CHAPITRE 8
L
A BOÎTE À SECRETS

 

 

Les pieds nus de Ning étaient noirs de poussière. Elle approchait d'une palissade de cèdre couronnée de fil de fer barbelé. À quelques pas de là, Ingrid observait la villa entre deux planches disjointes.

- Je ne vois personne, chuchota-t-elle. Juste une voiture beige.

À son tour, Ning contempla la bâtisse. Elle était immense, avec ses deux étages, son toit de tuiles rouges, ses colonnes à l'antique et son dôme de verre tape-à-l'œil. La pelouse située à l'arrière était parfaitement entretenue. En son centre était aménagé un jardin à la française composé de buissons ornementaux et de parterres fleuris.

Cette maison, où Ning avait vécu depuis son adoption cinq ans plus tôt, lui semblait désormais hostile. Le véhicule stationné près du garage était équipé de deux antennes. À y regarder plus attentivement, un gyrophare amovible était posé au-dessus du tableau de bord.

- C'est une bagnole de flics, dit calmement sa mère. Tu crois que tu pourras franchir la clôture si je t'aide ?

Ning se sentait profondément mal à l'aise. Son père avait-il vraiment conseillé à Ingrid de l'exfiltrer hors de Chine, ou avait-elle simplement besoin d'elle pour s'introduire dans la maison ?

D'un geste sec, elle arracha sa queue en peluche. Ingrid se mit à genoux puis posa les mains à terre. Elle se redressa lorsque Ning se fut assise sur ses épaules, lui permettant de regarder par-dessus les barbelés.

- Tu vois quelque chose ?

Frappées par la lumière rasante, les fenêtres n'étaient plus que des rectangles d'un blanc éblouissant. Ning était incapable d'apercevoir quoi que ce soit à l'intérieur de la maison.

- Je vais tenter le coup, dit-elle.

Elle n'avait pas pratiqué le moindre exercice physique depuis son renvoi de l'académie des sports de Dandong, mais elle avait conservé toute sa souplesse. Elle franchit la ligne de barbelés, puis demeura accroupie en équilibre en haut de la palissade avant de se laisser tomber à l'intérieur de la propriété.

Ingrid jeta un coup d'œil inquiet entre les planches. Les jambes fléchies, Ning progressa le long de la clôture jusqu'au local où étaient entreposées les poubelles. Elle y trouva quatre sacs en plastique noir éventrés par les policiers lors d'une rapide perquisition. Une odeur fétide lui sauta aux narines. D'un geste de la main, elle chassa une nuée de mouches puis tira le verrou d'une petite porte afin de permettre à Ingrid de la rejoindre.

- Bien joué, mon ange, gloussa cette dernière avant de déposer un baiser sur sa joue.

Son haleine empestait l'alcool.

- Tu as encore bu ? s'étonna Ning. Tu as une flasque sur toi ou quoi ?

Ingrid haussa les épaules.

- J'avais besoin de me donner un peu de courage. On y va ?

Elles quittèrent le local à poubelles, se dirigèrent furtivement vers la villa puis s'immobilisèrent entre la voiture de police banalisée et l'entrée de service, sous les trois hottes d'air conditionné.

Tandis que sa mère scrutait la vitre dépolie, Ning constata que son justaucorps s'était déchiré au niveau des fesses, exposant son collant noir orné de têtes de mort.

Ingrid tourna lentement la poignée, poussa la porte et s'introduisit dans la buanderie, entre un chariot roulant et une planche à repasser.

- Il faut qu'on monte à l'étage, chuchota-t-elle avant de traverser la pièce.

Ning saisit un torchon dans une corbeille à linge et essuya la plante de ses pieds incrustée de graviers.

Ingrid entrouvrit la porte menant à l'intérieur de la villa et la referma hâtivement.

- Il y a deux flics qui jouent aux cartes dans la cuisine, haleta-t-elle.

Elle glissa une main dans la poche arrière de son jean, en sortit un flacon, s'en offrit une généreuse rasade et le brandit sous le nez de sa fille.

Ning réprima un haut-le-cœur puis fit un pas en arrière.

- Où se trouve l'argent ? demanda-t-elle.

- Au premier, dans la chambre du bébé. Les policiers ont l'air complètement absorbés par leur partie de cartes. Si on choisit bien notre moment, je suis sûre qu'on peut passer sans qu'ils nous voient. Je vais aller chercher le fric. Toi, tu cours jusqu'à ta chambre et tu rassembles quelques affaires.

- Mais sont-ils seuls dans la maison ?

- Il n'y a qu'une voiture et, vu leur attitude, je suis prête à parier que ces deux connards ont reçu l'ordre de me cueillir, moi, l'Anglaise avec un petit pois à la place de la cervelle, à mon retour de ma journée de shopping.

- Ils ont sans doute appris que tu étais venue me chercher à l'école, fit observer Ning.

- Peut-être, comment le savoir? s'agaça Ingrid en saisissant la poignée de la porte. Vite, suis-moi.

Elle ouvrit la voie et se précipita vers l'escalier en colimaçon. Ning, lui emboîtant le pas, aperçut les deux policiers installés sur des tabourets de bar, à une dizaine de mètres. L'un d'eux était un très jeune homme. Son collègue, un individu aux cheveux grisonnants, accusait un sévère embonpoint. Tous deux étaient équipés d'une arme de poing glissée dans un étui d'épaule, mais ils semblaient ne s'intéresser qu'à leurs cartes.

En temps normal, plusieurs femmes de ménage étaient chargées de briquer la villa, mais les policiers avaient procédé à une perquisition en règle, si bien que tout était sens dessus dessous. L'argenterie était dispersée sur le sol de la cuisine. Des plumes flottaient dans le salon. Des coussins éventrés jonchaient le parquet.

Le tapis de l'escalier avait été arraché, et les barres de laiton chargées de le maintenir en place éparpillées au gré des marches. Ning les enjamba avec précaution. Sa chambre et celle du bébé étaient situées au premier étage.

- Magne-toi, lui souffla Ingrid.

Ning s'attendait à trouver sa chambre mise à sac. Elle ne fut pas déçue. Son matelas, sa couette et ses oreillers avaient été taillés en pièces, son lit poussé contre le mur et le contenu de ses tiroirs éparpillé sur la moquette.

La plupart de ses affaires se trouvaient toujours à la pension. Elle dénicha dans son armoire un sac à dos orange, en fit glisser la fermeture Eclair puis y fourra quelques sous-vêtements, deux jeans, des T-shirts et une paire de Nike flambant neuves.

Lorsqu'elle eut rempli le sac aux deux tiers, elle se rua dans la salle de bain afin d'y rassembler quelques produits de toilette. Elle trouva le sol et la cuvette des toilettes trempées d'urine. Evitant soigneusement les flaques fétides, elle jeta dans son sac des mouchoirs en tissu, une brosse à dents, un coupe-ongles et une bombe de déodorant. Alors, se souvenant de sa boîte à secrets, elle regagna la chambre.

Elle la trouva entre le mur et la table de nuit. C'était un jouet d'enfant, un coffret de plastique jaune rehaussé de peinture dorée écaillée et orné de la photo d'un putois vêtu d'un gilet.

Le premier objet dont elle gardait un souvenir, celui qu'elle possédait depuis sa plus tendre enfance. Elle en vérifia le contenu. Tout y était : la photo prise à l'orphelinat, où elle posait en compagnie de sa meilleure amie, tuée quelque temps plus tard dans un accident de la route; la médaille d'argent remportée au tournoi national de Pékin; une copie de son certificat d'adoption agrafé à un cliché pris le jour de son départ, en compagnie de ses nouveaux parents; l'autographe d'une star de la télévision dont elle était tombée follement amoureuse à l'âge de huit ans; une quantité de babioles auxquelles elle seule accordait de l'importance.

À l'instant précis où elle s'engagea dans le couloir, elle entendit des bruits de pas dans l'escalier.

- Ingrid, gémit-elle.

La voix du plus âgé des policiers parvint à ses oreilles.

- Tu es certain que cette empreinte de pas n'était pas là tout à l'heure ?

Les pieds souillés de Ning avaient laissé des traces visibles sur le marbre, en bas des marches.

- Oui. Et il y en a d'autres, à cet endroit, là où nous avons arraché le tapis. Elles n'étaient pas là tout à l'heure, quand nous avons procédé à la perquisition. Tu penses qu'il pourrait s'agir de la femme de Fu, ou de sa fille adoptive ?

Ning perçut des mouvements au pied des marches.

- La gamine n'a que onze ans, dit le vieux policier. La mienne en a treize et sa pointure est nettement plus petite.

Ning envisagea de traverser le couloir pour atteindre la chambre du bébé, mais les officiers se trouvaient déjà au milieu de l'escalier, et elle redoutait d'être abattue sans sommation.

- Madame Fu ! Nous savons que vous êtes là ! Avancez lentement vers le palier, les mains en l'air.

Ning n'était pas disposée à se rendre. Si on la capturait, elle serait envoyée dans l'établissement de rééducation le plus impitoyable jusqu'à son dix-huitième anniversaire. Le sac serré contre sa poitrine, elle courut vers la fenêtre et en tourna la poignée. Trois mètres la séparaient de l'allée recouverte de gravier.

- Ne compliquez pas les choses, madame Fu, lança le vieux policier, parvenu en haut des marches.

Le cœur battant à tout rompre, Ning enjamba la fenêtre. À peine eut-elle passé une jambe dans le vide que le jeune officier apparut dans l'encadrement de la porte.

- Pas un geste ! lança-t-il, pistolet brandi.

Les traits de son visage étaient séduisants, et il semblait aussi fébrile que sa cible.

- Si tu sautes, dit-il, tu te briseras les jambes. Et même si tu t'en sors indemne, je t'abattrai d'une balle dans le dos. Alors mets les mains en l'air et écarte-toi de la fenêtre.