En atteignant le fonds du puits d’aération, Hali Kasim était recouvert de poussière et avait effroyablement mal aux épaules et aux genoux. Il se promit que dès son retour sur l’Oregon, il passerait plus de temps dans la salle de gymnastique. Il avait vu avec quelle facilité Eddie avait grimpé dans le puits, et pourtant, l’ancien agent de la CIA avait presque dix ans de plus que lui.
Le sol était recouvert de débris de plâtre et de fientes de pigeons. Lev Goldman atterrit à son tour en bas. La poussière blanche dans sa barbe lui donnait vingt ans de plus.
— Ça va ? demanda Hali, haletant, les mains sur les genoux.
— J’aurais peut-être dû choisir un autre chemin pour m’enfuir, reconnut l’Israélien en se retenant de tousser. Allez, par ici.
Il conduisit Hali vers l’arrière du bâtiment, où ils se retrouvèrent face à une cloison qu’ils entreprirent de descendre à coups de pied. Au début, les coups ne firent que lézarder le plâtre, puis des morceaux entiers se détachèrent. Goldman termina le travail à la main, jusqu’à ce que l’ouverture fût suffisante pour leur permettre de passer en rampant.
Ils émergèrent dans un garage souterrain plutôt vide, où les quelques voitures garées devaient servir surtout à des femmes habituées à rester chez elles. S’il y avait eu des modèles anciens, Hali aurait pu en voler une, mais ces voitures étaient toutes flambant neuves et devaient être équipées d’alarmes.
— Retrouvez-moi à la sortie mais restez caché, dit-il. Notre voiture est juste au coin de la rue.
Hali se débarrassa du mieux qu’il put de la poussière accumulée sur ses vêtements, remonta la rampe au pas de course et déboucha dans la rue en pleine lumière, au milieu d’un véritable pandémonium. Les passants s’étaient abrités pour se protéger des tirs de l’hélicoptère. En fuyant, quelqu’un avait renversé un étal d’oranges qui jonchaient à présent le trottoir. Les chaises où les vieillards jouaient au backgammon étaient renversées. Des fourgons de police arrivaient sur les lieux.
Hali n’eut pas grand effort à faire pour se fondre dans la foule des Libyens effrayés et monter dans sa voiture.
La Fiat démarra au premier tour de clé, mais il avait les mains tellement moites que le volant lui échappa et qu’il heurta le pare-chocs de la voiture garée devant lui, déclenchant une alarme qui mêla sa plainte aux stridences des sirènes de police.
Les premiers policiers, vêtus de combinaisons noires, commencèrent à sortir d’un fourgon, prêts à encercler le pâté de maisons. Pourtant, ils ne semblaient s’intéresser qu’à la porte d’entrée de l’immeuble. La diversion montée par Eddie se révélait efficace. Ils pensaient avoir coincé leur homme et ignoraient les procédures habituelles en pareil cas.
Hali tourna le coin, ralentit mais ne s’arrêta pas pour embarquer Lev Goldman qui se jeta sur le siège du côté passager. Ensuite, il se faufila dans la circulation de la rue suivante.
Chaque coin de rue les éloignait du périmètre que la police devait boucler. Après huit feux de signalisation, Goldman jugea la situation suffisamment sûre pour lever la tête au-dessus du tableau de bord.
— Arrêtez-vous à la station-service, ordonna-t-il.
— Vous ne pouvez pas vous retenir ?
— Il ne s’agit pas de ça. Il faut qu’on change de place. Visiblement, vous ne connaissez pas la ville et vous ne conduisez pas comme les gens du pays. Ici, personne ne respecte le code de la route.
Hali se gara sur le parking de la station-service. Lev attendit que Hali bondisse hors de la voiture pour prendre sa place mais soudain, il fut éjecté brutalement de son siège et Hali s’assit du côté passager.
En s’installant au volant, il eut un petit rire contraint.
— D’après le Mossad, dans une situation pareille, le conducteur doit sortir du véhicule.
Hali le considéra d’un air sceptique.
— Vraiment ? En agissant comme vous le dites, il n’y a personne au volant pendant un plus long laps de temps. Vous devriez en parler à vos instructeurs.
— Peu importe, dit Lev en souriant, mais cette fois-ci de bon cœur. On y est arrivés.
Quelques instants plus tard, tandis qu’ils s’éloignaient de plus en plus de la rue où vivait sa maîtresse, il demanda :
— Excusez-moi, comment vous appelez-vous, encore ?
— Kasim. Hali Kasim.
— C’est un nom arabe. D’où êtes-vous ?
— De Washington, D.C.
— Non. Je veux dire votre famille. D’où est-elle originaire ?
Ils s’engagèrent dans une ruelle entre deux grands immeubles.
— Mon grand-père est venu du Liban quand il était encore enfant.
— Vous êtes musulman ou chrétien ?
— Quelle importance ?
— Si vous êtes chrétien, je le regretterais moins.
Un bruit sourd retentit à l’intérieur de la Fiat, et un nuage de sang arrosa le pare-brise lorsque la balle jaillit de la poitrine de Hali. Goldman tira de nouveau avec son pistolet muni d’un silencieux au moment même où la voiture roulait dans un nid-de-poule. La balle manqua son but et fit éclater la vitre latérale.
Tétanisé par le premier coup de feu, Hali n’avait rien fait pour éviter la deuxième balle. Il sentait à présent le sang couler sur son ventre et ses jambes.
Après le deuxième tir, il saisit le canon de l’arme, forçant Goldman à lâcher le volant et à le frapper à l’endroit même où la balle était entrée. Hali hurla de douleur et lâcha le canon du pistolet, encore chaud.
Plutôt que d’engager un combat perdu d’avance, Hali ouvrit la portière avec le coude et se laissa basculer au-dehors. Ils roulaient à environ 40 km/h, et au lieu de tomber brutalement, il glissa sur la chaussée en s’arrachant la peau.
Les témoins de frein de la Fiat s’allumèrent aussitôt, mais Hali eut le temps de sortir son pistolet de son étui et il fit feu dès que la tête de Goldman émergea de la voiture. Il manqua son coup, tira de nouveau, cette fois-ci à travers la voiture. Le verre éclata dans un tintement de clochettes. Le recul de son arme lui fit mal comme s’il avait reçu un coup de pied, mais il tira encore et encore. Trois balles atteignirent la voiture, d’autres l’immeuble voisin. Finalement, l’homme que Hali prenait pour un agent israélien décida de ne pas l’achever.
— Si tu étais descendu normalement à la station-service, je serais tout simplement parti.
Il claqua la portière de la Fiat qui démarra dans un hurlement de pneus.
Hali s’écroula sur le dos. Le sang sortait par les deux blessures, d’entrée et de sortie. Il souleva sa chemise pour constater les dégâts. De petites bulles moussaient sur le côté droit de la blessure. Pas besoin du Dr Huxley pour savoir qu’il avait été touché au poumon et qu’il mourrait s’il n’était pas rapidement transporté à l’hôpital.
La ruelle où il gisait était longue et ni d’un côté ni de l’autre il n’apercevait de circulation. Les dents serrées, il parvint à se mettre debout et se dit qu’il était tombé dans un traquenard parfaitement monté. Ce soi-disant Goldman était un virtuose dans son domaine !
Hali ne fit que quelques pas avant de s’effondrer contre le mur de l’immeuble, au milieu de bouteilles vides, de détritus et de mauvaises herbes.
Avant de sombrer dans l’inconscience, il songea, soulagé, qu’Eddie s’en était vraisemblablement sorti. Rien ne pouvait arrêter l’ancien agent secret.
*
Eddie Seng, de son côté, espérait bien que Hali et Goldman fussent sains et saufs, parce que lui-même se trouvait dans un sacré pétrin. L’hélicoptère de la police surgit soudain au-dessus de lui et il tira deux balles avant qu’il ne soit hors de portée. Mais le tireur d’élite à son bord ouvrit un feu nourri et des balles martelèrent le mur derrière Eddie qui dut s’enfuir à nouveau. Le policier parvint à loger une balle à travers le toit à moins de deux centimètres de son orteil droit.
Eddie se sentait exposé comme un acteur seul en scène. Le tireur d’élite n’allait pas tarder à faire mouche. Devant lui, le toit se terminait par une corniche basse, tandis qu’au-delà s’élevait la carcasse de l’immeuble en construction. Même un champion olympique de saut en longueur raterait l’immeuble de quinze mètres. La flèche de la grue était plus proche, mais même s’il y arrivait il n’y avait rien où s’accrocher.
Elle tournait dans le ciel et l’on apercevait son câble qui remontait, mais il n’avait aucune idée de ce qu’elle amenait ainsi aux étages supérieurs.
Au point où il en était, cela n’avait guère d’importance.
Il se mit à courir à toute vitesse, tout droit. Le tireur d’élite, en haut, tira une rafale qui effleura ses talons. Au moment d’atteindre la corniche, Eddie vit alors que la grue remontait une palette de plaques de plâtre. Il se jeta dans le vide.
La palette se trouvait à près de quatre mètres en dessous et remontait, et lorsqu’il atterrit dessus, il se tordit la cheville et faillit glisser de l’autre côté.
Avant qu’il ait pu saisir l’un des câbles, son poids déséquilibra le chargement. Des plaques de plâtre commencèrent à glisser les unes sur les autres et l’angle devint menaçant. Il réussit à saisir le câble au moment même où les deux tonnes de plaques basculaient et s’éparpillaient comme si un géant avait jeté en l’air un jeu de cartes.
Eddie eut toutes les peines du monde à ne pas lâcher le câble, secoué par la perte brutale de son chargement, et parvint finalement à enrouler une jambe autour pour affermir sa prise.
Heureusement pour lui, le grutier réagit rapidement. Il avait vu un homme sauter depuis le toit de l’immeuble voisin et compris pourquoi ses lourdes plaques de plâtre étaient tombées. Plutôt que de descendre lentement jusqu’au sol la silhouette bringuebalante, il bloqua le câble et fit poursuivre à la flèche sa course vers l’immeuble en construction.
Le lourd crochet à l’extrémité du câble permit par son poids à Eddie de se propulser par le flanc ouvert du bâtiment. Les ouvriers qui avaient vu son saut dans le vide se trouvaient plusieurs étages au-dessus de lui et il leur faudrait un certain temps pour descendre jusqu’à lui par les échelles servant d’escaliers.
S’appuyant sur sa cheville valide, Eddie gagna le rebord du bâtiment, où l’on avait fixé une colonne de goulottes d’évacuation des gravats. Il se pencha et vit que la colonne métallique se terminait dans une grosse benne posée sur le plateau d’un camion. Il se glissa à l’intérieur, s’entoura de ses bras et se laissa descendre doucement en maîtrisant sa vitesse, craignant seulement qu’on jette quelque chose dans les goulottes avant qu’il ne soit arrivé en bas.
Il atterrit en douceur sur un lit de morceaux de ciment, et, quelques secondes plus tard, traversait déjà à grand pas le chantier. Comme tout le monde le croyait encore au deuxième étage, personne ne fit attention à lui. Mais surtout, le tireur d’élite surveillait le bâtiment et ne prêtait aucune attention à la silhouette qui traversait le chantier.
Un camion toupie déversait par sa glissière un flot de béton dans le camion pompe qui devait l’envoyer dans les étages supérieurs. Eddie sauta sur le pare-chocs du camion toupie, pénétra dans la cabine par la vitre en se tenant au rétroviseur extérieur, balança un violent coup de pied dans la mâchoire du conducteur et s’installa au volant à sa place.
Le camion vibrait sous l’effet de la toupie qui tournait juste derrière la cabine. Eddie repoussa l’homme inconscient sur le plancher, passa la première et démarra. Il ne pouvait entendre les hurlements des ouvriers mais, dans son rétroviseur, les voyait courir derrière lui.
Il gagna le chemin réservé aux véhicules de chantier, tandis que dans son sillage, le béton mouillé se répandait de façon continue. L’hélicoptère avait dû avertir les forces de police au sol que leur homme avait gagné l’immeuble en construction, car une dizaine d’agents se ruaient vers le grillage métallique qu’Eddie pulvérisa en même temps qu’il dispersait les policiers.
Puis il donna un brutal coup de volant, faisant pivoter la glissière à béton qui assomma deux hommes et pulvérisa le pare-brise d’une berline. Une voiture de police, sirène hurlante, le prit en chasse. Lorsqu’elle fut arrivée à côté de lui, Eddie freina brusquement et tourna le volant. Le camion toupie escalada le capot de la voiture, faisant éclater les pneus et écrasant le radiateur. Puis les roues arrière du camion la poussèrent en travers, bloquant ainsi les deux voies de l’étroit chemin.
La glissière à béton ondoyait de droite et de gauche comme une queue en métal, écrasant les voitures, tenant à distance les véhicules de police.
Dans son rétroviseur, Eddie vit des policiers descendre de voiture pour lui tirer dessus, mais leurs balles venaient s’écraser contre l’énorme toupie en mouvement et il ne cessait de gagner du terrain. Mais le problème venait plutôt de l’hélicoptère qui tournoyait au-dessus de lui et signalait sa position.
Lorsqu’il quitta le quartier, la rue s’élargit et devint plus droite. Au loin, trois autres voitures de police se ruaient vers lui, gyrophare tournoyant, suivis d’un véhicule blindé, probablement armé d’une mitrailleuse lourde.
Il enfonça la pédale d’accélérateur et changea de rapport pour atteindre la vitesse désirée le plus rapidement possible. A une trentaine de mètres des voitures, il écrasa la pédale de frein et donna un violent coup de volant. L’aile avant heurta l’arrière d’un gros camion de livraison, ce qui suffit à déséquilibrer le camion toupie qui bascula sur les roues extérieures puis sur le flanc.
Eddie s’agrippa au volant pour ne pas basculer du côté passager et se couvrit le visage de son bras replié pour se protéger des éclats de verre du pare-brise. Quant au chauffeur du camion, allongé sur le plancher, il reçut sans dommage la pluie de verre.
La collision avec le sol fut si brutale que la toupie à béton se détacha.
Onze tonnes d’acier et de béton dévalèrent la rue. Les chauffeurs de deux voitures de police eurent la présence d’esprit de grimper sur le trottoir. La première emboutit un poteau de signalisation, la deuxième un mur. Mais la dernière voiture de patrouille et le véhicule blindé, plus proches, n’avaient aucune chance. La toupie escalada l’avant de l’automitrailleuse et arracha la tourelle. Le mitrailleur aurait été coupé en deux s’il n’avait pas sauté à bas de son véhicule au dernier moment.
La toupie retomba ensuite sur la route et déchira l’asphalte avant d’aplatir la troisième voiture de police et de terminer sa course contre un bâtiment, laissant échapper son béton comme un tube de dentifrice laissé ouvert.
Eddie attrapa une chemise de travail accrochée à l’arrière de la cabine et sortit par le pare-brise ouvert. Le camion le dissimulait à la vue de l’hélicoptère et il prit quelques secondes pour ôter le maquillage sur son visage et enfiler la chemise en jean. Maîtrisant la douleur à sa cheville, il se fondit dans la foule des badauds sortis des boutiques et des maisons pour contempler l’accident.
Les policiers ne tardèrent pas à arriver sur place pour interroger les témoins, mais on l’ignora. On recherchait un Libyen, pas un Asiatique qui ne parlait pas un mot d’arabe. Il quitta tranquillement les lieux et personne ne songea à l’en empêcher. Cinq minutes plus tard, après avoir appelé les petits truands qu’il avait embauchés, il quittait le quartier à bord d’une camionnette.
*
A huit kilomètres de là, Tariq Assad, toujours au volant de la Fiat, téléphonait depuis son portable.
— C’est moi. Il y a eu une descente de police aujourd’hui. Ils ont failli m’avoir. D’abord, trouve pourquoi je n’ai pas été prévenu. Cela n’aurait jamais dû se produire. En fait, j’ai pu m’échapper grâce à l’aide de ces gens du bateau. J’essayais de leur soutirer des informations quand la police est arrivée. (Il écouta pendant un moment.) Baisse d’un ton ! Ce sont les hommes que tu as toi-même choisis qui ont organisé cette embuscade sur la route côtière. Nous avons tous les deux eu sous les yeux le rapport d’enquête, grâce à notre taupe. Au lieu de laisser passer les véhicules, tes soi-disant recrues bien entraînées rançonnaient les automobilistes. Je ne sais pas comment ces mercenaires américains ont réussi à tous les tuer, mais en tout cas ils l’ont fait. Ensuite, ils ont fait sauter notre Hind, libéré la plupart de nos prisonniers, et bousillé un plan minutieusement élaboré… Quoi ? Oui, j’ai dit libéré. Leur cargo devait mouiller au quai du port à charbon. Nos hommes ont vu un wagon en train de couler… qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Leur bateau est peut-être plus rapide qu’il n’en a l’air ou les gars de l’hélicoptère étaient encore plus cons que ceux que tu avais envoyés intercepter leur camion la première fois.
« Bon, maintenant il faut que je quitte la ville. Et même le pays. Je connais un pilote sympathisant de notre cause. Je lui demanderai de me conduire en hélicoptère là où nos hommes recherchent la tombe d’Al-Jama, et je prendrai personnellement la direction des opérations. De ce côté-là, malgré les revers, vous semblez avoir les choses bien en main. A l’heure qu’il est, Fiona Katamora devrait être sur le lieu de son exécution, et le colonel Hassad m’a prévenu par téléphone que notre unité de martyrs est en route.
« Je ne te reparlerai plus avant la fin de l’opération. Alors que la bénédiction d’Allah soit sur nous tous.
Il coupa la communication et jeta à côté de lui le téléphone crypté. Il avait toujours su maîtriser ses émotions. Sans cela, il n’aurait pas vécu aussi longtemps. Mais les événements d’aujourd’hui le mettaient en fureur. Il n’avait pas menti en disant qu’ils avaient des espions et des sympathisants à tous les niveaux de l’appareil d’Etat libyen. Il savait que la police surveillait son bureau et son appartement, et il aurait dû être averti de la descente.
Apparemment, il convenait de rappeler au dirigeant suprême, Mouammar Kadhafi, que son autonomie était limitée.