LES FALÂSSIFA
I
Sans doute ici tout relève de l'arbitraire et je n'ai point eu spectacle de cette âme ni confidence que pourtant j'imagine ah j'imagine ayant le besoin terrible de la grandeur, d'une grandeur qui ne répond pas nécessairement à la convention qu'on s'en fait ou l'orgueil qu'on en affiche aujourd'hui, j'imagine un Boabdil en proie à ces déchirements à nous qui sommes par la chair du temps en voie de disparaître, et par l'esprit appartenons déjà aux étoiles. J'imagine donc qu'à se savoir le dernier roi de Grenade, Mohammed ben Aboû'l-Hassân ben ‘Abdallâh se pose d'autres questions que de conjurer le sort. Entre le passé d'al-Andalous et l'avenir chrétien, entre son peuple promis au massacre et à l'exil, et la future Andalousie, s'il appartient vraiment à l'un ou l'autre camp, il n'a ni à choisir ni à désespérer. Mais peut-être, plus qu'en cette promesse à laquelle manquer lui fut facile, ici trouve-t-on l'explication du trouble qui le porte à se battre et l'en retient, des hésitations qui lui font ce visage équivoque aux yeux brutaux de l'histoire. Il ne pouvait croire vraiment en la mission de l'Islâm, lui qui en incarnait la déroute, et comment ayant dès l'enfance conspiré contre le pouvoir de son père, se fût-il réclamé du droit d'héritage ? Il se sait au parapet de l'abîme, et pourtant il a plus de dix années tenté de ne point basculer par-dessus. Il a de tous côtés cherché justification de son règne et de son existence et, quand il en désespérait, tenté trouver au moins le légataire de son faux patrimoine. Le dernier roi de Grenade... cela pouvait de deux façons s'entendre. Et peut-être eût-il plus facilement passé son hoir à des mains arabes qui n'eussent point été royales, qu'à ces princes polythéistes qui allaient camoufler la beauté musulmane avec la croix et les madones, et camper dans le milieu de l'Alhambra, y élevant le hangar de Charles Quint. Mais quelles mains pourtant, que savait-il de ceux qui vont des siennes reprendre la merveille ? Il avait beau penser qu'il venait d'un mensonge, et tout ce monde autour de lui, fait pour assurer son pouvoir n'était-il pas le fruit des illusions de ce monde même ? Il n'y avait personne qui pût lui apprendre un autre système des choses, une autre vie, une autre notion du mal et du bien. Qui jamais eût approché le jeune Émir avec des mots pour soi peut-être mortels ? Boabdil n'avait point entrée en le secret d'autrui. Ne lui suffisait-il donc point de la splendeur ? Aussi mesurait-il à la beauté des jardins et des marbres toute valeur morale, ce qu'il en peut advenir. Et pourtant le hasard des rapports de police...
LE SECRET
Or il y avait dans Grenade un homme si triste et si beau que c'en était insupportable. On en parlait la nuit dans les demeures si bien que Boabdil le fit un jeudi chercher par les gardes qui le menèrent à as-Sebika comme un scandale avec ce concours de peuple tout autour et le Roi lui dit qu'y a-t-il et l'autre se taisant écoutait les fontaines si bien que le Roi dans la persuasion qu'il ne l'avait point compris répéta plus fort qu'y a-t-il et comme ne venait de réponse déjà se fâchait criant Qu'y a-t-il dans un effarouchement de colombes
Quand l'homme leva vers lui son visage parfait l'étonnement frappa soudain le souverain qui s'assit et répéta cette fois avec douceur Qu'y a-t-il et le monde un long temps fut parfumé par le silence alors l'interrogation se fit inquiète Et suppliante Intolérable au milieu du jour comme une ombre sur toute chose un sentiment de fragilité si bien que la rumeur au loin fléchit dans la campagne et peu à peu la ville en plein midi sembla s'éteindre au fond du ciel pâle
Alors courage vint à quelqu'un des Princes d'aller chercher le bourreau mais Boabdil levant sa main murmura Qu'y a-t-il et l'homme enfin parla Si bas qu'il le fallut prier d'élever la voix qu'on l'entende et cependant les mots étaient simples et clairs dans cette jeune bouche il suffisait d'y croire pour en connaître le secret
Je tremble avait-il dit je suis heureux
Est-il permis au sujet d'avoir satisfaction de son sort, quand le Souverain se résout si mal au sien ? Mais que savait Boabdil de son peuple ? Au lendemain matin de l'audience publique du jeudi, une connaissance plus secrète lui en était donnée, tandis qu'en ville c'était le jour d'assemblée pour quoi le vendredi est nommé djoumou'a.
Il avait pris le goût d'écouter longuement ce que de Grenade inconnue, une fois la semaine, venait lui dire le préfet de ville, homme d'âge à qui rien n'était caché des meurtres ou des prévarications. « Sâhib al-madîna, quelle chose d'horreur m'apportes-tu cette semaine ? – Seigneur, à peine un parricide, une femme en morceaux trouvée au Sakkatîn... » Boabdil ne vivait plus que pour le vendredi. Il apprenait ainsi des choses surprenantes sur les bouchers, les gabeleurs, les orpailleurs du Darro, les marchands d'électuaires, les carriers qui extraient l'onyx rouge et jaune. Ainsi, presque chaque fois, il lui semblait entrer plus profond dans la ville, il découvrait les débauchés, les falsificateurs du lait, les accapareurs de farine. Et les désordres qui ont lieu sur le bord des rivières, les beux où la présence des femmes à peu près assurément implique le scandale, les crimes d'un forgeron gitan qu'il avait fallu jeter à l'al-Kassâba bien que Moûssâ le défendît en raison de son habileté à fabriquer des armes. Grenade ainsi pour lui cessait d'être une abstraite cité : elle se peuplait de gens vivants, avec de petits métiers, des passions et des vices. Et toute sorte de mouvements intérieurs dont il avait honte ou du moins qu'il dérobait à la lumière ainsi prenaient en lui tour naturel d'être le reflet de ce qui se passe en réalité dans les autres. Heureusement qu'il n'était point juge : il n'y aurait eu de coupable qu'il n'eût, avec ce sentiment d'en être le miroir, pour les forfaits les plus atroces, toujours remis en liberté. Ceux qui jugeaient pour lui n'épargnaient pas le sang, mais Boabdil avait coutume de l'ignorer, préférant la poésie aux exécutions capitales.
C'est ainsi qu'il apprit l'existence aux abords de la ville d'un lieu de réputation détestable : non qu'on y fît de la fausse monnaie ou qu'ici les citadins vinssent forniquer, mais pour la perversion de l'esprit à quoi l'on s'y adonnait. Car il y vivait des cultures de la terre des gens qui depuis des générations s'y exerçaient à la coupable pratique des idées. Il s'y réunissait parfois à la nuit des falâssifa, ces philosophes pervers, qui sous l'influence des Grecs allaient jusqu'à mettre en doute les fondements divins de la royauté.
Et, disait le sâhib al-madîna, rien ne sont égorgeurs de filles, faux-monnayeurs ou voleurs d'eau, comparés à ceux-là qui, s'écartant de la lettre du Coran, ou des ahâdîth, se font interprètes des paroles sacrées, ce qui ne peut être que pour découronner les paroles du Prophète du sens par lequel est soumis le peuple à l'Émir, car le sens immédiat suffit à les maintenir dans les cadres fixés, il n'y a donc raison d'y chercher subtilité si ce n'est pour la subversion de l'Islâm. Le bien, le mal, la puissance contraignante de Dieu, la revendication humaine du bonheur, les falâssifa s'arrogeaient le droit d'en discuter entre eux. Temps était venu, devant la menace chrétienne, de mettre fin à ces jongleries.
L'envie alors en prit à Boabdil d'un voyage parmi ces prestidigitateurs de la raison, avant que le sâhib al-madîna y fît pratiquer, comme il en avait l'intention, une expédition d'un autre ordre. L'Émir avait peu connaissance d'Aflatoûn ou d'Aristote dont il n'avait entendu guère parler que pour condamner la curiosité qu'en montraient les falâssifa. Nul faïlassouf n'avait jamais franchi le seuil de l'Alhambra. Il ne fallait pas parler de ce projet au sâhib al-madîna, c'était clair. Boabdil y songea longuement. Mais, quand il sut que, les chemins dans les collines se changeant en tapis de jonquilles, les exempts de la ville allaient prochainement se rendre avec des bâtons et des cordes chez les philosophes, il décida de les devancer.
À la différence du calife Haroun-ar-Rachid, il ne se fit point accompagner de son hâdjib ou de l'un quelconque de ses wouzarâ, n'ayant en aucun d'entre eux véritable confiance, en aucun d'entre eux ne trouvant son Dja'far.
II LE FURET
Et Boabdil s'étant habillé comme un portefaix sortit de la ville et longea le cours du Xénil
Plus il pénétrait dans le commencement d'une nuit qui ressemblait beaucoup à une améthyste mal taillée et plus il imaginait la terre à ses pas rouge de reproches
Des gardes qui passaient avec des sacs sentant le mouton mouillé jurèrent des jurons neufs qui firent un bruit de cuir et de crachats dans l'ombre
Il descendait dans le demi-jour la route obscène des contrebandiers jusqu'où cela fleure le jasmin tout à coup
Que vas-tu chercher roi sans couronne au fond des champs semés de pierres
Que vas-tu chercher sous les oliviers tordant leurs bras implorateurs
La solitude ou la mémoire un secret d'enfance ou l'oubli
Tu as toujours dans les mains la brûlure de la corde alors qu'avec Yoûssef ton frère tu descendis
Interminablement des Tours Vermeilles
Ta prunelle a toujours la lumière à treize ans de Guadix Ouâdi'Ach ainsi que vous l'appelez pour son ruisseau quand ce peuple te prit pour Émir et les flambeaux de Grenade au soir quand tu revins avec Yoûssef sur un cheval bai.
Yoûssef Yoûssef que le Zagal dans Al-Mariya décapite
Sa tête à votre père aveugle portée avec ses doigts qui reconnut ce visage au fond des linges sanglants
À quoi rêves-tu Boabdil Abou'l-Hassân est mort aux mains de ton oncle
Et le Zagal n'a pas longtemps régné que trahir n'a pu sauver ni la grâce de Ferdinand ni les montagnes d'Andrach si bien
Qu'il s'en fut en Afrique avec ses remords et les yeux lui furent crevés à ce qu'on dit sur ordre
Du Sultan de la Région Côtière en sa justice
À quoi rêves-tu Boabdil écorchant tes pieds aux sentes ténébreuses
Près d'une métairie encore au-dessus de la verdure sombre par
Une blancheur de colombier devinée
T'arrêtant écouter ton cœur perdu dans les cigales
Et soudain quelqu'un parle invisible et qui ne t'a point entendu venir
D'une vieille voix rauque et tranquille une voix faite aux vents de glace au soleil consumant à l'alternance des saisons
Une voix où tournent par moments des feuilles mortes
Difficile à comprendre à cause de ce jargon qui n'entre pas dans les palais couleur de terre et de pierraille et qui laisse après soi le sentiment des silex inutilement battus
Mon fils disait la voix c'était au temps d'Aboû-Yoûssef-Yakoûb el-Mansoûr le calife au-delà de la mer
Il y a de cela trois fois cent moissons et la mort a sept fois touché les pères de nos pères depuis ces jours d'une autre guerre à travers l'Andalousie
Sur cette pierre devant la maison tant de fois détruite et reconstruite
Sur cette pierre blanche d'où prosterné tu te relèves encore avec les vêtements blafards
Venait chaque jour s'asseoir le réfugié tombé dans la disgrâce
Et c'est de lui que l'enseignement est venu à travers l'époumonnement des siècles jusqu'à moi
C'est de lui que je tiens la sagesse secrète
Qui n'a jamais quitté cette demeure où le soir l'air s'emplit du parfum des térébinthes
À quoi les pères de nos pères ont lentement ajouté
Et grâce à jamais soit sur lui qui le premier
Établit que connaître aux yeux infinis du Très-Haut
Est d'obligation pour les hommes d'interprétation certaine
Ô faïlassouf ô maître des choses par-delà la raison
Aboû'l-Oualid Mohammed ben Ahmed ben Mohammed ben Ahmed ben Ahmed Ibn-Rochd dont le nom là où ne pousse plus le palmier
A mûri comme un fruit amer longtemps gardé dans la bouche
Et les Roûm t'appellent mystérieusement d'un vocable à leur mesure Averroès
Où meurent tous tes aïeux énumérés
Mon père dit l'enfant qu'on ne voit pas d'une voix changeante à la façon de la mer à l'heure tournante des marées
On a marché dans l'ombre il a craqué comme des coquilles sous les pieds d'un homme ou des branches
C'est un furet mon fils qui cherche gibier dans nos garennes
J'ai pour lui sympathie Il vient comme nous d'Afrique Il est comme nous avide et le sang lui tient heu de savoir
Il n'y a point devant lui danger à parler d'Ibn-Rochd
Sans doute est-il de ceux qui n'interprètent point les paroles et pour qui le monde est donné selon les Écritures
Toute chose littérale et crime à qui s'en écarte
Aussi n'entend-il que les mots dans leur élémentaire logique
Et comment n'égorgerait-il point la bête dont il fait sa nourriture
Mais notre maître nous a patiemment enseigné qu'il existait une autre sorte humaine
Qui s'adresse à la première et pense différemment
Non point de façon littérale et pourtant ne parle que selon la lettre
Hommes de discours à qui les premiers sont matière d'emploi
Leur pouvoir jaloux fondé sur la chose révélée
Ici le vieillard s'est longuement tu comme devant le pas nocturne et menaçant du promeneur la cigale
Et Boabdil a senti dans son cœur la colère des Rois
Où veut-il en venir ce paysan qui prétend connaître plus que ses épis
On dirait qu'il va lui répondre à cette lenteur du langage au fond de la nuit renaissant
Et nous de la troisième sorte
À qui ne sont miracles ni mystères ce que nous ne comprenons point encore
Mais choses échappant encore à l'entendement vers quoi nous marchons à tâtons avec le bâton du savoir ancien
Nous à qui toute chose donnée est une machine dont il faut apprendre l'usage
Gens de connaissance profonde et sans qui depuis longtemps l'esprit humain eût rejeté les prophéties
Car sans nous qui sait adapter la parole écrite à ce qui la dément
Nous dont la longue sauvegarde est de prouver à la puissance terrestre
Les services que nous lui rendons
Ibn-Rochd nous apprend pour le bien de la science
À maintenir la vérité croissante entre ceux qui savent s'en servir sans que sa lumière ne les aveugle tandis
Que les hommes de la première catégorie
S'en tiennent aux signes concrets de la religion
Ainsi
C'est pour eux obligation divine de croire à ce qui est figuré
Tandis que Dieu nous impose le doute
Comme un état forcé de la fonction de connaître
Tel est l'enseignement que nous avons reçu
Mon père dit l'enfant inquiet ne te semble-t-il point
Que le furet a trouvé sa proie au fond des feuilles
Et je ne sais quel gémissement j'entends qui me ressemble
Mais c'est comme si le vieil homme était sourd autant
À l'interrogation qu'à ce cœur battant dans les fourrés
Et son âme tranquille au-dessous des premières étoiles
Ce qui nous est caché n'est point différent de ce que je touche
Seulement il me faut des générations pour en monter l'échelle Et depuis qu'Ibn-Rochd est mort nous avons fait
De grands pas noirs dans les miracles
Crois-tu que les canons inventés vont toujours servir aux monarques
Crois-tu que la science à la fin ne prend point avantage sur qui s'en sert
Mais ce n'est pas seulement cette réduction devant nous du royaume obscur
Ce n'est pas avec le temps qui passe et les hommes succédant aux hommes seulement
Cette colonisation de l'inconnu qui grandit
De même à l'inverse il se fait un mouvement d'abord imperceptible
Une tache d'huile sur la mer des hommes Et la troisième sorte qui d'abord était d'un petit nombre
Avec la lenteur des siècles s'étend gagne les champs d'ignorance inférieurs
Je ne vous comprends point mon père y a-t-il donc deux nuits l'une du savoir et l'autre des hommes
Écoute et retiens bien que nous sommes toujours
Au temps où la vérité ne peut se répandre que comme l'eau du bocal se perdant sur la terre
Viennent les jours où le sol la boive pour des moissons merveilleuses
Et qu'il n'y ait plus qu'une classe d'esprits aptes à tout connaître
Ce que nous tenions pour philosophie alors se révèle mécanisme vulgaire de la pensée
Déjà sans qu'on s'en rende compte il y a dans la pratique humaine
Toute sorte de miracles machinaux qui ont perdu leur visage de merveille
Déjà des hommes de rien sans rien penser commandent
À ce qui paraissait hier le surnaturel
Tu mets aux mains du soldat l'arme pour laquelle hier
On t'eût brûlé comme magicien Comprends-tu
Qu'ainsi se lève la fin des connaissances littérales
Et que c'est précisément ce qui fondait
Le pouvoir avec Dieu confondu précisément
Ce qui semblait inventé pour imposer son règne
Qui va porter dans la foule obscure peu à peu
Comme une épidémie de la lumière
Mon père dit l'enfant vous m'aviez enseigné suivant le Maître
Que Dieu l'ait en sa miséricorde
Les trois sortes de gens selon leurs facultés interprétatives
Et l'équilibre de la société comme l'homme ayant ses pieds à terre et la tête dans les nuées
Vous m'aviez enseigné ce monde fixe immuablement
N'est-il pas sacrilège aujourd'hui d'en ébranler la loi de séparation d'en renverser l'ordre établi
Mon fils dit le vieillard comment l'homme pourrait-il être sacrilège alors que toute loi n'est qu'en lui
Que le savoir n'est qu'étape du pèlerin
Et qu'importe le chemin qui te mène à La Mecque
Allah ne nous permet point de nous arrêter par l'effroi
Nous avançons vers lui comme une armée conquérante
À chaque pas diminuant ce qui jusque-là demeurait son seul domaine
Traître à lui celui-là qui redoute empiéter sur ses champs
Car le devoir de religion est d'arracher à Dieu sa part
Pour quoi nous avons été créés comme le feu pour brûler les blés mûrs
Et nous sommes au temps du mois où la lune à se lever est tardive
Le furet le furet a crié l'enfant qui s'est jeté le couteau sur l'ombre Une main
L'a saisi par le poignet
III LE REPAS
Quand le maître de la ferme, qui l'invite à se joindre au repas prêt à être servi, salue l'hôte imprévu du nom de calandar fils de roi, Boabdil se sent couvrir d'une mauvaise sueur, s'imaginant percé à jour, et regarde ses mains d'oisif en désaccord avec l'habillement qu'il a choisi, mais se rassure sitôt qu'il a été mené sur l'aire où l'on a jeté des nattes pour les invités et les commensaux habituels, car le maître s'adresse à tous avec cette appellation d'Irak, laquelle apparemment ne peut être que souvenir des nuits d'Ar-Rachid et, s'en étonnant, demande sur le ton de la plaisanterie à la fois et du respect par quelle merveille ici peuvent se trouver, sous déguisements divers, tant d'enfants de souverains par le hasard réunis. Il y a là hommes de tous âges, et certains retour du travail avec leurs instruments, d'autres arrivés de la ville au crépuscule, à qui l'on a donné pour le repas possibilité d'ablutions comme avant la prière. Les femmes de la maison, mères et filles, brus du maître, les plus jeunes voilées, se tiennent en arrière, servant les plats, faisant la cuisine, veillant aux torches qui illuminent la scène. Alors le vieil homme à son jeune hôte, l'ayant à la place d'honneur installé parce qu'il est le dernier venu, explique cette conjoncture singulière avec des mots balancés et comptés, dont Boabdil met quelque temps à comprendre qu'ils sont les vers d'un poème d'un mètre inhabituel où la rime ne varie que sur la fin des strophes, comme si l'on frappait alors dans ses mains. Ô fils de roi ! dit-il... et il s'est dressé, oscillant les bras étendus, les yeux fermés, parlant d'une voix peu à peu montante, tandis qu'une cithare dans l'ombre, et qui donc en joue, semble seulement le suivre et l'appuyer pour qu'il ne tombe point d'une mélodie ancienne et monotone dont la longue houle s'élève soudain quand on arrive à ce bout de la strophe où la rime varie : Ô fils de roi ! dit-il...
Ô fils de roi ne prends point ombrage à voir autour de toi la distinction de ta naissance à tant d'autres ici verbalement accordée
Simple orgueil de ma part à l'esclave acheté sur le marché la départir est plus que lui-même encore m'élever qui semble ainsi n'avoir serviteur que de sa haute origine
Et donc tout ce qui pourrait être humiliation de l'homme en son mystérieux contraire ainsi changé
Le sort de chacun non point abaissé mais revêtu d'un masque choisi par une résolution temporaire
Si bien que la société qu'autour de moi j'ai plaisir de disposer à mon gré ne s'étage plus comme les degrés du trône de la lumière califale à la poussière servile mais au contraire
Part de l'humilité des gens pour les égaler par la tête au niveau le plus haut de l'homme et les faire accéder à la splendeur
Aussi bien l'Émir cesse-t-il d'avoir dignité d'émir s'il consent aux travaux sur quoi l'émirat se fonde ou n'est-ce pas plutôt le labeur qui forge la couronne et quand je dis de celui-ci qu'il est un calandar fils de roi regarde dans ses mains sublimes
Aux callosités sont écrits ses droits imprescriptibles sur les biens du monde et les privilèges indiscutés de son hoir
Au martyre des doigts on reconnaît la finesse première de la chair et le sacrifice pour le bien de tous qui ne peut être le fait que du souverain
Seul à voir si large et si loin le destin du royaume à comprendre la nécessité des tâches rebutantes des gestes de la fatigue poursuivis sans égard aux muscles lassés et froissés
Seul à saisir la portée étrange de l'exemple et sans quoi tu n'as ni le pain ni le sel ni le toit de ta tête ou le manteau qui défie à la fois le vent et l'hiver
Ô fils de roi ne t'étonne point qu'il y ait autant de fils de rois dans cette cour de ferme alors qu'il te suffit de lever les yeux sur l'espace au-dessus d'elle et déjà tu ne peux plus arriver à bout de compter les étoiles
Ne sois point comme cet Émir que nous avons là-bas dans l'Alhambra qui pleure dit-on depuis son enfance à cause d'une prophétie
Insensé qui croit qu'un jour va venir sans roi dans Grenade alors que chaque petit enfant y naît pour une couronne étincelante
Et les rois de demain ne peuvent pas plus se dénombrer que les cailloux dans la mer sans fin par la mer amoureusement lavés Rois d'un royaume aujourd'hui pour nous inimaginable qui nous prosternons devant de petits souverains provinciaux et cruels
Rois de ce que tout le sang versé ne peut donner au plus puissant aujourd'hui des monarques
Rois de trésors devant quoi les empereurs regardent avec pitié leur spectre et leurs armées
Rois de biens qui ne s'estiment point et font pâlir les génies dans les contes où l'on frotte une lampe de cuivre et ne trouve à leur demander d'accomplir que vœux dérisoires au prix des tapis volants de l'avenir
Et regarde seulement ô fils de roi déjà les princes qui t'entourent
Par leur savoir justifiant leur sang et leur rang
Égaux les uns par la terre et les autres par la philosophie
Jeu de scène : ici le récitant s'avance et désigne l'un après l'autre les convives achevant leur bouillie ou les fèves qui ne semblent point par courtoisie apparemment remarquer qu'ils sont l'objet de la conversation entre l'hôte et le dernier venu...
Celui-ci donne-lui le sol d'une colline et vois comme il le prend dans ses doigts
Appréciant le sable qui demande fumure antérieure ou le terreau gras que tu peux ensemencer comme une femme ayant déjà
L'expérience de la maternité
Il sait disposer pour le grain les sillons il connaît les expositions favorables le temps d'excellence où semer
La manière de hâter la germination la qualité d'eau favorable
Et je le dis fils de roi pour ce que de la patience de ses mains sort le lin d'été souple et bleu comme un ciel inférieur
Qu'il sait soigner avec les excréments des oiseaux
Cet autre qui te regarde et rit dépouillant l'artichaut qu'il mange depuis son enfance
Je le salue avec la vénération due à celui pour qui les arbres n'ont point de secret
Regarde autour de toi dans la lune qui s'est levée À perte de vue il y a des collines après les collines
Et sous le lait de lumière innombrables les signes tordus d'une écriture appelée oliviers
Tout cet argent sorti des mains de l'homme que voici
Et si
Les calamités de la guerre ou l'orage ou le gel n'en font point hécatombe ils vont durer dans les siècles des siècles
Dans des temps ignorants de nous de ce que nous avons souffert
Et que c'est cet ouvrier robuste qui a jeté des cailloux dans la fosse où il avait placé sa bouture pour que l'air pénètre dans la terre et la pluie également
Et le fruit a dès l'automne la couleur de ta joue après un jour que tu ne l'as rasée Il ne faut pas
Secouer l'arbre ou le battre d'une perche mais
Doucement détacher l'olive par une caresse des doigts qu'elle ne connaisse violence avant celle du pressoir comme un époux sauvage
Ai-je dit les choses comme elles sont ô
Mouhammed ben Mouhammed al Magribî
Ô maître des chidjâr
Sur quoi l'Africain rit très fort s'inclinant
Je ne suivrai pas le maître du domaine énumérant les royautés de ses hôtes et celui qui mesure aux plantations l'eau dans des conduites d'argile et le Sicilien qui connaît l'art du coton et celui qui arrose les palmiers le plus long jour et la plus courte nuit de l'année
Ni parmi les falâssifa qu'il distingue pour autre sorte de greffes ou marcottages
Et c'est à se perdre plus que parmi les espèces botaniques
Ces infinies variétés de la sagesse dont on ne sait
S'il faut les récolter au mois de tammouz ou à celui d'aïloûl car ils emploient le calendrier syriaque pour la couleur des idées la graine du raisonnement
Et tous ceux-ci dit l'hôte d'un geste englobant comme les étoiles les yeux ouverts de vingt et un visages
Tu ne peux les nier fils de roi sans me désobliger qui suis leur père
Et prépare leurs esprits à des royaumes inconnus de géographes
Leur ayant donné ces épouses afin qu'ils procréent
Et soient entre l'avenir et moi les marches de ce qui doit naître
Alors Boabdil à son tour prend la parole et dit :
Ô maître du domaine Allah te bénisse et les tiens
Mais ne sais-tu point Grenade à la merci des Chrétiens
Que parles-tu de l'avenir qui t'en crois sur le seuil
Dans tes fils et leurs fils vainement qui mets ton orgueil
Quand ta race attend à genoux le sabre du bourreau
Tu n'as nul besoin d'avoir des soucis successoraux
Ni de préciser quel esclave sera moudabbar
Nos vains testaments font hausser l'épaule aux Rois barbares
Périssent avec nous le sens et le sang de la Loi
Prêt d'être abattu le figuier sous ses propres fruits ploie
Et dérisoirement crie au bûcheron sa fatigue
Le priant d'alléger son faix et de manger ses figues
Ainsi disant encore intercis des pieds et des mains
Allah akbar tu fais des projets pour le lendemain
Or leur repas achevé ceux qui doivent se lever avant la fin de la nuit ayant obligation de prière antérieure à l'aube et qui ne peut se rattraper dans le temps interdit entre l'homme et Dieu tandis
Que s'élève au-dessus de l'horizon le soleil au moins jusqu'à la hauteur d'une lance
Et quand les lumières seront jaunes
Ce ne sera pas trop de tout le jour aux labours du printemps
Prennent congé des autres qui n'ont calendrier pour leur travail imaginaire incomparable à celui des champs parce qu'il se poursuit dans le rêve et n'a cesse dans le repos les jeux ni l'amour Ceux qui demeurent
Les torches maintenant sans utilité quand la lune à toute chose impose un habit de craie
Vont donner à leur discussion nocturne le thème ouvert par le dernier calandar comme un livre fortuitement trouvé dans les ruines
L'AVENIR QUI EST
Dit un homme jusqu'ici dans l'ombre assis un jeune garçon derrière lui prompt à le servir et Boabdil à mi-voix demandant quel est ce faïlassouf le maître lui répondra qu'il ne s'agit point d'un philosophe mais d'un chanteur des rues nommé Ibn-Amir an-Nadjdî preuve de ne le point connaître que son hôte est un étranger à Grenade
UNE IDÉE NEUVE EN ANDALOUSIE
IV DÉBAT DE L'AVENIR
Il n'y a d'avenir a dit l'un que de Dieu
Il n'y a d'avenir un autre que de l'homme
Et c'est au premier que toute chose à faire étant de commandement
Toute marche d'autorité le temps même
Rien n'arrive que d'où l'ordre a source
Les Rois ne sont que la tuile par où l'eau de Dieu coule
C'est lui qui la brise alors même que par des mains indignes
L'assassin de surprise ou la rébellion populaire
Il n'y a que de Dieu voie ouverte à ce qui vient
La bouche en son nom qui parle ou frappe le bras
N'a point délégation de pouvoir et comme le pouvoir
D'élection par le peuple assemblé qui n'exprime volonté que de Dieu
Est de Dieu dans l'imâm choisi
L'avenir est de Dieu l'avenir est Dieu
Ô hérétique il sort de toi dit l'autre une odeur khâridjite
Dieu n'est ni le passé ni l'avenir il est simplement
L'avenir est de l'homme il est ce que l'homme empiète
Son extension qui n'a point de fin le contraire de la mort
La perfection de l'homme jamais parfaite
Et que tombe la fleur d'une année une autre fleur vient pour la saison nouvelle
Mais non point qui répète la fleur antérieure
Ayant appris d'elle
Et la dépassant par ses couleurs sa force et son parfum
Comment oses-tu traiter autrui de schismatique
Toi dont l'oreille passe le bonnet des mots
Ô mou'tazilite à qui Dieu n'est qu'abstraction lointaine
Emasculé de ses attributs dépossédé du royaume du Mal
Si tu réclames pour l'homme seul le pouvoir du crime
Si tu dépouilles Dieu de le vouloir
C'est pour prétendre mieux des choses révélées
Faire ta chose et dénier mystère à la Parole incréée
Et Boabdil écoute difficilement dont le cœur
Bat de savoir oui ou non si le Mal
Est de Dieu voulu tournant ses yeux de l'un vers l'autre
Mais voilà qu'un tiers bondit entre les interlocuteurs comme un couteau
Et ses cris déchirent la trame
Il frappe dans ses mains couvre ce qui se dit d'une voix aiguë
Clamant L'avenir de l'homme est l'oiseau l'avenir de l'homme est l'oiseau
Alors tous à la fois agitent leur langue et leurs manches
C'est une forêt de mots où s'entrecroisent les branches
Et le jacassement philosophique des ramiers
Ô quel désordre il y a dans la maison de l'Islâm
Se peut-il au brasier préférer l'une à l'autre flamme
Qui d'eux va se précipiter dans le feu le premier
Et celui-ci de la Sounna qui se réclame
Au nom de la loi des Oméiyades
Qui devant lui la contredit se voit de chiisme accusé
Et celui-là prétend ranimer la foi par le blasphème
Et danse dans la mosquée à l'al-Baiyazin
Pour lui l'avenir est dans la mort qu'il hâte En quête d'un bourreau
Il proclame à tous son sang licite et licite la persécution
L'avenir est sa vocation de victime à la plus haute gloire de Dieu
Justement quand la maison d'Islâm est de toute part menacée
Et lui chez les musulmans veut secouer l'indolence
Afin qu'ils lui coupent pieds et mains ne faut-il
Qu'ils aient indignation de ce qu'il dit de Dieu
Impatience impatience du martyre et même ici
Sur cette aire de lune et parmi la sagesse des cheikh
Il tape du pied parce que le temps de la douleur tarde
Et qu'il l'attend comme une fiancée il tourne sur lui-même
Avec des paroles à justifier le sacrificateur
Avec la provocation de l'impiété
Pour faire de leurs gonds sortir les portes
La carpe du bassin jaillir
La cruauté de l'homme
BLASPHÈME POUR ÊTRE MIS À MORT
Il faut être roi qu'on vous crucifie entre un porc et un chien
On nous tue à bien moindres frais qui n'avons pas droit au détail
Avec ou sans raffinement du sabre berbère ou chrétien
Crois-tu qu'on souffre à mourir moins quand c'est de la mort du bétail
Le sang farde pareillement à tous la bouche de la plaie
Et ne comptez pas sur moi pour pleurer les princes comme un saule
Ni leurs mains ni leurs pieds percés ni qu'ils aient perdu leurs palais
Car le fouet déchire aussi bien mon épaule que leur épaule
Or même si pour moi périr ne vient pas de main de bourreau
Si ma fin n'est pas sur les murs à mon tour d'être mis en pièces
Si je ne dois agoniser comme au grand jour fait le taureau
Si ce que tranche enfin ma vie est le couteau de la vieillesse
N'est-ce pas pour moi même écume et même cœur désespéré
Et même colère de Dieu et même fureur du blasphème
Qui m'a donné ce Créateur qui voue à la mort ce qu'il crée
Et me séparant de mon sang m'anéantit dans ce que j'aime
N'y a-t-il pas pour Dieu des mots qui soient de l'homme dent pour dent
Où puis-je y porter le poignard qu'à la fin je l'entende geindre
Est-ce assez l'arracher de moi et le jeter comme un chiendent
Où sa faiblesse saigne-t-elle où son ventre peut-il s'atteindre
Est-il un homme celui-là qui s'agenouille et qui craint Dieu
Je veux porter au Dieu du ciel un coup qui n'ait point cicatrice
Je veux trouver pour sa blessure à la fois le temps et le lieu
Et que la douleur qu'il en ait pas plus que le trou n'en guérisse
Lui qui prétend ne point périr qu'il souffre ce mal infini
Que l'homme éprouve par sa faute et par sa volonté perverse
Puni dans sa Toute-Puissance et son éternité puni
Comme la moisson par l'averse
Comme la terre par la herse
La nuit se fait soudain pleine de criquets comme au brûlant midi du scandale
La peur et la colère ont pris les jongleurs de pensée à contrepied comme ils avaient dans le ciel lancé tout le chapelet de leurs balles
Ou leur sandale délacée
Qu'avait-on le besoin de ce forcené dans une dispute sublime
Et si le bruit qui sort de lui comme ronfle un frelon
Venait aux oreilles royales
Ne vaut-il pas mieux l'immoler sur place et porter
Sa tête coupée à la Porte d'Elvire où déjà
La lune plusieurs fois s'est vue aux lames des couteaux
Mais est-ce bien Dieu qu'il défend ou ce soûfi lui faisant perdre sa gageure
Le maître de maison quand il s'avance au cœur de la menace et de l'injure
Soit qu'il craigne la félonie ou cette soif inextinguible d'agonie
Rapide avant que le sang ne sourde criant Dieu est dans celui qui le nie
DIEU EST DANS CELUI QUI LE NIE
Celui qui parle contre Dieu c'est qu'il tient dans ses bras son Dieu
Et c'est l'excès de son amour qui noircit sa bouche et son âme
Dieu ne s'irrite point des mots va parle parle de ton mieux
Un homme qui ne l'aime point crois-tu donc qu'il batte sa femme
J'ai pouvoir d'enlever ta peau comme un drap qu'on ôte du lit
Mettre à nu ce dedans de toi où la douleur est prisonnière
Qu'elle se lève en chaque point de ton corps et de ta folie
Comme une jument qui se cabre à peine on touche sa crinière
As-tu vu tes muscles saillir dans l'impudeur de l'écorché
L'horrible couleur de ton sang comme une lèvre qui se sèche
Et tes rêves dans le grand jour comme au grand jour sont tes péchés
Et la main qui plonge dans toi prendre ton cœur à la pêche
Je pourrais bien t'écarteler pour le plaisir du bruit des os
Je pourrais enfoncer mes doigts dans les caves de ta poitrine
Découper fort patiemment ta souffrance avec des ciseaux
Rouler la laine de tes nerfs sur mes doigts en fait de bobine
Mais Dieu me dit Laisse-le donc plus il nie et plus se débat
Et plus à sa confusion j'existe dans ma créature
Et plus le blasphème est affreux plus l'insulte est en termes bas
Je tire d'elle ma substance et de sa fureur ma nature
Veux-tu que je t'aide à trouver des mots sales et monstrueux
Pour les mettre au pied des autels que de l'ordure Dieu se grise
Et plus tu te montres abject plus écœurant et plus boueux
Plus haut va s'élever de toi celui qui te prend pour église
Tu ne peux rien rien contre Dieu de ta colère qui jouit
Il est une flamme soufflée aussitôt qui reprend sa place
Il est l'enfer étant le ciel il est la lumière inouïe
Et si tu la brises du poing c'est ton image dans la glace
Qui porte cette étoile noire entre les yeux en plein milieu
C'est toi qui souffles comme un bœuf
C'est toi qui souffres comme un veuf
C'est toi qui sens au fond de l'être une insuffisance de Dieu
Et comme l'oiseau sort de l'œuf de Dieu nié naît un Dieu neuf
Tu n'y peux rien tu n'es qu'un homme et quels que soient tes reniements
Ton vice obscur ta bouche impure et cette fureur de la bête
Quand tu maudis ce n'est que toi qui en pâtis toi seulement
Qu'étouffe Dieu de son nom seul dans ton gosier
comme une arête
Et toi Medjnoûn puisque ceux-ci qui tournaient les yeux vers demain
Il a suffi de ce soûfi pour en égarer les discours
Ramène vers le ciel futur ces taureaux sortis du chemin
Chante un zadjal de l'avenir et montre à l'homme où l'homme court
Alors Ibn-Amir a chanté
ZADJAL DE L'AVENIR
S'oublier est son savoir-faire
L'homme est celui qui se préfère
Un autre pour boire son vin
L'homme est l'âme toujours offerte
Celui qui soi-même se vainc
Qui donne le sang de ses veines
Sans rien demander pour sa peine
Et s'en va nu comme il s'en vint
Il est celui qui se dépense
Et se dépasse comme il pense
Impatient du ciel atteint
Se brûlant au feu qu'il enfante
Comme la nuit pour le matin
Insensible même à sa perte
Joyeux pour une porte ouverte
Sur l'abîme de son destin
Dans la mine ou dans la mâture
L'homme ne rêve qu'au futur
Joueur d'échecs dont la partie
Perdus ses chevaux et ses tours
Et tout espoir anéanti
Pour d'autres rois sur d'autres cases
Pour d'autres pions sur d'autres bases
Va se poursuivre lui parti
L'avenir est une campagne
Contre la mort Ce que je gagne
Sur le malheur C'est le terrain
Que la pensée humaine rogne
Pied à pied comme un flot marin
Toujours qui revient où naguère
Son écume a poussé sa guerre
Et la force du dernier grain
L'avenir c'est ce qui dépasse
La main tendue et c'est l'espace
Au-delà du chemin battu
C'est l'homme vainqueur par l'espèce
Abattant sa propre statue
Debout sur ce qu'il imagine
Comme un chasseur de sauvagines
Dénombrant les oiseaux qu'il tue
À lui j'emprunte mon ivresse
Il est ma coupe et ma maîtresse
Il est mon inverse Chaldée
Le mystère que je détrousse
Comme une lèvre défardée
Il est l'œil ouvert dans la tête
Mes entrailles et ma conquête
Le genou sur Dieu de l'idée
L'avenir de l'homme est la femme
Elle est la couleur de son âme
Elle est sa rumeur et son bruit
Et sans elle il n'est qu'un blasphème
Il n'est qu'un noyau sans le fruit
Sa bouche souffle un vent sauvage
Sa vie appartient aux ravages
Et sa propre main le détruit
Je vous dis que l'homme est né pour
La femme et né pour l'amour
Tout du monde ancien va changer
D'abord la vie et puis la mort
Et toutes choses partagées
Le pain blanc les baisers qui saignent
On verra le couple et son règne
Neiger comme les orangers
L'enfant Zaïd lui reprend son luth Ibn-Amir
Tourne vers la nuit son visage et
La ruche a repris le bourdon car nul ne songeait
Donner pour leçon cette vulgarité de la pensée aux gens de science qui certitude
Cherchent dans la perfection du langage
Les uns n'ayant en tête que de concilier Aristote et le Coran
Les autres pour qui l'avenir apparaît comme un dictionnaire où toute chose est enfin nommée
Et ce n'est point pour un zadjal par le dit d'un chanteur des rues
Que va s'orienter la discussion des hommes de sagesse à l'heure des confrontations de violence
C'est alors que la parole est prise comme une fille par un grammairien
Qui longuement la besogne d'un plaisir d'évidence
Il dit que nous parlons le langage du Prophète et pour cela
Nous nous passons de donner à notre verbe flexion future ainsi
Que dans leur égarement font les Roûm
Et d'ailleurs quel sens y a-t-il à ce temps qui n'est que de la bouche
Qui ne dit au mieux que le possible ou le nécessaire ou c'est encore un tour de politesse ou d'invention désir ou souhait
Car même l'infidèle a peur du futur de réalité comme d'une effraction du Royaume de Dieu
Après tout qu'est ce mode verbal sinon la conjecture une autre sorte de présent
Plus vague et toujours inaccompli
Une expression de l'immanence des choses rien de plus
Et nous sommes loin de cette innovation de l'avenir
Qui langage suppose étranger au Coran
V
Ô tumulte alors de tous ceux pour qui les choses sont dans le langage
Et l'Emir caché se croit dans un labyrinthe de babils
Il est pris dans les miroirs comme un voleur qui s'est introduit dans la maison d'un physicien
Se retournant qui prend peur de son propre corps déformé
Mais c'est pire de la pensée où tu ne te reconnais plus entre les reflets proposés de toi-même et du monde
Dans les clameurs des mou'tazilites des hanbalites des acharites des autorités brandies
Mais de tout ceci pour le prince nocturne une seule question s'élève qui est de savoir
Si le mal vient de Dieu comme toute chose créée
Si Dieu veut le mal alors que puis-je penser de l'avenir
Boabdil se perd dans le brouillard des terminologies
Comme un oiseau migrateur qui s'est trompé de saison
Et point n'a le temps de s'accoutumer aux mœurs des régions traversées
Il ne suit plus l'érudition des falâssifa moins peut-être qu'en raison de la difficulté des paroles
En raison de la pluralité des sources invoquées
Et le vocabulaire échappe à ce roi dont le bonheur toujours tint aux biens tangibles
Lui qui n'eut jamais à substituer des mots à leur possession
Mis devant cette science à qui connaissance est uniquement du langage
Et maniement de la parole
Mais cet édifice de l'esprit qui ressemble aux architectures écrites de l'Alhambra
N'en a-t-il pourtant habitude ainsi que d'un mihrâb à son pouvoir
À cette heure pourtant conscience lui vient vague et tremblante
De la fausseté du verbe et de la présence en dehors de lui des choses sans nom
Ce n'était d'abord qu'un halo semblable à l'erreur à la limite des champs baignés de lune
Ce n'était d'abord qu'un écho peut-être aux secrets profonds de l'âme
Le mal en moi qui bat en moi
Ainsi le témoignage des yeux écrasés par la paume
Ou ces bruits d'irréalité qui peuplent parfois le silence
Il n'y a point vraisemblance que la nuit emprunte ses couleurs à la vie avant l'aube il n'y a point
Vraisemblance à ce piétinement qui grandit dans le sommeil démesuré de la campagne
Cela vient-il de l'horizon cela vient-il du tumulte des pensées
Boabdil n'entend plus que ceci qu'il ne nomme point comme
On ne nomme en soi ce mal féroce emplissant la poitrine
Il n'entend plus que cette démence en lui sans savoir que c'est l'Andalomie
Il a perdu toute curiosité d'autre chose que d'une imperturbable douleur
Oh je te reconnais je te comprends souverain qui souffre
À cet instant où tu n'es plus qu'un homme de palpitations
Celui qui n'a point senti son cœur comme une bête séparée
Celui qui n'a point entendu l'impitoyable galop intérieur de ce gibier fuyant la chasse
Poursuivi poursuivi par des chiens hors d'haleine et la langue pend dans leur souffle
Celui qui ne s'est point empli du mal montant comme une jarre
Celui qui ne connaît point la peur de ses artères
Comment avec moi partagerait-il l'angoisse obscure de ce roi
Absent de ce qui l'entoure absent de ce qui se dit absent de soi N'étant plus qu'une oreille au seuil de son effroi
Ah vous pouvez parler parler philosophes
Vous n'avez pas encore trouvé le nom de ce qui n'est justiciable que
Du cri de la chair Du cri qui s'étrangle Avant de se former qui se renonce
Inutile ainsi qu'un phare tournant dans un pays d'aveugles
Vous pouvez mesurer mon sang médecins mais ce que j'éprouve
Échappe à votre savoir comme l'eau d'un verre déjà plein
Il n'y aura jamais langage à ce qui m'emplit jusqu'à l'épaule
À cette crue en moi d'une mort qui me mord
On ne peut même pas lui demander pitié
Que t'ai-je fait que tu me sois ainsi féroce enveloppe de mon âme
Que t'ai-je fait que tu me sois ainsi déchirement
La clameur reflue à la gorge elle a ses pouces sur mon cœur
Cela déborde dans les bras le marteau me frappe à grands coups
Je ne sais plus ce que je suis ni ce que c'est qui me possède
Cela ne cédera jamais il ne se peut que cela cède
Qui halète en moi qui m'atteint l'être avant la cruauté du matin
C'est un piétinement immense des chemins une course
Qui ne s'en peut tenir aux pistes tracées
Cela vient obstinément du fond du paysage et va verser dans les broussailles
Peu à peu cela prend un pas d'invasion le ciel profilé de fantômes
L'ombre grince partout de gens et de charrettes
On entend le fouet sur la peau dans l'apeurement des troupeaux
De toutes parts on voit brûler des soleils fous au ras de terre
Des bergers vinrent dire qu'il arrivait des convois partout de l'horizon et que les premiers fugitifs à la halte des ânes
Contaient que les Chrétiens depuis le soir sciaient les arbres des vergers abattant le palmier qui tombe avec une odeur humaine
Et tarissant l'huile à l'olive et le cerisier dans sa fleur
Pas un seul grenadier ne reste dans la plaine de Grenade il n'y reste pas un bigaradier pas une orange amère au milieu des champs éventrés dans la dispersion des semences
L'incendie est aux quatre coins la terre jetée aux soldats demi-nus portant la torche et le viol
Les villages fuient les pacages dévastés l'attente inutile des moissons les granges veuves
C'est la fin du monde elle a choisi pour venir cette nuit et non pas une autre
Et ce Fou qui prédisait le couple lui offrant royaume de la terre
Quand l'homme commence à mourir par le blé le maïs et les pommiers
À quelle distance de nous sont-ils les porteurs d'épouvante
De quel côté la menace et pour combien de temps jusqu'à nous
Le reflux des eaux musulmanes bat déjà la colline
Colonnes pâles du malheur fuites soudaines comme le grain d'un immense silo troué des œuvres basses
Je ne sais quel est le pire des pleurs ou des silences
Ils s'arrêtent pour repartir à peine la halte que reprend la peur
Que va-t-on faire d'eux dans Grenade qui déjà s'engorge et d'où tirer les aliments la plaine et la montagne à sac
On ne sait si l'ennemi là-bas les suit les talonne
Ils entraînent à leur passage un peuple abandonnant les fermes les villages
Le flot grossit dans la ténèbre réveillée
Ici déjà des chars des amoncellements la course des enfants et des femmes
Tout ce qu'on prend un peu plus loin pour l'abandonner les pauvres objets de toute une vie
Les bêtes qu'on veut devant soi chasser qui s'échappent avec leurs cris rauques
Les chevaux d'abord les chevaux quel est ce bond d'où vient que l'un d'eux a rompu l'étrave
Soudain le fils à son père a crié se jetant vers le cabrement deviné que le talon d'un cavalier subit tourne de sa force royale vers la ville
Le fils à son père a crié Le furet Père le furet
Tandis que le coursier dans la main qui l'a pris à la crinière et les jambes de domination
Hennit humilié mais cède à l'homme à travers
Les cris de la foule une carriole bousculée un jeune paysan
À terre qui gémit doucement les mains sur son ventre
Et les sabots s'envolent vers le destin du Roi
VI L'AUBE
Quand le soleil comme un chien jaune a mis sa longue langue rêche
Sur le front blême et la sueur et le sommeil des fugitifs
Ils ont pu voir que tout ceci n'était pas un songe furtif
Leur maison brûle bel et bien l'arbre est coupé la sève y sèche
La terre ouverte en sa grossesse et même au cimetière l'if
N'est point de la hache épargné ni ne demeurera sans brèche
La grange où le travail passé somnolait comme enfant en crèche
Tout-Puissant pourquoi cette plaie et de quoi sommes-nous fautifs
Car l'incendie était de VOUS dont l'impie alluma la mèche
Votre aiguillon nous a parqués aux pentes du Généralife
Et c'est Votre Ange assis sur nous qui nous laboure de sa griffe
Dans notre misère d'ortie au milieu des jacinthes fraîches
Le peuple est debout sur les murs Laissez-nous entrer morts ou vifs
Nous avons nourri vos petits par la charrue et par la bêche
Grenade a senti sur ses pieds mourir leurs douleurs qui les lèchent
Mais craint en ouvrant aux noyés la mer avec eux dans l'esquif
La même bouche à l'aube unit le mal au bien dans un seul prêche
Et c'est ce Dieu qui voulut je ne sais par quel obscur motif
Jusqu'à mourir frapper les innocents les pauvres les chétifs
Qui de nous peut qui peut au poignet le saisir lançant sa flèche