Juan se promettait de prendre un long bain à son arrivée sur l’Oregon, mais il dut se contenter d’une douche rapide, et encore, seulement après s’être assuré que tous les prisonniers avaient été confortablement installés. A ce moment-là, Fodl, qui avait été son adjoint, lui avait présenté l’ancien ministre libyen des Affaires étrangères.
Il était occupé à s’habiller lorsque Max Hanley frappa à la porte de sa cabine et entra sans attendre la réponse. Il était suivi d’Eric Stone et de Mark Murphy, qui portait encore son uniforme crasseux.
En apercevant Juan, il s’écria :
— Oh, ça c’est pas juste !
— Privilège du rang, répondit Juan d’un ton léger en finissant de lacer ses bottines noires. Qu’avez-vous pour moi ?
— Apparemment, ils ont gobé l’histoire du wagon abîmé en mer, dit Max. Un quart d’heure après votre arrivée ici, un de leurs hélicoptères est passé faire une reconnaissance. Les estimations de Mark sur le moment où le wagon allait couler se sont révélées justes. Ils ont dû l’apercevoir quelques secondes avant qu’il ne disparaisse.
— Ensuite, dit Eric, j’ai envoyé le drone sur le camp terroriste. J’ai dû le garder très haut pour qu’ils ne l’entendent pas, et la résolution de la caméra n’était pas excellente, mais on sait maintenant très bien ce qui se passe.
— Tu avais raison, répondit Max. Les hélicos militaires libyens n’ont rencontré aucune opposition. Apparemment, il n’y avait que quelques hommes à bord.
— Ça ressemble plutôt à des hélicos venus chercher du monde, fit Juan.
— C’est également ce qu’on s’est dit, fit Eric. Ils vont transporter plus d’hommes que la norme dans ce vieux Mi-8 où ils t’ont embarqué.
— Quelle est la capacité de ces hélicos ?
— Au moins cinquante personnes.
— Une belle force d’intervention…
Eric secoua la tête.
— Impossible. Le service de sécurité est impénétrable. Un terroriste ne pourrait approcher à moins d’un kilomètre et demi de n’importe quel dignitaire.
— Sauf si le gouvernement libyen est complice, rétorqua Max.
— C’est la question à un million de dollars. Si Ali Ghami est bien Suleiman Al-Jama, est-ce que Kadhafi est au courant ?
— Comment ne le serait-il pas ? C’est lui qui l’a nommé !
— Bon, dit Max, admettons qu’il soit au courant. Ça ne prouve toujours pas qu’il connaisse les préparatifs d’Al-Jama.
— Quelle différence ? dit Max.
— Peut-être aucune, mais c’est quelque chose qu’il faudrait savoir.
— Et comment ?
— J’y viens tout de suite. Mark, pourrait-on abattre ces hélicos ?
— Il faudrait lancer un autre drone, dit Eric avant que Mark ait pu répondre. Le premier n’a plus de carburant et j’ai dû le laisser s’écraser. Mais pas avant d’avoir pris ça.
Il tendit à Juan une photo à gros grain tirée de la caméra vidéo du drone. Les détails étaient plus que grossiers, mais on distinguait deux hommes armés escortant une silhouette vers l’un des hélicoptères.
— Mme Katamora ?
— Possible. En calculant la taille moyenne de l’homme libyen et en comparant avec le personnage du milieu, ça correspondrait, de même que la carrure. La tête de cette personne est couverte, en sorte que l’on ne peut voir ses cheveux : dommage, parce que les siens arrivent au milieu du dos.
— A ton avis ?
— C’est elle, et le temps qu’on arrive là-bas, elle sera partie depuis longtemps.
Juan fronça les sourcils. C’était en toute connaissance de cause qu’il avait pris la décision de sauver les prisonniers libyens plutôt que d’attendre les terroristes. Entre une centaine de vies et une seule, fût-ce celle d’une ministre, il n’avait pas hésité. Mais se savoir si près et ne pas pouvoir intervenir !
— Bon, et si on descendait les autres hélicos ?
— On pourrait les abattre à coups de missiles depuis le deuxième drone, mais c’est risqué avec la présence de la secrétaire d’Etat.
— D’autres options ?
— Coincer les hélicos en plein vol s’ils sont au-dessus de la mer, mais là aussi, on risque de mettre sa vie en danger si elle se trouve à bord de l’un d’entre eux.
— De toute façon, ils voleront au-dessus du désert, fit valoir Eric.
Max s’éclaircit la gorge.
— Euh… pourquoi ne pas transmettre tout ce que l’on sait à Overholt en lui disant de mettre au courant les autres délégués d’une possible attaque de la conférence ?
— On avertira Lang, répondit Juan, mais je ne veux pas que cette information soit divulguée.
— Mais pourquoi ?
— Pour deux raisons. D’abord, s’ils savent qu’il va y avoir une attaque, ils vont annuler la conférence, et on n’aura plus jamais l’occasion de rassembler tous ces gens pour parler de paix. Cette conférence doit se tenir. Ensuite, nous n’avons pas la preuve tangible que Ghami et Al-Jama ne sont qu’une seule et même personne. C’est notre seule chance de le confondre et de faire échouer son opération.
— Tu risques beaucoup de vies, et la vie de gens importants.
— La mienne, par exemple, fit Mark.
— Je reconnais que c’est un formidable coup de poker, mais le jeu en vaut la chandelle. Overholt sera d’accord. Il sait que si nous arrivons à coincer Al-Jama à la veille de la conférence de paix, ça créera un tel choc que les délégués en viendront à signer un véritable traité. D’un seul coup, nous mettrons hors d’état de nuire le deuxième terroriste le plus recherché du monde et nous assurerons la paix pour longtemps.
— Ecoute, Juan… je ne suis pas sûr. L’enjeu est de taille, certes, mais le prix à payer…
— Fais-moi confiance.
Pas tout à fait convaincu mais incapable de mettre en doute une décision du président, Max demanda :
— Bon, comment va-t-on faire ?
— J’y viens, dans un instant.
— Murphy, Stone, qu’est-ce que vous avez trouvé ?
— Une minute, l’interrompit Max. Qu’est-ce que tu leur as demandé de chercher ?
— D’après Alana, il existerait un joyau de Jérusalem enfoui dans la tombe du vrai Suleiman Al-Jama. C’est Saint Julian Perlmutter qui lui en a parlé. Mais même lui ne savait pas très bien ce que c’était. Alors, qu’avez-vous trouvé, tous les deux ?
— Tu ne nous as pas accordé beaucoup de temps, alors notre rapport est plutôt succinct. Il y a deux écoles de pensée. Enfin… trois si on compte la majorité des chercheurs qui pensent que tout ça est une vaste blague. En tout cas, pour la première école, le joyau est un énorme rubis de la taille d’une grosse balle de tennis avec des mots gravés dessus. Des gens disent qu’il s’agirait de la sourate 115, un chapitre supplémentaire du Coran qui n’apparaîtrait nulle part ailleurs parce que Mohammed le jugeait tellement parfait qu’il ne pouvait être écrit que sur un joyau sans défaut.
— Une idée de ce qu’il pourrait dire ?
— Ça dépend de ta position politique. Pour les cinglés, il est écrit qu’il faut tuer les infidèles à longueur de temps. Les modérés, eux, sont d’avis qu’il défend l’idée d’une paix entre islam et chrétienté.
— Donc, personne n’en sait rien.
— Exactement. On prend n’importe quel objet censé détenir un certain pouvoir, et on obtient une légende qui traverse les siècles. Du genre de l’Arche d’Alliance. Un délire, mais aujourd’hui encore, il y a des gens qui la cherchent.
— Evite les digressions.
— D’accord. On dit que c’est Saladin qui, le premier, a amené le joyau à Jérusalem après le siège de la ville en 1187, et qu’il était conservé dans un coffret en bois de cèdre dans une caverne sous le Dôme du Rocher. D’après la légende, tous ceux qui osaient regarder le joyau devenaient fous, aveugles ou les deux à la fois. Pratique, non ?
« Donc, le joyau demeure dans sa cache souterraine jusqu’à la sixième croisade, en 1228. Au cours de cette croisade, Frédéric II, empereur d’Allemagne, conclut un traité avec le sultan d’Egypte qui rend Jérusalem aux chrétiens, sauf le Dôme du Rocher et la mosquée voisine Al-Aqsa. C’est au cours de cette période que des mercenaires germains au service des Templiers saccagent le Dôme et s’emparent du joyau.
— Pourquoi des chevaliers chrétiens auraient-ils voulu d’une relique islamique ?
— Parce qu’ils croyaient que c’était quelque chose d’autre. Rappelle-toi, j’ai dit qu’il y avait deux écoles. C’est là que leurs chemins se croisent. Pour les Templiers, le joyau de Jérusalem n’était pas du tout un rubis. Pour eux, c’était un pendentif confectionné un millier d’années auparavant pour un homme nommé Didyme, ou Judas Thomas.
— Jamais entendu parler de lui, grommela Max.
— Tu le connais mieux sous le nom de Thomas l’Incrédule, l’un des douze apôtres du Christ.
— Et ce pendentif ? demanda Juan.
— Comme tu le sais, il est dit dans la Bible que Thomas ne croyait pas à la résurrection du Christ et qu’il a demandé à toucher la blessure. La Bible ne dit pas s’il l’a ou non touchée, mais les Templiers étaient persuadés qu’il l’avait fait. Pour eux, le joyau de Jérusalem était un cristal dans lequel un alchimiste du nom de Jho’acabe avait emprisonné les traces de sang du Christ laissées sur les doigts de Thomas. Le cristal a ensuite été transformé en pendentif qui est tombé aux mains des musulmans quand Saladin s’est emparé de la ville.
— Si c’était vrai, les musulmans ne l’auraient pas détruit ? demanda Hanley.
— En fait, non, répondit Eric. Saladin a traité avec égards les chrétiens et leurs églises. Il ne leur a peut-être pas rendu le pendentif, mais je crois qu’il ne l’aurait pas détruit intentionnellement.
— Mais comment ce joyau, rubis ou pendentif, désormais aux mains des Templiers, a-t-il fini dans la tombe de Suleiman Al-Jama ?
— Parce que le navire les ramenant à Malte…
— …. a été attaqué par les pirates barbaresques, dit Juan, répondant ainsi à sa propre question.
— En fait, par un des ancêtres d’Al-Jama, corrigea Eric. Le coffret en cèdre contenant le joyau a été transmis de père en fils jusqu’à la mort d’Al-Jama. Henry Lafayette l’a laissé dans la tombe où il se trouve encore aujourd’hui.
— Foutaises, lança Mark. Juan, si tu avais vu les sites Internet où on a trouvé ces conneries ! C’est un mythe, comme le Monstre du Loch Ness ou le Vaisseau Fantôme.
— Si tu te rappelles notre aventure d’il y a quelques mois, tu sais bien qu’il y avait un noyau de vérité derrière le mythe de l’Arche de Noé, rétorqua Juan. Nous savons de source sûre, grâce à Lafayette, qu’à la fin de sa vie, Al-Jama nourrissait l’espoir d’une paix entre musulmans et chrétiens. Ca n’est apparu que récemment, n’est-ce pas ? Ce ne sont pas des choses que connaissent les conspirationnistes. Allons-y, extrapolons un peu. Et si la première version de l’histoire était vraie, s’il y avait vraiment des choses écrites sur ce rubis, et si Al-Jama avait lu les derniers mots de Mohammed et changé d’opinion ? Ça n’est pas complètement incroyable.
— Peut-être. Mais enfin… Comment aurait-il fini dans les mains d’Al-Jama ?
— Pourquoi pas ? C’était un imam célèbre, issu d’une longue lignée de pirates. Même si l’un de ses ancêtres n’a pas participé à l’attaque contre le vaisseau des Templiers, il est possible qu’on lui ait remis le joyau en guise de tribut.
— Messieurs, revenons sur terre, suggéra Max. Pour l’instant, peu importe la nature de ce joyau ou même l’endroit où il se trouve. Notre tâche est de sauver la secrétaire d’Etat et d’empêcher l’attaque d’Al-Jama.
— Max, tu as bien dit que les Libyens prétendaient que notre vieux copain du port, Tariq Assad était Al-Jama.
— De toute évidence, c’est un rideau de fumée.
— Eddie aurait-il rapporté quelque chose permettant de croire qu’Assad est lié au groupe d’Al-Jama ?
— Non, mais ce matin, ils ont constaté que la maison et le bureau d’Assad sont surveillés par des policiers sous couverture. Les Libyens tiennent leur promesse de le coincer.
— Et au moment opportun, ça leur fera un bouc émissaire, fit remarquer Eric. Ils organiseront un rapide procès spectacle et il sera exécuté pour l’attentat.
— Si les Libyens l’ont choisi, c’est qu’il y a une raison. Ils doivent avoir quelque chose sur ce type. Max, dis à Eddie de l’emballer. Il faut qu’on l’interroge. (Il observa quelques instants Mark, visiblement épuisé, avachi dans sa chaise comme s’il faisait corps avec elle, mais dont les yeux brillaient d’excitation.) Prêt pour une nouvelle opération ?
— J’aimerais quand même prendre une douche avant, mais c’est d’accord.
— Je veux qu’Eric et toi franchissiez la frontière tunisienne pour retrouver la tombe d’Al-Jama.
— Il vaudrait mieux emmener deux gars en plus, suggéra Max. N’oubliez pas que les terroristes ont enlevé le quatrième membre de l’équipe d’Alana Shepard.
— Il s’appelle Bumford, dit Eric. Emile Bumford. D’après Linda et Linc, c’est un crétin.
— Sachez quand même, reprit Hanley, que d’après les autres archéologues, il y avait une dizaine de terroristes pour l’enlever.
— Gomez peut vous déposer en hélicoptère et revenir deux heures plus tard.
— Il y a encore le carburant qu’on a laissé dans une cache dans le désert, quand on a parlé la première fois avec Bumford.
— Parfait. Je veux que vous partiez dans deux heures. Il faut absolument trouver cette tombe. S’ils y sont arrivés avant vous, restez à proximité et surveillez-les. Sous aucun prétexte n’engagez le combat. Greg Chaffee s’est proposé de recueillir les témoignages des prisonniers, mais d’après ce que j’ai déjà appris d’eux, Al-Jama a autant hâte que nous de retrouver cette tombe. Toute cette opération dans le désert visait à la retrouver. Soyez prêts à tout.
— Prêt, c’est mon nom du milieu.
— Non, toi c’est Herbert, dit Eric d’un ton plaisant.
— Ça vaut mieux que Boniface.
La sonnerie du téléphone de Juan retentit. C’était le responsable des communications du Centre d’opérations.
— Président, notre radar a repéré un appareil volant à basse altitude parallèlement à la côte, près du camp des terroristes.
— Vous avez pu le suivre ?
— Pas vraiment. Il n’est apparu que pendant une seconde et il a disparu. Je pense qu’il volait très bas pour échapper aux radars.
— Vous avez pu déterminer sa vitesse ou sa direction ?
— Rien. Seulement un signal, et puis il a disparu.
— D’accord. Merci. Les hommes d’Al-Jama foutent le camp.
Max consulta sa montre.
— Il ne leur a pas fallu longtemps.
— J’aimerais pouvoir dire que notre petite escapade a bousculé leur planning, fit Juan, mais je ne crois pas que ce soit le cas. Mais qu’est-ce qu’ils foutaient près de la côte ? se demanda-t-il songeur.
— Hein ?
— L’hélico. Pourquoi s’approcher de la côte où ils risquent d’être repérés ? Eric a raison. Ils devraient rester dans le désert, où il n’y a personne. Max, je veux que tu fasses une recherche sur les forces navales libyennes. Je veux la position exacte de tous les navires capables d’accueillir un hélicoptère.
— A quoi penses-tu ? demanda Hanley.
— Je vais appeler Langston et le convaincre de s’en tenir à mon plan. Ensuite, je demanderai au Dr Huxley d’examiner mon transmetteur sous-cutané et de me donner une nouvelle dose d’anesthésique local. J’ai l’impression que je vais en avoir besoin.