Quoi que Ning fasse, quels que soient ses choix, le destin semblait s'acharner à la faire échouer dans un dortoir. Cette fois, elle partageait une cellule du centre de rétention administrative de Kirkcaldy avec Veronica, une Jamaïcaine de seize ans qui attendait son expulsion après avoir purgé une peine de prison pour trafic de cocaïne, et Rupa, qui ne pouvait être reconduite au Bangladesh en raison de son état de grossesse avancé.
Le régime carcéral était plutôt clément. Les détenues portaient leurs propres vêtements. Elles étaient libres de prendre leurs repas et de dormir à leur convenance, mais les fenêtres étaient garnies de barreaux et les sanitaires d'une saleté repoussante. Le peu d'argent qu'elles possédaient était englouti dans l'achat de nourriture.
Ning était retenue dans le bâtiment réservé aux filles âgées de moins de vingt-deux ans. Plusieurs de ses codétenues étaient accompagnées de leurs enfants. L'un d'eux, un petit garçon adorable âgé d'à peine trois ans, s'était pris d'affection pour elle. Il multipliait les câlins et passait le plus clair de son temps sur sa couchette, à jouer avec ses voitures miniatures. Mais les bébés qui braillaient jour et nuit, et les marmots qui se pourchassaient dans les couloirs créaient un chahut infernal.
La surveillante Lucy Pogue était de mauvais poil, non sans raison: depuis qu'elle avait été incarcérée, trois semaines plus tôt, Ning l'avait vue recevoir des coups de poing et de pied, être arrosée d'urine après une fouille ayant conduit à la confiscation d'une petite quantité de drogue, et venir en aide à une détenue qui s'était tailladé les poignets.
- Comment ça va ? demanda Lucy, l'air distrait, en entrant dans la chambre de Ning.
Rupa était en visite chez le médecin et Veronica, les écouteurs de son iPod vissés sur les oreilles, balançait la tête en cadence.
- On s'ennuie, répondit Ning.
- Tu es allée à l'école, cette semaine ?
Les filles âgées de moins de seize ans avaient la possibilité de suivre des cours, mais cette disposition n'était pas obligatoire.
- Ça ne sert à rien. Les élèves ont de cinq à quinze ans, et elles parlent vingt langues différentes.
- Je dois t'accompagner à une audience. Prends tes papiers et suis-moi.
Ning était étonnée. Elle avait rencontré des fonctionnaires des services d'immigration à plusieurs reprises, mais chacun de ces rendez-vous avait été fixé quelques jours à l'avance. Elle enfila ses baskets, récupéra le dossier rangé dans son casier et suivit Lucy jusqu'au rez-de-chaussée.
Elles traversèrent une cour intérieure balayée par le vent, au centre de laquelle était aménagée une aire de jeux pour enfants, puis pénétrèrent dans le bâtiment qui abritait les services administratifs.
La salle d'interrogatoire était minuscule et surchauffée. Le fonctionnaire chargé du cas de Ning se prénommait Steve. Il avait les cheveux roux et son visage souffrait d'une inflammation causée par le feu du rasoir.
- Bonjour, Ning, dit-il. Asseyez-vous, je vous en prie. Elle prit place sur une chaise en plastique orange. Lucy demeura en retrait, à proximité de la porte.
À plusieurs reprises, Steve enfonça le bouton de son stylo à bille.
- Si les informations dont je dispose sont exactes, vous n'avez pas besoin de traducteur, dit-il.
- En effet, répondit Ning.
- Je dois vous prévenir que votre avocat ne pourra pas vous assister, mais il recevra un compte rendu de cette réunion. Vous pourrez vous entretenir avec lui au téléphone, si vous estimez que c'est nécessaire.
Ning hocha la tête. Steve rassembla les documents éparpillés sur le bureau.
- Hélas, je n'ai pas de très bonnes nouvelles. Comme la loi l'exige, je vais vous lire la décision : Après examen de la demande, la commission estime que la requérante n'a pas fourni les preuves nécessaires à l'obtention de la nationalité britannique, ni fait valoir de droit à se maintenir sur le territoire. Les motifs précis de la décision vous seront communiqués ultérieurement. Vous avez le droit de faire appel, en vertu des dispositions de la loi de 2002 sur l'immigration et la nationalité. Nous avons notifié aux autorités chinoises notre intention de vous reconduire dans votre pays d'origine.
Ning était abasourdie.
- Je ne comprends pas, dit-elle d'une voix tremblante. Ma mère adoptive était anglaise.
Steve recula sa chaise de quelques centimètres puis joignit les mains.
- Malheureusement, nous n'avons trouvé aucune information concernant cette Ingrid Hepburn.
- Elle était strip-teaseuse. Si ça se trouve, c'était son nom de scène. Vous avez vérifié dans les archives de l'armée ?
- Oui, sans plus de succès. L'un de mes collègues s'est rendu à Bootle, à l'adresse que vous avez indiquée. Les résidents actuels n'occupent la maison que depuis deux ans, et nous ne sommes pas parvenus à remonter la trace des précédents propriétaires.
- Et mon anglais, alors? lança Ning, désespérée. Tout le monde ici se moque de mon accent de Liverpool. Je le tiens forcément de ma mère.
- Posséder un accent ne donne pas droit à la naturalisation, répondit Steve. Je suis navré, mais après avoir étudié toutes vos affirmations, je n'ai trouvé aucun élément vous permettant de demeurer au Royaume-Uni.
- Il y a d'autres moyens, fit observer Lucy. Pourquoi ne pas retenir le motif humanitaire, ou lui permettre de demander le statut de réfugié ?
Steve semblait profondément mal à l'aise.
- Le système de protection infantile chinois la prendra en charge dès son arrivée à Pékin.
- La protection infantile ? gronda Ning. Ils me colleront dans une école disciplinaire plantée au milieu de nulle part.
- Je ne suis pas indifférent à votre cas, dit Steve. Mais je dois respecter les règles et la procédure. La commission se prononce à l'examen de faits objectifs, pas sur des considérations personnelles.
Lucy posa une main sur l'épaule de Ning.
- Il n'y a qu'un vol par jour reliant Edimbourg à Pékin, poursuivit le fonctionnaire. Vous partirez dès demain, s'il reste des places disponibles.
Ning et la surveillante quittèrent le bureau et rejoignirent la cour intérieure. La fillette tremblait comme une feuille. Elle était au bord des larmes.
- La Chine, ce n'est pas si mal, dit Lucy, parvenue devant la porte de la cellule.
Ces paroles n'étaient pas de nature à rassurer Ning, qui avait passé quatre années dans un orphelinat de Dandong.
- Tu n'as pas l'air dans ton assiette, dit Veronica en ôtant l'une de ses oreillettes. Tu vas être expulsée ?
- Demain, sans doute, lâcha Ning en se laissant tomber sur sa couchette.
- C'est dégueulasse, gronda sa codétenue. Nous sommes en fin de mois, ce qui signifie qu'ils font tout pour remplir leurs quotas. Moi aussi, je me tire demain. Je ne suis pas mécontente, en fait, parce que ça fait un bail que je n'ai pas vu ma mère et mes cousins. On va faire la fête, et les gangsters de mon village me doivent six mois de salaire.
- Je ne pense pas que ce soit leur faute. Steve a mené son enquête sérieusement. Je suis certaine qu'il a vraiment essayé de m'aider.
- Ne crois pas un mot de ce qu'ils racontent. Ces salauds se moquent pas mal de notre sort. Aucune nation civilisée ne renverrait des enfants dans un pays aussi horrible que la Chine.
- Ah, vraiment ?
- C'est le moment de célébrer notre départ, lança joyeusement Veronica avant de sortir une petite bouteille de whisky de son casier. C'est la tradition, chaque fois que je dégage d'un endroit comme celui-là.
Ning éprouvait un profond dégoût pour l'alcool, qui lui rappelait les innombrables cuites d'Ingrid.
- Je déteste cette odeur, dit-elle en secouant énergiquement la tête.
Veronica éclata de rire.
- Qui t'a dit que c'était pour boire ? Ramasse tes affaires, je vais foutre le feu à cette taule.
Sur ces mots, elle vida la bouteille sur son matelas. Réalisant que Veronica ne plaisantait pas, Ning se précipita vers son casier et récupéra son sac à dos. Son argent avait été confisqué à son arrivée, mais il contenait toujours ses vêtements et sa boîte à secrets.
- Et toi, tu ne récupères rien ? s'étonna-t-elle en épaulant son sac.
- Non. Tout ce que je possède pue la prison.
- Mais tu as pensé à Rupa ? Elle est pauvre. Elle a reçu des vêtements pour le bébé. Tout ça va partir en fumée.
Veronica répartit des pages de magazine roulées en boule sur sa couchette, enfila un sweat-shirt et glissa son iPod dans sa poche.
- Celle-là, elle se croit mieux que tout le monde. Elle ne m'a pratiquement pas adressé la parole depuis qu'elle s'est installée dans la cellule.
- Elle est timide, plaida Ning, et elle ne connaît que trois mots d'anglais.
- C'est ça, prends sa défense ! hurla Veronica avant de disposer une bombe de déodorant et un flacon de parfum sur le matelas.
Ning était déterminée à préserver les vêtements du bébé et les papiers que Rupa devrait présenter lors de son audience en appel.
- Arrête, dit-elle.
- Eh, pour qui tu te prends, ma grande ? Essaye seulement de m'en empêcher, pour voir.
Ning envisagea de se ruer dans le couloir afin d'alerter Lucy, mais Veronica pouvait à tout instant mettre le feu à la couchette. Elle posa son sac, se précipita sur elle et la plaqua contre le mur.
Cette dernière se retourna vivement et lança un coup de poing. Ning esquiva l'attaque puis lui porta un direct à l'estomac. Elle s'apprêtait à placer un second assaut lorsque son pied d'appui glissa sur l'une des feuilles éparpillées sur le carrelage. Veronica en profita pour gratter une allumette et la jeter sur le matelas. Tandis qu'un rideau de flammes bleutées s'élevait, elle lâcha un éclat de rire sarcastique et quitta la cellule.
Ning ramassa son sac et suivit son adversaire dans le couloir. Alors, elle entendit Veronica brailler :
- Mon Dieu, Ning a mis le feu à mon lit ! Toutes mes affaires sont en train de brûler !
Veronica se retourna brièvement pour la défier du regard. D'un coup violent entre les omoplates, Ning l'étendit à plat ventre sur le sol. Alors, l'alarme du détecteur de fumée se mit à hurler.
Aussitôt, les détenues se ruèrent dans le couloir. Hors d'elle, Ning sauta sur Veronica et lui assena une série de gauche-droite à la tête. Une Nigériane de haute stature la saisit par la taille et la força à lâcher prise.
- Tout le monde dans la cour ! cria Lucy depuis le seuil de son bureau. Assurez-vous que les enfants soient évacués en priorité.
Dans la cellule, les flammes léchaient le plafond, provoquant un dégagement de fumée qui, déjà, avait atteint le couloir.
Tandis que Ning et une dizaine de prisonnières dévalaient les escaliers, les extincteurs automatiques entrèrent en action, douchant d'eau froide les fuyardes.
Six enfants et une dizaine de femmes trempés jusqu'à l'os atteignirent la cour intérieure. Aussitôt, Ning se retrouva encerclée par ses codétenues.
- Pourquoi as-tu fait ça ? demanda une Russe au comportement menaçant. Toutes mes affaires sont là-haut. Comment comptes-tu me rembourser ?
- Je n'ai rien fait. C'est Veronica qui a mis le feu à son matelas.
- Je t'ai vue rentrer du bâtiment administratif, tout à l'heure, gronda une Africaine. Tu as reçu ton avis d'expulsion, n'est-ce pas ?
- Oui, mais Veronica...
Ning n'eut pas le temps d'achever son plaidoyer. La Nigériane qui l'avait maîtrisée quelques minutes plus tôt saisit brutalement son sac à dos.
- Les fringues de Veronica sont en train de partir en fumée, dit-elle, mais devinez un peu qui a eu le temps de récupérer toutes ses affaires...
Cette remarque emporta l'adhésion des dernières détenues qui doutaient encore de la culpabilité de Ning. La Nigériane la tenait fermement par le sac, la privant de toute liberté de mouvement. Une prisonnière lui flanqua une claque retentissante.
La meute exprima sa joie par un concert de cris sauvages. La Russe cracha au visage de Ning. Trois autres détenues l'imitèrent.
- Tu as de la chance d'être expulsée, parce que si tu restais, tu ne tarderais pas à prendre un coup de couteau dans le dos ! lança l'une d'elles.
- On se calme, les filles, ordonna un gardien en se précipitant sur le lieu de l'incident, un collègue sur les talons. Séparez-vous. Marchez calmement vers le centre de la cour.
Tandis que les femmes se dispersaient, la Nigériane poussa violemment Ning, qui s'écroula à plat ventre aux pieds du surveillant.
- Oups, lâcha ce dernier, sans se préoccuper davantage de son cas.
Ning, un coude écorché, roula sur le dos. Penchée au-dessus d'elle, Lucy la fusillait du regard.
- Qu'est-ce que tu as foutu? Ça va prendre des semaines avant que mon bloc soit de nouveau habitable.
Ning n'essaya même pas de plaider sa cause. Au fond, tout au long de sa vie, personne n'avait jamais cru ses dénégations. Elle se sentait si minable, si insignifiante, qu'elle ne prit pas la peine d'essuyer son visage criblé de crachats.
Lucy se tourna vers ses collègues.
- Placez-la en cellule d'isolement au bloc G.
- On la met en examen ?
- Non, répondit la surveillante sur un ton glacial. C'est probablement ce qu'elle recherche, de façon à demeurer sur le territoire. Je vais passer quelques coups de fil afin qu'elle soit expulsée en priorité. Je ne peux pas garder une fille de cet âge en cellule disciplinaire plus d'une journée, et il n'est pas question de la remettre avec les autres. Tout ce que j'espère, c'est qu'elle pourra embarquer sur le prochain vol.