Chapitre 23
« Plus une découverte est originale, plus elle semble évidente par la suite. »
De Arthur Koestler
— OK, c’est bon les gars, plus besoin de me faire la courte échelle, j’ai tout attrapé, je crois.
Théo, du haut de ses dix ans, parla comme son paternel. Ça impressionnait souvent ses potes, plus encore que sa grande taille et son léger surpoids. Depuis plusieurs mois, avec Maël et Julien, il avait pris l’habitude de fouiller les poubelles, surtout celles attribuées aux luxueuses villas. Tous les trois avaient vite compris que les gens riches jetaient vraiment n’importe quoi. L’autre jour, c’était une Nintendo Switch qui fonctionnait à merveille. Cette fois-ci, c’était un peu différent. Cette fouille était le fruit d’une filature menée de main de maître par Maël qui les avait conduits ici. Les devoirs terminés, ils s’étaient empressés de se retrouver là, même si c’était lundi.
Théo aimait se faire passer pour le chef. Sa mère était directrice d’école et son père un élu local. Ce fut donc à haute voix qu’il énonça toutes ses trouvailles. Une serviette pourpre, et une autre, bleu marine. Chacune enroulait une paire de masques tubas neufs, eux-mêmes entourant une paire de palmes noires. Rien qu’avec cet équipement, ils étaient contents. Ils adoraient observer les poissons à la plage de Colombier. Mais ce n’était pas tout. À cet instant, ils étaient à deux doigts de se pincer tellement ils n’en croyaient pas leurs yeux. Un iPhone 6 ! L’équivalent du lingot d’or dans cette ère numérique. C’était leur plus gros butin. L’autre jour, Maël s’était arrêté devant la vitrine de la boutique Orange. Il en avait vu un identique, ça coûtait plus de six cents euros ! Maël le compara à une vraie prise comme lorsqu’il pêchait la daurade avec son père. C’était rare que celui-ci veuille l’emmener, car il était la plupart du temps d’humeur bougonne.
La serviette pourpre était parsemée de taches sombres suspectes. Fils d’une esthéticienne et d’un infirmier, Julien, le troisième de ce trio de choc, avait des vêtements immaculés. Souvent habillé à la dernière mode, même quand c’était pour aller jouer avec les copains. Il avait été élevé dans la crainte des microbes et la louange de la beauté. Ses cheveux étaient toujours coiffés avec soin, et sa frange avait continuellement la même longueur. Ses ongles n’étaient jamais noirs, et avant de manger, il lavait ses mains sans qu’on le lui ordonne. Sans état d’âme, Julien refourgua la serviette tachetée dans le bac à ordures. Récupérer des trucs dans les poubelles était déjà, pour lui, contre nature.
Le reste, ils le gardaient. Quelques secondes de réflexion et Julien, toujours à se croire le plus malin parce que son père était « spécialiste des microbes », enleva la puce du téléphone. Il s’apprêta à la jeter en la lançant le plus loin possible. Il tourna sur lui-même comme au lancer du poids aux Jeux olympiques, il trouvait ça marrant. Mais il se rétracta. Il avait déjà vu dans un film qu’il ne fallait pas faire aussi simple. Ce n’était pas très loin de chez lui. Il paraît que les flics pouvaient retrouver votre trace via la puce. Enfin, il n’était plus tout à fait sûr. Il ne fit pas part de ses doutes aux autres. Il valait mieux s’en débarrasser avec plus d’efficacité.
La tâche en incombait à Maël, le plus sportif, qui avait la plupart du temps des « Nike » dernière génération aux pieds et qui était souvent vêtu d’une tenue de footballeur. Marseille de préférence ou à défaut l’équipe du Brésil. Il connaissait l’île et ses eaux territoriales comme sa poche. De plus, il se déplaçait toujours en courant, ce pour quoi il avait des mollets si bien dessinés. Maël prit donc la puce dans sa main tel un ordre de mission. Tout à l’heure, il irait à la pointe Milou, près de chez son cousin. Il y avait là-bas une belle falaise. Cet endroit, sa mère lui interdisait formellement de s’en approcher. Mais, c’était du temps où elle s’inquiétait encore de ce qu’il faisait. C’était avant ses neuf ans. Depuis, elle le laissait vagabonder seul. Comme ça, elle était tranquille pour regarder ses télénovelas qui passaient sur Tf1, TMC, NT1… Elle avait le choix. Surtout lorsque son père était en mer et qu’elle ne devait pas se coltiner tous les matchs de foot.
En bientôt deux ans de totale liberté, Maël en avait appris des choses. Il sondait les meilleures poubelles de l’île. Il avait eu du flair en suivant Antoine Brin. Il l’avait trouvé trop excité, marchant avec ce panier. L’avait-il dérobé à quelqu’un ? Depuis sa petite enfance, Antoine vivait dans un monde étrange. Il parlait peu et lorsqu’il le faisait, c’était toujours pour évoquer les mêmes choses. Surtout, il ne fallait pas le vexer. Il pouvait se mettre à hurler voire à se taper la tête contre un mur. Les gens d’ici avaient appris à accepter son tempérament, ils ne le contrariaient plus. D’autant plus, qu’en pleine saison touristique, ça faisait mauvais genre. Cependant, Antoine n’était pas méchant. Juste différent. Et ces derniers temps, les paniers en osier étaient devenus son obsession, il en faisait la collection.
Tout à l’heure, en le voyant passer devant chez lui, riant tout seul, Maël l’avait suivi. Il l’avait épié, vidant le contenu de sa trouvaille dans cette poubelle. Puis, il l’avait vu repartir encore plus heureux, sans doute content d’apporter son larcin dans sa chambre.
Maël avait insisté pour que les autres l’aident à fouiller dans ce bac dès aujourd’hui. Demain matin, les éboueurs seraient passés et bye bye l’iPhone 6 ainsi que tous les jeux qui s’y trouvaient. Il n’avait plus qu’à jeter la puce vers les vagues qui se fracassaient tout en bas de la falaise à la pointe Milou. Les flics pouvaient toujours y aller pour la récupérer.
Ses copains ne devaient pas s’inquiéter. Ils n’avaient de toute façon rien volé. Son père lui avait une fois expliqué que « tout ce qui était jeté dans une poubelle était considéré comme donné… »
Toutefois, il était un peu inquiet. Maël se demanda où Antoine Brin avait pu trouver cela. Il espérait que c’était des touristes qui l’avaient égaré et pas des gens de l’île. La serviette de bain était tachée de sang. De ça, Maël en était persuadé. Les poissons qu’il pêchait avec son père salissaient les torchons de la même manière. Il ne devait pas le dire aux deux autres. Théo jouait peut-être au chef et Julien au plus malin, mais ils étaient capables de paniquer et d’aller tout raconter à leurs parents.
Ceux de Théo, ce n’était pas grave. Ils ne posaient jamais de question, ils n’avaient jamais le temps. Ils travaillaient comme des malades. D’ailleurs, sa mère avait une tête de malade. Des cernes grisâtres, un teint cachet d’aspirine comme si elle vivait encore en Normandie. Ceux de Julien, ils étaient cons, c’était plus embêtant. Comme tout con qui se respecte, ils posaient toujours des questions embarrassantes.
Ce serait bête de devoir se séparer de leurs découvertes originales.