Chapitre 32

 

« Le véritable amour est pur, sincère, désintéressé, sérieux. »

Henri-Frédéric Amiel ; Journal intime, le 7 juin 1849.

 

 

— Alors, Maxence, tu vois, ce n’était pas si compliqué de parler devant la caméra. T’as fait ça comme un grand. T’as l’air trop mignon quand t’as la tête de quelqu’un qui a peur.

Sonia prit un ton ironique puis lui tapota la joue. Cela faisait presque quarante-huit heures que Maxence était cloîtré dans la plus spacieuse des chambres, la dernière, tout au fond du couloir. Elle avait attendu que les stupides recherches en mer se terminent ainsi que le survol de l’île par l’hélicoptère. Aujourd’hui, ils semblaient s’être calmés et elle avait été prendre des nouvelles en ville en s’asseyant au bar de L’oubli, rue de France. Les gendarmes ne remuaient plus ciel et terre, car ils étaient persuadés qu’il s’agissait d’une disparition volontaire. Cela l’avait rassurée.

Maxence Rousseau n’avait pas trop à se plaindre. Il avait une belle vue sur l’océan et Sonia lui avait même fait livrer du couscous. Elle devait maintenant envoyer la vidéo à sa naïve épouse. Elle ne pouvait pas la qualifier autrement. Dans quelques jours, tout serait fini. Elle aurait son fric, et une nouvelle vie s’offrirait à elle. Dire que ce lâche de Maxence avait osé s’éclipser en catimini pendant presque deux ans. Il se la coulait douce à Milwaukee alors qu’elle se coltinait toujours ce boulot épuisant à la réception de l’hôtel. Des clients de plus en plus exigeants qu’il fallait satisfaire en gardant un sourire de façade. Son supérieur qui contrôlait tout, qui décidait de tout, de ses horaires, de ses congés. Elle se sentait prisonnière de son travail. Cependant, sans réelle qualification, elle n’espérait pas autre chose. Et un homme suffisamment riche qui assurerait, elle ne l’avait pas trouvé.

Si elle voulait s’acheter un appartement, elle devrait emprunter, et rembourser chaque mois. Pendant combien d’années ? Quinze, vingt ans ? Devoir ensuite stresser tout ce temps, avoir peur de perdre son emploi et ne plus pouvoir rembourser la banque. Avec cette somme qu’elle allait soutirer à Harmony Flynt, elle paierait cash son petit nid avenue Collins, avec vue sur Miami Beach…

Elle enleva la clé USB de l’ordinateur portable des Wallace. Elle reprit la bouteille d’eau vide qui traînait sur le bureau en tek et se dirigea vers la porte. Elle devait envoyer la vidéo à partir d’un ordinateur d’un Cybercafé situé rue de La Liberté à Saint-Martin. Elle avait appris à créer une adresse IP flottante. Il était ainsi impossible qu’on puisse la localiser.

— C’est vraiment nécessaire que tu m’enfermes ? Qu’est-ce que tu crains ? T’as tes deux gardes du corps, si j’ai bien compris ? Et de toute façon où veux-tu que j’aille ?

— C’est plus prudent, ça évite les tentations. Personne ne doit te voir. Moins tu auras de contact avec l’extérieur, et plus tout se déroulera sans problème. Tu crois réellement qu’elle va payer pour toi ?

— Aucun doute, elle tient à moi !

— Oh comme c’est touchant. T’as l’air si sûr de toi, j’espère vraiment qu’elle va le faire. Sinon, on passe au plan B, et ce sera plus méchant pour elle. Tu t’en souviens ?

— Oui, et comment. Tu me le rappelles sans cesse. Mais, elle payera, elle m’aime, contrairement à toi.

— Bon, on sera vite fixés.

 

Elle abaissa le volet électrique qui protégeait la porte-fenêtre de la chambre. Elle ne le descendit toutefois pas jusqu’en bas, elle laissa passer un filet assez épais de lumière, mais sans qu’il soit possible pour lui de sortir par là. Elle le quitta, referma derrière elle à clé, et garda dans sa main la commande du volet électrique. Elle en faisait peut-être trop. Il n’avait aucun intérêt à vouloir partir, mais elle n’avait plus confiance en lui, et surtout il ne fallait pas qu’il côtoie trop souvent les deux autres. Moins Cédric et Fernando en savaient, plus c’était facile à gérer. Maxence n’avait aucun intérêt à s’enfuir. Mais ça la rassurait qu’il reste enfermé, elle savait ce qu’il était capable de faire. En songeant à son passé, elle trembla un peu. Pourquoi Maxence lui faisait-il peur tout à coup ? Elle l’avait supporté toutes ces années sans ressentir ce sentiment.

Elle gagna la terrasse pour penser à autre chose. Fernando n’était pas encore revenu de sa promenade, sinon elle l’aurait découvert, affalé, sur l’un des transats à siroter une bière glacée ou un ti-punch. Celui-là, au moins, profitait de ces pseudo vacances.

Elle ôta son poncho vert bouteille en voile transparent et piqua une tête dans la piscine. L’autre pigeon devait ronfler dans sa chambre. Elle devait le supporter quelques nuits et puis, bon débarras. Mais, c’était une superbe planque que Cédric Deruenne lui avait fournie. Et rien que pour cela, elle devait encore le ménager. Quand il lui faisait l’amour, elle se donnait à fond. La comédie devait être parfaite. Puis, à force de simuler, elle finissait par prendre du plaisir. Cédric Deruenne était accro, dommage qu’il n’avait aucun avenir. Il vivotait de job en job, très peu pour elle. Jamais elle ne se caserait avec lui.

Pourquoi utilisait-elle ainsi les hommes ? Au début, elle croyait sincèrement qu’elle les aimait quand même un peu. Maxence, elle l’avait aimé quelques années. Toutefois, il n’avait jamais eu de réelle ambition. Non seulement il s’était contenté de se planquer dans une cuisine d’un hôtel de Miami, mais en plus il était lâche. Il avait fui pour se marier en cachette, vivre aux crochets d’une femme et surtout lui mentir. C’était minable. Il devrait se méfier des femmes naïves, parfois elles se transformaient en vipère une fois qu’elles avaient compris…

Dans toutes ses relations avec les hommes, Sonia trouvait toujours un quelconque intérêt. Peut-être qu’une fois qu’elle aurait récupéré tout ce fric, ce serait différent.

Elle aimerait enfin un homme sans arrière-pensée.

Elle aimerait d’un amour sincère.

Elle n’aurait même pas à le lui dire, car cela se verrait dans ses yeux et dans ses gestes.