jour et à l'aube de la nuit. Mais ceux-là qui plus avaient à perdre y puisaient sagesse et perspicacité plus grandes, pâles et visités de prémonitions. Au conseil du Roi, déjà cela semble comme un parti qui s'exprime. On se croit en d'autres jours quand les dignitaires de notre pays furent au désespoir de la défendre ou le feignirent, jetant l'opprobre sur le soldat, l'ouvrier, l'instituteur... Peut-on maintenir la liaison avec les Albacharât, défendre le pont de Tablate ? Les wouzarâ, les cheikh, tous accablent le peuple indiscipliné de Grenade, et se refusent à y voir une armée. Décompte fait des vivres dans la ville, de la couardise et des rébellions, les dignitaires demandent qu'on engage avec les Rois Catholiques la négociation qui garantirait à chacun d'eux ses biens, après tout qu'on leur abandonne les Juifs ! Si, comme on le prétend, le Roi avait déjà traité avec l'ennemi, pourquoi n'aurait-il pas écouté les hauts personnages auxquels il pouvait feindre céder à contrecœur ? Au lieu de quoi, faut-il croire que c'est hypocrisie s'il prend défense d'Israïl, rappelant qu'il est dit dans la septième Sourate que, des gens de Moïse, il en est qui se dirigent selon la Vérité et qui par elle sont droits ? À quoi c'est un déluge d'ayât contre les Juifs, tant sont grandes la science et la piété des cheikh et des wouzarâ, mais ont-ils oublié que les Banoû'l-Ahmar dont est issu Mohammed XI sont les derniers descendants de ces Ansâr, compagnons du Prophète, dont le chef, Sa'd ben ‘Obâda, l'un des Sept d'après la bataille d'Ohod, où les Juifs Gouzman et Moukhaïrik combattirent aux côtés des Croyants bien que ce fût un samedi, intervint auprès de Mahomet pour qu'il épargnât ce peuple des Écritures ? Alors Dieu rendit aveugle de colère le prudent Aboû'l-Kâssim, lequel dans son comportement se découvrit le chef de ceux qui exigeaient maintenant l'envoi dans le jour même de négociateurs aux Fontaines de Guëtar, ainsi soulevant contre lui la violence des militaires. Ou peut-être était-ce qu'il avait en secret promis à Mendoza la persécution des Juifs... L'Émir, qui s'en réjouit à part lui, en prend prétexte pour le destituer du wizârat de ville, ne lui laissant que place consultative au Conseil et plaçant au-dessus de tous les autres wouzarâ Youssef ben Koumiya, nommé hâdjib. En même temps, Boabdil faisait wazîr du Djound ce Moûssâ ben Aboû'l-Gâzî, le mohtassib dont si grand avait été le rôle dans les combats du dernier hiver par quoi l'Émir avait dégagé tout le mardj, permettant ainsi la reprise des cultures dont nourrir la ville.
Moûssâ déclare alors qu'il va réorganiser la fabrication des munitions et des armes, et qu'avec la jeunesse il tiendra tête à l'ennemi. Mohammed XI, lui subordonnant par édit les fils de ceux-là mêmes qui voulaient livrer la capitale, ordonne que soient rouvertes les portes, à son retour dans Grenade renforcées de pieux, de barres et de chaînes, afin que puisse pénétrer dans la cité le pitoyable essaim des réfugiés pour qui, près de lui, descendant du Généralife, sa mère était venue plaider. Tandis que leur flux se précipite de tous côtés dans la cité, au milieu s'avancent – Place ! place ! – dans la fanfare des instruments de cavalerie, le nouveau général d'armée et ses seconds sur leurs chevaux de bataille, avec l'élite de leurs soldats, le djound, et les armes d'Islâm à nouveau vont briller dans la plaine.
CHANT DES COMBATS INUTILES
J'ai vu la main qui brandissait le sabre
J'ai vu tourner le cheval sur le pré
Et le fort cri sous lequel il se cabre
Le manteau vole Aux éperons entrés
Le ventre saigne et bondit empourpré
Tranchez les poings des Chrétiens à leurs rênes
Et leur taillez oreilles nez et joues
J'ai vu le sang jaillir de ses fontaines
L'homme plier comme l'herbe à la houe
J'ai vu souffrir sa chair à chaque trou
J'ai vu régner la massue et la lance
J'ai vu la bouche oublier le baiser
J'ai vu le fer égorger le silence
J'ai vu la vie écrasée et brisée
J'ai vu les morts cent fois martyrisés
J'ai vu pour rien faire double massacre
Les ennemis vainement affrontés
S'enfuir traînant leurs entrailles pouacres
Jusqu'à la nuit la victoire hésitée
Et des deux parts la même atrocité
J'ai vu se sauver ce fauve le jour
Dans la colline à la fin du repas
Et sur un lit de monstrueux amours
Lune écartant ténèbres comme draps
Prendre les corps dans l'éclat de ses bras
Aboû'l-Kâssim comprit-il enfin que la volonté de Dieu depuis le commencement avait été de faire de lui l'instrument de la perte du Royaume et que, croyant agir par piété suivant cette volonté-là, il n'était aux yeux du Seigneur (que ses desseins s'accomplissent !) qu'un scélérat dont la scélératesse était par lui tournée au triomphe des vues divines ? Ou plus simplement, n'ayant plus espoir que des armes castillanes pour maintenir ce pouvoir, si longtemps par lui dans Grenade exercé, s'était-il résolu d'esprit froid à servir la trahison ? Je suis enclin à croire qu'en tout cas sa piété lui représentait la chose comme de volonté divine : n'était-il point d'évidence que les Rois Catholiques n'avaient pu gagner la presque totalité du Royaume et venir assiéger sa capitale que parce que le Tout-Puissant leur en avait insufflé l'ordre ? L'heure était arrivée où la parole divine allait s'incarner et se faire réalités les prédictions du fakir, lequel venait de reparaître en ville, ayant vainement parcouru l'Afrique du Nord pour demander à Marrâkech, à Kairouân et au Caire l'appui des souverains musulmans, qui eussent en Aboû'l-Kâssim trouvé parfait métayer du royaume andalou passé sous leur domination.
Qui encore, sinon Aboû'l-Kâssim, eût pu persuader le vieux Zagal dans ses montagnes que ses jours étaient revenus, si bien qu'il commit la folie avec deux cents cavaliers d'abandonner son château d'Andrach pour mêler aux étendards chrétiens sa bannière rouge, dont ne fut pas plus tôt rumeur à Grenade qu'indignation prit toute la ville contre celui qui en avait été roi, et l'amour pour Boabdil en grandit, qui maintenant apparaissait comme le dernier envoyé du Prophète. L'Émir alors rêva de reconquérir les villes perdues, et il envoya ses capitaines prêcher la Guerre Sainte dans les Albacharât, levant une armée dans les montagnes, et jusqu'aux parages de la mer.
Et toute l'année 1490 avait passé en combats, les Maures surgissant de Grenade et poussant jusqu'au camp catholique, ou rétablissant liaison avec les montagnes du Sud pour le ravitaillement, tandis qu'en ville s'épuisaient les provisions, et les malades marquaient les lieux publics de la malédiction de Dieu. La peste y fit sa rentrée, on en accusait les Juifs. Cependant Moûssâ le mohtassib avait ouvert des forges pour les armes et, comme on manquait d'ouvriers, se souvenant de ce forgeron qu'il lui avait fallu abandonner à la justice du cadî, il y avait fait venir de leurs grottes au nord de Grenade des gitans experts aux métiers du métal. Mais c'était le métal même qui manquait. Parfois, dans le cours de l'année, on avait pu croire dépassé le temps des simples razzias, déjà se développait l'étendard du djihâd, de la reconquête, quand Bahdja, dont le nom signifie Splendeur, que Castillans écrivent Berja, fut emportée au-delà du Cholaïr et des Albacharât à trois parassanges de la mer, dans le sud de la province de Bira ou Elvire, qui semblait la porte même d'Al-Mariya. Ainsi le plomb de cette région de mûriers et de magnaneries tombait aux mains des Moudjahidin, et l'on menaçait l'antimoine de Bira, et le zinc de Chaloûbiniya... Mais jamais la route de la mer Syrienne ne put être vainement forcée, jamais les Grenadins ne devaient entrer dans Al-Mariya aux Trois Villes, assise parmi les fruits, les bananiers, les cannes à sucre... d'où ils eussent par-dessus la mer tendu la main à l'Empire de la Région Côtière, et jamais alors l'Islâm n'eût plus été chassé d'Europe... Ô rêves, rêves de la dernière nuit ! Si le djound de Boabdil parvint aux approches de Chaloûbiniya, comme il en avait entrepris le siège, il se trouva menacé par les Castillans qui arrivaient de Ballach, aujourd'hui Velez Malaga, à la fois et par ceux qui débarquaient d'une île voisine. Dans le même temps, le port d'Adra qui s'était révolté en faveur de l'Émir se trouva retomber au pouvoir des Catholiques, constituant une menace sur le flanc des Maures. C'était un fils de Cid Yaya, avec une flotte castillane qui avait surpris par déloyauté la place, ayant habillé ses matelots en Marocains. Malheureux insurgés d'Adra ! Il ne va rester dans la ville ni un homme, ni une femme, ni un enfant... Boabdil, au désespoir, lève le siège de Chaloûbiniya et doit se rabattre sur Grenade pour continuer le harcèlement de l'ennemi dont se resserrait l'étreinte, oui, on revenait aux commencements, oui, tout dépendait d'un coup de main, d'une petite troupe, comme jadis à Médine, quand le Dâr-el-Islâm se réduisait à une ville, et tout l'espoir fut mis dans un fossé qu'on creusa...
Ô maison de Dieu tu commences
Et de même un jour tu finis
Grenade et Médine sont semblance
De miroirs par le temps jaunis
Je t'ai mené dit le Prophète
À l'extrême de ton destin
Naître et mourir sont même fête
Et le soir un autre matin
L'homme ne vit que de partir
Et de traverser l'ennemi
Voici le lieu de ton martyre
Que t'avais-je d'autre promis
La grandeur dernière et première
Est donner tout sans prendre rien
Qui brûle c'est de sa lumière
Où vas-tu sinon d'où tu viens
Le lendemain voit le dommage
Qui fut hier notre relais
Regarde à droite ton image
Regarde à gauche ton reflet
Sur le chemin du retour, l'Émir, traversant les domaines concédés par Ferdinand à son oncle et à son demi-frère, y avait encore fait, par la flamme et le pillage, régner la loi du djihâd, et ses troupes revenaient chargées du butin des villages laissés en cendres. Les montagnards des Albacharât, qui virent dans leur propre malheur la vengeance d'Allah pour l'expédition de leur maître alliant ses sabres à Ferdinand contre Grenade, se soulevèrent partout, ce qui força le Zagal à regagner précipitamment ses terres, sans y pouvoir cependant rétablir l'ordre avec ses deux cents cavaliers. Craignant d'y être assassiné, il proposa simplement aux Rois Catholiques et à Cid Yaya de les leur revendre et, avec le trésor ainsi constitué, passa la mer, croyant trouver refuge au Maroc. Mais là, le tenant pour traître à Dieu, le souverain de ce pays lui fit crever les yeux, et le Zagal finit ses jours mendiant, portant au cou pancarte où se lisait : Je suis le malheureux Roi de l'Espagne...
De l'autre côté de la mer, vint alors l'heure de la parole du Prophète sur cette vie appelée andalouse, l'heure de l'extrême combat pour l'Islâm dont le nom, à qui ne se borne point à la lettre, signifie anéantissement de toi dans le vouloir de Dieu.